Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

Assi ghât
le pandit
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Assi ghât : le pandit






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Le prêtre qui chaque soir accomplit le rite de Ganga Aarti attire peu de monde contrairement aux autres puja du soir (voir Ganga Aarti). Ailleurs la foule assise regarde plus qu'elle n'assiste. Le spectacle, car c'est un spectacle, attire. Il est beau à regarder. Cette attraction chatoyante dure une bonne heure, elle distrait dans l'air du soir qui fraîchit. Moment idéal pour se laisser porter dans la chaleur du groupe. Les places sont rares. Indiens et touristes se côtoient dans une même admiration du décorum. Du beau "travail" bien fait par des artistes prêtres.
Assi est d'un tout autre genre, j'en ai déjà parlé. Le pandit regroupe son monde à grand renfort de gestes, mais ce monde lui coule entre les doigts. Souvent un peu éloigné, je le regarde. Plus les soirs passent et plus ce pandit me plaît. Il me rappelle tout à la fois certains prêtres dynamiques de mon enfance et l'officier para tel que nous le présente l'imagerie populaire. Grand, carré, le cheveu court, le menton volontaire, le geste impératif et ce quelque chose d'indéfinissable qui lui donne l'impression d'être dépassé. Mon intérêt pour lui remonte au jour où, revenant de déjeuner sur un toit, j'ai découvert sa masure. Il était étendu sur un lit traditionnel (cadre de bois tendu de cordes en forme de sommier) et jouait avec ses enfants, tout aussi jeune qu'eux et plein d'entrain. Je le soupçonne d'avoir la quarantaine entamée. Ses trois filles et son fils jouent avec lui et en redemandent sans cesse. Lui joue avec eux comme un grand adolescent qui ne se pose pas de questions. Il est devant chez lui, un petit bout de cour propre devant un bout de maison au toit de tôle. Dans un coin une vache et son veau. Tout autour, devant sa maison, cela tient de l'abandon organisé.
Cette rencontre dans son intimité donne la dimension de l'homme. Il est pauvre, ce que veut son état de brahmane. Il est heureux de cette vie que visiblement il a choisi. Il s'occupe de ses enfants comme celui qui n'a pas de regrets ou d'envies. Cela me touche. Il n'est pas fréquent, même ici, de sentir un individu heureux de son choix. Lui, il rayonne un bonheur calme. Du coup, je comprends mieux son éternel sourire et son attitude paternelle avec les uns et les autres. Après la puja, au lieu d'attendre que chacun vienne à lui pour recevoir la tika, c'est lui qui va vers les uns et vers les autres pour parler et pour remplir son office. Il fait tout le tour du ghât, du premier au dernier escalier, colorie les fronts avec des couleurs qui varient selon les

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jours du rouge à l'ocre, n'attend pas comme les autres une obole dont pourtant il vit. Il vient aussi voir les touristes, un peu autoritaire, l'œil amusé devant le refus de certains, trop anxieux de ce que celui-là va aussi leur demander. Trop de touristes vivent une vraie paranoïa de l'agression, alors que ce sont eux qui agressent à force de refus borné et affolé. Il suffit de voir certains couples dans leur raideur pour prier le ciel de leur faire quitter le plus rapidement possible cette place de village où se mélangent harmonieusement les habitants, les étudiants de la BHU et les touristes.
Le pandit et moi nous n'avons que le langage des yeux pour nous parler ; c'est trop peu et je rêve parfois dans cette vie même et dans un temps pas trop éloigné d'apprendre des rudiments de hindi. Cet homme plein de vie a sans doute beaucoup à m'apprendre en dehors de la pensée brahmanique dont nous faisons toute la pensée hindou. Beaucoup parmi les jeunes lui reprochent de "faire" sa propre puja sans tenir compte du temps imparti d'une heure, de faire chanter les uns et les autres dans une cacophonie qui laisse toute la place aux enfants qui s'en donnent à cœur joie en chantant le texte imprimé qu'ils tiennent à l'envers. Il rit de les voir en grands éclats de rire et orchestre leur joie de participer. Les plus vieux doivent voir là une hérésie, les plus jeunes regrettent les flonflons qui donnent du sens à ce qui n'en a plus pour eux. Lui, visiblement pense que sa relation à Ganga passe par la joie et le bonheur des enfants qui l'entourent. Pour le reste, ses yeux rient ; dans le pays de la tolérance, chacun approche la déité comme il l'entend. Pourquoi créer des dogmes, là où il n'y en a jamais eu, pourquoi rendre les relations pleines d'emphase, alors que la relation à la mère est une relation de joie irraisonnée ?
Plus le temps avance et plus je m'attache à cet homme. Je vais à lui pour recevoir la tika comme on va vers un ami, chaque soir à l'heure attendue. L'esprit plein du renard et du Petit Prince. Pour un peu, je lui demanderais : "dessine-moi Ganga!"


Assi Ghât, aux petites heures
Alain Perreau

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