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Je suis sur mon perchoir de Tulsi ghât, non pas celui du toit
des jeunes brahmines dilettantes selon le mode du rien faire du tout,
mais, sur la plate-forme qui prolonge les temples du sommet des escaliers.
Je les crois consacrés à Shiva : le nombre des lingam
de toutes les tailles, qui y sont honorés par la foule, est impressionnant.
La plate-forme est abritée par un arbre enraciné dans
le minéral. Je ne sais comment il prospère. Mais il vit
et croit. Les femmes lui attribuent des pouvoirs ; elles viennent chaque
matin lui rendre un hommage de fleurs et d'eau lustrale. Directement
au-dessus du vide, nous sommes plusieurs à contempler ce qui
s'accomplit en dessous de nous. Les uns, en position de lotus, s'entretiennent
avec le soleil levant. D'autres papotent ; ils entament la première
des longues discutions qui vont ponctuer cette journée comme
les autres. ***
D'habitude, les jeunes tentent de parler avec l'étranger puis
ils abandonnent après les pauvres questions traditionnelles.
Ce matin, il n'y a pas d'angliciste. Je me fonds dans la contemplation
de cette vie ordinaire qui nous paraît extraordinaire par ses
couleurs et ses extravagances. Comment peuvent-ils se laver les dents,
avec brosse et dentifrice pour certains, et se rincer avec l'eau du
Gange dont la surface est inquiétante. Il est de bon ton d'utiliser
d'autres qualificatifs qui expriment le profond dégoût,
la question incrédule ou la certitude d'une inconscience criminelle.
Certes, certes, selon les normes, ils (les buveurs) devraient tous être
morts depuis longtemps avec toutes les immondices, les écumes,
les pourritures (quand même rares) qu'ils n'écartent même
pas pour se laver ou se purifier. Nous (les gazettes) cherchons toutes
les explications rationnelles en constatant leur survie, car la plupart
survivent pour ne pas dire tous à défaut de statistiques
apaisantes.
J'en suis là de mes réflexions sur un sujet bien vivant,
bien fait de surcroît, en train de se laver les dents après
s'être plongé avec un délice apparent dans les eaux
putrides (n'est-ce pas beau ?) lorsque à quelques mètres
de la berge les eaux se mettent à bouillonner. Le temps de comprendre,
je vois une femme lutter pour se maintenir à la surface. Le temps
de comprendre, lui aussi, le jeune homme à la brosse à
dents regarde puis se jette à l'eau pour rattraper la femme qui
déjà coule. Sur le rivage, les baigneurs voient (difficile
de dire qu'ils regardent)
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indifférents ce que nous appelons un drame et qui,
à les observer, n'en est pas un. Une femme se noie, point. C'est
un constat, pas une émotion.
Le sauveteur plonge, en quelques brasses attrape la femme qui ne se
débat déjà plus et la traîne vers le bord.
Arrivé là, il la "pose sur pied" et s'en va,
comme s'il avait agi malgré lui et que la suite ne le concernait
pas. Autour la foule reste parfaitement indifférente, absorbée
dans ses occupations. La femme sur pied paraît prendre conscience
et, s'écroule de tout son long, la tête dans l'eau. Le
jeune parle avec ses copains. Il n'est plus concerné. ***
Deux hommes solides prennent en charge la femme évanouie sans
le moindre ménagement et la lâchent, plus qu'ils ne la
posent, sur les marches du ghât. Un autre, qui passe par là,
lui donne deux ou trois secousses (embryons de respiration artificielle)
sans vérifier le résultat.
Ce n'est pas croyable, nous ne sommes pas faits du même bois.
La foule s'agglutine comme par ennui. Enfin une foule selon nos traditions.
Que la femme respire ou non ce n'est pas leur problème. Lui ouvrir
les boutons de son corset ajusté ne vient à l'idée
de personne. Boutons ouverts, un pan du sari pour préserver sa
pudeur quand elle reprendra conscience, vérification faite qu'elle
reprend son souffle... seul un homme de mon âge m'interroge du
regard. Il paraît concerné comme je le suis. Vieux gestes
appris un jour. Ces gestes d'attention sont-ils naturels ou ne sont-ils
qu'une expression de culture ? Le regard de l'homme me rassure, - j'ai
à cet instant précis besoin de l'être -, il n'y
a pas que de l'indifférence, il y a autre chose qui ne s'exprime
pas de la même façon. La vie doit ici aussi avoir un "prix".
La sauver a-t-il un sens ? La femme ouvre les yeux, regarde autour d'elle,
sans conviction, instantanément prostrée. Déçue
de ce qu'elle voit. Les badauds s'en vont, rassasiés. Un enfant,
puis deux parlent à la femme. Elle refuse de répondre,
enfermée dans son émotion ou dans son désespoir.
Un homme survient, parle fort, la bouscule, l'oblige à se lever
sans ménagement. Elle résiste, pauvre être par encore
résigné. Elle ne parle pas, elle refuse de bouger, mais
l'homme, son mari sans doute est le plus fort. Il lui reste à
obéir. Que faire d'autre ? Elle voulait - je crois le comprendre
alors - mourir. Elle n'a pas su faire le dernier pas. La vie, au dernier
instant, n'a pas voulu l'abandonner, pour son malheur.
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( Ps : le suicide, comme dans notre civilisation, est
condamné et provoque lorsqu'il réussit une sanction de
très nombreuses renaissances dans des vies de mauvais karma,
ce qui ressemble assez à notre enfer éternel. En revanche
le suicide n'est pas un suicide pour celui qui abandonne son corps lorsqu'il
a trouvé Dieu ! Voici ce qu'écrit Râmakrishna, grand
parmi les grands : "Le suicide est un grand péché.
Celui qui le commet devra renaître à mainte et mainte reprise,
subir bien des fois les souffrances et les tribulations de la vie. Mais
ce n'est pas un péché, et l'on ne peut pas dire non plus
que ce soit un suicide, d'abandonner son corps lorsqu'on a trouvé
le Seigneur. Il y a des gens qui préfèrent se passer de
leur corps quand ils ont obtenu l'illumination. Et en vérité
ce moule d'argile n'est plus nécessaire une fois que la statue
d'or a été fondue".
Ce suicide à double vitesse, l'un négatif, celui du désespoir,
l'autre positif, celui de la connaissance, me paraît choquant.)
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