Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

crémations
(56)

 



Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
crémations






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"Dans son ensemble, la vie ne prend jamais la mort au sérieux. Elle rit, danse, joue, bâtit, amasse, aime, à la barbe de la mort. C'est seulement lorsque nous isolons un fait individuel de mort que nous en voyons tout le vide et que nous sommes abattus. Nous perdons alors de vue l'ensemble de la vie, dont la mort n'est qu'une partie."

Rabindra Nâth Tagore, Sadhana.

 

pour A.
J'ai fait une promesse à la suite de votre colère ; celle d'écrire les crémations de Bénarès.
J'y ai pensé souvent ; j'y pense souvent. Je n'ai rien à en dire. Il n'y a rien à en dire pour qui se coule dans le regard hindou. Chez nous il y a tout un cérémonial sous la haute autorité des pompes funèbres et de l'Eglise. Un cérémonial tendu de noir et de dignité compassée. Les porteurs pensent à autre chose tout en pressant le pas pour en finir. Le prêtre ou le maire, ce qui revient au même, ânonne les mots convenus d'espérance ou de souvenir inoubliable alors que, depuis belle lurette ni l'un ni l'autre ne croit plus à tout cela. Beaucoup d'agitation, de flonflons, de paroles creuses pour masquer le trou et le tas de terre sur le côté. Il n'y a rien de plus désespérant qu'un enterrement où chacun joue sa comédie, celle des pleurs et celle du respect de soi.
C'est grâce à C. venu de Delhi pour quelques jours et rencontré par hasard, que je me suis arrêté sur mon chemin aux deux ghât de crémation. J'y suis passé souvent sans ralentir le pas, non pour fuir mais plus simplement parce que ce qui se passe là n'a ni plus ni moins d'importance que ce qui se déroule ailleurs. Les ghât sont une source inépuisable de vie et de mort. Pourquoi se contenter de la seule mort qui fait partie de la vie ?

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Les indiens s'arrêtent et regardent le spectacle que leur offre les bords du Gange. Les indiens, qui en dehors des heures matinales s'assaillent sur les marches des ghât, passent le temps à regarder ce qui s'offre comme pour tuer le temps. Ils s'assaillent là aussi et commentent le poids des bûches, la richesse du linceul, le manque de savoir faire du fils aîné perdu dans des rituels que les dom (très basse caste chargée des crémations) lui soufflent et parlent sans doute d'autre chose. Non pas blasés mais la mort fait partie de la vie. Sans mort, il n'y aurait pas de vie ! Sagesse orientale qui ne connaît pas en apparence l'émotion des pleurs sur soi. On ne pleure jamais que sur soi, rarement sur le cadavre.

***

Les touristes *** , en revanche, cherchent les vues dominantes pour mieux voir, fascinés par eux-mêmes que les flammes consument. Ils sont à la fois terrifiés et sadiques. Indécents de voyeurisme borné. Ils ne pensent pas une seconde à celui ou à celle que la flamme purifie et libère de son corps. Ils se regardent, ils se cherchent dans les flammes pour apercevoir une partie d'eux-mêmes que le rougeoiement découvre. Ils se regardent horrifiés et ne peuvent se libérer de leur vision. Les observer confirme ce que je sens intuitivement : une vision morbide, destructrice, désespérée. Alors que par la mort même la vie poursuit son cours !
Puisque je n'ai rien à en dire, j'ai recherché et trouvé un texte. Il vaut par son côté technique même si je regrette les premières lignes. Elles sont exactes, mais pourquoi évoquer la nuit pour forcer le côté dramatique, et les chairs brûlées, c'est une évidence lorsque l'image n'est pas sur papier glacé. Une crémation n'a rien de dramatique. C'est dans le regard hindou un acte aussi simple et naturel que celui de se laver le matin ou de se nourrir. Ils disent d'un individu qu'il abandonne son corps. N'est-ce pas un acte naturel dans le cycle de la vie ? La crémation est l'ultime étape que l'âme réclame pour rejoindre le Grand Tout et poursuivre le cycle. Ce n'est ni triste ni joyeux. C'est.

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A., vous, qui dans votre colère, affirmez tout savoir de la vie, - il n'est pas d'âge pour tout savoir, mais l'âge sans doute ouvre le cœur à la modestie et à l'incertitude -, savez-vous que la mort n'est qu'un instant de la vie, l'ultime qui justifie la vie ?
Savez-vous que la mort se vit ? Pourquoi se contenter de la regarder, fasciné ou point de ne plus savoir vivre ?
J'aime votre colère. Pardonnez à qui ne sait pas de vous avoir imposé (?!) de ne pas venir ici, maintenant...

***

Bernard Pierre : Le Roman du Gange ; pocket 2974

"...Un grand silence, un feu crépitant, des flammes qui dans la nuit s'élèvent comme des torches, de lourdes fumées, une odeur âcre, pénétrante, de chair brûlée que ne parviennent pas à dissiper les senteurs d'encens et de bois de santal... On n'incinère pas tous les défunts et sont abandonnés au Gange ou enterrés les sannyasins, ces hommes saints (généralement ensevelis en posture de méditation, les jambes croisées), les enfants de moins de deux ans, les filles non mariées, les morts de maladie comme la variole ou le choléra, les membres de certaines castes, certaines sectes, certaines castes, tels les tailleurs de pierre, les menuisiers, les chaudronniers, les forgerons, les orfèvres.

D'une grande sobriété, d'une grande dignité, cette cérémonie de la crémation... Amené le plus tôt possible après le décès sur un simple brancard de bambou, enveloppé dans un linceul blanc pour les hommes et rouge pour les femmes, le cadavre est plongé dans le Gange pour une dernière purification, entre ses lèvres on fait couler une gorgée d'eau. Puis le corps est placé sur le bûcher, recouvert de bois par les aides de très basse caste et aspergé

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de ghi - le beurre clarifié - pour faciliter la combustion. Torche à la main, tournant cinq fois autour pour rappeler les cinq éléments constitutifs de l'univers - la terre, l'eau, le feu, l'air et l'éther - le fils aîné ou le plus proche parent mâle enflamme le bûcher en présence des membres de la famille à l'exclusion souvent des femmes. Après que l'ardente crémation ait emporté l'âme du défunt, les cendres reçoivent une nouvelle aspersion d'eau du fleuve. On les confie au Gange où les parents prendront un bain purificateur..."

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