|
Cartes postales du Népal
![]() Vallée de Kathmandu : est : Kirtipur
85
J'ai trouvé mon rythme ; en gros, je me déplace ou je marche un jour sur deux, l'un étant réservé à la lecture et à l'écriture, l'autre à la découverte de ce qui m'entoure. Ce rythme me convient parfaitement, il est à la "vitesse", ni trop rapide ni trop lente, que je souhaitais, à présent que le temps ne compte plus. C'est un luxe et j'en jouis en gourmet. Ram m'accompagne en principe lorsque je bouge, cela me permet de ne pas être tout le temps seul. Malgré l'utilisation de la "langue perfide", nous échangeons beaucoup, et sa présence me rend la vie agréable sur le plan pratique : je n'ai pas à me soucier de trouver le chemin, à hésiter sur le bon arrêt de bus. C'est du domaine de l'incompréhensible, mais je me sens assez adapté au pays pour bouger à ma guise comme aujourd'hui. Il est retenu à la maison pendant les fêtes de Tihar. Je marche, solitaire, pour me rendre à Kirtipur, gros village à 5 km à l'ouest dePatan sur la colline qui précède celle de Cobhar. J'ai plus de chance cette fois-ci avec le paysage, dont l'essentiel est envahi de rues calmes, bordées de maisons avec jardin, - l'éternel phénomène de l'ouest résidentiel - qui finissent par déboucher sur des rizières entre Ring Road, calme grâce à la grande fête des frères et des soeurs et la Bagmati. J'ai même du mal à trouver, au milieu des champs, le chemin qui doit me conduire jusqu'à la passerelle qui enjambe la rivière. La difficulté augmente le plaisir de naviguer à vue entre les jardins, les champs, les maisons paysannes et la vie quotidienne en temps de fête. On est à peine à 4 km au sud des faubourg de Kathmandu, la campagne reprend sa place avec une grande chance de la garder : ces champs sont coincés contre la rivière et il n'y a pas de pont routier. La montée vers Kirtipur me fait pénétrer
dans une campagne de "bocages" où paissent vaches et buffles. C'est
assez inaccoutumé pour être remarquable ; il y règne d'ailleurs
un petit air d'Europe qui m'enchante et me rend guilleret. L'université est cachée là, entourée d'arbres. Il doit y avoir un rapport entre cet air occidental et l'implantation choisie, pour optimiser l'efficacité de l'enseignement sans doute. Cette tentative a peu de chance de porter des fruits : je me suis laissé dire que pour faire des études sérieuses il est préférable de partir en Inde, ce qui n'est pas à la portée de toutes les bourses. En face sur son éperon, Kirtipur, que l'on dit abandonnée malgré la proximité de la capitale. Est-ce pour la punir d'avoir été le premier site défensif attaqué puis enlevé de haute lutte par le fondateur de la dynastie actuelle? Il arrivait de sa montagne perdue et de son château en nid d'aigle, émerveillé par la richesse de cette plaine partagée entre les royaumes Malla. Il avait compris que celui qui dominerait K., en deviendrait le chef. Kirtipur était la position qu'il lui fallait enlever. Il avait compté sans la résistance des habitants fidèles aux Malla, résistance acharnée, dont la défaite sera terrible de barbarie. On est en 1768. Tous les habitants mâles de la cité auront le nez et les lèvres coupés, à l'exception des joueurs d'instruments à vent qui seront épargnés pour chanter les louanges du vainqueur. Inutile de dire que les autres villes ont préféré se livrer au barbare. Se sont-elles rendues compte alors qu'elles mettaient ainsi fin à leur âge d'or pour entrer dans un sous-développement qui, depuis, s'accentue tous les jours. De l'enceinte et des douze portes il ne reste que des traces. La ville, - (9000 habitants qui ne donnent pas l'impression d'être
aussi nombreux - s'est figée, épuisée, à cette date. Elle est identique
à ce qu'elle devait être, dans son mode de vie, ses places, ses
ruelles qui épousent le terrain et ses magnifiques points de vue
qui embrassent toute la plaine. Aujourd'hui, elle est propre et
pavoisée pour fêter le premier jour de l'an
Newar 1118. Elle bénéficie de la fête de Tihar et de sa débauche
de fleurs aux portes, aux fenêtres et dans les rues devant chaque
entrée, en l'honneur des dieux familiaux. Les chiens et les bovins
portent des colliers de fleurs autour du cou. Tout le Népal fait
peau belle et neuve pour Tihar. Les Newars
surajoutent l'an neuf. J'ai beaucoup de chance de découvrir
tout ce monde propret, lavé ou se lavant, les cheveux fleuris, le front marqué du tika. Je jouis de cette ambiance et de la joie des gens à s'entendre dire "happy new year". Deux ou trois touristes, entourés d'anges comme moi, se font tout petits pour ne pas déranger cette ordonnance céleste. Façon poétique de dire mais bien proche de la réalité lorsque l'on sait combien, d'ordinaire, tous les sens sont assallis par les odeur et l'oeil à l'affût de l'endroit où poser les pieds entre les ordures. Juste après Chilanchu Vihara, gros stupa entouré de quatre petits stupa, sans grand intérêt, je m'arrête devant l'étal d'une marchande de gâteaux de toutes les couleurs. Je goûte, on se sourit, les voisins arrivent, on se parle, on cherche une traductrice que l'on trouve, et nous voilà tous heureux le temps que je déguste ces gâteaux un peu gras, dont j'assure à chacun qu'ils sont d élicieux et que l'on n'en trouve pas de pareils chez nous. Nous sommes tous étonnés quand un couple, sans doute d'Allemands, passe. Que viennent-ils faire dans cette réunion de famille? Leur regard ahuri nous fait tous rire de bon coeur , enfin nous, pas eux. Je dois poursuivre mon chemin mais pas sans tirer une photo de l'étal. Il s'en faut de peu pour que tous demandent à figurer, mai s ils n'osent pas. Figurer sur une image reste encore dangereux. Au creux du col qui relie les deux collines qui forment le village,
le temple de Bagh Bhairab, sur lequel
sont accrochés les boucliers et les armes des troupes newars vaincues
par Prithvi Narayan Shah, et dans lequel
on pratique encore des sacrifices. Rappelle-t-il aux habitants les
atrocités de la dynastie? Les peuples ont la mémoire courte et entre
temps le roi se fait vénérer comme l'incarnation de Vishnu!
Je passe rapidement pour fuir le racoleur qui veut absolument jouer
de son instrument et qui s'évertue à me solliciter, alors que chacun
sait qu'il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Je suis
tout à l'admiration d'une Parwati assez
rare, étendue, donnant naissance par les voies naturelles à l'un
de ses enfants. Au sommet de la deuxième colline, le temple d' Uma Maheshwar domine le village et la plaine au bout de son escalier. Il est précédé de deux grands éléphants aux dos recouverts de piques pour les protéger de la chevauchée des enfants. Autour de l'esplanade étroite, les femmes s'affairent comme partout ailleurs pour sécher le riz au grand soleil, les enfants courent à tous les étages, d'autres jouent aux cartes et se font chasser par un vieillard, pour me céder la place sur l'étroit pourtour du dernier étage. C'est le moment fort de la journée : tout autour une vue sur les villes au nord-est, sur les montagnes et les rizières à l'ouest, au sud, à nos pieds, le village, et à portée de main des effigies de Shiva et de Parwati. D'autres déesses m'entourent et me sont inconnues Un bel ensemble architectural et sacré que les guides disent sans grand intérêt à l'exception des vues : le temple a perdu un de ses quatre toits pendant le tremblement de terre de 1934. Je ne m'en plains pas, aucun appareil, aucune caméra ne troublent ce calme plein de vie, pas une cuisse adipeuse, pas une réflexion saugrenue, pas même un imbécile qui fait le pitre au lieu de vivre sa vie de shadu. Une ville oubliée de la tourmente des touristes à la recherche de sensations fortes ou de passages obligés. Avant de cheminer vers d'autres découvertes, je tente la cuisine locale, et perturbe le tenancier qui n'a jamais accueilli un étranger dans son antre, mais l'accepte, en grand seigneur, et le laisse soulever le pauvre couvercle qui cache un brouet?! La solution vient du voisin qui prête du comestible rissolé, sans danger. Un dhahi - yogourt frais -, que je vais chercher chez un autre marchand, couronne le tout. Cela fait plein de sourires sur quelques mètres carrés. Comme quoi il ne faut pas écouter les guides, d'ailleurs sont ils seulement venus sur place? Et me voila parti pour l'aventure, car c'est une aventure. Destination
le bout de la route, ou ce qui en tient lieu, pour atteindre Pharphing
à quinze kilomètres. Les "trekkeurs" s'y ruent le mardi et le samedi
matin, je m'y rends l'après midi. Les jeux de cirque et le sang
sur le sable de la piste ne sont pas mon fort. L'épopée commence
avec l'attente du bus, à un éventuel arrêt, en compagnie d'une joyeuse bande. Ils sont trois mais font le diable à quatre. C'est la fête, ils lui ont rendu hommage avec un peu de riz fermenté. Cela devient plus épique avec l'arrivée de ce qui tient lieu de bus, bondé jusqu'à la glotte mais offrant des places sur le toit! Pourquoi pas! Encadré de mes jeunes, me voilà accroché des pieds et des mains sur le toit ; le spectacle surpasse de loin la position très inconfortable et l'on prend soin de moi. Sans doute mes cheveux blancs, cachés sous la toque noire des Népalais ( le noir est réservé à ceux qui détiennent l'autorité, les autres portent des couleurs), étonnent et amusent tout à la fois. En quinze kilomètres, j'apprends une foule de choses : baisser
la tête, - on me prévient, car je ne peux pas tout faire -, pour
éviter les branches, anticiper une courbe et empoigner la barre
idoine... toute cette technique n'empêche pas mes jeunes, tels ces
dieux aux multiples mains, de se lancer dans une préparation pour
le moins hautement technique si l'on se souvient que ça bouge, cahote,
vente. On doit atteindre la vitesse impressionnante de trente kilomètres
heure, ce qui, compte tenu des arrêts fréquents, ramène la moyenne
péniblement à douze km/h : l'un d'eux, confortablement installé,
jambes écartées, et utilisant le dos de l'un des autres comme pare
vent, vide dans sa main le contenu d'une cigarette avec filtre,
en roulant celle ci avec précaution entre les doigts pour ne pas
déchirer le papier qu'il convient de garder intact pour la suite
des opérations. Le tabac récupéré dans le creux de la main est ensuite
trié pour en extraire les brindilles les plus grosses et ramener
le contenu à la moitié de la quantité d'origine. Il fouille alors
dans un petit sac dont il extrait l'équivalent de ce qu'il a rejeté
du tabac, mélange le tout avec soin, aère, étale dans sa paume,
puis présente la cigarette vidée au bout de ses lèvres et aspire
de façon à regarnir celle ci de la mixture préparée, tasse correctement
le tout. Reste à allumer le résultat de son activité malgré le vent
; arrivé à ses fins, il aspire avec délice, passe à ses copains
qui font de même. Et chacun de s'enfoncer dans un rêve abêti sous
le regard réprobateur des uns, indifférent des autres. Pendant ce
temps, le caissier qui fait aussi office de range colis et de livreur
en jetant les colis par dessus bord, tourne en une ronde infernale entre le réz de chaussée, je veux dire l'intérieur et le premier étage de notre tôle roulante, que le bus roule ou soit à l'arrêt. Tout sert d'échelle, l'échelle elle même, mais aussi les portes et les fenêtres. Le paysage défile avec des vues plus belles les unes que les autres sauf lorsque pour garder la tête sur les épaules, il faut plonger ; une branche est si vite arrivée. A côté de moi un mongol brun cuivré, les yeux bleus clairs, est absent à ce qui l'entoure. Sait-il seulement qu'il est beau, le bougre? Une bonne heure de tournants, de trous, de cahots, de coups de frein, d'accélérations, d'embardées vers le précipice - on roule à gauche -, de vues imprenables, nous mènent à bon port. J'entame la montée, ça monte toujours, vers Vajra Jogini, déesse de la foudre, qui évoque des croyances tantriques. Il n'existe, je crois, que deux temples de ce type dans la Vallée, l'un et l'autre perchés dans la montagne et d'accès à couper le souffle. Vajra est donc le symbole bouddhique de la foudre, force masculine et spirituelle ; Jogini est l'homologue d'un des avatars de Shiva en courroux. Le tout donne une déesse népalaise tantrique, unique en son genre, qui combine hindouisme, bouddhisme et sans doute les éléments des religions antérieures. Un point est certain, elle est maléfique et les gens en ont peur, les desservants en deviennent agressifs à l'égard des étrangers. J'ai vécu sur le vif une vraie a gression verbale de prêtre à Sankhu. Le militaire présent, arme au bras -et non à l'épaule- m'a demandé embarrassé de ne pas stationner devant la porte du temple que le prêtre agressif avait fermée, rageur, à notre arrivée. Cela ressemble si peu au caractère des népalais! Je laisse cette irascible déesse à son courroux, je descends à
travers le village newar vers la profonde gorge où se terre, dans
une jungle étouffante, le temple de
Dakshin Kali que l'on apaise avec
des mares de sang tous les mardis et les samedis matins. Ce lieu sent réellement la terreur et j'imagine bien la peur que devaient ressentir, dans les temps anciens, les malheureux vivants qui s'aventuraient dans ces lieux infernaux. C'est une sorte de descente aux enfers le long d'un sentier abrupt qui aboutit au confluent de deux ruisseaux à la sortie de gorges encaissées ; l'espace est sombre et humide. Ce n'est pas un temple à proprement parler, mais un petit espace, à l'air libre, pris sur l'eau où une stèle de Kali à six bras foule des pieds une statue masculine. C'est cette effigie que l'on abreuve de sang d'animaux mâles non châtrés, en une cohorte de buffles, coqs, canards, boucs, béliers et porcs égorgés ou décollés. J'imagine que Kali a remplacé une déesse plus ancienne et plus exigeante encore et que les animaux sont venus remplacer les humains. Le lieu s'y prête, la sauvagerie perpétue sans doute des sagas sanglantes pour apaiser des démons infernaux. Les animaux sacrifiés sont ensuite dépouillés ou plumés et débités en morceaux, que les fidèles emportent pour les consommer lors d'un repas rituel dans la campagne environnante ou chez eux. Ceci est une cérémonie profondément religieuse dit-on ; est ce une récupération de sacrifices cannibales? Je n'en doute pas une s econde, il y a là l'expression vitale du sacrifice du mâle à la terre mère et l'ingestion du principe mâle pour perpétuer les cycles des saisons. Pour prendre de la hauteur, je gravis le sentier et les marches qui escaladent l'une des falaises qui bordent un des cours d'eau ; au sommet, un temple classique couronne un promontoire, dans une atmosphère tout aussi sinistre malgré la lumière et le soleil. Je n'ai pas encore vu d'autre endroit aussi chargé négativement et il ne semble d'ailleurs pas qu'il y en ait un autre, quand b ien même des animaux sont sacrifiés en d'autres temples. Le retour, à l'intérieur du bus compte tenu de la fraîcheur, ressemble à un combat de survie pour sauver un espace de la largeur de mon séant. Entre la vieille sorcière que la vermine tétanisée ne devait plus pouvoir attaquer et moi, il y avait heureusement une jeune victime mâle, parfaite pour un s acrifice, qui faisait paravent de son corps. Je n'ai pas su s'il était disposé à en faire don, mais il devait déjà être préparé à son destin, tant il était passif, endormi, presque couché sur l'épaule de la vieille répugnante. C'est aux déesses que l'on sacrifie les jeunes mâles et pendant ce temps les dieux mâles foulés aux pieds par Kali lèvent les yeux au ciel! |