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INDE Varanasi (Bénarès) ici et là-bas |
Un réveil sonne, un individu tombe du lit plus ou moins rapidement. Séance de gym, salle de bains, brossage des dents, rasage, douche, parfums et déodorants, aliments, vitamines, vêtements. La bête est prête pour un jour. Là-bas. Ici ? Pas besoin de réveil, les bruits que ramène
le jour débutent bien avant le point du jour. À la nuit
encore noire débute la toilette. Je parle de la toilette visible
au bord de l'eau sur les dernières marches du ghât ou bien
à même les alluvions séchées. Difficile de
choisir un individu, un tel spécimen ici n'est jamais standardisé.
Toujours différent de l'autre qui fait la même chose au
même moment. L'un est déjà en tenue de ville, jeans,
chemise, chaussures ; l'un porte une serviette autour des reins ; l'un,
le "janeu" sur l'épaule gauche, signe de son appartenance
au monde brahmane, est enroulé dans ses voiles de coton blanc
de façon si savante que je me demande comment tient le tissu
qui devient pantalon. Tous vont vers l'eau pour des raisons différentes,
mêlés les uns aux autres sur un espace qu'ils partagent
sans pourtant se côtoyer. Tous l'abordent qui, du haut des marches,
qui, parvenu à l'eau, d'un salut. Salutation du matin à
la Mère ; salutation au jour ; salutation. Arriver sur le ghât
est déjà un rituel de reconnaissance. 198-------------------------------------- adoration, il nettoie avec une minutie extrême
le récipient de l'offrande. Il arrache un peu de boue au fond
de l'eau et en frotte chaque parcelle déjà étincelante
pendant tout le temps d'une ou de plusieurs récitations spirituelles.
À l'occidental qui observe, c'est interminable. Il n'en comprend
pas le sens profond, la conjonction des cinq éléments
que sont l'eau, l'air, la terre, le feu et l'éther. Sans doute
le récipient de l'offrande de l'eau à l'Eau doit-il être
propre et pur. Il le parait déjà tellement avant son usage
! Peu importe donc l'apparence, seul compte le rituel de purification.
Puis l'adorateur prépare avec minutie les fleurs et les verdures
de l'offrande. Ses gestes, à la délicatesse féminine,
donnent une vision toute poétique de la vérification de
chaque fleur, de chaque feuille lavée à l'eau, vérifiée,
déposée sur une marche puis revue et éliminée
si quelque défaut paraît. Pendant ce temps autour de lui
la vie s'agite. Son espace est hors du temps, hors du mouvement, tout
entier tourné vers la divinité qu'il honore et dont il
fait le choix, son choix personnel. Je ne vois plus que ses mains fines,
ses doigts délicats qui manient avec amour des objets (quel mot
choisir ?) magnifiés. De la poésie pure et déjà
l'offrande la plus accomplie. Il se redresse, et, majestueux descend
dans l'eau, boit trois fois dans ses mains jointes, s'arrose trois fois
la tête, offre les fleurs et les verdures que le courant emporte,
s'immerge trois fois. L'offrande de lui-même accomplie, il puise
de l'eau dans son récipient purifié, lève les bras
et lentement, très lentement restitue à Ganga l'Eau qui
vient d'elle. ***
Homme devenu source de vie par la vie reçue et le don de soi.
199-------------------------------------------- Là-bas, un rite païen, celui de la mise en
route de la machine neutralisée ; ici, un même rituel pour
celui qui vient se laver et pour celui qui adore. Un rituel dont le
corps est le centre. ***
Sans corps, pas de vie ; sans vie, pas de don de soi, tête,
cur et corps ; sans le don de soi, il n'y a pas d'adoration. Bernard Pierre : Le Roman du Gange, pocket 2974 "Dans la gloire du matin , les dévots descendent avec lenteur et dignité, les hommes nus jusqu'à la ceinture, les femmes drapées dans leur saris. En un tournemain, le ghât se tapisse de pèlerins tenant leur lota, ce petit pot en laiton destiné aux ablutions rituelles. Ailleurs sur les autres ghâts, simultanément, le même déferlement, qui souligne la courbe du Gange bleu-gris. Ici la "bonne rive", la bas sur l'autre, le sable, le désert, la désolation. Si l'on a le malheur d'y décéder, on est réincarné en âne...le soleil vient de faire son apparition embrasant les ghâts : "Ô Surya, donne nous la santé! Ô Surya rends-nous féconds! Surya, Surya, absorbe nos fautes dans ta lumineuse et éternelle clarté!" Tendant les bras, les dévots entrent dans le fleuve, face au soleil, observent ses premiers reflets sur l'onde sacrée et, après ce salut poétique à l'astre, offrent au Gange des guirlandes de roses, de jasmin ou d'oeillets. Ils s'arrêtent. Ils prient les paumes tournées vers le ciel. Ils s'avancent à nouveau... Une pause, les yeux clos dans la béatitude... Ils plongent entièrement leur corps. Ils se redressent et, tout en récitant des mantras, se frictionnent les bras le tronc, les jambes, se nettoyant la bouche et enfin répandent sur leur tête l'eau puisée avec la lota... Dernière immersion, au moins la troisième, dernière extase...Alors, hommes à la peau humide et femmes aux longs cheveux noirs ruisselants, encore plus nues sous leur sari plaqué sur le corps, rejoignent lentement les marches comme ils étaient venus et changent leur vêtements sur place. Purifié, heureux, le 200-------------------------------------- peuple de croyants tourne à présent le dos
au soleil qui chauffe. Debout ou bien accroupis, les hommes discutent
; certains continuent de prier. Les femmes achèvent de se repeigner
puis vont offrir au Gange les dernières fleurs, puisent son eau
sacrée et, leur vase de cuivre étincelant sur la tête,
elles escaladent les degrés d'un pas léger pour disparaître
telles des sylphides dans le clair-obscur des ruelles...
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