Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

(retour au sommaire)

Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

les bruits du corps
(54)

 



Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
les bruits du corps






186
Le premier rot au détour d'une phrase choque, le second tout autant. Nous sommes à ce point conditionnés que nous ne supportons plus les bruits du corps. Le rot ou le pet, la mastication, le jet de salive, le bâillement, le reniflement, la séance de grattage de l'entrejambe (ça fait du bruit !), tous sont des bruits dont nous n'entendons plus que les incorrections sociales. On peut se demander le pourquoi. Pourquoi notre société occidentale a-t-elle ressenti le besoin d'éradiquer les musiques du corps ? Victoria n'est pas la seule responsable. Il y a là l'expression d'une culture conditionnée pendant des siècles. Le corps n'est-il plus que l'expression cachée du mal, du péché de chair ? Ce qui rappelle le corps dans sa vie naturelle est proscrit de la vie sociale tout comme les odeurs dont il s'entoure. Deux mille ans de christianisme ont-ils fini par nous couper du corps ? En haut la tête, en bas le reste. Et ce reste, nous devons l'oublier, à défaut l'ignorer. Quoi de mieux pour ignorer que de nier ce qui est l'expression même de l'objet exclu ?

*** - ***

Ici, le corps est présent, il se fait entendre par une variété presque infinie de sons, ceux qui nous choquent et tous ceux que nous avons oubliés. Nous ne savons même plus qu'ils existent. Qui se souvient du bruit profond de se racler la gorge dans tous les coins et recoins en un savant travail qui relève de l'art consommé ? Qui sait encore qu'ensuite la collecte précautionneuse doit remonter vers la voie normale d'évacuation plutôt que d'être ingérée honteusement et sans bruit ? Chacun connaît le bruit grossier du crachat qui suit, mais qui est capable, au-delà du dégoût civilisé de remarquer la précision du tir et le bruit flasque de l'arriver au but ? Un seul exemple parmi tant d'autres pour nous rappeler que le corps existe dans son entier et non pas dans sa vision épurée sans saveur, ni odeur, ni musique. Ennuyeux et banal, juste bon à ignorer ou à utiliser avec précaution après l'avoir bien stérilisé au point de le rendre invisible.

187------------------------------------------

Il m'aura bien fallu vingt ans pour me salir les mains. J'avais auparavant complètement oublié que le savon n'est pas pour les chiens. Que les mains ne sont là que pour prendre puisque c'est leur office et que prendre salit aussi. Mais avant de se salir que de joies, celles de la découverte du monde qui nous entoure. Les bruits du corps, du sien et de celui des autres. Preuve de vie et preuve de toutes les joies de la vie. Notre dégoût civilisé n'est-il que l'expression de notre peur de vivre ? De cette peur de vérifier que le beau côtoie le laid, que les opposés sont légions normales et qu'au fond de nous grouille le meilleur et le pire qui sont un tout. Nous. Grande leçon que celle du rot intempestif. Chacun des bruits devrait être décrit, approfondi et détaillé en une symphonie. Mauvais goût ; provocation pure ? Pourquoi pas ? Et alors !


Tulsi ghât : lecture matinale des Veda
Alain Perreau

suite
précédent
sommaire