Rencontre d'Espaces



 

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Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

Rajju qui n'est pas Rajju
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Rajju qui n'est pas Rajju






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Rajju se présente comme tel ; c'est le nom de son frère aîné. Rajju est mon incontournable d'Assi ghât. Il m'est tombé dessus dès le lendemain de mon arrivée sans crier gars. Je suis son "costumer", attention à qui cherchera à s'immiscer entre lui et sa proie. Tout nouvel arrivant est l'objet d'une compétition qui consiste à le pister et à l'aborder le plus rapidement possible. Le premier qui réussit à lier conversation est le gagnant. Il acquiert des droits, ceux de coacher le touriste vers le magasin de merveilles qui lui verse un modeste salaire et une commission à la hauteur de la bêtise du patient. Rajju, dont je finis par connaître le vrai nom par ses propres concurrents qui cherchent par tous les moyens à le discréditer, prénom que je n'ai jamais pu retenir, pense avoir réalisé une bonne affaire. L'oncle (en clair le vieux) est assez âgé pour avoir des moyens et les dépenser. Pauvre Rajju, s'il savait que l'oncle est un vieux singe qui sait depuis longtemps faire la grimace, il abandonnerait la partie avant même d'aller plus loin. Mais il ne sait pas. Pour lui, tous les touristes sont fabriqués sur le même modèle selon des catégories définies, américain, allemand, français, israélien..., mais, dans la catégorie il ne fait pas de nuances. Mauvaise approche de marketing qui engendre les mauvaises affaires.
"Tu viens dans mon magasin, il y a de la belle soie, tissée main, pas comme chez les autres". Boniment éculé depuis des siècles qui semble encore fonctionner sur l'essentiel de la marchandise de passage. En moins d'un quart d'heure, je lui ôte définitivement tout espoir de vendre le plus petit fil de soie (heureusement le magasin de son frère n'a rien d'autre à vendre). Pas grave. Il entame une autre partie : son frère est méchant avec lui, il ne lui donne pas de quoi vivre et de payer les frais de médecin de sa jeune femme enceinte, il (Rajju, pas son frère mais le faux Rajju qui me colle) va ouvrir un magasin pour vendre de la soie ! À croire qu'il n'y a que de la soie à vendre dans ce pays.
Le rabatteur manque d'imagination mais pas d'ambition. Je lui suggère plutôt de faire une étude de marketing et de découvrir ce qui pourrait convenir aux touristes. Par exemple, un petit chariot sur le ghât avec des fruits à presser, quelques gâteaux et divers en-cas qui manquent et obligent les uns et les autres à quitter les lieux pour trouver un restaurant. Bonne

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idée. "Je pourrais faire tenir ce magasin ambulant par un commis (sous payé)". Un vrai chef d'entreprise trop flemmard pour se salir les mains. Rajju tout craché. À part tourner à ne rien faire ou à se faire éconduire, Rajju ne se voit pas d'autre avenir. Il n'a d'ailleurs pas d'avenir. Il sait pourtant tout à force d'user le pavé, une vraie agence de renseignement capable de trouver n'importe quoi là même où il est introuvable. Et incapable pourtant d'en faire son fonds de commerce. Il dit, il promet, il finit pas faire mais quand déjà il est trop tard et que la solution est trouvée. Je lui demande un bon masseur, il en connaît ; je finis par le trouver grâce au marchand de cartes postales. Il se sent alors des ailes et me présente coup sur coup le masseur au juste prix (renseignements recoupés par le très honnête propriétaire de Sahi guest house). Il ne veut surtout pas de commissions. Pour l'oncle, il fait tout pour le plaisir de l'oncle, bien sûr et pour ses petits rêves, les siens, il va de soi. S'il m'offre un coca, il espère que je vais le payer et lui en offrir un. Je n'aime pas le coca, ce n'est pas de ma faute. Son plus grand plaisir est de me demander ce dont j'ai besoin et de me dire ses soucis : une dent douloureuse, sa femme malade, ses chaussures usées… traduire besoin de médicaments, besoin de payer le docteur, envie de faire le beau. Je suis sourd, devenu plus sourd encore à Diwali à la suite d'une explosion. Il prend alors son air tragique que je connais bien pour l'avoir déjà expérimenté sous d'autres cieux. Il sombre dans un mutisme reposant, pousse de profonds soupirs (que je ne peux pas entendre, surdité malheureuse oblige). Tous ces petits travers qui font du rabatteur le plus insupportable des voisins ou le plus amusant des comédiens tragi-comiques. Une bonne journée lui est nécessaire pour se remettre de mes refus afin de ménager son honneur. Le lendemain, il recommence avec d'autres sketchs parfaitement rodés.
Les rues pullulent de Rajju qui ont chacun leurs clients, excédés ou amusés. À ce niveau, c'est une question de peuplade : celles qui sont germaniques supportent moins que celles qui sont franques, les vieux, moins bien que les jeunes. Seuls les abrutis de haschich sont inclassables, perdus dans leur rêve. Mon Rajju à moi me rend des services parfaitement gratuits, il me protège de ses congénères et je me protège de lui quand je le veux en prenant

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les rues qu'il ne fréquente pas. Elles sont nombreuses et pratiques pour aller d'un endroit à l'autre incognito (ou presque). De toute façon, lui n'en connaît qu'une : celle où les touristes passent en troupeau ordonné. La rue de son avenir sans avenir.


Catherine, Rajju, Erella
Alain Perreau

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