Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

(retour au sommaire)





30 septembre 2000
(18)

 



Rishikesh, le 30 septembre 2000.













101

Parler de Rishikesh, rendue célèbre par les Beatles qui y sont venus un jour méditer - et plus si affinité de bangh -, est une façon de parler d'une ville indienne. Petite en comparaison avec les mégalopoles mais caractéristique dans sa banalité de ville. Tous les travers y sont concentrés. L'Occident moralisateur est à l'œuvre, il ne manque aucun des clichés dont les médias nous régalent. C'est tellement vrai que je me suis empressé d'habiter à plus de deux kilomètres de "ça" qui ne mérite pas même le nom d'endroit pourtant passe partout.

ça (sans majuscule) c'est n'importe quoi. Vaguement un entremêlement de rues puisqu'il faut bien donner un nom à ce qui concentre sur ses bords des masure-taudis à la base béante d'où débordent des choses à vendre. De ces choses qui ressemblent éventuellement ou qui ont ressemblé à des paquets qui, un jour, ont eu une forme, ou à des trucs couverts d'une poussière noire et gluante. Des rues faites de trous et de bosses et parfois même simplement de boue séchée et de poussière (commentaire personnel : une poussière omni présente qui tourne en ce qui me concerne à l'obsession, tout me paraît gris et terne) et des restes de goudron. Les rues sont des restes ou même des restes de restes. Pas de trottoirs ; de toute façon, ils ne servent à rien. Aucun ordre, ma bonne-dame. Les rues indiennes sont un mélange savant de tout et de rien : engins dont le principal objet est de cracher une fumée noire suffocante, vélos brinquebalants, humains décharnés, enfants dépenaillés, chiens hideux qui dorment le jour et hurlent la nuit, vaches squelettiques qui font et surtout défont la circulation, poules naines à force de manquer du minimum, cochons noirs de crasse (mais oui, mais oui !), sâdhu chevelus pas trop saints, écoliers en uniforme qui vont et viennent de l'école comme des nuées de moineaux, miraculeusement préservés - pour qu'elle raison, ma bonne-dame, ils en font tant qu'ils ne doivent même pas savoir s'il leur en manque un (j'entends là la réflexion d'une bonne-dame patronnesse qui ne rate jamais un office du samedi soir pour s'épargner le dimanche matin).

102-----------------------------------------------

Il y a tellement de tout partout dans une rue étroite qui ressemble à une bouche d'égout que l'observateur objectif (?!) finit par abandonner. Pas la plus petite ombre de beauté qui fait le charme de nos métropoles.
Bref ça, c'était pour la rue. Un premier jet. Il manque, cela va de soi, les odeurs, puanteurs insoutenables, les bruits infernaux. Il manque ce besoin de sauve-qui-peut si présent qu'il en devient une obsession. Comment faire pour survivre dans un tel chaos sans issue. C'est avant tout cela la rue ; partout où l'on accroche le regard, il n'y a pas d'issue réconfortante. Tout au plus une anarchie effrayante dont les codes échappent.

***

La rue ? C'est un tas d'immondices laissées là où elles tombent, elles pourrissent au soleil sans personne pour les ramasser et les chiens et les vaches n'en peuvent mais. Chacun a sa fonction, ils et elles ne peuvent pas remplacer les éboueurs de nos contrées. Pourtant de pauvres (?!) vaches mangent des sacs en plastique. Et les chiens, c'est pas humain, ils sont squelettiques, galeux, ils filent la queue entre les jambes ou alors ils font des cochonneries pas décentes dans la rue et ça fait rire tout le monde. Aucune morale (ouf, le mot est lâché). La rue, c'est un cloaque à défaillir, je veux parler à présent des odeurs infernales et des bouses glissantes et des crottes et des odeurs d'urine à s'évanouir. Bon, j'éviterai le long crescendo, toujours dans la rue, du soleil qui écrase, du bruit infernal des moteurs qui tournent comme ils peuvent, des klaxons, contrepoint harmonique (?), qui s'essoufflent en pure perte, que personne n'entend ou ne veut entendre, du vent qui soulève tous les microbes de la création s'il leur arrive de survivre dans une telle concentration, de la vache qui se libère la vessie sur le premier passant venu et du monsieur qui fait de même en observant ce qui l'entoure (ce n'est pas une élégance narrative), des fils électriques accrochés à la va-comme-je-te-pousse, ceux du téléphone, on ne sait pas trop où ils passent dans cet embrouillamini, des enseignes qui se chevauchent, pas lisibles en plus.

103---------------------------------------------

Bref, un vague résumé de la rue, de l'anarchie pure, pour laisser un peu de place aux autres observations d'un chroniqueur occidental avisé.

Par quoi commencer ? Les vaches qui ne servent à rien et qui en plus meurent de faim, les mendiants qui mendient (ce en quoi ils font leur métier), les estropiés qui sont pas regardables, les sâdhu fainéants qu'il faudrait regrouper sous la rubrique des mendiants, les enfants morveux qui déchirent le coeur (d'une occidentale), les mouches, la viande débitée à la hache et qui fermante au soleil, les femmes dont on voit le ventre (en fait, quand il parle des femmes les chroniqueurs se pâment dans les couleurs de leur sari) éternellement rebondi. Bien difficile, il y a tant et tant de clichés tout faits qui nous encombrent dès que l'on prononce le mot Inde. Comme si Inde et tares se confondaient en un même concept.

Je suis à bout de force d'aligner l'un après l'autre ces poncifs (je reprendrai peut-être plus tard), loin d'être inexacts, mais qui deviennent des injures à nous-même (du moins à ceux qui les exposent avec sérieux car "ça" fait vendre du papier journal) par un acharnement à gommer ce que la plus part a encore connu dans nos villes pour ceux qui en venaient parfois et dans nos campagnes à tout coup. Le trou au fond du jardin, il y a combien d'années ? Et la toilette matinale sur l'évier de la cuisine ? Le cabinet de toilette, cela date de quand ? Inutile de parler de la salle de bain, c'était hier et cela nous vaut dans les pays anglo-saxons, la réputation de gens sales. Jaloux, ces anglo-saxons ? On oublie vite quand on couche enfin dans un lit **** avec air conditionné, tous frais payés par son journal ! Ces journalistes globe-trotters peuvent enfin regarder le petit peuple de haut. Du haut de leur bêtise à cent sous. Facile de ressasser les clichés, plus difficile de descendre dans l'arène pour dire la vérité. Celle des usagers sur place et non celle des lecteurs qui rêvent d'horreurs réconfortantes.

***

104------------------------------------------------

La ville en Inde, c'est naturellement tout ce que je viens de décrire avec une hargne amusée, me mettant dans la peau d'un touriste standard qui vient là prendre son bain de petites émotions et de grandes peurs. C'est tout cela et plus encore, beaucoup plus. Cela dépasse notre capacité d'observation. Nos sens en perdent la raison et si nous n'y prenons garde nous devenons une boule de réactions épidermiques. C'est mon cas devant la poussière et le bruit. Je suis dans ce cas incapable de me raisonner. Mais j'en sais le pourquoi. C'est ce simple pourquoi qui donne les clefs de la compréhension de la rue.
La ville, ou donc la rue qui en est l'expression, concentre tous les malheurs de la création. La ville concentre les plus pauvres venus de leur village où ils n'ont plus de quoi survivre à la suite d'une décision occidentale, la privatisation des terres. Sordide idée pour asseoir en son temps une taxe fiscale qui permettait à l'occupant de s'enrichir. De là une incroyable conséquence. Pour survivre les paysans devenus propriétaires ont dû fabriquer "à tout de bras" des enfants à défaut de pouvoir payer des ouvriers agricoles. L'engrenage de la misère misérable était en route.Il faut à tout prix lire les oeuvres de Guy Delaury (voir Bibliographie), humaniste et jésuite pour comprendre et ouvrir les yeux : ceux du cœur et non pas ceux de la raison raisonnante. Je dis bien la plus affreuse des misères, non pas celle qui est de manquer de tout mais d'avoir le plus simple nécessaire mais bien celle qui est de manquer de tout et même du plus simple nécessaire. C'est cela que la rue permet d'approcher. Les laissés-pour-compte, ceux qui nous choquent tant.
Je ne souhaite pas cette fois tomber dans le misérabilisme qui fait aussi partie de notre vision des pays en voie de développement et qui sont, dans la plupart des cas, en voie de sous développement. Ces clichés, je les laisse aux journalistes, ils leur appartiennent, copy write déposé.
La rue est comme un fleuve devenu l'égout des sociétés urbaines (l'image du Gange est aussi un magnifique cliché dans son genre), elle collecte tout, elle draine et rend visible ce qu'on préférerait ne pas voir, sans doute pour notre confort de touriste. Souvent me vient à l'esprit

105----------------------------------------------

cette image sur papier glacé des destinations que l'on nous assure de rêve. Elles sont parfaites, sans poussière, sans odeur, sans bruit, sans rien que fait la vie. Elles sont comme le papier qui les supporte : glacées. Cela nous convient si bien que l'on en veut à ceux qui perturbent cette belle image. Que viennent-ils y faire ? De quel droit perturbent-ils notre droit à l'image esthétique ou du moins selon une esthétique que nous voudrions en définitive imposer à cette vie qui nous échappe ? Nous en avons besoin pour nous rassurer, pour voyager dans notre chambre de confort.

La rue est sale, jonchée de toutes les déjections de ceux qui l'encombrent. Imagine-t-on l'état de nos rues sans les éboueurs importés des pays pauvres ? Je garde dans les yeux Paris après trois semaines de grèves ; à part l'asphalte et les maisons bien ordonnées notre orgueilleuse capitale valait bien une rue indienne.
Tout n'est qu'une question de conjoncture. La conjoncture indienne de la surpopulation, de l'exode dans l'espoir de vivre mieux (la première réaction est d'écrire survivre, et déjà le contenu est vicié), de l'impossibilité d'organiser à grande échelle soit par négligence, corruption, ou tout simplement parce qu'il n'est pas possible de prévoir ou parce que toute prévision est déjà dépassée à peine conçue, ou bien même parce que la seule réaction qui semble possible est de baisser les bras, est la réponse. La seule que l'on devrait tenter d'expliquer avec objectivité, non pas pour excuser mais par honnêteté. Nous roulons en T.G.V. aseptisé, ils se déplacent dans nos trains de troisième classe de l'entre-deux-guerres. Cela donne-t-il le droit à la condescendance de celui qui ne veut pas se souvenir ? Aurions-nous peur de ce passé si proche et pas totalement oublié ? La New Delhi des britanniques est plus majestueuse que Londres elle-même, aujourd'hui encore. Faut-il en tirer une conclusion hâtive et définitive ?

***

retour au sommaire