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INDE Varanasi (Bénarès) avant la mousson |
En août, le fleuve devient si large que les immenses plages d'alluvions de la rive Est qui font face à la ville disparaissent. Seul un trait lointain de verdure se dessine, comme si, devenue vaisseau, la ville regardait au loin la terre ferme et les arbres jaillissent des eaux. Ce n'est pas difficile à imaginer, la vue magnifique s'éloigne et s'agrandit. Elle donne plus de place encore à la sérénité calme qui sourd. La ville regarde l'éternité qui coule, certaine d'en faire partie. Immergée dans le temps impassible. Orgueilleuse de sa destinée, certaine de défier le temps, elle s'abandonne. Que Shiva fasse et défasse, s'Il le veut, à Lui de consacrer sa puissance. À Lui de construire et de détruire, à Lui de faire le temps. À Bénarès, les habitants se sentent dégagé de tout. Certains, on ne sait pourquoi, construisent, puis regardent comme tous les autres la lente dégradation des constructions humaines sans jamais plus intervenir. Par respect, par devoir, par abandon, par ennui ? *** - *** - *** La mousson détruit moins que les hommes qui ne voient pas pourquoi ils maintiendraient ce que Shiva doit irrémédiablement détruire. Et cependant en ruine, la Beauté se sait éternelle comme l'eau qui coule au pied de la falaise de ses ghât. 208-------------------------------- Le temps passe, les ghât submergés sortent
petit à petit de l'eau sous les couches de limons. ***
L'eau, qui se retire inexorable, oblige les hommes de peine à
découvrir les marches de leur gangue à grands coups de
jets d'eau sous pression. L'eau pompée de la rivière y
retourne entraînant les alluvions et tout ce que la ville y a
jetées pêle-mêle : les fleurs d'offrandes tout comme
les poubelles et les rebuts. La sensibilité occidentale s'en
émeut : comment peuvent-ils à ce point polluer le fleuve
sacré dont ils boivent l'eau. Notre vision du monde ne sait pas
que le beau et le laid, le bien et le mal sont une seule et même
approche de ce monde, seul le degré diffère. Sans le laid,
le beau ne peut pas exister. ***
Si l'eau est sainte et pure, elle est aussi polluée. Il faut
le comprendre et tout devient clair, simple, évident. Comme Shiva,
tout est son contraire. Bénarès est éternelle ;
elle existe parce que son contraire existe aussi. Elle est en ruine,
mais elle est éternelle. N'est-ce pas le contraire de la ruine
? Elle est abandonnée à l'incurie des hommes, mais n'est-elle
pas par Kashi, la Lumineuse, la Beauté. La pègre y pullule,
les saints hommes aussi dont le regard est lumineux. *** |