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C'est à cette dame que j'aimerais dédier ce voyage en
Inde, si je ne savais que sa modestie en eut à souffrir. Elle
en est la raison découverte.
De retour à Sahi guest house (pour que les plus perspicaces retiennent
ce lieu exceptionnel à Assi ghât ***
) après un de mes périples matinaux, devant Ma chambre,
sur Mon fauteuil, à Ma table, sur Mon territoire !, une petite
femme fragile, l'il clair, les cheveux de neige qui s'excuse d'avoir
envahi Mon espace. Heureuse invasion.
Je n'aurais pas osé interpeller Madeleine - forme de timidité
qui parfois coupe mes élans - à cause de son côté
bien au-delà du bcbg et de son il d'aigle. Ce genre de
femme qui de toute évidence sait qui elle est, d'où elle
vient et où elle va d'un pas décidé, me coupe les
ailes de l'approche. Sans doute est-ce une protection instinctive, la
crainte non pas de la découverte réciproque de deux êtres
qui passent, mais plutôt le regret, déjà, de devoir
quitter un des dons de la vie. Car il m'est évident, dès
le premier coup d'il, celui du maître des lieux qui regarde
un nouvel occupant envahir son espace, que la dame, survenue il y a
deux jours, diffère de celles que l'on rencontre au coin d'un
salon, le petit doigt levé, une tasse à la main, débitant
des fadaises politiquement correctes. Elle connaît parfaitement
les codes et les usages, sa façon un peu hautaine d'apercevoir
le dit ; quant à son regard perçant, il m'épargne
pas celui qu'il regarde. La séduction mondaine ne fait pas partie
de son jeu de vie et les codes sociaux ne sont pas ce qui remplit sa
tasse de thé. Elle a ses codes : "je suis, et voilà
comme je suis. C'est ainsi et bien ainsi". Pas de vanité,
de l'orgueil - comme chacun sait l'orgueil n'est pas un péché
mais le simple constat objectif de soi qui se compare sans fausse pudeur
- de l'orgueil des êtres qui avancent de leur mieux sans tenir
compte des bla-bla qui s'acharnent autour d'eux.
Que dire à une telle dame qui partage par hasard votre table
du petit-déjeuner ! Que peuvent se dirent deux individus qui,
sans doute à ce moment précis, souhaitent poursuivre leurs
pensées sans paroles. Tel est le miracle (j'insiste !) de la
vie qui décide où et quand. Même si elle ne dit
jamais le pourquoi. Il n'y a jamais de pourquoi ; il y a seulement,
c'est ainsi. Et c'est
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bien ainsi. L'ainsi échappe à tout raisonnement
et pour qui sait le saisir, les questionnements deviennent inutiles.
Que dire à Madeleine ? Je sais à présent son prénom,
je le lui ai demandé pour le lui donner parce que c'est ainsi.
Cela coule de source. Pas une seconde je ne me suis posé la question
:"cela se fait-il ou pas ?" Cela se fait : ici et maintenant.
Que dire à Madeleine et qu'entendre d'elle ? Il se dit des mots
qui n'ont pas besoin d'être définis pour être saisis
dans leur profondeur et leur richesse. Fragile Madeleine ? Certes. Les
défis au corps, ceux de l'esprit de servir, imposent la vie au
corps et ce corps resplendit de lumière. Madeleine, c'est la
lumière, la pleine lumière. Ce qu'elle dit ? Ce sont des
extravagances qui scandaliseraient les salons des "de quelque chose"
et de beaucoup d'autres engoncés dans leurs prév(t)entions,
carcans de leur survie et quotidien de leur stérilité.
Ce que j'écoute de toute ma sensibilité, bien au-delà
des mots discrets, c'est le scandale d'une vie consacrée à
l'amour de celui qui est mon frère ou ma sur, qui est le
plus petit d'entre les miens. Une lumière laïque imprégnée
des grands messages humains, au-delà des chapelles. Une vie à
faire ce qu'elle ne souhaite pas toujours et qu'elle doit faire, une
action généreuse qui dépasse et qui commande. Une
vie écartelée entre ceux qui ont des droits sur son amour.
Une vie de combat portée par un caractère trempé
et par Arnaud, l'irremplaçable. Car en plus cette dame qui a
fait profession de foi en l'humain, aime ! Elle ne se contente pas de
"ses uvres", elle assume aussi sa vie de mère
scandaleuse d'enfants et foncés et clairs (ses enfants indiens,
les premiers et ses propres enfants).
Enfin, elle est de ce genre d'humain inclassable qui affole les bonnes
gens en général peu porté sur une bonté
qui ne les concerne pas immédiatement, qui choque par sa parfaite
conscience de ce qui ne se fait pas pour des raisons de castes occidentales,
qui continue le combat sans attendre les honneurs réservés
à ceux qui frétillent sur le devant de la scène
(je pense très précisément à ceux qui, un
jour ont eu une idée généreuse avant d'en faire
un fonds de commerce pour le bonheur de média ; ils sont nombreux
et parfois en passe de sainteté romaine). De ce genre humain,
qui, simple exemple, part de ce pas à Delhi pour sortir de
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prison une Indienne pauvre de Pondichéry, de ses
connaissances (tout est donné pour celui qui veut savoir plus
et qui sait, participer) qui a eu la malencontreuse idée de mendier
dans la rue (ce qui est formellement interdit !) pour ne pas mourir
de faim. La sortir de là est pratiquement impossible, empêcher
Madeleine dans sa démarche l'est tout autant.
Si Madeleine n'était pas de cette trempe comment vivraient les
1500 enfants scolarisés, les lépreux que l'on abandonne
et à qui elle donne travail et dignité et comment la ferme,
qui nourrit l'essentiel de ce monde, tournerait-elle ? Inutile de le
lui demander. Elle ne répondra pas.
Elle sait : "Tout est, ici et maintenant. Et que la Lumière
vous accompagne !"

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