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À moins d'être très organisé et de prendre
des notes sur le champ, il est à peu près impossible de
s'y retrouver dans toutes les fêtes qui se suivent les unes après
les autres en octobre et en novembre. Qui sait s'il n'en est pas toute
l'année ainsi. À peine une fête terminée,
les lampions, pour parler occidental, encore sur place, là où
ils ont fini par tomber et déjà se profile une autre fête.
Une grande fête complètement différente me dit-on.
Moi, je vois une nouvelle fête qui draine autant de monde que
la précédente, dès trois heures du matin, comme
la précédente, et qui laisse les aires jonchées
des offrandes et de tout ce qui est tombé là avant que
le balayeur ne les pousse en tas dans des nuages de poussière.
Je découvre la fonction du balayeur d'Assi, un grand solide bonhomme
qui manie son balai de paille de riz avec une vigueur peu commune. Il
soulève la poussière en des nuages compacts qui recouvrent
tout et garde devant lui tout ce qui n'a pas pu s'envoler. Très
efficace pour les bronches du bienheureux qui survit. Il ne supporte
pas les remarques des plus délicats que la poussière recouvre.
Tout n'est qu'une question de patience, le nuage finira par retomber
et tout ira bien, alors de quoi se plaindre. À part cet inconvénient
de taille qui oblige à se déplacer au gré du balai,
les tas de ce qu'il n'a pas la force de faire voler sont impressionnants.
À croire qu'une ville tout entière a campé sur
les marches et sur les placettes pendant des lustres. Lendemain d'une
nouvelle fête.
Dala Chatha (2 et 3 novembre). Fête en deux temps.
Un soir fut ; un matin suivit.
Les femmes arrivent en groupes familiaux suivis de quelques
hommes qui, pour une fois, portent sur leur tête des paquets impressionnants.
Cette fête est celle des femmes et des enfants à laquelle
semble se joindre les jeunes mariés. Depuis les matins, les plus
prudentes ont envoyé des émissaires pour clore d'une corde
un espace restreint. La place est rare au plus proche de l'eau, elle
appartient aux premiers venus. Lorsque les femmes s'installent dans
l'après-midi, à temps pour rejoindre leur concession,
plus personne ne peut entrer ; l'espace
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devenu privé. On interroge du regard pour pénétrer,
traverser et rejoindre son propre emplacement.
L'étrange(r) que je suis muni de son appareil inconnu ici (un
numérique) bénéficie de tous les privilèges.
Celui d'entrer, de sortir, de passer chez les voisines, accueilli avec
des sourires de charme ***
, aidé même, pour descendre dans l'eau sans glisser et
fixer (avec autorisation toujours et vue ensuite de l'image grâce
à l'écran de l'appareil, ce qui toujours soulève
l'enthousiasme) des instants de partage. ***
Car comme presque toujours ces humains avec une gentillesse confondante
acceptent nos bizarreries. Pour saisir le plein sens de ce charme discret
mais néanmoins très efficace, je laisse imaginer un homme
perdu au milieu d'une foule de femme bornée par les eaux du Gange,
sauf pour celles qui ont décidé que l'Eau seule pouvait
les accueillir. ***
- *** Féerie
de la couleur des saris, des offrandes, fleurs, fruits, bambous (dont
je ne comprends pas le sens) plantés en bouquet, des parfums
d'encens, des rires et des courses vites interrompues des enfants.
Pendant ce temps de loin le conducteur du rickshaw me surveille comme
pour vérifier que tout se passe bien ; lui paraît moins
rassuré que moi. Je vois ce à quoi il ne peut accéder.
***
Vers 17 heures 30, le Prahlad ghât (tout au nord
de la ville) n'est plus qu'une marée féminine dans laquelle
les hommes tiennent le second rôle, modestement en retrait (une
fois n'est pas coutume). L'attente devient palpable. Un événement
va se produire que chacun attend sans impatience. Le temps va à
son temps, les femmes attendent à son rythme connaissant bien
le leur, celui qui va avec les saisons. ***
La lumière change, passe de l'or à l'argent. Le soleil
aborde les vapeurs du bas du ciel. La foule se lève. Boule rouge
dans un tulle diaphane, le soleil frôle l'horizon. Les femmes
tendent les bras vers Surya qui quitte le jour. Tout est silence tendu
d'amour dans la nuit qui tombe d'un coup.
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La nuit est courte, très courte.
Les premières femmes arrivent dès 2 heures 30 pour rejoindre
les concessions que des hommes de la famille ont gardé toute
la nuit pour le grand instant du matin. Il y a eu un soir, pour que
soit un matin. Jusqu'à 4 heures sous le balcon que ma chambre
perchoir, la ville vit comme au grand jour. Autant vivre de même,
les boules Quiès ne résistent pas à des milliers
de femmes qui sont en fête. Après 4 heures, les retardataires
tentent encore de passer en grandes bousculades. Elles ne savent pas
qu'il existe des passages dérobés que j'ai repérés
depuis longtemps pour échapper à mes (pour)suivants de
toutes sortes, vendeurs, bavards, curieux et quémandeurs, lorsque
par hasard je suis pressé.
***
Comme la veille, je me promène dans la foule,
celle d'Assi, cette fois. Cette foule se transforme au gré de
ses aventures. Identique et à tout moment dissemblable. Une vraie
vie humaine imprévisible. Les femmes se baignent, préparent
les Puja, l'il rivé sur la rive Est du fleuve qui se dessine
et prend place.
Le jour de gris passe au clair, un léger rose accroche une touche.
Toutes les femmes sont debout, dans l'eau, sur la rive d'alluvions,
sur chaque marche et sur chaque plate-forme du ghât, comme un
fleuve immobile, encore gris. Le rose se change en rouge nimbé
de brume, cette lumière particulière du Gange à
l'aurore. À la seconde où le soleil point en une courbe
rose-orange, une immense clameur d'un instant emplit tout l'espace devenu
bras tendu vers l'astre Dieu, Surya. Pure émotion de toute une
foule qui salue la vie naissante en Ganga. Sans doute instant archaïque
de la fécondation de l'eau primordiale par le principe créateur.
Alliance de la lumière et de l'eau. Antique création du
monde. Sublime création.
Personne ne peut me donner d'explication. Les lettrés
détenteurs du savoir védique ne participent pas à
la cérémonie. Pas un prêtre pour donner les Tika
et recevoir les oboles
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propitiatoires ; seules des femmes, des jeunes filles,
des enfants, des jeunes hommes auprès de jeunes femmes et quelques
hommes en retrait.
En moins d'une demi-heure les ghât se vident. La foule se disperse
en un énorme chaos.
La vie de tous les jours reprend son cours. Les habitués retrouvent
leur place avec retard. Les pandit commencent à officier. Un
tout autre jour.
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