Rencontre d'Espaces



 

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Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

Kedar ghât :
le temple de Kedarnath
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Kedar ghât : le temple de Kedarnath






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Le temple de Kedarnath est perché au sommet de la falaise que forme le ghât abrupte. La pente est si raide que je ne prends pas le soin de regarder le sommet des marches pendant de nombreux jours. Ce ghât est un passage vers le ghât principal, but de mes promenades pour prendre la dimension de la ville au bord de l'eau. La dimension prise, je me cantonne dans un petit périmètre, celui dont je parle Assi et Tulsi. C'est par hasard qu'un début d'après-midi sous un soleil de plomb, je monte les marches pour avoir une vue plongeante du bassin d'eau (Gauri Kund) qui attire les foules et que je contourne lors de mes allées et venues. À mi-chemin de la falaise, je poursuis vers une porte étroite dans un mur de bandes verticales rouges et blanches. La curiosité m'emporte avec le flot qui franchit en permanence cette porte. La montée est rude ; je parie que cela vaut aux pèlerins des indulgences. À défaut, je les sollicite pour moi.
Passé la porte, j'entre dans une antre que je n'ai encore jamais vue. Carrées dans le carré, les sombres chambres sacrées sont peuplées d'une statuaire noire. Lingam, Dieux et Déesses, grandes statues gardiennes des lieux saints, tous sont noirs. Ils luisent de l'eau des offrandes dans la lumière des lampes à huile. Les fleurs, les poudres et les ex voto de marbre blanc dont sont recouverts les murs sont les seules couleurs. L'ambiance est lugubre, mortuaire. Kedarnath est l'un des noms de Shiva. J'imagine un Shiva sombre, destructeur, sans doute dans sa forme de Dourga ou de Kali. "Que celui qui entre ici perde tout espoir, la mort est le bout du chemin". Pour accentuer le côté lugubre, l'air vibre du gong des cloches battues par les nouveaux arrivants ; ils préviennent Shiva-Kedarnath de leur arrivée.
Caverne tragique couverte de prières votives, la lumière entre à flot par la porte sur le ghât et celle que je découvre sur la rue et se perd absorbée à l'instant même dans le temple. Seuls subsistent des reflets de ce qui fut sur les inscriptions votives, petites étincelles d'espoir qui tracent le chemin vers les représentations des Dieux et vers les sorties pour ceux qui s'attachent à la vie.
Je suis revenu plusieurs fois pour savoir. Les statues sont couvertes d'offrandes, l'eau sacrée ruisselle. À côté de la porte donnant sur le ghât, des pandit officient ou récitent les livres

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sacrés, une vieille femme vend des guirlandes de fleurs. Ma présence semble en déranger certains, qui, ce qui est rare, me regardent avec un œil aigu.
Le temple suinte l'angoisse de tous ces ex-voto indéchiffrables, du bruit strident des cloches, de l'air pressé des adorateurs, de la lumière lointaine. De cette même angoisse que j'ai ressentie au Népal dans les temples de Kali jonchés du sang des sacrifices.
Sortir par la porte qui donne sur la rue dans le quartier de Bengalis est une résurrection, un retour à la vie après avoir côtoyé la mort. Comment les adorateurs perçoivent-ils cet espace sacré, je n'en ai pas la moindre idée.

[Lecture faite à mon retour en France :
Swami Karpâtri - Alain Daniélou, le mystère du culte du Linga, les éditions du Relié, 1993.
... "Certains textes attribuent au Linga la forme de l'organe de génération humain, d'autres parlent de la forme d'un oeuf, ailleurs on dit qu'il est une "masse informe" (Pinda). La célèbre image de Kedareshvara, qui n'a pas été façonnée par la main de l'homme, ne ressemble en rien à un organe sexuel. Elle est vénérée comme le symbole du chaos origniel qui, en réalité, est aussi un Linga.

Il existe deux images de Kedareshvara, une à Badri Kedar, dans les montagnes de l'Himalaya, et l'autre à Bénarès. L'image originale est celle de Badri Kedar, elle a la forme de l'arrière-traind'un buffle (l'avant-train est adoré au Népal, sous le nom de Pashupati Nath). Les Purâna en attribuent l'origine à Shiva qui avait pris l'aspect d'un buffle.

Le second Kedareshvara, qui est à Bénarès, ressemble à un plat de riz et de lentilles mélangés. On dit que, quand Mandâta, le roi d'Ayodhya, qui s'adonnait à des mortifications à Kashi (Bénarès), devient trop vieux et trop faible pour aller quotidiennement, grâce à ses pouvoirs de Yoga, adorer le Linga de Badri Kedar, Shiva apparut sous la forme d'un plat de

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riz sacrificiel qui fut changé en pierre et devint un linga dont les mérites sont quinze fois plus grands que ceux du Linga de Badri Kedar."...

La lecture de ce texte éclaire de façon inattendue la vision que j'ai de ce temple. Là où je vois le terrible, la mort, le croyant y voit le chaos originel et la vie !]

À deux pas de là, dans un temple dédié à Hanuman, un vieil homme psalmodie un texte sanscrit. Une grande douceur en émane. *** Assis à côté de lui en lotus, je l'écoute. Il lève les yeux, me traverse avec chaleur. Il suspend son chant pour regarder la photo que je lui présente, balance la tête avec un sourire lumineux et me prend les mains. Il donne le chaud après le froid de Kedarnath. Je suis l'élève aux pieds du guru. Il se lève, prend un fruit d'offrande et me l'offre. Il m'intègre par ce geste fraternel à son adoration et reprend sa lecture.
À moins de cent mètres (Hanuman ghât), le fruit à la main, j'entre dans un temple de Shiva pour accomplir la boucle et offrir à mon tour ce que j'ai reçu. Et je reçois le don de trois adolescents en étude. Assis en face d'eux, je les regarde accomplir les gestes de la main qui accompagnent la récitation des textes. Ce sont trois enfants brahmin qui accomplissent leurs années d'études traditionnelles. Ils ne me voient pas, du moins ils font comme, absorbés. Leur attention se relâche, ils lèvent le nez, refusent la photo que je saisis, éclatent de rire au résultat immédiat qui tient de l'impossible. Nous entamons une brève récréation, aidés du plus âgé qui parle quelques mots d'anglais. Darayan, à gauche a 15 ans, Akhi Lendra, au centre 14 et Ved Prakash, à droite, 10. Une seule expression de joie sans retenue avant de reprendre avec le plus grand sérieux l'étude que j'ai perturbée. ***

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