Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

ici et là-bas
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
ici et là-bas






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Ici et là-bas : les rituelles du matin.

Un réveil sonne, un individu tombe du lit plus ou moins rapidement. Séance de gym, salle de bains, brossage des dents, rasage, douche, parfums et déodorants, aliments, vitamines, vêtements. La bête est prête pour un jour. Là-bas.

Ici ? Pas besoin de réveil, les bruits que ramène le jour débutent bien avant le point du jour. À la nuit encore noire débute la toilette. Je parle de la toilette visible au bord de l'eau sur les dernières marches du ghât ou bien à même les alluvions séchées. Difficile de choisir un individu, un tel spécimen ici n'est jamais standardisé. Toujours différent de l'autre qui fait la même chose au même moment. L'un est déjà en tenue de ville, jeans, chemise, chaussures ; l'un porte une serviette autour des reins ; l'un, le "janeu" sur l'épaule gauche, signe de son appartenance au monde brahmane, est enroulé dans ses voiles de coton blanc de façon si savante que je me demande comment tient le tissu qui devient pantalon. Tous vont vers l'eau pour des raisons différentes, mêlés les uns aux autres sur un espace qu'ils partagent sans pourtant se côtoyer. Tous l'abordent qui, du haut des marches, qui, parvenu à l'eau, d'un salut. Salutation du matin à la Mère ; salutation au jour ; salutation. Arriver sur le ghât est déjà un rituel de reconnaissance.
Aborder l'eau demande une certaine préparation. L'habillé se dévêt pièce par pièce qu'il range avec soin et en slip, un savon à la main, il descend dans l'eau pour s'y immerger par trois fois (pas toujours, celui-là vient pour se laver) et entamer une séance de savonnage de la tête aux pieds, à l'exception de ce que sa pudeur exige. Cela dure visiblement le temps de son plaisir. Rincé, il entame la partie qui consiste à se rhabiller sans se dévoiler. Séance de gym pour tenir autour de soi un tissu protecteur, pousser vers le bas le slip mouillé, ajuster le tissu pour libérer les mains et redescendre vers l'eau pour laver le slip. Celui qui arrive la serviette autour des reins gagne du temps, même si la séance de gymnastique reste identique au sortir de l'eau.
Celui-ci, entouré de ses voiles de coton, vient pour l'adoration du matin (ce pourrait tout aussi bien être celui du pagne). Très souvent il est brahmane. Avant de commencer son

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adoration, il nettoie avec une minutie extrême le récipient de l'offrande. Il arrache un peu de boue au fond de l'eau et en frotte chaque parcelle déjà étincelante pendant tout le temps d'une ou de plusieurs récitations spirituelles. À l'occidental qui observe, c'est interminable. Il n'en comprend pas le sens profond, la conjonction des cinq éléments que sont l'eau, l'air, la terre, le feu et l'éther. Sans doute le récipient de l'offrande de l'eau à l'Eau doit-il être propre et pur. Il le parait déjà tellement avant son usage ! Peu importe donc l'apparence, seul compte le rituel de purification. Puis l'adorateur prépare avec minutie les fleurs et les verdures de l'offrande. Ses gestes, à la délicatesse féminine, donnent une vision toute poétique de la vérification de chaque fleur, de chaque feuille lavée à l'eau, vérifiée, déposée sur une marche puis revue et éliminée si quelque défaut paraît. Pendant ce temps autour de lui la vie s'agite. Son espace est hors du temps, hors du mouvement, tout entier tourné vers la divinité qu'il honore et dont il fait le choix, son choix personnel. Je ne vois plus que ses mains fines, ses doigts délicats qui manient avec amour des objets (quel mot choisir ?) magnifiés. De la poésie pure et déjà l'offrande la plus accomplie. Il se redresse, et, majestueux descend dans l'eau, boit trois fois dans ses mains jointes, s'arrose trois fois la tête, offre les fleurs et les verdures que le courant emporte, s'immerge trois fois. L'offrande de lui-même accomplie, il puise de l'eau dans son récipient purifié, lève les bras et lentement, très lentement restitue à Ganga l'Eau qui vient d'elle. *** Homme devenu source de vie par la vie reçue et le don de soi.
Intense beauté qui rend le divin présent pour le plus incrédule.
Il sort de l'eau, pratique comme tout un chacun la gymnastique de la pudeur compliquée par le cache sexe bien particulier fait d'une bande de tissu et de longues cordelettes, se fabrique à nouveau un vêtement de voiles secs, *** lave longuement tout ce qu'il portait et repart aussi simple qu'il est venu. Lui ne sacrifie pas aux gestes de l'élégance et ne rend pas visite à la vieille femme qui détient tout l'attirail pour se refaire une beauté et placer au bon endroit la tika.

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Là-bas, un rite païen, celui de la mise en route de la machine neutralisée ; ici, un même rituel pour celui qui vient se laver et pour celui qui adore. Un rituel dont le corps est le centre. *** Sans corps, pas de vie ; sans vie, pas de don de soi, tête, cœur et corps ; sans le don de soi, il n'y a pas d'adoration.
Là-bas, Dieu est mort, les hommes sont orphelins de Lui.

Bernard Pierre : Le Roman du Gange, pocket 2974

"Dans la gloire du matin , les dévots descendent avec lenteur et dignité, les hommes nus jusqu'à la ceinture, les femmes drapées dans leur saris. En un tournemain, le ghât se tapisse de pèlerins tenant leur lota, ce petit pot en laiton destiné aux ablutions rituelles. Ailleurs sur les autres ghâts, simultanément, le même déferlement, qui souligne la courbe du Gange bleu-gris. Ici la "bonne rive", la bas sur l'autre, le sable, le désert, la désolation. Si l'on a le malheur d'y décéder, on est réincarné en âne...le soleil vient de faire son apparition embrasant les ghâts : "Ô Surya, donne nous la santé! Ô Surya rends-nous féconds! Surya, Surya, absorbe nos fautes dans ta lumineuse et éternelle clarté!" Tendant les bras, les dévots entrent dans le fleuve, face au soleil, observent ses premiers reflets sur l'onde sacrée et, après ce salut poétique à l'astre, offrent au Gange des guirlandes de roses, de jasmin ou d'oeillets. Ils s'arrêtent. Ils prient les paumes tournées vers le ciel. Ils s'avancent à nouveau... Une pause, les yeux clos dans la béatitude... Ils plongent entièrement leur corps. Ils se redressent et, tout en récitant des mantras, se frictionnent les bras le tronc, les jambes, se nettoyant la bouche et enfin répandent sur leur tête l'eau puisée avec la lota... Dernière immersion, au moins la troisième, dernière extase...Alors, hommes à la peau humide et femmes aux longs cheveux noirs ruisselants, encore plus nues sous leur sari plaqué sur le corps, rejoignent lentement les marches comme ils étaient venus et changent leur vêtements sur place. Purifié, heureux, le

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peuple de croyants tourne à présent le dos au soleil qui chauffe. Debout ou bien accroupis, les hommes discutent ; certains continuent de prier. Les femmes achèvent de se repeigner puis vont offrir au Gange les dernières fleurs, puisent son eau sacrée et, leur vase de cuivre étincelant sur la tête, elles escaladent les degrés d'un pas léger pour disparaître telles des sylphides dans le clair-obscur des ruelles...
Mais le Gange est aussi un fleuve. S'y mêlent le sacré et le profane. Cette mère qui, il y a quelques instants, immergeait avec ferveur son enfant, voire son nourrisson, bat maintenant consciencieusement son linge contre des pierres. Cet aïeul aux portes de la mort, dans l'attente de la délivrance, se fait laver des pieds à la tête ; à ses côtés, un p.-d. g. sectateur de Shiva nage dans un bain de mousse polluante. Ce jeune cadre shampouine ses cheveux en chantant des mantras sans se soucier outre mesure de la lépreuse toute proche qui gratte ses plaies avec des doigts déformés. Ce brahmane distingué qui invoque Vishnou se nettoie les dents de son index trempé dans l'eau. Ce père de famille savonne sa turbulente progéniture avec soin, ... Emportant ses guirlandes de fleurs, coule doucement le Gange opaque et bleuâtre que Surya illumine et métamorphose."


Tulsi ghât : offrandes et bain
Alain Perreau

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