Rencontre d'Espaces



 

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Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

une noyade
(35)

 



Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Tulsi ghât, une noyade.






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Je suis sur mon perchoir de Tulsi ghât, non pas celui du toit des jeunes brahmines dilettantes selon le mode du rien faire du tout, mais, sur la plate-forme qui prolonge les temples du sommet des escaliers. Je les crois consacrés à Shiva : le nombre des lingam de toutes les tailles, qui y sont honorés par la foule, est impressionnant. La plate-forme est abritée par un arbre enraciné dans le minéral. Je ne sais comment il prospère. Mais il vit et croit. Les femmes lui attribuent des pouvoirs ; elles viennent chaque matin lui rendre un hommage de fleurs et d'eau lustrale. Directement au-dessus du vide, nous sommes plusieurs à contempler ce qui s'accomplit en dessous de nous. Les uns, en position de lotus, s'entretiennent avec le soleil levant. D'autres papotent ; ils entament la première des longues discutions qui vont ponctuer cette journée comme les autres. *** D'habitude, les jeunes tentent de parler avec l'étranger puis ils abandonnent après les pauvres questions traditionnelles.
Ce matin, il n'y a pas d'angliciste. Je me fonds dans la contemplation de cette vie ordinaire qui nous paraît extraordinaire par ses couleurs et ses extravagances. Comment peuvent-ils se laver les dents, avec brosse et dentifrice pour certains, et se rincer avec l'eau du Gange dont la surface est inquiétante. Il est de bon ton d'utiliser d'autres qualificatifs qui expriment le profond dégoût, la question incrédule ou la certitude d'une inconscience criminelle. Certes, certes, selon les normes, ils (les buveurs) devraient tous être morts depuis longtemps avec toutes les immondices, les écumes, les pourritures (quand même rares) qu'ils n'écartent même pas pour se laver ou se purifier. Nous (les gazettes) cherchons toutes les explications rationnelles en constatant leur survie, car la plupart survivent pour ne pas dire tous à défaut de statistiques apaisantes.
J'en suis là de mes réflexions sur un sujet bien vivant, bien fait de surcroît, en train de se laver les dents après s'être plongé avec un délice apparent dans les eaux putrides (n'est-ce pas beau ?) lorsque à quelques mètres de la berge les eaux se mettent à bouillonner. Le temps de comprendre, je vois une femme lutter pour se maintenir à la surface. Le temps de comprendre, lui aussi, le jeune homme à la brosse à dents regarde puis se jette à l'eau pour rattraper la femme qui déjà coule. Sur le rivage, les baigneurs voient (difficile de dire qu'ils regardent)

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indifférents ce que nous appelons un drame et qui, à les observer, n'en est pas un. Une femme se noie, point. C'est un constat, pas une émotion.
Le sauveteur plonge, en quelques brasses attrape la femme qui ne se débat déjà plus et la traîne vers le bord. Arrivé là, il la "pose sur pied" et s'en va, comme s'il avait agi malgré lui et que la suite ne le concernait pas. Autour la foule reste parfaitement indifférente, absorbée dans ses occupations. La femme sur pied paraît prendre conscience et, s'écroule de tout son long, la tête dans l'eau. Le jeune parle avec ses copains. Il n'est plus concerné. *** Deux hommes solides prennent en charge la femme évanouie sans le moindre ménagement et la lâchent, plus qu'ils ne la posent, sur les marches du ghât. Un autre, qui passe par là, lui donne deux ou trois secousses (embryons de respiration artificielle) sans vérifier le résultat.
Ce n'est pas croyable, nous ne sommes pas faits du même bois. La foule s'agglutine comme par ennui. Enfin une foule selon nos traditions. Que la femme respire ou non ce n'est pas leur problème. Lui ouvrir les boutons de son corset ajusté ne vient à l'idée de personne. Boutons ouverts, un pan du sari pour préserver sa pudeur quand elle reprendra conscience, vérification faite qu'elle reprend son souffle... seul un homme de mon âge m'interroge du regard. Il paraît concerné comme je le suis. Vieux gestes appris un jour. Ces gestes d'attention sont-ils naturels ou ne sont-ils qu'une expression de culture ? Le regard de l'homme me rassure, - j'ai à cet instant précis besoin de l'être -, il n'y a pas que de l'indifférence, il y a autre chose qui ne s'exprime pas de la même façon. La vie doit ici aussi avoir un "prix". La sauver a-t-il un sens ? La femme ouvre les yeux, regarde autour d'elle, sans conviction, instantanément prostrée. Déçue de ce qu'elle voit. Les badauds s'en vont, rassasiés. Un enfant, puis deux parlent à la femme. Elle refuse de répondre, enfermée dans son émotion ou dans son désespoir.
Un homme survient, parle fort, la bouscule, l'oblige à se lever sans ménagement. Elle résiste, pauvre être par encore résigné. Elle ne parle pas, elle refuse de bouger, mais l'homme, son mari sans doute est le plus fort. Il lui reste à obéir. Que faire d'autre ? Elle voulait - je crois le comprendre alors - mourir. Elle n'a pas su faire le dernier pas. La vie, au dernier instant, n'a pas voulu l'abandonner, pour son malheur.

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( Ps : le suicide, comme dans notre civilisation, est condamné et provoque lorsqu'il réussit une sanction de très nombreuses renaissances dans des vies de mauvais karma, ce qui ressemble assez à notre enfer éternel. En revanche le suicide n'est pas un suicide pour celui qui abandonne son corps lorsqu'il a trouvé Dieu ! Voici ce qu'écrit Râmakrishna, grand parmi les grands : "Le suicide est un grand péché. Celui qui le commet devra renaître à mainte et mainte reprise, subir bien des fois les souffrances et les tribulations de la vie. Mais ce n'est pas un péché, et l'on ne peut pas dire non plus que ce soit un suicide, d'abandonner son corps lorsqu'on a trouvé le Seigneur. Il y a des gens qui préfèrent se passer de leur corps quand ils ont obtenu l'illumination. Et en vérité ce moule d'argile n'est plus nécessaire une fois que la statue d'or a été fondue".
Ce suicide à double vitesse, l'un négatif, celui du désespoir, l'autre positif, celui de la connaissance, me paraît choquant.)

 

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