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Varanasi (Bénarès),
du
26 octobre au 15 novembre 2000.
J. M. Rivière : Lettres de Bénarès, spiritualités
vivantes, Albin Michel 1982
Le Gange est la raison d'être de Bénarès ; le fleuve
sacré est personnifié par la Déesse Gangâ,
issue des plans subtils de l'Himâlaya, Himavat, et soeur de Pârvatî,
la Shakti de Shiva. La Déesse est maternelle et compatissante;
elle sanctifie les hommes et les éveille spirituellement, disait
Râmakrishna qui eut une vision de Bénarès baignée
d'une divine lumière dorée, et des rives du fleuve, rayonnantes
de force spirituelle. L'eau du Gange est pure et son contact libère
et sanctifie. Il est certain que ce fleuve est beau et le spectacle, à
six heures du matin, à l'heure de la prière, face au soleil
levant, de la masse humaine se baignant, se purifiant et méditant
sur les ghâts est inoubliable. Les temples, les sanctuaires, les
palais, les façades des demeures qui s'allongent tout au bord du
Gange, sont dorés dans la lumière irréelle de l'aube.
Les longs escaliers des ghâts s'enfonçant dans l'eau du fleuve
sont animés par les milliers de pèlerins et de citadins
qui se baignent selon les rites matinaux ; les ruelles sombres qui débouchent
sur les rives sont animées d'un incessant va-et-vient de formes
blanches, violettes, roses, jaunes, vertes qui sont les notes claires
des sarîs féminines et des dhotis masculins. Tout est prière,
paix et recueillement ; les cris des corbeaux dans le ciel et sur les
pierres donnent une note familière à cette heure inoubliable.
Des eaux du Gange s'élèvent des masses de vapeur pendant
que scintillent, comme une ligne étincelante, les rives lointaines
et nues qui font face à la ville sainte, confondues dans l'horizon
de lumière.
Le Gange, selon la tradition, coulait dans le ciel, issu du pied de Vishnou,
et arrosait les cieux; il advint qu'un descendant de la dynastie solaire,
Sagara, qui n'avait pas d'enfant, obtint, par ses austérités,
une descendance immense, soixante mille fils qui naquirent surnaturellement
mais qui, par leur impiété, furent détruits et réduits
en cendres. Celles-ci encombraient la terre qui était devenue impure.
Le petit-fils de Sagara, qu'il avait eu d'une autre épouse, Bhagîratha,
devint un grand sage et voulut, par son ascèse, restaurer la vie
des fils de Sagara et purifier ainsi la terre. Il fallait que le Gange,
le fleuve sacré des mondes invisibles, descendît sur terre
et lavât les cendres pour qu'elles reprennent vie car le Gange a
un pouvoir de résurrection. Mais le fleuve céleste était
'était une force cosmique formidable et impétueux ; c'était
une force cosmique formidable et sa puissance risquait de détruire
la terre. Bhagîratha obtint de Shiva que ce Dieu reçût
sur ses cheveux le flot formidable ; celui-ci se divisa alors en sept
branches, qui devinrent les sept fleuves sacrés de l'Inde: le Gange,
la Jamunâ, la Sarasvatî, la Godâverî, la Narmadâ,
l'Indus et la Kâverî.
Le mythe signifie l'origine divine des eaux du fleuve, sa puissance psychique,
source sacrée de nourriture et de vie tant sur le plan physique
que sur le plan spirituel. Le Gange est la mère qui donne la prospérité
et qui confère la Libération. Les pieds des cadavres sont
mouillés par ses eaux avant d'être incinérés
sur les bûchers et leurs cendres sont jetées dans le fleuve
qui purifie tout. Shiva, Maître et Dieu de Bénarès,
aide leur délivrance spirituelle; Râmakrishna vit le Seigneur
de la Vie et de la Mort s'approcher des bûchers funéraires
du Manikarnikâ ghât et du Smashâna ghât et prononcer
le mantra de Libération, le târaka-mantra, sur les gisants
en flammes. C'est pourquoi ces lieux sont indiciblement saints. Un bain
dans le Gange purifie et son eau détruit les souillures des fautes
en sublimant la nature grossière de l'homme et en la faisant participer
aux formes divines que le fleuve incarne puisqu'il émane de l'invisible,
des plans de la divine substance des essences vitales de la Puissance
cosmique. Le fleuve sacré est une source permanente de rédemption.
Ses divers noms rituéliques soulignent ses qualités : bhadra-soma,
boisson de bénédiction, déva-bhûti, issue du
ciel, gândinî, celle qui chante toujours, khâpagd, descendant
du ciel, tripathagâ, celle qui arrose les triples mondes : le ciel,
la terre et les mondes infernaux.
Voilà déjà un sujet d'étonnement pour le
touriste; cette eau sale, où flottent les cendres des bûchers
funéraires et les guirlandes de fleurs pourries, est versée
avec respect sur les corps des pèlerins, bue avec dévotion
et emmenée dans les demeures comme un nectar divin. Chose curieuse
dont je peux témoigner: cette eau ne se décompose jamais
; des bouteilles d'eau du Gange emportées en Europe sont demeurées
intactes pendant des années.
Sur les rives du fleuve sacré, tout un univers nouveau de symboles
et de mythes apparaît, que l'occidental perçoit avec une
certaine angoisse car ils n' appartiennent pas à son monde ; il
est face à face brusquement avec des données incompréhensibles,
des usages inconnus, des traditions puissantes et fortes qui lui sont
étrangères. Tenter de les comprendre et d'y pénétrer
demande un grand effort.
Les bords du Gange sont peuplés de nombreux lieux saints; les
plus célèbres sont Gangotri, dans l'Himâlaya, là
où naît le fleuve, Hardwâr, au pied des monts Sivalik,
là où le fleuve sort des montagnes, Allâhâbâd
ou Prayâg, là où la Jamunâ s'unit au Gange,
l'île de Sâgar, à l'embouchure, dans le golfe du Bengale,
et naturellement Bénarès.
Les rives du fleuve sont, à Bénarès, en forme de
croissant de lune, l'un des symboles de Shiva, et face à l'est.
Des escaliers de pierre descendent dans l'eau et permettent les ablutions
et les bains purificateurs ; ce sont les ghâts. Toute la vie spirituelle
de la cité s'y concentre et se mêle très naturellement
aux occupations les plus prosaïques de la population. On peut y voir
les femmes y laver leur linge qu'elles font sécher au soleil sur
le sol, les blanchisseurs, les dhobis, y exercer leur métier, les
familles y prendre un bain très profane, un troupeau de buffles
venir s'y désaltérer et des saints hommes y méditer
ou pratiquer quelques exercices de Hatha-yoga sur les petites plates-formes
qui surmontent les rives. De grands parasols de paille, immenses champignons
ronds, fichés sur un gros manche de bois, protègent les
gens du soleil implacable; c'est la vue familière des ghâts
avec leurs ombrelles géantes les unes à côté
des autres, la foule grouillant dans l'eau sur les marches de pierre,
montant et descendant les escaliers inégaux dans un chatoiement
extraordinaire de couleurs vives. Buffles et vaches circulent lentement
parmi eux et, dans l'air, les gongs des temples, les appels des conques
sacrées, les tintements rapides des clochettes, les chants religieux
s'étalent tranquillement sur l'eau silencieuse du grand fleuve
qui bénit tout, purifie tout, apaise tout.
Le long de la rive de la cité, s'étalent les ghâts,
chacun avec son nom traditionnel, ses caractéristiques, sa population,
ses rites de purification. On en compte traditionnellement 64, se succédant
sans transition. De la barque qui glisse lentement sur le fleuve, on les
voit défiler avec leur vie intense, leur intimité, leur
activité religieuse.
Du sud au nord de la rive du Gange, je vais vous -les énumérer
et vous les décrire succinctement ; la liste en est longue et le
voyage en barque dure longtemps... Voici donc d'abord :
1. Asî ghât, le premier site sacré de Bénarès,
qui est l'endroit où la rivière Asî se jette dans
le fleuve ; ne la cherchez pas car son lit est habituellement à
sec sauf pendant la mousson. C'est un des cinq ghâts où
les pèlerins doivent obligatoirement se baigner pendant leur pèlerinage.
En fait, il n'y a pas d'escaliers et le sol entre dans l'eau directement
en pente douce ; sur cette pente dénudée, des ascètes,
des sadhus ont coutume de se réunir avec leurs disciples.
2. Révâ Mahâl ou Lâla Misr ghât, propriété
du râja de Révâ, habituellement assez désert.
3. Tulsî ghât, où des constructions se sont écroulées
sous le choc des inondations et des tremblements de terre; les débris
s'étalent sur la rive. Son nom évoque le grand poète
hindi, Gosain Tulsîdâs, auteur d'un poème très
populaire, adaptation en hindi de la célèbre épopée
du Râmâyana, et qui vécut dans la maison située
au nord du ghât et où il écrivit son oeuvre ; il y
mourut en 1623.
4. Panchékal ghât ne présente aucun intérêt
particulier.
5. Jânakî ou Jânkî ghât, le nom de Sîtâ,
l'épouse de Râma; au sommet des marches étincellent
les toits dorés de quatre temples. L'édifice massif moderne
au pied du ghât est l'usine de pompage des eaux qui alimentent Bénarès.
6. Ananda Mayî ghât que couronne l'âshram de la fameuse
ascète qui donne son nom au ghât. L'âshram est une
vaste construction composée d'une cour entourée d'habitations
; dans une de celles-ci, vécut et mourut le grand pandit Gopinâth
Kavirâj, spécialiste en yoga tantrique à l'Université
de Bénarès et auteur de quelques ouvrages classiques sur
le Tantrisme, la plupart en hindi ; je le rencontrai là en compagnie
de ses amis et d'Ananda Mayî qu'il vénérait comme
son gourou. Il était le disciple du fameux tantrique Vishnudhânanda
qui avait vécu longtemps au Tibet et qui, parmi ses pouvoirs, possédait
celui de créer des parfums à volonté en utilisant
les rayons de soleil ; Paul Brunton raconte l'expérience qu'il
vécut avec lui à Bénarès dans son ouvrage
sur l'Inde. Une chapelle à l'étage supérieur d'un
des bâtiments contient deux lingam trouvés dans le sol ;
ils ont une singulière puissance psychique.
7. Akrûra ghât, un des noms de Krishna, est sans intérêt
; il est suivi de
8. Bachhrâj ou Jaïni Pâtasâla ghât, appartenant
au groupe religieux des jaïns qui ont construit trois temples à
leurs Tîrthankaras sur les bords du fleuve.
9. Panchakutti ghât et
10. Chaït Singh ghât, nom d'un prince de Bénarès,
ne présentent pas un intérêt spécial.
11. Niranjana Nirvâna Akhâdâ ghât, où se
trouve le monastère, âkhâdâ, des nâgâ
sannyâsins, ascètes shivaïtes dont l'origine est lointaine
; leur divinité tutélaire est Skanda et l'on fait remonter
leur existence à l'an 904 de notre ère. Ils vont généralement
nus, le corps recouvert de cendres blanches, munis d'un trident ou d'une
lance de fer; ils sont spécialistes du Hatha-yoga et pratiquent
de dures pénitences corporelles, croyant que l'effort physique
est supérieur et plus efficace que le travail mental.
12. Shivala ghât présente l'aspect d'une haute forteresse
dominant le fleuve ; on l'appelle parfois Kâlî Mahâl
ghât ; il appartient au râja de Bénarès. Il
a joué un rôle historique au temps des Anglais puisque le
râja Chait Singh, leur prisonnier, s'échappa la nuit d'une
des fenêtres de cette forteresse en 1781, traversa le Gange et put
atteindre Râmnâgar après sa fameuse bataille contre
Warren Hastings. La vue du Gange et de la cité que l'on a de la
terrasse de ce palais-forteresse est unique ; des réunions de pandits
y sont tenues souvent.
13. Dandî ghât, imposant d'aspect, est le lieu de réunion
des Dandî panth, ascètes caractérisés par leur
bâton, danda ; ce sont des moines shivaïtes, vêtus d'ocre,
leurs cheveux rassemblés en un chignon ; il ne faut pas les confondre
avec les moines de l'Ordre de Shankara.
14. Jumnâ âkhâdâ ghât, réservé
à l'ancien monastère, âkhâdâ, des Nâga,
autre secte d'ascètes shivaïtes dont la divinité tutélaire
est Bhaïrava, forme terrible de Shiva ; ils ont également
comme divinité Dattâtréya ; leur Ordre comporte également
des ascètes femmes.
15. Hanumân ghât est le centre de la population du sud de
l'Inde qui réside à Bénarès; il est toujours
rempli de monde. Au sommet des marches, il y a un temple dédié
au Dieu en forme de singe, Hanumân, fidèle serviteur et adorateur
de Râma qui joua un rôle important dans le Râmâyana;
en plus de Ses exploits militaires, il porte le surnom de yogâchâra,
maître en yoga; c'est le- symbole d'une activité spirituelle
assez peu connue de cette forme divine.
16. Mysore Mahârâja ghât qui appartient au râja
de Mysore.
17. Smashâna ou Mashân ou Râja Harishchandra ghât,
un des sites de crémation de Bénarès ; la caste qui
s'occupe de cette fonction funèbre est celle des dom dont les membres
vivent en haut du ghât. Le nom de ce site est également celui
du fils de Trishanku, descendant d'Ikshvâku de race solaire ; il
est devenu le symbole de la patience, de la fidélité et
de la grandeur d'âme. En expiation d'une grave faute commise envers
le sage Vishvamitra, il fit don de tous ses biens, y compris sa personne,
sa femme et son fils. Il alla à Bénarès et se vendit
comme esclave à l'un des dom ; il travailla alors sur le ghât
qui porte son nom et aida à édifier les bûchers funéraires,
transporter les cadavres et les retirer de leurs suaires. Les Puissances
divines ' jugeant que son humilité et ses actes l'avaient purifié,
le délivrèrent de son corps et le transportèrent
dans un lieu céleste. Au pied de ce ghât, les bûchers
funéraires brûlent en permanence.
18. Lalitâ ghât, " la charmante ", l'un des noms
de la Déesse, la Shakti de Shiva ; il ne présente pas d'intérêt
spécial.
19. Vijayanagar Mahârâja ghât qui porte le nom d'un
grand empire hindou du sud de l'Inde, où aujourd'hui se trouve
approximativement l'Etat de Mysore. La splendeur de sa capitale fut célèbre
dans l'histoire par sa magnificence barbare, son luxe, sa débauche,
sa puissance militaire, la misère de son peuple. Les voyageurs
vantèrent la grandeur et l'opulence de ses souverains ; son commerce
extérieur allait de Lisbonne à la Chine. De cette majesté
et de cette puissance vantées par l'histoire, il ne reste que cet
humble escalier de pierre qui porte son nom.
Nous arrivons au
20. Kédâr ghât, que surmonte le temple de Kédârnâth,
l'un des noms de Shiva; c'est le quartier des Bengalis. Le temple est
décoré de bandes verticales rouges et blanches et est situé
tout en haut de l'escalier du ghât; à mi-chemin est le Gaurî
Kund, petite piscine dont les eaux ont des propriétés curatives;
de nombreux lingam décorent les marches. Les
21. Rukmângada ghât et
22. Kshémishvara ghât nom d'un grand écrivain théâtral
de la cour des Pratihâra, râjput de Kanauj, sont sans intérêt
spécial.
23. Mânasarovar ghât fut bâti par le râja Mân
Singh d'Amber et conduit à un étang qu'entourent 60 petits
sanctuaires en ruine. Le nom de ce ghât rappelle le lac tibétain
fameux, au pied du Mont Kailâsha où réside Shiva et
dont je vous ai parlé. Le site de Bénarès qui porte
son nom évoque le lieu saint tibétain.
24. Nârada ghât porte le nom d'un rishi auteur de quelques
hymnes du Rig-Véda ; sa figure est associée à celle
de Krishna car il prédit au tyran Kamsa qu'il serait tué
par les mains de Krishna. Nârada est un grand gourou dans la tradition
hindoue, inspirateur des poètes, messager entre les Dieux et les
hommes, conseiller des rois, patron des musiciens, maître des génies
et des forces souterraines ; son symbolisme est ambigu car il est le manipulateur
par excellence du sacré.
25. Annapûrn& ghât, du nom de la grande Shakti de Shiva,
protectrice de la cité et dont le nom signifie " celle qui
est pleine de nourriture ".
26. Soméshvara ghât qui porte le nom d'un temple proche dédié
à Soma, la Lune, fréquenté par les malades qui y
demandent la guérison de leurs maux.
27. Râja ghât aboutit à un édifice édifié
pour les brahmanes par Amrit Rao, fils adoptif du Péshwâ
ou Premier Ministre Ragunâth Rao du pays Marâtha; ce ghât
est très animé.
Le prochain escalier est le
28. Chaumsathî ghât (en sanskrit, chatuhshashtis) signifie
le ghât des 64 et rappelle les 8 x 8 = 64 yoginîs dont les
origines remontent aux vieilles conceptions aborigènes et préaryennes.
Ce sont des hypostases de la Grande Déesse, ici Dourgâ; on
les appelle les Mères, Mâtara ou Ambikâ. Elles sont
décrites, dans les textes comme l'Agni purâna ou la Mayadîpikâ,
comme ayant des faces humaines ou animales et chevauchant des formes de
toutes sortes : oiseaux, reptiles, poissons, mammifères. Elles
sont soit groupées par huit autour des huit Grandes Mères,
elles-mêmes associées à Shiva sous la forme de Bhaïrava,
soit sous la forme d'un cercle, le fameux " cercle des Mères
" que l'on rencontre dans certains sanctuaires circulaires anciens,
comme le temple de Surâdâ en Orissa, et ceux de Hirapur-,
Rânipur, Jharial, Khajurâho (là, le sanctuaire est
rectangulaire). Ce sont des forces ambiguës, féessorcières
jouissant de pouvoirs surhumains ayant pris un aspect tantrique par la
suite, encore entourées de crainte respectueuse ; on ne visite
pas facilement leurs sanctuaires que redoutent les Indiens du voisinage.
A Bénarès elles sont adorées dans le temple des Chaumsathî
Devî. Ce ghât est très ancien et ses 64 marches assez
raides conduisent à une voûte sous laquelle se trouve une
petite chambre très vénérée ; là demeura
pendant 20ans un ascète ayant fait voeu de silence, un muni considéré
comme un grand saint. Dans la ruelle étroite qui continue le ghât
vers Madanpura, se trouve un petit temple enfoncé dans le sol où
l'on vénère une antique représentation de Garudéshvar,
l'oiseau mihomme mi-aigle, Garuda, à la tête blanche, aux
ailes rouges et au corps d'or; il déroba l'amrita aux Dieux mais
fut vaincu par Indra. Véhicule de Vishnou, il a une grande valeur
ésotérique. On y adore également un vieux lingam
souterrain et l'endroit est saint.
Viennent ensuite
29. Rânâ ghât, édifié par le râja
d'Udaipur, sans grand intérêt,
30. Dharmangadâ Mahârâj ghât et
31. Munshi ghât, très animé, palais aux hautes murailles,
construit par Munshi Shrî Dhar, le Diwan du râja de Nagpur,
et qui appartient au Mahârâja de Darbhanga. Il est suivi de
32. Ahalyâ Baï ghât, édifié par la princesse
mahratte d'Indore dont le site porte le nom. Les édifices aux toits
effilés qui le surmontent sont curieux et l'ensemble est pittoresque.
Nous arrivons maintenant à l'endroit peut-être le plus important
de Bénarès
33. Dashâshvamédha ghât. C'est le plus populaire et
le plus fréquenté des ghâts de la ville sainte ; c'est
le deuxième des cinq grands thirtha de Bénarès où
les pèlerins doivent se purifier pendant leur pèlerinage.
Son nom provient de dasha (dix), ashva (chevaux), medha (sacrifice); la
tradition rapporte que Brahmâ accomplit à cet endroit le
grand Sacrifice du Cheval, rite védique important de purification,
d'affirmation de pouvoir royal et de puissance pour confirmer leur royauté.
Le premier Sacrifice du Cheval fut réalisé par Brahmâ
à Prayâg (Allâhâbâd) quand les textes divins
du Véda qui avaient été perdus, furent retrouvés.
Le Créateur du Monde accomplit un second Sacrifice de dix chevaux
à Bénarès sur le site qui porte son nom. Ce rite
était long et complexe ; le cheval sacrificiel, un jeune mâle
de couleur claire, après avoir été consacré
' était lâché pendant un an, escorté par des
princes et des palefreniers ; parfois le roi et son armée suivaient
le cheval, car, partout où il allait, le territoire était
censé appartenir au roi, ce qui provoquait parfois des batailles
avec les voisins. Au bout d'un an, le cheval était solennellement
sacrifié et la reine principale jouait un rôle important
dans les rites. L'animal était oint et décoré, puis
étouffé ou étranglé. Il devenait le Dieu Prajâpati
et la reine devait, sous un voile, s'unir avec l'animal pour s'imprégner
de la force vitale de la victime sacrificielle; c'était évidemment
un vieux rite de fertilité et de puissance. La chair de l'animal
était consommée par les participants et le reste brûlé.
Le dernier Sacrifice du Cheval réalisé en Inde fut accompli
par le râja de Jaipur au milieu du XVIIII siècle. L'arrivée
de l'intérieur de la ville à ce ghât est large et
très animée, à l'encontre des autres rives du fleuve
qui ne sont accessibles que par des ruelles. Des temples, parmi lesquels
celui de Brahméshvara, surmontent les marches, et des statues de
pierre de grandeur naturelle dans des niches sur le Gange représentent
des Déités. pendant les éclipses, la foule qui s'y
baigne est immense. Pendant les soirées, des groupes de fidèles
écoutent la récitation mimée des épopées
sacrées.
Viennent ensuite les
34. Prayâga ghât et
35. Ghoda ghât, très animés, qui conduisent à
36. Man Mandîra ghât que couronne une élégante
construction, l'ensemble ayant été édifié
par le râja Man Singh d'Amber, aux environs de 1600. En haut des
escaliers est l'observatoire construit par le roi astronome Sawaï
Jaï Singh Il (1699-1744), le fondateur de Jaïpur, et qui contient
des instruments de mesure astronomiques en pierre.
37. Mîr ghât est utilisé par les musulmans et conduit
à une citerne sacrée, le Dharma kup.
38. Tripura Bhaïrava ghât, que couronne un petit temple où
la Déesse au visage recouvert par un masque en argent guérit
la variole ; on y vend des éventails de plumes de paon qui ont
la propriété d'éloigner les mauvaises influences.
39. Lalitâ ghât, " la gracieuse ", nom de la Déesse;
édifié par le râja du Népal et dont le sommet
des marches aboutit au temple tantrique népalais avec son double
toit d'influence chinoise et ses deux lions qui gardent la porte ; les
sculptures érotiques dissimulées sur les soubassements du
toit attirent naturellement les touristes.
40. Jalsain ghât est un site utilisé pour les crémations;
il est peuplé de stèles de pierre commérnorant des
satîs (en anglais suttee), le rite des veuves se faisant brûler
à côté de leur mari. Les Occidentaux n'ont jamais
compris le sens profond de cette coutume qui entre dans l'ensemble des
concepts hindous sur la mort, totalement différents de ceux de
notre tradition judéo-griégo-chrétienne.
Nous atteignons un des endroits les plus sacrés des rives de Bénarès,
41. Manikarnikâ ghât. C'est le troisième ghât
où les pèlerins doivent se purifier ; il fut construit
par la même princesse mahratte, Ahalyâ Baï d'Indore.
On l'appelle également Mokshâ ghât, le Site de la Libération.
Une multitude de pèlerins le visitent journellement ; au-dessus
des marches, encastrée dans une lourde maçonnerie, est une
petite piscine et, à côté, le temple de Târakéshvar.
Târaka était une démone, une râkshasî,
qui vivait dans les forêts sur les bords du Gange et qui fut tuée
par Rârna. Le culte tantrique de la force psychique qui s'incarna
dans cette démone est pratiqué dans le temple. Le site est
particulièrement visité pendant les éclipses de sol
La piscine contient une eau considérée comme très
sacrée ; des offrandes de fleurs, de bois de santal, de lait y
sont jetées ; une pierre porte les empreintes des pieds de Vishnou,
le Charana padânka. Certaines personnes sont incinérées
à cet endroit mais c'est un privilège rarement accordé.
Un autre temple y est consacré à Siddha Vinâvaka,
un des noms du Dieu Ganésha à tête d'éléphant;
le dôme rouge du temple shivaïte qui surmonte l'ensemble du
ghât forme un ensemble harmonieux; il a été édifié
par le râja d'Amethi. Il est coutumier d'aller réciter les
mantras que dictent aux pèlerins les brahmanes au bord de l'étang
sacré de Manikarnikâ et d'en boire un gobelet. Le lieu est
empreint d'une vibration Psychique très forte.
Se Présente ensuite le
42.Dattâtréya ghât, du nom du saint Brahmane que la
tradition déclare avoir incarné la trinité hindoue;
les empreintes de ses pieds sont dans un petit temple sur le ghât.
43. Scindia ghât, construit vers 1830 par Baïza Baï, veuve
de Daulat Rao Scindia. Trois dômes blancs surmontent l'édifice
massif qui domine les pentes du ghât.
44. Shankhata ghât appartient au râja de Gwalior et est assez
désert.
45. Bhosla ou Bhonsala ou Koshala ghât édifié par
le râja de Nagpur, il y a une centaine d'années; C'est un
palais-forteresse qui domine le Gange de ses murs massifs.
46. Naya ghât, construit par Baji Rao II, le dernier des Peshwâ
de Marathâ, ne présente pas d'intérêt spécial.
47. Râma ghât, construit par le râja de Jaïpur,
est un palais couronné de hautes tours. Il est suivi d'escaliers
et de terrains sans intérêt particulier.
48. Choré ghât,
49. Bala ghât et
50. Mangala ghât, assez peu visités.
51. Panchgangâ ghât est le quatrième site important
dans le pèlerinage rituel ; il est dit être placé
au confluent de cinq rivières, quatre desquelles sont invisibles
étant ur le plan subtil : Gangâ, Jamunâ, Sarasvatî,
Kiranâ et Dhutpapâ. Il a été bâti par
le râja Mân Singh d'Amber. Suivent quelques ghât sans
importance :
52. Bindu Mâdhava ghât où se trouve le temple de ce
nom, dédié à Vishnou,
53. Dourgâ ghât,
54. Brahmâ ghât,
55. Râja Mandil ghât ou Sîtalâ ghât, Déesse
de la variole,
56. Lal ghât,
57. Gaï ghât, où se trouve une grande sculpture représentant
une vache face au Gange.
58. Trilochana ghât, encadré par deux grandes plates-formes
dominant le fleuve, est un lieu particulièrement saint ; les pèlerins
s'y purifient et vont ensuite au Panch gangâ ghât que nous
venons de citer ; en haut des escaliers, il y a un temple de Shiva vénéré
ici sous le symbole Trilochana, " possédant trois yeux ".
59. Ghola ghât et
60. Kshattriya ghât, présentent peu d'intérêt.
Le 61. Prahlâda ghât porte le nom du fils d'un asura, Hiranyâksha
; ce dernier, jaloux de la dévotion que portait son fils envers
Vishnou, défia le Dieu d'être présent dans un pilier
de son palais près duquel il se tenait. Pour montrer son omniprésence
mise en doute par l'asura, Vishnou sortit de ce pilier sous la forme d'un
homme-lion, Narasimha, et déchira le corps de l'impie. Cette forme
mi-animale mi-humaine est considérée comme le quatrième
Avatâr du Dieu. Très vénéré par certaines
sectes tantriques cet Avatâr est souvent représenté
dans l'art hindou. Nous sommes maintenant proches du Dufferin Bridge,
pont de fer construit en 1887, énorme masse métallique au-dessus
du Gange et qui comporte une route et une voie de chemin de fer; sa laideur
est remarquable. Le
62. Mahishâsura ghât porte le nom d'un titan, asura, qui lutta
contre les Dieux ; dans les Purânas, il a la forme d'un buffle et
fut tué par Dourgâ ; il fonda le royaume de Mysore (= Mahésur
= Mahishâsura).
63. Râja ghât fut longtemps le centre commercial de Bénarès
sur le fleuve ; c'est le témoin de l'antiquité de la cité
sainte, de Kâshi. Des fouilles entreprises de 1957 à 1961'
par le Professeur A. K. Narain, de l'Université hindoue de Bénarès,
ont fait surgir des poteries que l'on peut dater du premier millénaire
avant notre ère, et découvrir un rempart d'argile de plus
de trois mètres de hauteur sur le sol vierge.
64. Adikéshava ou Vârunâ ghât situé à
l'embouchure de la Vârunâ sur le Gange ; c'est le cinquième
grand tirtha de Bénarès où doivent se purifier les
pèlerins pendant leur séjour. C'est le dernier ghât
de la ville sur la rive du fleuve.
Je m'excuse de cette énumération fastidieuse, cher ami;
elle n'a jamais été faite, du moins à ma connaissance
dans notre langue. Ce chiffre de 64 ghâts rejoint le même
symbolisme des 64 yoginîs tantriques qui entourent la Granae Déesse;
de même que l'escalier du Chamssathî ghât présente
chacune des marches dédiées à une Yoginî, de
même chaque ghât des rives de Bénarès est animé
par la présence sacrée d'une des forces psychiques émanées
de Dourgâ. Derrière les yoginîs, il faut percevoir
les antiques yakshîs des temps préaryens, vénérées
sur ces mêmes lieux.
Ces ghâts ont chacun leur histoire, leur légende, leur valeur
spirituelle, leur raison d'être, leur culte particulier, leurs Protecteurs
psychiques. Les hindous les connaissent et ne choisiront pas indifféremment
la place où ils veulent Pratiquer leurs rites purificatoires.
Les temples de Bénarès n'offrent pas un intérêt
artistique ou archéologique particulier; la plus grande majorité
est dédiée à Shiva sous le symbole du lingam.
Tous ces temples se ressemblent intérieurement bien particulière
du que chacun soit dédié à une forme pouvoir Divin
avec son rituel spécial.-On peut dire que la ville sainte est peuplée
de lingam. Les touristes ne visitent pas ses temples et les hindous ne
les invitent guère. Celui qui connaît un pânda ou un
pûjârî peut, en sa compagnie et sous sa protection,
pénétrer dans beaucoup de temples habituellement fermés
aux étrangers, y accomplir les rites d'adoration et y recevoir
des prêtres quelques pincées de la cendre du feu sacré,
les vibhûtis, comme bénédiction et protection de la
force divine du temple.
La ville de Bénarès est divisée en trois sections,
khandas, sur le plan religieux : celle du nord entoure le temple fameux
d'Omkâréshvar dont le lingam fut célèbre avant
le XI°' siècle ; cette renommée passa ensuite au lingam
du temple de Vishvanâth, le temple d'Or, qui est le centre de la
seconde section. La troisième, celle du sud, est dominée
par le temple de Kédâréshvar. A côté
de ces trois grands temples shivaïtes, il faut mentionner ceux de
Trilochana, Mahâdéva, Kâméshvar, Vishvakarméshvar,
Manikarnîsha, Avimuktéshvar, qui contiennent les lingam les
plus célèbres et les plus vénérés de
Bénarès.
Le temple d'Or est situé non loin du ghât Manikarnikâ;
dédié à Shiva sous son aspect Vishvéshvar,
Seigneur de l'Univers, c'est le plus fréquenté par les pèlerins
et celui que l'on montre aux touristes de l'extérieur. Son existence
est mentionnée par le pèlerin bouddhiste chinois Hsüan
Chuang au VII' siècle ; il demeura le centre spirituel de Bénarès
jusqu'en 1193 quand les troupes musulmanes dévastèrent la
ville; les chroniques arabes font glorieusement mention des mille temples
que les croyants de l'Islam saccagèrent, profanèrent et
détruisirent au nom de leur Dieu. Le lingam du temple principal
fut caché et adoré en secret. Au temps de l'empereur mogol
Akbar qui avait une conception plus tolérante des religions, le
râja Todarmal fut autorisé à reconstruire le temple
en 1580 et le nouveau plan fut conçu par Narain Bhatta, le maître
des pandits de Vâranâsî. Ce fut un édifice imposant
dont le toit de forme ovale s'élevait à plus de quarante
mètres ; les descriptions de l'époque en soulignent la beauté
et la splendeur. Mais Aurangzeb, fils de l'empereur Shâjahân,
le constructeur du Tâj Mahal, fit détruire de nouveau le
temple avec beaucoup d'autres en 1669 et ordonna d'édifier une
mosquée à la même place en utilisant les colonnes
du sanctuaire hindou. Le lingam sacré fut caché alors dans
le puits proche du temple, le Gyan kup, comme je vous l'ai déjà
dit. Non loin de là est une admirable sculpture monolithe représentant
le taureau de Shiva, Nandin de plus de deux mètres de haut, la
tête levée vers le ciel dans une expression d'adoration remarquable;
ce Nandin est orienté dans la direction de l'endroit où
se trouvait l'ancien temple, site actuel de la mosquée.
En 1750 Balwant Singh imposa son indépendance et la sainte 'ville
redevint complètement hindoue ; on reconstruisit, une fois de plus,
le temple central mais le site original avait été pollué
par la mosquée. La rânî Ahalyâ Baï Holkar
de l'Etat d'Indore fit entreprendre en 1777 l'édification du temple
actuel et la tonne d'or pur qui recouvre le toit actuel fut offerte par
le râja Raniit Singh du Punjab.
On parvient à ce temple en quittant le centre commercial de la
ville, Chowk, non loin du Dashâshvamédha ghât; il faut
s'engager dans la petite ruelle sinueuse de Vishvéshvar Lane, dont
les côtés sont bordés par les boutiques de marchands
d'objets religieux : chapelets, les mâlâ, de 108 grains faits
des boules rugueuses de rudrâksha, pour les shivaïstes, de
bois de tulsî, le basilic indien, pour les vishnouistes, d'or, de
cristal ou de coquillages pour les autres sectes hindoues ; on y trouve
de petites statues de dieux et de déesses, de petits lingam, des
bâtonnets d'encens, les agarbhati, des châles jaunes et rouges
pour la prière, des tissus, des images pieuses. La ruelle passe
devant une statue de Ganésha très vénérée
et tourne à droite pour déboucher dans l'enceinte sacrée
du temple. Celui-ci est enserré par d'étroites ruelles ;
il est recouvert par des dôrnes ovales qui surmontent les chambres
saintes et qui s'élèvent à une vingtaine de mètres,
luisant d'or pur, au-dessus des deux temples, l'un dédié
à Shiva, l'autre à la Déesse. Entre les deux temples,
se trouve une pièce de maçonnerie qui supporte neuf cloches.
Le temple actuel de Vishvanâth est relativement petit si on le compare
aux descriptions de celui qui le précéda. La chambre du
lingam, garbhagriha, la matrice, mesure seulement trois mètres
carrés et l'ensemble est peu visible. Les touristes montent au
premier étage d'un immeuble face au temple dans une pièce
où sont remisés des tambours; de là, ils peuvent
contempler les toits dorés du temple. Le lingam, en pierre noire,
assez bas, est luisant des offrandes de beurre fondu, de lait et d'eau
lustrale des guirlandes de fleurs le recouvrent ; les trois traits horizontaux
shivaïtes sont tracés en blanc sur son sommet. Le culte des
pûjâris est contrôlé par des spécialistes,
les Nattukottaï Chéttiars.
C'est une caste d'origine assez obscure qui s'est spécialisée
dans tout ce qui concerne la profession cléricale : entretien des
temples, surveillance du culte, etc. Ceux du nord de l'Inde se rattachent
à la caste des kshattriya. Autour du temple, la foule est animée
; de nombreux petits sanctuaires se rencontrent dans les environs. Le
lieu est saint et le sacré y est presque tangible, tant la tension
psychique est forte ; c'est une force numineuse qui rayonne et s'impose.
Dans cette singulière atmosphère, les pèlerins circulent
portant des colliers de fleurs qui serviront d'offrande, des feuilles
d'arbres sacrés, des fruits et des gâteaux qu'ils présenteront
aux pûjâris des temples ; ils tiennent de petits pots de métal
contenant l'eau du Gange qui sera versée sur les lingam. Avant
de franchir la porte du sanctuaire ils en touchent le seuil et prennent
la poussière sacrée pour s'en frotter le front. Après
les offrandes faites au Seigneur par l'intermédiaire des brahmanes
desservants, le front marqué par les cendres sacralisées
du feu rituel, ils ressortent, graves, recueillis, pleins de dévotion
et de foi, assurés de la grâce du Seigneur.
A cinquante mètres du Temple d'Or, se dresse celui de sa Shakti
sous son aspect bénéfique et bienveillant, la bonne Mère
Annapûrnâ, " celle qui est pleine de nourriture ".
Cette Puissance divine est familière aux habitants de Bénarès
car elle veille à ce qu'ils ne manquent jamais de nourriture. Elle
est la patronne des pauvres, des déshérités, des
mendiants qui assiègent les portes de son temple. Bâti vers
1725 par le Peshwâ Baji Rao 1 du pays marâtha, il contient
quatre manoir, autels consacrés respectivement à GauriShankar,
" la jaune ", un des aspects de la Shakti, à Ganésha,
à Surya, la Puissance divine qui réside dans le soleil,
et à Hanumân, le Dieu sous la forme d'un singe, lié
à l'Avatâr de Râma. La cour du temple est remplie de
vaches, symbole terrestre du taureau cosmique, source de fertilité,
de puissance vitale ; la vache est la mère qui nourrit le peuple
de l'Inde et tout ce qui vient d'elle est sacré. En cela, la "
bonne Déesse " de Bénarès rejoint la Grande
Déesse Anna Perenna adorée à Rome et dans tout l'ancien
monde; comme elle, elle est la source de toute prospérité,
de toute richesse. Dans le texte du Tantrasâra, il y a un hymne
qui lui est dédié, où il est dit: "Celui qui,
ayant récité chaque jour le mantra de la Déesse,
lit cet hymne au lever du jour, obtiendra beaucoup de riz et la prospérité
". Mais - ce qui est habituel dans le maniement rituel des Puissances
sacrées - il existe aussi un aspect dangereux et ésotérique
dans son culte, car le même hymne ajoute: " Cet hymne ne doit
pas être révélé à n'importe qui car
s'il est enseigné à quelqu'un qui est impur, le malheur
le saisira. C'est pourquoi il doit être tenu secret ". Dans
l'hymne qu'il dédie à Annapûrnâ, Shankara chante
la Déesse :
" Toi qui portes le monde multiple du visible et de l'invisible,
" Toi qui tiens l'univers d ans Ton sein,
" Toi qui coupes le fil du jeu que nous jouons sur cette terre,
" Toi qui allumes la lampe de sagesse, qui apportes joie au cur
" de Ton Maître, Shiva,
" 0 Toi, Reine impératrice de la Sainte Bénarès
!
" Divine Donneuse de nourriture inépuisable !
" Fais-moi grâce et donne-moi des aumônes!
" HRÎM-SHRÎM-KRÎM-PARAMESHVARÎ-SVÂHÂ
"
Je ne vous énumérerai pas les nombreux sanctuaires de Bénarès
car leurs descriptions
seraient fastidieuses et assez monotones ; ces temples n'intéressent
que les spécialistes. Je vous citerai seulement celui de la planète
Saturne, Sanichar, celui de Sâkshi Vinâyaka, le Dieu qui témoigne
du pèlerinage accornpli selon les rites ; ses prêtres donnent
un certificat au pèlerin attestant sa réalisation ; celui
de Kâla Bhaïrava, Ou Bhaïranâth, le kotwâl,
le magistrat invisible de la cité, qui chevauche un chien dont
l'image est placée près de sa représentation ; sa
statue est en pierre avec un visage recouvert d'un masque d'argent et
quatre bras : un pûiâri du temple évente les pèlerins
avec un éventail de plumes de paon pour les purifier. Dans le centre
de Bénarès, il y a le temple de Bhâratamatha, grand
édifice moderne dont la paroi du fond représente une immense
carte de l'Inde, gravée sur marbre, et qui est adorée comme
la Grande Mère du peuple hindou. D'autres hypostases de la Déesse
sont vénérées dans les sanctuaires de Sankatâ
Devi, Shitalâ Devi, Vishâlâkshî ; ce sont des
temples dont le culte remonte très loin dans le temps. Combien
d'autres pourraient être cités : petits sanctuaires de toutes
formes, niches enfoncées dans les murs, étroites chambres
saintes rencontrées au tournant d'une ruelle, renfoncements informes
qui dissimulent une chose sainte ou l'un des Dieux de la tradition hindoue...
Presque tous contiennent un lingam, le grand symbole shivaïte, ou
une représentation de sa Shakti, car Bénarès appartient
à Shiva et aux diverses manifestations de Sa Puissance.
Je voudrais cependant vous mentionner spécialement le temple de
sa Shakti, Dourgâ. Il est situé au sud de la ville, sur la
route qui conduit à l'Université ; bien dégagé,
il a' belle allure bien que de construction récente puisqu'il fut
édifié par la Rânî Bhavânî de l'Etat
de Natore au Bengale au XVIII' siècle. C'est un rectangle entouré
de hauts murs et peint en rouge sombre; à son côté
est un grand étang artificiel, le Dourgâ Kund, qu'entourent
sur quatre côtés des marches qui permettent aux pèlerins
de descendre accomplir leurs ablutions. Le temple proprement dit est une
vaste plate-forme au-dessus du sol qu'entourent une douzaine de piliers
sculptés et que protège un toit ; celui-ci est surmonté
d'un dôme, un shikhara, en pointe et d'une tour, le premier surmontant
la chambre obscure où est la Déesse, la seconde protégeant
la salle où se tiennent les fidèles. Les touristes connaissent
ce temple'comme " le temple des singes " ; 1 ces animaux qui
vont et viennent à grand bruit sur les toits de Bénarès,
se réunissent de préférence sur celui de ce temple
; c 1 est, en fait, la grande attraction de la visite de Bénarès
après la promenade obligatoire sur le Gange.
Il faut voir la file obéissante des touristes qui sortent du car
et montent l'escalier extérieur au temple conduisant sur le toit
d'où ils peuvent jeter un coup d'oeil dans l'intérieur du
sanctuaire. On leur vend des cacahuètes car, en fait, la visite
du Temple de Dourga consiste à jouer avec les singes, à
prendre de ces animaux des photos que l'on admirera plus tard pendant
les veillées des familles : symbolisme exact de l'occidental en
face du sacré dont il est devenu incapable de comprendre le sens
ou la présence
Et cependant, on ne vous refuse pas l'entrée de ce temple; abandonnant
vos chaussures à la porte et ayant acheté une guirlande
de fleurs, vous pouvez aller contempler la Déesse. Dourgâ
est " celle qui est inaccessible, " celle qui est loin "
; elle est une autre forme de la redoutable KâlÎ, la Puissance
Divine des renouvellements et des transformations dont la mort est l'expression
physique. Dourgâ est représentée sur son véhicule
vâhana, le lion, et elle est entourée des huit Mères,
les yoginîs, multiplication de Sa force sacrée. Le mythe
représenté dans le temple est le suivant: un titan en forme
de buffle, Mahisha, dévastait les trois mondes et les Dieux ne
pouvaient vaincre cette force cosmique déchaînée,
acquise par les terribles mortifications de l'asura. Ils réunirent
1 leurs pouvoirs spirituels en jets de feu qui prirent 1 aspect de la
Déesse, pourvue de dix-huit bras ; elle intégrait ainsi
toutes les puissances divines dans une force nouvelle qui évoquait
la Force cosmique primordiale avant Ses multiples manifestations différenciées.
Pourvue ainsi des pouvoirs divins, Dourgâ lutta contre le titan
à corps de buffle et, après une longue bataille, le transperça
du trident shivaïte. La représentation figurée dans
le temple montre ce final : la Déesse, triomphante sur son lion,
blesse à mort le corps du buffle pendant que le monstre sous forme
humaine surgit de la bête agonisante ; les mains jointes, il adore
la Vierge céleste qui l'a délivré de son terrible
dharma destructeur. Car, ici, il n'y a pas de manichéisme, pas
d'opposition entre un Bien absolu et un Mai absolu, pas de Vierge écrasant
la tête du serpent maudit, sinon la transformation incessante des
énergies vitales divines qui revêtent toutes les formes possibles,
bénéfiques et maléfiques, divines et asuriques. C'est
le jeu de la Mâyâ cosmique, la magie du pouvoir Divin qui
anime notre illusion de vivre.
Après avoir offert vos fleurs à la Déesse par le
prêtre qui vous touche le front avec les cendres sacrées,
vous pouvez méditer encore devant cette fresque grandiose de la
pensée spirituelle hindoue ; Dourgâ est terrifiante et bienfaisante
tout à la fois, et les hindous l'invoquent quand ils ont une tâche
difficile ou quand ils sont en danger. Une des deux cloches qui pendent
au plafond fut offerte en 1808 par un administrateur britannique qui,
se trouvant en bateau sur le Gange avec sa famille, fut saisi par un tourbillon
et en danger de mort ; le batelier invoqua la Déesse et put sortir
difficilement du danger où la barque se trouvait. William James
Grant, l'administrateur anglais, Offrit alors la cloche au temple de Dourgâ
pour remercier la Déesse de son aide et une inscription en ourdou
sur le rebord de la cloche confirme le fait.
L'atmosphère de ce temple est forte ; la dévotion y est
grande et le spectacle est toujours émouvant de voir un vieux sannyâsin,
vêtu d'ocre, un moine de l'Ordre de Shankara, faire la grande prosternation
du sâshtânga, " celle des huit membres ", ainsi
appelée parce que les deux mains, les deux pieds, les deux genoux,
le front et la poitrine touchent la terre. Etendu sur le sol, il offre
à la Grande Déesse son être et sa vie dans un grand
geste de respect et d'amour.
Pendant ce temps, les touristes continuent d'offrir des cacahuètes
aux singes, sur le toit...
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des ghât
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