Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

(retour au sommaire)

Varanasi (Bénarès)


26 octobre 2000
au 15 novembre

Boonyod, le moine-étudiant
(28)

 



Varanasi (Bénarès), du 26 octobre au 15 novembre 2000.
Rencontre matinale à Assi ghât : Boonyod, le moine-étudiant.







140
Malgré la foule, qui envahit Assi ghât comment ne pas remarquer matin ou soir un moine bouddhiste ? Petit, bien laid, selon nos critères, il arrive à vélo. Difficile de lui donner un âge. Lui demander à la première occasion.
L'araignée tisse sa toile, puis attend dans son coin, patiente. À défaut d'être une araignée prédatrice (mais qui sait ?), je suis patient et j'attends régulièrement dans mon coin, toujours le même selon les heures. Le soir, je m'offre la place désertée d'un brahmin, le matin, je préfère les marches qui montent au temple de Rama et de Sita. De là, je supervise allées et venues et en même temps j'établis la gazette des lieux : celle du rabatteur qui arrive plus ou moins matinal pour prendre en charge ses "clients". Les rabatteurs parlent de nous comme de leurs clients réservés et la bataille fait rage entre eux pour maintenir leurs droits de propriété. Rien ne sert au "client" de s'énerver, la patience, encore une fois, suffit. Le rabatteur connaît une seule loi, celle du tout de suite ou du jamais. Soit le touriste est un vrai ruminant qui obéit aux injonctions toujours les mêmes "viens voir pour le plaisir mon magasin" (qui est en fait celui d'un patron qui l'exploite), "ma famille a une petite fabrique de tissage (et s'approvisionne chez le grossiste local), soit le touriste est plus coriace, ne comprend pas grand-chose et au bout de quelques jours, parfois quelques heures, le rabatteur se lasse selon le sacro-saint principe "time is money". À moins qu'il ne manque de suite dans les idées.

Revenons au moine que je suppose être l'un des étudiants de la B H U (Benares Hindu University) toute proche. Il s'approche (un matin, un des matins de Bénarès), sourit, reste immobile et se met à parler avec une réserve tout asiatique. Qui peut-il être sous cette robe rouge sombre et cette casaque jaune. Un indien ? On ne fait plus ici dans le bouddhisme depuis longtemps. Nous sommes intrigués l'un par l'autre. Est-il comme la plupart ? Une question, parfois deux : d'où viens-tu, es-tu marié ? ; puis le discours s'arrête là à défaut des mots nécessaires en anglais véhiculaire.

141--------------------------------------

P. Boonyod Kammao, est étudiant en sociologie. Il a trente ans ; il vient de Thaïlande. Il fait partie de la secte bouddhiste ancienne Theravada dite Hinayana, ou le Petite Véhicule (par opposition au Grand Véhicule dont le principal représentant est le Dalaï Lama). Un peu prosélyte sous doute par inadvertance (c'est une maladie que les catholiques connaissaient bien aussi). Je lui confirme que moi aussi je vais le convertir à l'Eglise trois fois universelle, parce que catholique, apostolique et romaine. Et nous passons à autre chose. À ce qui n'intrigue bien sûr !
Pourquoi dans les pays consacrés à Bouddha, les jeunes moinillons pullulent-ils ? "Mais, c'est le seul moyen de s'élever dans le domaine des connaissances". Cela est dit sans fausse honte. "Quand on est tout petit, mal fichu, c'est que l'on vient d'une famille pauvre, souvent de paysans, totalement incultes. Pour s'en sortir, un seul chemin vers les études. Devenir moinillon, s'engager à respecter les 5 rules (règles) dont celle du célibat et travailler comme un fou pour s'en sortir".
Pour aller où ? Dans une conservation de ce type, la suite de la conversation s'accroche à des banalités pour ne pas aborder les questions trop personnelles. Ce n'est pas mon genre. Après tout aucune question n'est indiscrète, seules les réponses peuvent le devenir si celui qui répond le veut bien. Boonyod relève la question et répond avec une franchise émouvante. Sans doute la franchise fait-elle partie des 5 rules. La promesse qu'il a faite peut être remise en cause ; ce n'est pas une promesse définitive. Il remettra donc en cause sa promesse dès la fin de ses études, dans trois ou quatre ans. Il veut rester dans la vie qui l'entoure, il veut pouvoir jouer au foot (questions sur l'équipe de France) et non pas comme aujourd'hui regarder les autres se dépenser et lui rester immobile pour respecter sa promesse. Il veut avoir une vie sexuelle avec une femme et avoir des enfants et non pas comme aujourd'hui rester en chemin par respect de la parole donnée. Il veut s'habiller comme tout le monde, sortir parfois le soir avec des copains. Vivre comme un garçon de son âge et les Dieux savent combien en Asie les garçons de son âge sont sages à côté des nôtres. Il dit tout simplement qu'il se voudrait dans ce monde et non pas à sa marge.

142---------------------------------------

Il dit même avec malice (!) que bien loin de la Thaïlande parfois le ballon le démange au point de rêver de quitter sa robe pour shooter dedans. Je sens que cela le démange très fort, mais, de là à jeter sa robe par-dessus les ponts, il y a toute la marge de sa volonté farouche. Finir ses études, rentrer dans son pays pour y servir et garder la tête haute par rapport à une promesse faite pour un temps. Je suppose qu'il n'est pas le seul dans son cas.
Le plus important dans notre conversation, c'est le manque total de sentiment de culpabilité à l'égard de la décision future qu'il a déjà prise. Dans le temps présent, il respecte les 5 règles. Le bouddhisme aurait-il donc cette sagesse en plus. Fais ce que tu fais dans le cadre de ce que tu promets. Vis ton présent sans le tourmenter de ton futur. Quelle sagesse et quel respect de l'individu de ne pas le rendre coupable de ce qu'il fera un jour après avoir renoncé au temps présent.
Je ne peux pas dire cela à Boonyod, tout simplement parce que les mots me manquent pour donner toutes les nuances qui s'imposent. Et pourquoi parler de ce sentiment de culpabilité chrétien qui nous empoisonne ou nous a empoisonné la vie. Pourquoi lui parler d'une invention qui n'a rien à voir avec l'enseignement de Jésus et ramener un des grands messages de l'humanité à ce qu'il n'a jamais été sauf dans l'esprit de ses prêtres à qui la culpabilité profite. N'est-il pas préférable de former des élites qui agiront au lieu de se morfondre et de macérer dans la motion du péché ? J'ai très envie de prendre Boonyod par la main et de danser une ronde avec lui pour fêter toutes ces années gagnées en doutes inutiles et en culpabilité stérile.
Je n'ai revu Boonyod qu'une fois. Nous avons partagé un "tchaï", assis sur une planche à regarder le Gange.

Je l'ai cherché souvent dans la foule du matin et dans celle des étudiants du soir. Je n'ai plus vu son vélo.


suite
précédent
sommaire