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92 Ce soir, je ne résiste plus. C'est ce soir où jamais que
je veux participer à l'adoration, mêlé aux hindous.
Je pars ; l'appel est trop fort pour résister encore. Je marche
vers Lakshman Jhula, le pont suspendu, puis je suis le Gange par le chemin
des pèlerins que bordent de petites maisons - très style
pavillons de banlieue - mises à la disposition des sâdhu.
Perdues dans une sorte de jungle, ces petites bâtisses parfois entourées
de jardinets m'étonnent : comment celui qui a renoncé au
monde peut-il habiter là avec le confort de l'électricité
et peut-être celui de l'eau. Préjugé occidental sans
doute et petite pointe de jalousie. L'endroit est un havre dans la verdure,
à deux pas des berges caillouteuses ou même sablonneuses
d'un gris anthracite. S'il est tentant pour moi, pourquoi ne le serait-il
pas pour eux ? 93---------------------------------------------- Deux heures sereines, à peine perturbées par les motocyclettes
et les motos qui tentent de se frayer un chemin à coups de klaxon
vengeurs dans une foule parfaitement indifférente. Quelques tentations,
un tchaï par ci, un sâdhu (?) souriant par là qui cherche
à vendre La méditation ou plus simplement qui souhaite parler.
Plus loin une famille se remet des longueurs du voyage, les enfants courent
et rient, les rares vaches et les buffles regardent l'humanité
comme intrigués devant des bipèdes agités et qui
ne ruminent pas. Le soleil violent devient doux sous les arbres ; l'humidité
envahit tout l'espace. Le pas du promeneur devient insouciant pour ne
pas rendre le sol plus humide encore. Le temps se donne du temps ; il
attend la tombée du jour. 94----------------------------------------------- Je vais vers la plénitude. Eux, ils vont se fondre dans la divinité.
L'occidental qui vient pour la première fois ne sait pas tout cela,
celui qui revient est déjà en état d'attente. Il
revient retrouver ce qui le dépasse. On ne vient pas deux fois
participer à l'expression de la foi si la première "expérience"
laisse de marbre. Qui peut rester de marbre ? Je ne comprends plus ce
qui m'a empêché de revenir plus tôt ? Comme une évidence.
Je ne peux que revenir, attiré par ce qui est au-delà de
l'émotion. Avant même, bien avant de quitter la rue pour
marcher sur l'esplanade et descendre les marches, avant même de
participer, je suis dans la puja. Comme ceux qui avancent, eux, moi, nous
sommes la puja. Quitter la ruelle incertaine, sentir la marbre tiède sous le pied
nu. Percevoir un autre monde. Celui que l'on comprend confiant. Le pied
transmet à tout le corps déjà préparé
une certitude. Le marbre qui précède les marches et l'eau
est la porte du ciel, une porte qui s'ouvre par le contact du sol. Aborder
le ciel relié au sol, enraciné au sol par la plante du pied.
L'être est contact, lié à la terre et projeté
vers le ciel. Fusible sensible. 95------------------------------------------------ Le jour passe du gris au noir sans se faire remarquer. La nuit est là,
noire, transpercée de la lumière de l'esplanade et des marches.
Les étoiles suspendues au ciel, les lampes qui scintillent en face,
de l'autre côté du fleuve, et percent la nuit, créent
le cadre nécessaire pour que se découvre l'essentiel : Ganga.
Vaste, mouvante, moire grise et argent que les tourbillons rendent vivante.
*** Elle coule
comme un élan vital - l'Elan vital pour les pèlerins - immense,
à peine bornée par les étoiles. Elle est l'espace.
Elle est la vie. L'aveugle et le sourd le sentent. Il n'y a pas de place
pour le cerveau, il n'y a rien à comprendre. Il n'est pas d'autre
sens que de sentir. Celui qui s'accroche - mais qui s'accroche ? - peut
se rassurer en acceptant l'irrationnel. Ce qui se passe est irrationnel
: à regarder Ganga couler dans le noir, celui qui contemple entre
en Elle, se fond en Elle. Il convient de dire disparaît en Elle.
Et devient Ganga. 96------------------------------------------------- Le choc est immense ; la beauté est. Choc esthétique, émotion
de retrouver un monde enfoui ? Tout peut être dit et contredit.
J'accepte d'en parler sans cette pudeur qui nous fait travestir pour garder
notre dignité ou du moins ce que nous croyons l'être. Emotions,
souvenirs, passé retrouvé, bonheur enfantin qui n'a rien
à voir avec un bonheur infantile, sensibilité ou sensiblerie.
Ce ne sont que des mots sans grande importance du moment que l'on accepte
de vivre sans retenue cette vie qui crée un monde qui nous échappe.
Tous, à cet instant, nous sommes des enfants émerveillés.
Le merveilleux existe bel et bien. Le joueur de tabla échange les paroles sacrées avec la
femme et les jeunes filles qui l'entourent. La poésie à
l'état pur coule et rejoint les flots. Le chant immémorial,
répété chaque soir, rappelle à Ganga sa nature
divine et l'espoir qu'elle donne aux hommes. Elle est l'Être, la
Mère, la Source. Il n'est pas besoin de traduction pour comprendre.
Le chant est au-delà de mots. Tout autour, de la masse unifiée,
s'élève en réponse le chant de tous les hindous,
petits et grands. Ils chantent en sourdine les mêmes paroles comme
une réponse et battent les mains en cadence. Ganga immense coule.
Dit-elle son accord, accepte-t-elle l'adoration des hommes ? Eux, chantent
et battent des mains ; elle, coule. Ils sont unis en un seul corps et
en un seul esprit. Eperdus d'amour. Le chant se perpétue comme
une incantation qui tourne sur elle-même, sans début, sans
fin. Comme un cercle qui contient l'espace. Le temps est suspendu et présent. Un adolescent, beau - j'ai l'impression qu'il le sait, qu'importe - enflamme un à un les trois flambeaux. Le corps humain se lève, regarde, lève les bras au ciel. Les flambeaux voyagent, portés par les bras tendus et réunis mains sur mains. En une seule main de toutes les couleurs. La main qui n'ose participer, celle qui se tend, celle qui attend, toutes se réunissent, toutes unies - même celle qui n'osait pas et qui est portée par celle de son voisin - porte le feu dans une offrande unique, unanime. Un seul corps, une seule main, en dehors du 97------------------------------------------------ quotidien. Le monde est résumé là entre ciel et
terre, entre lumière et nuit, en une seule nature. Quel nature
? Personne ne se pose la question. Je ne la pose que parce que j'écris.
La ou les questions ne participent pas à ce monde-là qui
est un pur état sans commencement et sans fin. Sans vouloir et
sans action, au-delà et pourtant volonté et acte. 98-------------------------------------------------- Le chant cesse. Chacun se lève et part comme il est arrivé. Une heure brève qui me laisse comme l'enfant qui se frotte les
yeux, incertain de ce qui lui arrive. |