Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

Aravind Kumar Dubey
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Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Aravind Kumar Dubey.






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Aravind Kumar Dubey

À peine arrivée à Bénarès, je décide que la suite du voyage, lorsqu'il sera temps, se fera par avion. Dix fois le prix du train ! mais je ne me vois pas 13 heures de suite dans un premier train pour atteindre Calcutta et 11 heures, deux jours après pour aller à Konark près de Puri. Un peu plus de 1200 km au total.
Aller à Calcutta, pourquoi ? Pas pour Dominique Lapierre et son best-seller, pas non plus pour Mère Térésa. Ce bout de la lorgnette ne m'attire pas. Comme partout on y est pauvre aussi, comme partout on y meurt. La différence, la vraie, c'est qu'ailleurs les médias occidentaux n'y ont pas mis les pieds pour y faire un bon papier ou une bonne émission avec drame, crasse, rats, morts sur les trottoirs au petit matin. Toutes ces "images" qui se vendent bien et qui voudraient nous faire croire que l'Inde c'est "ça". Aller à Calcutta ; c'est tout au bout du Gange que j'ai décidé de le suivre depuis sa source. C'est le point d'arrivée. Deux jours pas plus et pour m'en remettre Puri, sa région, la mer, les temples et plus particulièrement celui de Surya à Konark.
Donc, autant prévoir le plus rapidement possible et passer à autre chose ensuite. Vivre Bénarès.

Tous les chemins mènent quelque part ; assez peu souvent où l'on croit. Le hasard est étonnant. En dessous de Sahi guest house, mon point d'attache, la tête de l'agent de voyage ne me plaît pas. Ses yeux parlent monay. Plus loin au sommet d'un ghât en partie recouvert d'alluvions laissés pour compte, il y a une autre agence à tout proposer, un peu perdue sur un bout de place endormie. Trois marches, une courette, deux autres marches, une tenture. Une pièce toute blanche en grande partie couverte du matelas traditionnel et des cousins. Le travailleur en chef et son aide. Je ne vois que l'aide. La beauté de Krishna en personne. À couper le souffle. Un aryen, pure race, peau claire, nez droit, mains fines. Eblouissant.

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J'aime la beauté, c'est un don des Dieux. Je garde en mémoire l'enseignement d'un aumônier scout de ma jeunesse : "nous avons des yeux pour voir et admirer, nous avons de mains pour toucher, nous avons un cœur pour aimer". C'était osé il y a 45 ans de dire que la création est belle sans parler immédiatement du péché et de la culpabilité. L'abbé T., simple et généreux, avait la certitude que la beauté est un chemin vers Dieu.

Le travailleur en chef, Biju (Bidjou), prend son temps. Que peut-il faire pour me servir ? Besoin de change, billet de bus, de train, soie, sari, vêtements, location... Non, non, billet d'avion. La conversation passe à l'état supérieur. Krishna, le sourire sublime - (je n'exagère pas, d'ailleurs Krishna est la beauté parfaite incarnée qui rendait et rend encore folles d'amour toutes les gopi de la création et le grand Râmakrishna, soi-même, s'est dit l'épouse du joueur de flûte) - se lève, - il n'est pas très grand mais parfait de proportions - et part commander du tchaï ; celui des vraies affaires. Prendre son temps permet d'apprendre beaucoup, bien au-delà du superflu réservé aux gens pressés. Biju désire parler et moi regarder Aravind (prononcer Arwin). De fil en aiguille l'essentiel se dit : Biju, chrétien de la vieille église orthodoxe du Kerala (sud de l'Inde) parle de sa religion pour que je lui parle de l'église de Rome. Il se dit d'une basse caste comme tous les chrétiens ou presque. Il dit ses études à la Benares Hindi University. Il dit ce qui crée les liens de sympathie. Et pendant ce temps, dans mon champ de vision, la beauté muette. Aravind ne dit pas un mot, il sourit, de plus en plus beau. Il ne parle pas, il n'ose pas utiliser le peu d'anglais qu'il a appris à l'école. L'anglais que certains jeunes parlent, c'est celui de la rue, celui du contact avec les touristes. L'anglais scolaire d'Aravind ne lui permet pas de lier les contacts.
Biju et moi, nous y suppléons. 19 ans, fin des études secondaires, fils d'une famille de brahmane pauvre, nouvel employé des lieux, il passe ses journées à manier de grosses sommes d'argent pour le change et se sent perdu à ne pas parler la langue des touristes. Il comprend tout de même puisque, à ce moment précis, il fait de la tête cet inconcevable mouvement lent qui veut dire "j'ai compris" et que nous, les étrangers, nous traduisons par

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"non". *** Nous ne savons pas que non se dit d'un mouvement à la hauteur de la bouche sur l'axe du cou et que "j'ai compris" se dit par un mouvement qui porte en douceur toute la tête lentement vers la droite et tout aussi lentement vers la gauche comme par un jeu de balancier. S'il comprend les rudiments, il n'y a qu'à travailler un peu ou peut être beaucoup. J'ai plus de vingt jours devant moi. Me voilà prof. d'anglais à raison d'une heure le soir entre 5 et 7. Une heure de beauté assurée, une heure provoquée de ma part sans aucune culpabilité et sans aucune concupiscence non plus (pour ceux que cela interrogerait, encore trop sous le coup de pensées qu'on leur a dites coupables), une heure structurante, une heure pour transférer un savoir qui peut modifier un futur.

Depuis, tous les jours je me réjouis de l'heure qui approche malgré tout ce que je pourrais faire d'autre à ce moment-là. Les progrès de la remise en route des connaissances oubliées sont considérables. La beauté de Krishna est de plus en plus rayonnante. Pour les habitants de Tulsi ghât et des alentours, Aravind est et reste Krishna. Il a été les années précédentes et l'an dernier encore le jeune et beau Dieu que, le 31 octobre (en 2000), toute la foule voit sortir des eaux et adore en présence du vieux maharaja de Bénarès. En position précaire sur un bord de temple, un enfant dans mes bras pour éviter qu'il ne tombe, *** j'ai vu Krishna cette année sortir identique et différent des eaux *** , adoré comme Dieu lui-même, impassible et incarné *** . Beau dans son habit d'or *** . Homme de peu de foi, je vois la différence même si les foules sont bouleversées par l'apparition divine. Je sais qu'il n'y a pas incarnation plus accomplie que celle où Aravind est Krishna. Selon la volonté des Dieux.

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