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Le prêtre qui chaque soir accomplit le rite de Ganga Aarti attire
peu de monde contrairement aux autres puja du soir (voir Ganga Aarti).
Ailleurs la foule assise regarde plus qu'elle n'assiste. Le spectacle,
car c'est un spectacle, attire. Il est beau à regarder. Cette
attraction chatoyante dure une bonne heure, elle distrait dans l'air
du soir qui fraîchit. Moment idéal pour se laisser porter
dans la chaleur du groupe. Les places sont rares. Indiens et touristes
se côtoient dans une même admiration du décorum.
Du beau "travail" bien fait par des artistes prêtres.
Assi est d'un tout autre genre, j'en ai déjà parlé.
Le pandit regroupe son monde à grand renfort de gestes, mais
ce monde lui coule entre les doigts. Souvent un peu éloigné,
je le regarde. Plus les soirs passent et plus ce pandit me plaît.
Il me rappelle tout à la fois certains prêtres dynamiques
de mon enfance et l'officier para tel que nous le présente l'imagerie
populaire. Grand, carré, le cheveu court, le menton volontaire,
le geste impératif et ce quelque chose d'indéfinissable
qui lui donne l'impression d'être dépassé. Mon intérêt
pour lui remonte au jour où, revenant de déjeuner sur
un toit, j'ai découvert sa masure. Il était étendu
sur un lit traditionnel (cadre de bois tendu de cordes en forme de sommier)
et jouait avec ses enfants, tout aussi jeune qu'eux et plein d'entrain.
Je le soupçonne d'avoir la quarantaine entamée. Ses trois
filles et son fils jouent avec lui et en redemandent sans cesse. Lui
joue avec eux comme un grand adolescent qui ne se pose pas de questions.
Il est devant chez lui, un petit bout de cour propre devant un bout
de maison au toit de tôle. Dans un coin une vache et son veau.
Tout autour, devant sa maison, cela tient de l'abandon organisé.
Cette rencontre dans son intimité donne la dimension de l'homme.
Il est pauvre, ce que veut son état de brahmane. Il est heureux
de cette vie que visiblement il a choisi. Il s'occupe de ses enfants
comme celui qui n'a pas de regrets ou d'envies. Cela me touche. Il n'est
pas fréquent, même ici, de sentir un individu heureux de
son choix. Lui, il rayonne un bonheur calme. Du coup, je comprends mieux
son éternel sourire et son attitude paternelle avec les uns et
les autres. Après la puja, au lieu d'attendre que chacun vienne
à lui pour recevoir la tika, c'est lui qui va vers les uns et
vers les autres pour parler et pour remplir son office. Il fait tout
le tour du ghât, du premier au dernier escalier, colorie les fronts
avec des couleurs qui varient selon les
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jours du rouge à l'ocre, n'attend pas comme les
autres une obole dont pourtant il vit. Il vient aussi voir les touristes,
un peu autoritaire, l'il amusé devant le refus de certains,
trop anxieux de ce que celui-là va aussi leur demander. Trop
de touristes vivent une vraie paranoïa de l'agression, alors que
ce sont eux qui agressent à force de refus borné et affolé.
Il suffit de voir certains couples dans leur raideur pour prier le ciel
de leur faire quitter le plus rapidement possible cette place de village
où se mélangent harmonieusement les habitants, les étudiants
de la BHU et les touristes.
Le pandit et moi nous n'avons que le langage des yeux pour nous parler
; c'est trop peu et je rêve parfois dans cette vie même
et dans un temps pas trop éloigné d'apprendre des rudiments
de hindi. Cet homme plein de vie a sans doute beaucoup à m'apprendre
en dehors de la pensée brahmanique dont nous faisons toute la
pensée hindou. Beaucoup parmi les jeunes lui reprochent de "faire"
sa propre puja sans tenir compte du temps imparti d'une heure, de faire
chanter les uns et les autres dans une cacophonie qui laisse toute la
place aux enfants qui s'en donnent à cur joie en chantant
le texte imprimé qu'ils tiennent à l'envers. Il rit de
les voir en grands éclats de rire et orchestre leur joie de participer.
Les plus vieux doivent voir là une hérésie, les
plus jeunes regrettent les flonflons qui donnent du sens à ce
qui n'en a plus pour eux. Lui, visiblement pense que sa relation à
Ganga passe par la joie et le bonheur des enfants qui l'entourent. Pour
le reste, ses yeux rient ; dans le pays de la tolérance, chacun
approche la déité comme il l'entend. Pourquoi créer
des dogmes, là où il n'y en a jamais eu, pourquoi rendre
les relations pleines d'emphase, alors que la relation à la mère
est une relation de joie irraisonnée ?
Plus le temps avance et plus je m'attache à cet homme. Je vais
à lui pour recevoir la tika comme on va vers un ami, chaque soir
à l'heure attendue. L'esprit plein du renard et du Petit Prince.
Pour un peu, je lui demanderais : "dessine-moi Ganga!"

Assi Ghât, aux petites heures
Alain Perreau
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