Rencontre d'Espaces



 

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Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

le marchand de livres
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
le marchand de livres






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Je suis à la recherche d'un livre d'exercices d'anglais et d'un dictionnaire anglais-hindi. Il faut ce qu'il faut pour respecter l'engagement que j'ai pris à l'égard d'Arawind Kumar Dubey de lui donner des cours de langue. Qui aurait pu imaginer qu'un jour je "ferais" dans cette matière. Pas moi. Tout arrive à qui sait attendre !
Je suis à la recherche d'un bout de tissu à me nouer autour du ventre lorsque je suis dans ma chambre ou sur le balcon. Je profite de ce déplacement vers les zones urbanisées pour rechercher sur mon passage ce qui peut ressembler à une librairie. Pas évident de repérer derrière les vitrines poussiéreuses ; elles n'ont jamais connu la joie du nettoyage depuis leur installation. Il existe bien pourtant une profession de "dépoussiéreur" dont j'ai déjà constaté l'efficacité : dépoussiérer consiste à pousser d'un endroit à un autre tout ce qui jonche le sol avec un minuscule bouquet de brindilles. La poussière soulevée retombe au même endroit, mais au moment où le balai est passé, c'est tout propre, n'est-ce pas ?
Une vitrine, c'est pire encore. Les toiles d'araignées et tous les miasmes de la rue s'y accrochent. Bref, je regarde en fin limier et découvre entre un marchand de je ne sais quoi et un autre marchand à l'activité indéterminée, une vitrine derrière laquelle s'entassent, Oh miracle, des livres en anglais. Mon œil aigu a même remarqué un livre d'exercices anglais, version d'Oxford pour l'Asie (tel quel). J'entre plein d'allant, la bouche en cœur. Avez-vous des livres en anglais ? Je m'attends à Yes. Eh bien c'est No ! Il faut oser.
Je regarde NO : gras propriétaire avachi sur son bureau couvert d'une couche de papiers eux-mêmes recouverts d'une montagne de poussière agglutinée depuis des générations, la joue prête à éclater et la bouche sanguinolente de sa dose de bétel. Je m'attends à voir des crachats rouges tout autour de lui. Eh bien non. La poussière collée à la salive de bétel ferait-elle trop désordre ? Qui sait ! Je dis à NO : "look here". NO dit No. Un No catégorique dont je me moque comme de sa première chemise et je me mets à compulser du bout des doigts - j'ai fait de progrès, autrefois, je serais allé chercher des gants ! - les tonnes de poussière qui recèlent des trésors (!) linguistiques. Car ce foutu NO, trop flemmard pour dire oui, se lever et surtout chercher dans son foutoir possède exactement ce qu'il me faut.

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Fin de la première partie : j'ai dans mes mains noires les deux livres que je cherche.

Début de la seconde partie : par courtoisie - je suis tout de même dans un magasin - je demande un prix. NO ne lève pas la tête, m'arrache - c'est ici une habitude, comme celle de vous envoyer les portes dans le nez, et avec plus de violence encore si c'est le nez de sa propre femme (observation garantie authentique) - les opuscules des mains, griffonne des chiffres sur un bout de papier qui a déjà eu le temps de vivre plusieurs vies. NO me regarde comme pour me peser, compte et recompte et glisse vers moi d'un air épuisé ce pauvre petit bout de papier, qui est, je l'espère pour lui, enfin au bout du rouleau, et sur lequel je distingue tant bien que mal un prix en or ou presque. Tout ça pour me vendre un livre, certes, neuf et un dictionnaire ancien, de seconde main et de surcroît un "spécimen". Il faut oser. NO ose. Le bétel rend-il idiot ?
Je râle, parlemente, insiste sur le "spécimen", cela l'émeut tout autant que... difficile à dire pour un cas aussi désespéré. En plus clair, de glace. Ou bien quelques relais manquent-ils entre le cerveau et la bouche ? Une connexion, à l'extrême fin du supportable, parait enfin se faire entre le cerveau et une main, une seule. Le crayon totalement épuisé barre l'or et écrit en argent. Le progrès s'arrête définitivement là. NO ne lève pas un œil, ne dit pas un mot tout à sa chique, encaisse avec un léger regain de vie, sort à la limite de succomber un sac tout neuf et encore dans ses plis. Ce sera son dernier geste. Pour le reste à moi de me débrouiller sous le regard éteint d'une femme, et d'un apprenti que je finis par remarquer dans la grisaille ambiante.
Dans la rue, il fait jour, des gens s'activent. Bon signe. Je n'ai pas fait un cauchemar. Cela pour enseigner de l'anglais et me punir d'une telle prétention ?

 

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