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Ce qu'il y a en effet de curieux dans tous ces gestes, dans ces attitudes anguleuses et brutalement coupées, dans ces modulations syncopées de l'arrière-gorge, dans ces phrases musicales qui tournent court, dans ces vols d'élytres, ces bruissements de branches, ces sons de caisses creuses, ces grincements d'automates, ces danses de mannequins animés, c'est qu'à travers leur dédale de gestes, d'attitudes, de cris jetés dans l'air, à travers des évolutions et des courbes (6) qui ne laissent aucune portion de l'espace scénique inutilisée, se dégage le sens d'un nouveau langage physique à base de signes et non plus de mots. Ces acteurs avec leurs robes géométriques semblent des hiéroglyphes animés. Et il n'est pas jusqu'à la forme de leurs robes qui, déplaçant l'axe de la taille humaine, ne crée à côté des vêtements de ces guerriers en état de transe et de guerre perpétuelle, des sortes de vêtements symboliques des vêtements seconds, qui n'inspirent (7), ces robes, une idée intellectuelle, et ne se relient par tous les entrecroisements de leurs lignes à tous les entrecroisements des perspectives de l'air. Ces signes spirituels ont un sens précis, qui ne nous frappe plus qu'intuitivement, mais avec assez de violence pour rendre inutile toute traduction dans un langage logique et discursif. Et pour des amateurs de réalisme à tout prix, qui se fatigueraient (8) de ces allusions perpétuelles à des attitudes secrètes et détournées de la pensée, il reste le jeu éminemment réaliste du Double qui s'effare des apparitions de l'Au-delà. Ces tremblements, ces glapissements puérils, ce talon qui heurte le sol en cadence suivant l'automatisme même de l'inconscient déchaîné, ce Double qui, à un moment donné, se cache derrière sa propre réalité, voilà une description de la peur qui vaut pour toutes les latitudes et qui montre qu'aussi bien dans l'humain que dans le surhumain les Orientaux peuvent nous rendre des points en matière de réalité. Les Balinais, qui ont des gestes et une variété de mimiques pour toutes les circonstances de la vie, redonnent à la convention théâtrale son prix supérieur, ils nous démontrent l'efficacité et la valeur supérieurement agissante d'un certain nombre de conventions bien apprises et surtout magistralement appliquées. Une des raisons de notre plaisir devant ce spectacle sans bavures, réside justement dans l'utilisation par ces acteurs d'une quantité précise de gestes sûrs (9), de mimiques éprouvées venant à point nommé, mais surtout dans l'enrobement spirituel, dans l'étude profonde et nuancée qui a présidé à l'élaboration de ces jeux d'expressions, de ces signes efficaces et dont on a l'impression que depuis des millénaires l'efficacité ne s'est pas épuisée. Ces roulements mécaniques d'yeux, ces moues des lèvres, ce dosage des crispations musculaires (10), aux effets méthodiquement calculés et qui enlèvent tout recours à l'improvisation spontanée, ces têtes mues d'un mouvement horizontal et qui semblent rouler d'une épaule à l'autre comme si elles s'encastraient dans des glissières, tout cela, qui répond à des nécessités psychologiques immédiates, répond en outre à une sorte d'architecture spirituelle, faite- de gestes et de mimiques (11), mais aussi du pouvoir évocateur d'un rythme (12), de la qualité musicale d'un mouvement physique, de l'accord parallèle et admirablement fondu d'un ton. Que cela choque notre sens européen de la liberté scénique et de l'inspiration spontanée, c'est possible, mais que l'on ne dise pas que cette mathématique est créatrice (13) de sécheresse, ni d'uniformité. La merveille est qu'une sensation de richesse, de fantaisie, de généreuse prodigalité (14) se dégage de ce spectacle réglé avec une minutie et une conscience affolantes. Et les correspondances les plus impérieuses fusent (15) perpétuellement de la vue à l'ouïe, de l'intellect à la sensibilité, du geste d'un personnage à l'évocation des mouvements d'une plante à travers le cri d'un instrument. Les soupirs d'un instrument à vent prolongent des vibrations de cordes vocales avec un sens de l'identité tel qu'on ne sait si c'est la voix elle-même qui se prolonge (16) ou le sens qui depuis les origines a absorbé la voix. Un jeu de jointures, l'angle musical que le bras fait avec l'avant-bras, un pied qui tombe, un genou qui s'arque, des doigts qui paraissent se détacher de la main, tout cela est pour nous comme un perpétuel jeu de miroir où les membres humains semblent se renvoyer des échos, des musiques, où les notes de l'orchestre, où les souffles des instruments à vent évoquent l'idée d'une intense volière dont les acteurs eux-mêmes seraient le papillotement. Notre théâtre qui n'a jamais eu l'idée de cette métaphysique de gestes, qui n'a jamais su faire servir la musique à des fins dramatiques aussi immédiates, aussi concrètes, notre théâtre purement verbal et qui ignore tout ce qui fait le théâtre, c'est-à-dire ce qui est dans l'air du plateau, qui se mesure et se cerne d'air qui a une densité dans l'espace : mouvements, formes, couleurs, vibrations, attitudes, cris, pourrait, eu égard à ce qui ne se mesure pas et qui tient du pouvoir (17) de suggestion de l'esprit, demander au Théâtre Balinais une leçon de spiritualité. Ce théâtre purement populaire, et non sacré (18), nous donne une idée extraordinaire du niveau intellectuel d'un peuple (19) qui prend pour fondement de ses réjouissances civiques les luttes d'une âme en proie aux larves et aux fantômes de l'au-delà. Car c'est bien en somme d'un combat purement intérieur qu'il s'agit dans la dernière partie du spectacle (20). Et l'on peut en passant remarquer le degré de somptuosité théâtrale que les Balinais ont été capables (21) de lui donner. Le sens des nécessités plastiques de la scène qui y apparaît n'a d'égale que leur connaissance de la peur physique et des moyens de la déchaîner. Et il y a dans l'aspect vraiment terrifiant de leur diable (probablement thibétain) une similitude frappante avec l'aspect de certain fantoche de notre souvenance, aux mains gonflées de gélatine blanche, aux ongles de feuillage vert et qui était le plus bel ornement de l'une des premières pièces jouées par le Théâtre Alfred Jarry (22). C'est (23) quelque chose qu'on ne peut aborder de front que ce spectacle
qui nous assaille d'une surabondance d'impressions toutes plus riches
les unes que les autres, mais en un langage dont il semble que nous
n'ayons plus la Clef (24) ; et cette sorte d'irritation créée
par l'impossibilité de retrouver le fil, de prendre la bête,
- d'approcher de son oreille l'instrument pour mieux entendre, est,
à l'actif de ce spectacle, un charme de plus. Et par langage
je n'entends pas l'idiome au premier abord insaisissable mais justement
cette sorte de langage théâtral extérieur à
(26) toute langue parlée, et où il semble que se retrouve
une immense expérience (27) scénique, à côté
de laquelle nos réalisations, exclusivement dialoguées,
font figure (28) de balbutiements. Il y a là tout un amas de gestes rituels dont nous n'avons pas la clef, et qui (33) semblent obéir à des déterminations musicales extrêmement précises, avec quelque chose de plus qui n'appartient pas en général à la musique et qui paraît destiné à envelopper la pensée, à la pourchasser, à la conduire dans un réseau inextricable et certain. Tout en effet dans ce théâtre est calculé avec une adorable et mathématique minutie. Rien n'y est laissé au hasard ou à l'initiative personnelle (34). C'est une sorte de danse supérieure, où les danseurs seraient avant tout acteurs. On les voit à tout bout de champ opérer une sorte de
rétablissement (35) à pas comptés. Alors qu'on
les croit perdus au milieu d'un labyrinthe inextricable de mesures,
qu'on les sent (36) près de verser dans la confusion, ils ont
une manière à eux de rétablir l'équilibre,
un arc-boutement spécial du corps, des jambes torses, qui donne
assez l'impression d'un chiffon trop imprégné et que l'on
va tordre en mesure ; - et sur trois pas finaux, qui (37) les amènent
toujours inéluctablement vers le milieu de la scène, voici
que le rythme suspendu s'achève, que la mesure s'éclaircit. Une espèce de terreur nous prend (41) à considérer
ces êtres mécanisés, à qui ni leurs joies
ni leurs douleurs ne semblent appartenir (42) en propre, mais obéir
à des rites éprouvés et comme dictés par
des intelligences supérieures. C'est bien en fin de compte cette
impression de Vie Supérieure et dictée, qui est ce qui
nous frappe le plus dans ce spectacle pareil à un rite qu'on
profanerait (43). D'un rite sacré il a la solennité ;
- l'hiératisme des costumes donne à chaque acteur (44)
comme un double corps, de doubles membres, - et dans son costume l'artiste
engoncé semble n'être plus à lui-même que
sa propre effigie. Il y a en outre le rythme large, concassé
de la musique, - une musique extrêmement appuyée, ânonnante
et fragile, où l'on semble (45) broyer les métaux les
plus précieux, où se déchaînent comme à
l'état naturel des sources d'eau, des marches agrandies de kyrielles
d'insectes à travers les plantes, où l'on croit voir capté
le bruit même de la lumière, où les bruits des solitudes
épaisses semblent se réduire en vols de cristaux, etc.,
etc. Une impression d'inhumanité, de divin, de révélation
miraculeuse se dégage encore de l'exquise beauté des coiffures
des femmes : de cette série (46) de cercles lumineux étagés,
faits de combinaisons de plumes ou de perles multicolores et d'un coloris
(47) si beau que leur réunion a l'air justement révélée,
et dont les arêtes tremblent rythmiquement, répondent avec
esprit, semble-t-il, aux tremblements du corps (48). -Il y a aussi les
autres coiffures à l'aspect sacerdotal, en forme de tiares, et
surmontées d'aigrettes de fleurs raides (49), dont les couleurs
s'opposent deux par deux et se marient étrangement (50). La dernière partie du spectacle est, en face de tout ce qui
se triture de sale, de brutal, d'infamant, sur nos scènes européennes,
d'un anachronisme adorable. Et je ne sais quel est le théâtre
qui oserait clouer ainsi et comme au naturel les affres d'une âme
en proie aux phantasmes de l'Au-delà (96). Satisfaction intégrale de ces gestes de danse, de ces pieds
tournants qui mélangent des états d'âme, de ces
petites mains volantes, de ces tapotements secs et précis. Nous assistons à une alchimie mentale qui d'un état d'esprit
fait un geste, et le geste sec, dépouillé, linéaire
que tous nos actes pourraient avoir s'ils tendaient vers l'absolu (111). Il arrive que (112) ce maniérisme , cet hiératisme excessif,
avec son alphabet roulant, avec ses cris de pierres qui se fendent,
avec ses bruits de branches, ses bruits de coupes (113) et de roulements
de bois, compose dans l'air, dans l'espace, aussi bien visuel que sonore,
une sorte de susurrement matériel et animé. Et au bout
d'un instant l'identification magique est faite : NOUS SAVONS QUE C'EST
NOUS QUI PARLIONS.
1 La première partie de ce texte, dont le manuscrit avait été
conservé par Colette Allendy, fut publiée dans la Nouvelle
Revue Française (no 217, 1er octobre 1931) sous le titre le Théâtre
Balinais, à 'Exposition coloniale. Le manuscrit comprend cinq
feuillets simples de 21,3 x 31,2 cm, utilisés seulement au recto.
Il est signé, et la signature est suivie de cette date : Mardi-mercredi
II-I2 août 1931. Ne présentant que quelques rares corrections,
c'est très probablement un texte recopié par Antonin Artaud
en vue de sa publication. C'est d'ailleurs ce manuscrit lui-même
qui a dû être envoyé chez l'imprimeur car il porte
des indications typographiques de la main de Jean Paulhan, entre autres
la mention : note / c. 9, dans la marge supérieure de la première
page. C'est aussi Jean Paulhan qui a ajouté la précision
: à l'Exposition coloniale, au titre primitif : le Théâtre
Balinais. 2. L'Exposition coloniale s'était tenue au bois de Vincennes
de mai à novembre1931.Elle fut inaugurée par le Président
de la république le 6 mai 1931, avec quelques jours de retard
sur la date prévue, et ouverte au public le 14 mai. Le Théâtre
Balinais donna un premier spectacle, sur invitation, le 25 juin en soirée.
trois jours après le pavillon néerlandais, qui était
la reconstitution d'un temple balinais , fut incendié. Il fallut
attendre sa reconstruction pour que les Balinais se produisent en public.
La première représentation publique est annoncée
dans Comoedia ( dont nous avons tiré tous ces renseignements)
pour le samedi 11 juillet 1931 en matinée. 3. Dans le numéro 218 (1er novembre 1931) de la Nouvelle Revue
Française, on trouve cet erratum : Les premières lignes
de la note d'Antonin Artaud sur le Théâtre Balinais (N.
R. F., 1er oct.) doivent se lire comme suit : Le premier spectacle
Nous avons cru devoir rétablir la version de l'erratum, bien
qu'inexplicablement il n'en ait pas été tenu compte lors
de la publication du Théâtre et son Double. 4. ... dont le pouvoir de création s'étend jusqu'à
l'origine intellectuelle des mouvements, des gestes, et qui élimine
les mots. (A) et (nrf). 9
réside justement par ces acteurs de l'utilisation d'une
quantité précise de gestes sûrs,... (A). 11. ... faite de gestes, de mimiques,... (A). 12. Nous avons rétabli ici la leçon de (A) : ... du pouvoir évocateur d'un rythme. Celle de l'édition de 1938, qui reproduit celle de (nrf) : ... du pouvoir évocateur d'un système, est sûrement fautive. Ou'elle ait pour origine une mauvaise lecture du manuscrit, ou qu'elle soit due à ue faute d'impression, l'erreur aura échappé à Antonin Artaud lorsqu'il corrigea les épreuves. 13. Que cela heurte notre sens européen de la liberté scénique c'est possible, mais que l'on ne dise pas que cette mathématique soit créatrice... (A). 14. ... de fantaisie, de liberté et de généreuse
prodigalité.. (éi). 16. si c'est la voix qui se prolonge... (éi). 17. et qui tient du pouvoir... (A). 19. une idée extraordinaire de l'intellectualité d'un peuple... (éi). 20. dans cette denière partie du spectacle balinais. (A). ... dans cette dernière partie du spectacle. (nrf). 2 1 ... qu'ils ont été capables... (A). 22. Allusion à la pièce de Roger Vitrac : les Mystères
de l'Amour, créée, dans une mise en scène d'Antonin
Artaud, lors du premier spectacle donné par le Théâtre
Alfred Jarry, les 1 er et 2 juin 1927, au Théâtre de Grenelle. 23. Dans (P) et (Pc) une introduction précède ce paragraphe Cher ami, Si mon article sur le Théâtre Balinais ne paraît
pas en septembre, ne manquez surtou 'pas cette fois-ci de m'envoyer
des épreuves. Ce spectace des Balinais est pour moi quelque chose
de trop important (a) et je tiens à rv@oir de très près
ce que je dis sur eux. Je pense d'ailleurs que vous y êtes allé
comme moi, comme nous tous et (b) je serais très curieux de connaître
vos impressions à son sujet (c). 24. ... qui nous assaille d'une surabondance d'impressions toutes plus
riches et significatives les unes que les autres, mais en un langage
dont il semble que nous 25.... l'idiome parlé par les acteurs de ce spectacle, au premier abord insaisissable, (P), (Pc) et (Fc). 26. langage théâtral antérieur à... (Pc). 27. que se retrouve toute une immense expérience... (P) et (Pc). La différence présentée par (Pc) ... que je retrouve..., doit aussi résulter d'une lecture fautive. 28. nos réalisations de théâtre parlé font figure... (P), (Pc) et (Fc). 29. comme une immense forêt (Pc). 30. et s'ébroue, dans l'entrelacs (P) et (Pc). 31. correspond (comme à travers) dans les sacrés canaux... (Pc). L'erreur de lecture nous semble ici patente; l'hésitation de la copiste se traduit d'ailleurs par la mise entre parenthèses de l'expression comme à travers. 32. Suit, dans (P), (Pc)et (Fc), un passage non retenu par Antonin
Artaud lors de la publication du texte. Nous le donnons d'après
(Fc) où il se trouve séparé en trois alinéas,
très certainement sur indication d'Antonin Artaud à la
copiste : 34. Rien n'y apparaît comme laissé au hasard ni à
l'initiative personnelle. (P)et (PC). 38. Tout chez eux est aussi réglé,... (Pc). 39. (P) et (Pc) donnent le singulier pour muscle. Comme toujours dans les cas douteux nous avons préféré en revenir à la leçon du manuscrit initial. En effet, le pluriel de l'édition de 1938 doit sûrement avoir pour origine celui que donne (Fc) qui peut être considéré comme une faute de la dactylographie. Il en va de même pour semble. 40. ... de mathématique réfléchie, par laquelle tout passe. (P), (Pc) et (Fc). 41. Et une es 'pèce de terreur nous prend... (P) et (Fc). 42. ... à qui ni leur joie ni leur douleur ne semble appartenir... (P) et (Pc). 43. Et c'est bien enfin de compte cette impression d'intellectualité
supérieure dont 44. ... la solennité, l'hiératisme des costumes qui donnent à chaque acteur... (P) et (Pc), mais avec le singulier donne dans (Pc). 44. ... et dans lesquels chaque artiste engoncé semble n'être
plus à lui-même (a) que sa propre effigie. Il a le rythme
large, concassé d'une musique extrémement appuyée,
ânonnante et fragile en même temps, où l'on semble...
(P) et (Pc) ) 46. des femmes, cette série... (P) et (Pc). 4 7. de perles multicolores est d'un coloris.. (Pc). Erreur de lecture probable de la copiste. 48. aux tremblements des corps. (Pc). Même remarque. 49.
enforme de diadèmes et surmontées d'aigrettes
de fleurs raides... (P) et (PC) - 50. ... par deux ou se marient étrangement. (P) et (Pc). Signalons que dans (P)ou est écrit en surcharge sur et. 51. plein de fureur, de fuite, de canaux,... (Pc). Fautes de lecture évidentes de la copiste. 52. ... de la perception extérieure et intérieure compose du théâtre une idée souveraine et telle quelle nous paraît comme conservée... (P) et (Pc). 53. ... populaire là-bas, paraît-il, est... (P). 54. L'intellectualité massive de ce spectacle mise à
part,... (Fc). Comparée à l'autographe, la fin de (Pc) est très
écourtée. Les différences qui se peuvent relever
dans la partie commune peuvent être attribuées à
des erreurs de lecture : Antonin Artaud. 55. La fin de Sur le Théâtre Balinais est constituée
de fragments qu'Antonin Artaud a extraits de divers manuscrits ou lettres.
Dans l'ensemble, il s'agit de notes prises en vue du compte rendu qu'il
préparait pour la Nouvelle Revue Française, mais qu'il
n'avait pu toutes faire entrer dans le cadre d'un article de revue.
La plupart de ces documents ont été retrouvés parmi
les papiers confiés à madame Anie Faure. Leur intérêt
est considérable : s'ils témoignent des difficultés
qu'Antonin Artaud disait devoir surmonter avant de trouver [sa] forme,
ils font aussi admirer la lucidité du travail qui lui a permis
de mener à bien le remarquable agencement de ces fragments. 56. Un théâtre où toute création vient de
la scène, où toute conception a passé a l'état
physique, a trouvé sa traduction et ses origines même dans
cette conscience psychique secrète qui est la Parole d'avant
les Mots. (Fi). 57. Dans (Fi), comme, entre deux lignes de points, dans (Fc2), on trouve
seulement la première phrase de ce paragraphe. Il semble bien
que la fin du paragraphe et les deux courts paragraphes suivants aient
été ajoutés par Antonin Artaud lors des corrections
d'épreuves en 1937. On pourrait d'ailleurs rapprocher le ton
de cet ajout de celui des Nouvelles Révélations de l'Etre,
-écrites en 1937, avant le départ d'Antonin Artaud pour
l'Irlande. Voici cette phrase dans sa version de (Fc2) 58. Il y a en effet dans un spectacle... (Fi) et (FC2). 59- ... qui est une des caractéristiques... (Fi). 60 - Les réalisations du Théâtre Balinais sont
taillées en pleine vie (a), en pleine matière, en pleine...
(Fi). Les réalisations du Théâtre Balinais sont taillées en pleine matière, en pleine vie, en pleine... (FC2). 61 ... d'imitation théâtrale de la réalité.
Cette gesticulation diffuse, à laquelle... (Fi). 63- (FC2) se termine ici. Dans (Fi), la fin du paragraphe existe, mais très différente : ... les solutions mystiques auxquelles elle tend sont émises, soulevées, atteintes sans retard, ni ambages. Tout cela crie le vrai, l'utile, l'efficacité. Et cela le crie et l'obtient par des moyens nouveaux, et qui pourraient être pour nous Européens des révélations d'une beauté singulière. Puis suit immédiatement le texte correspondant au paragraphe : Il est certain que ce côté de théâtre pur... (P. 59). 64. Nous trouvons ce passage dans (F2) et au début de (Fc2),
mais précédé d'une partie non retenue par Antonin
Artaud. 65- ... à ce point de subtilité, de transparence, d'intelligence,
où... (F2). 66. Le Théâtre Balinais nous donne l'impression du théâtre
pur en ce sens qu'il supprime l'auteur, que derrière l'ordonnateur
de ce merveilleux ensemble de manifestations scéniques, on ne
sent pas la présence d'un certain nombre de thèmes apportés
par ce qui dam notre théâtre Occidental moderne correspond
en général à l'auteur (a), mais que c'est (b) cet
ordonnateur, ou si l'on veut ce metteur en scène, qui est à
lui-même son propre auteur, son propre créateur, travaillant
avec des moyens exclusivement scéniques et objectifs. Les thèmes...
(F2 ) et (FC2). 67. ... et limité du plateau - En outre, on trouve dans (F2), notée dans la marge, en face
du paragraphe non retenu et de celui qui le précède, cette
autre formulation éventuelle : 68. hiéroglyphes vivant et se mouvant. (F.2) et (Fc2). 69. quelle réalité intellectuelle obscure et que... (Fc2). 70- mystérieux correspondant à on ne sait quelle réalité intellectuelle dont il semble que nous ne possédions pas encore parfaitement la clef. (F2). 71. ... dans cette sorte d'intense libération de signes retenus d'abord et qui semblent jetés soudainement dans l'air, - un bouillonnement chaotique plein de repères, et par moments étrangement ordonné, crépite dans une effervescence de rythmes ponctués, - tout cela fait d'impressions, de sensations immédiates, d'états d'âme pour s'élever à l'état d'esprit, à la haute mystique, aux obstacles métaphysiques. (F2). 7 2. abstraits; - et même mieux que cela il invente... (Fc2). 73.
chez nous purement théorique et à qui personne
n'a même jamais tenté de donner la moindre réalité,
le Théâtre Balinais nous en propose une matériali-
sation stupéfiante, en ce sens (a) qu'ils suppriment toutes possibilité
de recours aux mots pour l'élucidation des thèmes intellectuels
qu'ils nous proposent, et même mieux que cela, qu'ils inventent
un langage de gestes faits pour tenir dans l'espace, et qui ne peut
avoir de sens en dehors de lui (F2) 74. ... dans toutes les dimensions... (F2). 75. Car à côté d'un sens aigu et qui ne se dément
jamais de la beauté des gestes plastiques à tous les points
(a) de la perspective du plateau, ces gestes, à travers une multitude
inouïe d'évocations de choses naturelles, ont toujours...
(F2) et (Fc2). 76. Et il y a un sens philosophique des possibilités des choses
de la nature de se précipiter au chaos. (F2). 77- Il est certain entre autres choses que ce côté.. (Fi). 78. appartient en propre au domaine pur de la pensée. (Fi)et(Fc) 79. double de vêtements, percent... (Fi). 8o. ont le sens inné de l'intellectualité absolue de la nature,... (Fi) et (Fc_;). 81.
et ils nous donnent une leçon dont il est trop star
que nos hommes de 82. A partir de ce paragraphe, nous continuons à donner les variantes présentées par (Fc3), mais il est nécessaire de comparer le texte avec celui du manuscrit reproduit dans le dossier (cf. fragment XIX, p. 2 3 l)- 83. des choses de l'intellect que ce théâtre... (Fc3). 84. de la nature, ce théâtre le reprend sur le plan... (Fc-3). 85. évoquent comme la clairière... (Fc3). 86. Ici aussi, la leçon du manuscrit est au chaos (cf. p. 232, 3' §). Et c'est aussi dans une copie dactylographiée (Fc3) que se lit en chaos, leçon reproduite dans l'édition de 1938. La répétition de ce phénomène (cf note 76, ci-dessus) pourrait avoir pour origine dans les deux cas une erreur auditive de la copiste, Antonin Artaud ayant probablement dicté son texte selon son habitude. Il paraît cependant surprenant qu'il n'ait pas remarqué pareil déplacement de sens et il ne serait alors pas impossible qu'il ait voulu maintenir l'expression précipiter en dans la mesure où elle renvoie à une opération chimique. 87. Ils entrent comme de grands insectes... (Fc3). 88. ... ils n'apparaissent plus que comme une géométrie... (Fc3). 89. Ces costumes qui servent leurs roulements abstraits quand ils marchent, leurs étranges... (Fc3). 90. quelle figure intellectuelle; et dans celle-ci... (Fc3). 91. et qui prolongent... (Fc3). La leçon du manuscrit ne comportant pas non plus ce relatif (cf. p. 232, 6e §), la copiste pourrait l'avoir ajouté ici par mégarde. 92. Nous avons préféré revenir à la leçon du manuscrit qui donne, comme aussi (Fc3), le pluriel à la fois pour coupes et pour roulements (cf. p. 232, 7e §). Dans l'édition de 1938, le premier de ces termes est au singulier alors que le pluriel a été maintenu pour le second ; la correction qui a pu intervenir à l'imprimerie parait illogique ; on pourrait à la rigueur admettre le singulier pour les deux termes, mais, dans la mesure où Antonin Artaud précise que les bruits viennent de plusieurs sources, il faut comprendre, semble-t-il, que des coupes et des roulements résonnent à partir de points différents de la scène. 93- Ce paragraphe, un paragraphe non retenu et le paragraphe suivant, qui constituent la fin de (Fc3), sont extraits du manuscrit (F4). Bien que rétabli dans (Fc3) et maintenu dans le Théâtre et son Double, dans (F4) Antonin Artaud l'avait biffé. Il y est précédé de celui-ci, biffé lui aussi Tout cela concourt à une démonstration magnifique. 94- où elles révèlent leur suspension moléculaire;... (Fc_3). 95. à ce point d'incantation où le jeu des choses physiques,
pierres, souffles, minéraux, plantes révèlent leur
identité on pourrait dire moléculaire, leur suspension
dans un immense chaos. (F4). 96. ... quel est aujourd'hui le théâtre qui oserait montrer
les affres d'une âme en proie aux phantasmes de l'au-delà.
(Fc3). 97. Premier paragraphe de (Fc6), copie dont nous avons indiqué
qu'elle était imparfaite (cf. note 55, p. 296). Il apparaît
qu Antonin Artaud parfois a repris tels quels des passages de ses manuscrits,
parfois les a transformés en les dictant, de sorte que le texte
de (Fc6), compte étant tenu de ses lacunes et de ses fautes évidentes,
est parfois conforme à celui des divers manuscrits utilisés,
parfois conforme à celui de l'édition de 1938. Nous ne
signalerons comme variantes présentées par (Fc6) que les
passages où le texte de la dactylographie n'est conforme à
aucun des textes susdits. 98. La leçon du manuscrit est : ... chaque atome de son,..-.
(cf. p. 233, 2e §); 99. Suit, dans (Fc6), comme dans le fragment XIX, le paragraphe :je ne sais pas s'il y a à l'heure qu'il est... (cf. p. 233, 31 §). Les deux versions sont identiques, à ceci près qu'on lit dans (Fc6) : ... intéresser leur public aux avatars... 100. Le manuscrit donne le singulier pour matière comme pour leur crête (cf. P. 233, 4' §) alors que l'édition de 1938, reproduisant en cela (Fc6), donne le pluriel dans les deux cas. Si le pluriel leurs crêtes peut se justifier, il nous a semblé préférable de revenir à la leçon du manuscrit pour matière. 101. ... dans une infime portion de frémissements, de transes,
pour recouvrir le vide de la peur. (Fc6). 104. On trouve une autre version de ce paragraphe dans (F feuillet manuscrit dont voici le texte, entièrement biffé par Antonin Artaud : Le Théâtre Balinais Le Théâtre Balinais inflige à nos conceptions actuelles
et occidentales du théâtre, un splendide camouflet. Les
tenants de la répartition des genres en matière de réalisations
scéniques peuvent affecter de voir dans les magnifiques artistes
du Théâtre Balinais on ne sait quels danseurs sacrés
que le but même de leurs danses, et ce (a) côté religieux,
ésotérique de leurs origines éloigne à jamais
du courant de notre vie profane; la vérité est que le
Théâtre Balinais, en face des préoccupations toutes
quotidiennes et sans portée et de l'objet presque exclusivement
physiologique de notre théâtre, où d'ailleurs le
geste scénique compte peu et n'a pas de vie à soi, de
vie détachée et qui lui appartienne, le Théâtre
Balinais, à travers des réalisations de la plus haute
portée intellectuelle, propose une certaine idée du théâtre
pur (propose, des réalisations de la plus haute portée
intellectuelle) (b). 105. Un exemple de la façon dont Antonin Artaud a procédé. Le début de ce paragraphe, dans (Fc6), est conforme au texte du fragment XX (p- 235, 1 §)jusqu'à ... de notre théâtre occidental... L'adjectif moderne excepté, qui a dû être ajouté sur épreuves, la fin est conforme à l'édition de 1938. Les paragraphes suivants ont été extraits du fragment XXI (cf. p. 236, 3e § et suivants). 106. ... et par l'extase... (Fc6). 107. Toute la bestialité, l'animalité naturelles et humaines sont réduites à leurs gestes secs... (Fc6). Le pluriel leurs gestes secs de (Fc6) est conforme au manuscrit (cf. p. 236, 4' §). Le singulier de l'édition de 1938 donnant un sens tout à fait différent, il est fort probable qu'il est dû à une correction sur épreuves. l08. La leçon du manuscrit est Mimique de gestes (cf-p-236,7'§). Celle de (Fc6) est Mimique des gestes. Or, nous l'avons signalé (Cf. note r,5 p. -96), cette copie est imparfaite et très probablement fautive dans ce cas-ci. Nous avons donc préféré rétablir la leçon du manuscrit, celle de l'édition de 1938 ne faisant que reproduire, semble-t-il, la faute de (Fc6). 109. L'édition de 1938 donne le pluriel quintessences, alors que le manuscrit donne le singulier (cf. p. 2,36, 10° §). Il y a d'autant plus lieu d'attribuer ce pluriel à une autre d'impression qu'ici (Fc6), conforme au manuscrit depuis ... dans le geste d'écarter... (cf. .. 236, 5e §), présente ici cette variante comportant aussi le singulier : devant ce théâtre essentiel en place de par ce théâtre de quintessence. Il nous a donc semblé préférable de revenir à la leçon du manuscrit. 110. Suivent, dans (Fc6), deux courts paragraphes, non maintenus dans le Théâtre et son Double, qui étaient repris du fragment Y-XI (cf. p. 236, 13, et 14e §) avec, pour le premier, cette variante : La robe remontée plus haut que la courbe de la cuisse ... ; et pour le second celle-ci : ... sous les soubresauts... 111. ... fait le geste même sec. dépouillé, linéaire que toutes nos actions humaines doivent avoir sur le plan de l'absolu. (Fc6). 112 . Il est certain que ce qui agit sur nous, ce n'est pas la chose dite mais la façon dont on nous la dit, et il arrive que... (Fc6). 113. Même phénomène que celui signalé note 92 (p. 301). Le manuscrit donne aussi le pluriel pour coupes comme pour roulements (cf. p. 237, 4e §), mais ici le singulier pour le premier de ces termes dans l'édition de 1938 est la répétition d'une faute de (Fc6). 114- ... que sonore, une sorte de langage immédiat et concret
dont les signes apparents sont tout ce qui frappe notre esprit. 115. Dans le manuscrit il est question d'un espace abstrait (cf. p. 237, 9e §). On peut se demander si la disparition de l'adjectif dans l'édition de 1938 n'aurait pas pour origine son oubli par la copiste dans (Fc6). 116. par la formidable tempête magnétique, voici... (Fc6). 117. d'écolier, qui, soulevé lui aussi par le contre-coup de la tempête cosmique, passe... (Fc6). Antonin Artaud et l'Essence du Théâtre par Henri Gouhier, Librairie Philosophique J. Virin, paris, 1974. CHAPITRE VII
Le 5 janvier 1929, le Théâtre Alfred Jarry donne sa dernière représentation, la troisième de la pièce de Roger Vitrac, Victor ou les Enfants au pouvoir. Si, à la fin de l'année, Artaud décide de présenter un bilan de l'entreprise dans une brochure Le Théâtre Alfred Jarry et l'hostilité publique, ce n'est pas pour célébrer, à sa façon, un bout de l'an mais pour assurer au Théâtre Alfred Jarry un nouveau départ. Au moment où sortira ce nouveau manifeste, Artaud envisage " une sorte de conférence extrêmement violente sur le théâtre " accompagnée d'une lecture d'un acte de Vitrac et d'un " numéro " exécuté par le même Vitrac et le conférencier, ceci à " la salle Pleyel, par exemple ". Artaud précise : on y recommencerait " le procès du théâtre contemporain, en racontant en plus quelques anecdotes à effets sur toutes les vacheries qu'on nous a faites 1 ". Bonne publicité en effet pour Le Théâtre Alfred Jarry et l'hostilité publique dont les dernières lignes annonçaient pour le " début de juin 1930 : Le Coup de Trafalgar, drame français en quatre actes de Roger Vitrac, mise en scène par Antonin Artaud 2 ". Le projet de cette mise en scène a été retrouvé avec un autre de la même époque, pour La Sonate des spectres de Strindberg; mais, en avril 1931 ils furent envoyés à Louis Jouvet qui avait accepté de monter quelques spectacles au Théâtre Pigalle : il n'y avait plus de Théâtre Alfred Jarry3. On peut ici, sous le titre : "Théâtre de la cruauté",
découper une nouvelle période dans la vie et la pensée
d'Artaud, qui irait jusqu'à la soirée Deharme du 6 février
1934. Matériellement, Artaud demande surtout au cinéma
les maigres ressources dont il a besoin; il " tourne " et
même compose des scenarii dont un seul, La Coquille et le Clergyman,
sera réalisé (1927)4; mais sa vraie vie n'est pas là,
même quand il trouve des rôles où il peut affirmer
sa puissante personnalité dramatique, comme celui de Marat dans
le Napoléon de Gance (1925-1927) ou celui du moine Massieu qui
assiste Jeanne d'Arc sur son bûcher dans La passion de Jeanne
d'Arc de Dreyer (1928). Artaud reste, avant tout, homme de théâtre;
au cours de cette période, sa préoccupation dominante,
obsédante, est de fonder un nouveau théâtre; mais
il n'arrive pas à en trouver les moyens - le metteur en scène
et le comédien sont en chômage. Par la force des choses,
le théoricien occupe alors la première place : pour créer
le climat propice à la création de son nouveau théâtre,
Artaud donne des conférences, écrit des articles, publie
des manifestes, sans parler d'une importante correspondance, ceci avec
un très vif sentiment de son originalité et ce soupçon
de persécution qui nous fait si aisément retrouver nos
propres idées dans celles de nos voisins. Ces textes formeront
la plus grande partie du recueil Le Théâtre et son Double. Une page de 1925, A Table, pose brutalement la question " Quittez
les cavernes de l'être... Nous sommes du dedans de l'esprit, de
l'intérieur de la tête. Idées, logique, ordre, Vérité
(avec un grand V), Raison, nous donnons tout au néant de la mort.
Gare à vos logiques, Messieurs, gare à vos logiques, vous
ne savez pas jusqu'où notre haine de la logique peut nous mener.
Comme nous l'avons déjà remarqué, ce n'est pas
à Bergson que nous devons penser mais à la révolution
surréaliste quand nous lisons ensuite : "Ce n'est que...
par un arrêt imposé à l'esprit, que l'on peut fixer
la vie dans sa physionomie dite réelle, mais la réalité
n'est pas là-dessous." On voit alors le sens du mot "
surréel - qui vient dans la phrase suivante : sur signifie au-dessus
ou mieux en dehors du pseudo-réel qu'est notre représentation
rationalisée du monde; si bien que ce surréel est le vraiment
réel. Artaud continue donc : " A travers les fentes d'une
réalité désormais inviable, [c'est-à-dire
de la pseudo-réalité où se meut l'animal raisonnable]
"parle un monde volontairement sibyllin ". Comment parle-t-il
? pas en consultant le dictionnaire de l'Académie française
: " Voici, annonce Artaud, voici mainte. nant le seul usage auquel
puisse servir désormais le langage, un moyen de folie, d'élimination
de la pensée, de rupture, le dédale des déraisons
" Dès le début de son article, Artaud constate : " Les Balinais réalisent avec la plus extrême rigueur, l'idée du théâtre pur, où tout, conception comme réalisation, ne vaut, n'a d'existence que par son degré d'objectivation sur la scène. Ils démontrent victorieusement la prépondérance absolue du metteur en scène dont le pouvoir de création élimine les mots. " Entendons . les mots écrits. Avec eux disparaît ce que nous avons pris l'habitude d'appeler l'auteur, c'est-à-dire l'auteur du texte écrit : en fait, il y a toujours un auteur mais c'est le metteur en scène. " C'est un théâtre qui élimine l'auteur au profit de ce que dans notre jargon occidental du théâtre, nous appellerions le metteur en scène... " Quel est donc ce langage dont se sert le metteur en scène ? " Dans ce théâtre toute création vient de la scène, trouve sa traduction et ses origines mêmes dans une impulsion psychique secrète qui est la Parole d'avant les mots. " Et encore : " On sent dans le théâtre balinais un état d'avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots 14. " Il y a là un " sentiment " qu'Artaud, semble-t-il, n'avait pas encore éprouvé. L'idée d'un théâtre sans texte n'est pas nouvelle dans sa pensée et, on l'a vu, ses projets d'auteur sont inspirés par le désir de réduire le plus possible la part du texte écrit dans le drame. Mais on ne simplifierait pas trop son intention première en la présentant comme une soustraction : posons " le spectacle intégral " qui unit toutes les formes d'expression, retranchons l'expression par les mots, reste le spectacle idéal utopiquement projeté dans l'avenir du Théâtre Alfred Jarry. Après les représentations de l'Exposition coloniale, la perspective n'est plus la même : d'abord, ce qui était utopie est maintenant réalité; ensuite, cette réalité permet de voir ce que l'utopie ne permettait pas de concevoir : "le théâtre pur". Celui-ci, Artaud le définissait à partir du théâtre non pur qu'il connaissait en cherchant des modifications de structure : réduction de la part du texte, rôle prééminent du jeu, place tout à fait secondaire de la décoration scénique. Devant ce théâtre qu'il ne connaissait pas et que les Balinais lui font connaître, Antonin Artaud définit le " théâtre pur " à partir d'une espèce de Verbe antérieur à tous les modes d'expression, de Verbe qui ne serait pas, bien sûr, la Raison hypostasiée et divinisée, mais la fonction de signifier posée avant tout signe sensible comme une espèce d'a priori transcendantal. Les conséquences de ce nouveau point de vue sont immédiatement indiquées dans l'article du l'- octobre 1931 et développées dans les écrits de la même époque, notamment une " lettre sur le langage " datée du 15 septembre 1931 11-1 et une conférence prononcée à la Sorbonne le 10 décembre 1931, La Mise en scène et la Métaphysique, publiée dans la N.R.F. de février 1932 16. Dans cette perspective, Artaud retrouve d'abord l'intuition qui n'avait
cessé de le pousser vers un théâtre qui serait le
moins littéraire possible. Il ne renonce pas à l'idée
de " spectacle intégral "; mais, il ne se demande pas
s'il y a encore " théâtre complet" sans les mots;
il ne songe même plus à les inclure dans l'énumération
qui le définit : " Un spectacle, dit-il en quittant les
Balinais, qui tient de la danse, du chant, de la pantomime, de la musique...
", " sorte d'architecture spirituelle, faite de gestes et
de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d'un rythme, de
la qualité musicale d'un mouvement physique, de l'accord parallèle
et admirablement fondu d'un ton ... " Précisons : si "
la mise en scène est dans une pièce de théâtre
la partie véritablement et spécifiquement théâtrale
du spectacle ", ce langage qu'est le théâtre est un
système de signes qui se dessinent dans l'espace ou qui résonnent
dans l'air de cet espace qu'est la scène. Il en résulte - et ceci est manifeste dans l'étude Sur
le Théâtre balinais - il en résulte qu'Antonin Artaud
ne semble plus attacher la même importance à la distinction
entre la véritable mise en scène qui est dans le jeu des
acteurs et la décoration scénique. Ne voyons surtout pas
là l'effet d'une réflexion sur une idée d'hier
qu'il devrait aujourd'hui mettre en question. Non : il se trouve simplement
qu'aux représentations de l'Exposition coloniale, l'admiration
d'Artaud s'étend à tous les systèmes de signes,
aucun ne lui donnant l'impression d'"un pittoresque de commande".
Il admire donc "l'exquise beauté des coiffures des femmes
: de cette série de cercles lumineux étagés, faits
de combinaisons de plumes ou de perles multicolores et d'un coloris
si beau que leur réunion a l'air justement révélée...
" Il analyse " les autres coiffures à l'aspect sacerdotal,
en forme de tiares, et surmontées d'aigrettes de fleurs raides,
dont les couleurs s'opposent deux par deux et se marient étrangement
". Il est ravi quand il voit apparaître " ces artistes
vêtus de vêtements éclatants et dont les corps par-dessous
semblent enveloppés de langes !... costumes, dont les lignes
horizontales dépassent en tous sens le corps " et qui les
fait ressembler à " de grands insectes ". Aussi, quand
il définit la " poésie dans l'espace ", Artaud
met-il maintenant " éclairage et décor " sur
le même plan que " musique, danse, plastique, pantomime,
mimique, gesticulation, intonations, architecture". Un décor qui joue, des costumes qui jouent, des objets qui jouent,
des éclairages qui jouent, c'était bien là un thème
majeur de " la rénovation dramatique " depuis Gordon
Craig et Appia. Cela peut étonner qu'Artaud ait attendu les représentations
de l'Exposition coloniale pour voir réalisé sur une scène
un principe devenu une évidence de la dramaturgie, quand on sait
qu'il a travaillé avec Dullin et avec Pitoëff, qu'il a connu
et même admiré des spectacles de Gaston Baty comme celui
du Dibbouk : c'est pourtant un fait. Une possibilité d'explication
apparaîtra si l'on remarque que la découverte du Théâtre
balinais se trouve immédiatement annexée à une
réflexion sur le théâtre comme langage et langage
spécifique. Ce qu'il avait cherché à travers les
aventures du Théâtre Alfred Jarry prend enfin forme dans
ce qu'il voit maintenant : cette forme est une idée claire et
distincte de la mise en scène comme langage spécifique
du théâtre, du metteur en scène comme véritable
auteur de l'oeuvre théâtrale. Il n'est plus alors question
de décor qui joue, d'éclairages qui jouent, etc. selon
le sens d'un texte mais de signes qui signifient immédiatement
l'action dramatique. Le langage qu'est le théâtre des Balinais est un système
de " signes spirituels", une " mimique de gestes spirituels
", il nous donne donc "une leçon de spiritualité".
Qu'est-ce que cette "spiritualité"? Une tradition millénaire
a fait de certains gestes, de certaines mimiques, des signes dont la
signification est bien déterminée et sera immédiatement
perçue : " Ces roulements mécaniques d'yeux, ces
moues des lèvres, ce dosage des crispations musculaires... ",
" un jeu de jointures, l'angle musical que le bras fait avec l'avant-bras,
un pied qui tombe, un genou qui s'arque, des doigts qui paraissent se
détacher de la main...., autant de "signes efficaces"
parce que " la convention théâtrale " est, ici,
semblable à celle qui, dans une liturgie, établit des
gestes rituels. Une telle essence du théâtre l'identifie à la mise en scène et l'expérience du Théâtre balinais confirme une conviction qu'Artaud a déjà exprimée : le pouvoir absolu du metteur en scène. "La prodigieuse mathématique de ce spectacle " est obtenue à partir d'un code : elle implique "une dépersonnalisation systématique", par exemple quand " des jeux de physionomie purement musculaires " sont " appliqués sur les visages comme des masques ". Pas question d'un "recours à l'improvisation spontanées " - " mes spectacles n'auront rien à voir avec les improvisations de Copeau " - : " Que cela choque notre sens européen de la liberté scénique et de l'inspiration spontanée, c'est possible ", mais cette possibilité, Artaud l'accepte allégrement ; en présentant son Théâtre de la cruauté, il va déclarer : " L'acteur est un élément de première importance, puisque c'est de l'efficacité de son jeu que dépend la réussite du spectacle ", mais son jeu sera efficace s'il est " une sorte d'élément passif et neutre, puisque toute initiative personnelle lui est rigoureusement refusée". Les mots sont liés à des concepts, la grammaire est liée
à une logique; on comprend que la faculté d'entendre ce
langage ait été indifféremment nommée entendement
ou raison. Les rigoureuses combinaisons qui font du spectacle "
un chiffre " sont inventées précisément pour
exprimer une réalité intraduisible dans la langue des
concepts et de leur logique. L'expérience du Théâtre
balinais, ici encore, ne fait que confirmer ce qu'Artaud pense depuis
longtemps : d'ailleurs, les révélations de ces représentations
portent sur ce qu'Artaud a projeté en elles. Les " signes
mystérieux qui correspondent à l'on ne sait quelle réalité
fabuleuse et obscure que nous autres, gens d'Occident, avons définitivement
refoulée ", " cette danse frénétique
" du corps qui traduit admirablement " le reflux des forces
cosmiques qui l'assiègent ", " la formidable tempête
cosmique " qui " hérisse " tel personnage de Guerrier,
tout ceci représente un langage chiffré par les Balinais
et déchiffré à l'aide de cette grille qu'est la
" métaphysique " d'Artaud. De même, lorsque,
dès les premières lignes de son article, il reconnaît
dans ces spectacles un théâtre " de la peur"
: " Ces tremblements, ces glapissements puérils, ce talon
qui heurte le sol en cadence suivant l'automatisme même de l'inconscient
déchaîné, ce double qui, à un moment donné,
se cache derrière sa propre réalité, voilà
une description de la peur qui vaut pour toutes les latitudes ... "
Chez les Balinais en admirant " leur connaissance de la peur physique
et des moyens de la déchaîner ", Artaud se plaît
à reconnaître " dans l'aspect vraiment terrifiant
de leur diable... une similitude frappante avec l'aspect de certain
fantoche de notre souvenance,... qui était le plus bel ornement
de l'une des premières pièces jouées par le Théâtre
Alfred Jarry6O ".Ainsi Artaud retrouve aisément dans ce
qu'il voit ce que son regard y a mis. Toutefois, l'idée "
métaphysique " de forces cosmiques prend ici une forme plus
proche de ce que le sens commun appelle " nature " : "
bruits de branches, bruits de coupes et de roulements de bois "
bruits de grève de la terre qui se fend, gelée des arbres,
bâillements d'animaux ... "; à d'autres moments, "dans
la trame serrée et subtile des gestes" et " les modulations
infiniment variées des voix ", le poète perçoit
une "pluie sonore, comme d'une immense forêt qui s'égoutte
et s'ébroue ". Il y a, d'ailleurs, plus que des analogies
: "Les harmonies imitatives, le bruit du serpent à sonnettes,
l'éclatement des carapaces d'insectes l'une contre l'autre "
auraient pu susPendre l'admiration d , un artiste peu porté à
recommander ici imprégné de symbolisme : les l'imitation;
mais le réalisme est murmures de la forêt " évoquent
la clairière d'un four- millant paysage tout prêt à
se précipiter en chaos ... " Réalisme ? Soit "
Réalisme stylisé ", précise Artaud , et cette
stylisation introduit dans l'épaisseur du concret la pureté
de " l'abstrait ", mot noble, comme on l'a déjà
remarqué, dans son vocabulaire Lorsqu'Artaud reprend son thème
d'une " opération magique ", voire d'" une identification
magique 67 " par le langage de la scène, celui-ci "
compose dans l'air, dans l'espace aussi bien visuel que sonore une sorte
de sussurement matériel et animé ". Soulignons les mots -. réjouissances civiques. Acteurs et spectateurs ne sont pas au théâtre pour s'amuser : cela ne veut pas dire qu'ils ne s'y amusent pas. Acteurs et spectateurs ne sont pas au théâtre pour y remplir une obligation religieuse : cela ne veut pas dire qu'ils y oublient leurs dieux. On peut prendre plaisir à exercer une activité qui n'a pourtant pas pour fin ce plaisir et on peut communiquer avec le monde des dieux en dehors des cérémonies du culte. La notion de fête est sans doute celle qui correspond au voeu d'Artaud qu'exauce le Théâtre balinais : cette troupe venue à l'Exposition coloniale de Paris pour donner des représentations devant un public non de fidèles mais de curieux, cette troupe ne transforme évidemment pas en spectacle une cérémonie sacrée : il n'empêche que l'action dramatique ne soit essentiellement participation au milieu divin. Le caractère religieux et même mystique de cette participation n'implique nullement qu'il y ait profanation à donner ces représentations en dehors du peuple fidèle : elles sont spectacles parce qu'elles sont profanes et elles sont profanes parce qu'elles sont "réjouissances"; mais ce qui "réjouit", c'est précisément la " communication " avec " un principe transcendant ". |