Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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28 septembre 2000
(16)

 



Rishikesh, le 28 septembre 2000.














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J'ai déjà parlé (samedi, 16 septembre) de l'adoration du Gange le soir au coucher du jour. J'ai suggéré plusieurs fois à des commensaux de passage au Peasant Cottage d'affronter la nuit aidé d'une torche pour se créer son chemin. Chaque fois l'enthousiasme a été le même. L'étonnement est grand, l'admiration est sans borne. Un peu comme si cette adoration remontait à la surface une partie enfouie de chacun. L'émotion ressentie lors de la découverte de cet instant lumineux risque ne pas se reproduire. J'ai peur d'être déçu à la seconde approche comme lorsque l'on aborde ce qui est déjà connu. Je résiste à l'appel pour préserver l'instant parfait.

Ce soir, je ne résiste plus. C'est ce soir où jamais que je veux participer à l'adoration, mêlé aux hindous. Je pars ; l'appel est trop fort pour résister encore. Je marche vers Lakshman Jhula, le pont suspendu, puis je suis le Gange par le chemin des pèlerins que bordent de petites maisons - très style pavillons de banlieue - mises à la disposition des sâdhu. Perdues dans une sorte de jungle, ces petites bâtisses parfois entourées de jardinets m'étonnent : comment celui qui a renoncé au monde peut-il habiter là avec le confort de l'électricité et peut-être celui de l'eau. Préjugé occidental sans doute et petite pointe de jalousie. L'endroit est un havre dans la verdure, à deux pas des berges caillouteuses ou même sablonneuses d'un gris anthracite. S'il est tentant pour moi, pourquoi ne le serait-il pas pour eux ?
L'eau, l'eau du Gange plus encore, fait partie des rites de purification. L'eau est là, je l'entends rouler. Des familles riches ont construit ces ermitages qu'ils laissent à la disposition des saints. Protégé de toute circulation ou presque grâce aux deux ponts piétonniers, l'endroit est une expression de paix si on le compare à la ville bruyante de l'autre côté de l'eau. Deux kilomètres de verdure avant de rejoindre Shivanand Jhula, le second pont piétonnier, qui permet aussi d'accéder aux ghât de la rive Est. Là, sur presque un kilomètre se succèdent ghât et ashram envahis par les foules indiennes assez denses pour effacer la présence des occidentaux en recherche de dépaysement.

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Deux heures sereines, à peine perturbées par les motocyclettes et les motos qui tentent de se frayer un chemin à coups de klaxon vengeurs dans une foule parfaitement indifférente. Quelques tentations, un tchaï par ci, un sâdhu (?) souriant par là qui cherche à vendre La méditation ou plus simplement qui souhaite parler. Plus loin une famille se remet des longueurs du voyage, les enfants courent et rient, les rares vaches et les buffles regardent l'humanité comme intrigués devant des bipèdes agités et qui ne ruminent pas. Le soleil violent devient doux sous les arbres ; l'humidité envahit tout l'espace. Le pas du promeneur devient insouciant pour ne pas rendre le sol plus humide encore. Le temps se donne du temps ; il attend la tombée du jour.
La foule devient plus dense passé le pont de Shivanand, elle se presse le long des étales qui vendent tout ce dont a besoin le pèlerin, depuis les cadeaux aux Dieux jusqu'aux pachmina pour se couvrir les épaules le soir, en passant par les fruits et les légumes. Toute une concentration du nécessaire qui ne fait pas la part belle au tourisme. Le lieu est saint, l'étranger y est reçu avec la plus parfaite indifférence dans la tolérance. Je me demande s'il ne faut pas en réalité écrire la plus parfaite indifférence de la tolérance. On se sent totalement absent dans un monde sans regard direct. À quémander presque d'être vu. Remarque d'homme ; une femme, sans doute, regretterait, elle, d'être trop regardée.
En ce qui me concerne cette absence ne me déplaît pas, je m'y sens à l'aise. À défaut d'être vu, je vois, je regarde, j'observe tout à loisir en cheminant vers mon but. Un œil sur la ligne d'horizon, l'autre à la pointe du pied pour contourner les obstacles aussi nombreux qu'imprévus et souvent plus glissants qu'il ne faudrait. La bouse est reine, tout comme les vaches sont sacrées. Mais la bouse reste si les vaches se déplacent !
Les lumières s'estompent, le bazar fait place aux ashram. Le silence s'installe, la nuit descend. L'instant est magique. Il anticipe ce vers quoi je me rends avec les pèlerins dont je fais partie. Comme eux, je marche sans hâte, à pas précis. Chacun de nous accomplit son chemin, conscient ou inconscient, vers la tour de l'horloge qui surplombe le ghât. Chemin de l'attente ; chemin de prière pour l'occidental, d'offrande, - celui du don de soi -, pour les hindous.

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Je vais vers la plénitude. Eux, ils vont se fondre dans la divinité. L'occidental qui vient pour la première fois ne sait pas tout cela, celui qui revient est déjà en état d'attente. Il revient retrouver ce qui le dépasse. On ne vient pas deux fois participer à l'expression de la foi si la première "expérience" laisse de marbre. Qui peut rester de marbre ? Je ne comprends plus ce qui m'a empêché de revenir plus tôt ? Comme une évidence. Je ne peux que revenir, attiré par ce qui est au-delà de l'émotion. Avant même, bien avant de quitter la rue pour marcher sur l'esplanade et descendre les marches, avant même de participer, je suis dans la puja. Comme ceux qui avancent, eux, moi, nous sommes la puja.
[Pour me faire comprendre, je dois sans doute dire que j'anticipe mon émotion, que j'entre avant la lettre dans l'émotion, celle que j'ai ressentie déjà. Juste pour me faire comprendre. N'est-ce pas dommage ? Un hindou qui raconte n'a pas à prendre cette précaution. Cela ne se commente pas. Je ne commenterais donc pas plus ; pourquoi prendre des précautions oratoires ? Ceux que cela dérange peuvent tourner la page.]

Quitter la ruelle incertaine, sentir la marbre tiède sous le pied nu. Percevoir un autre monde. Celui que l'on comprend confiant. Le pied transmet à tout le corps déjà préparé une certitude. Le marbre qui précède les marches et l'eau est la porte du ciel, une porte qui s'ouvre par le contact du sol. Aborder le ciel relié au sol, enraciné au sol par la plante du pied. L'être est contact, lié à la terre et projeté vers le ciel. Fusible sensible.
L'indifférence de la tolérance disparaît d'un coup. L'absence dans la foule devient présence. Une tête s'incline discrète, un sourire regarde, un pas se suspend et dit, je te vois, deux mains jointes s'élèvent au front. Dieu est présent. C'est à Dieu, que chacun porte en soi, que la tête, le sourire, le pas, les mains s'adressent. La tolérance disparaît, elle n'a pas de raison d'être là ; il n'y a plus qu'un corps sans différence.

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Le jour passe du gris au noir sans se faire remarquer. La nuit est là, noire, transpercée de la lumière de l'esplanade et des marches. Les étoiles suspendues au ciel, les lampes qui scintillent en face, de l'autre côté du fleuve, et percent la nuit, créent le cadre nécessaire pour que se découvre l'essentiel : Ganga. Vaste, mouvante, moire grise et argent que les tourbillons rendent vivante. *** Elle coule comme un élan vital - l'Elan vital pour les pèlerins - immense, à peine bornée par les étoiles. Elle est l'espace. Elle est la vie. L'aveugle et le sourd le sentent. Il n'y a pas de place pour le cerveau, il n'y a rien à comprendre. Il n'est pas d'autre sens que de sentir. Celui qui s'accroche - mais qui s'accroche ? - peut se rassurer en acceptant l'irrationnel. Ce qui se passe est irrationnel : à regarder Ganga couler dans le noir, celui qui contemple entre en Elle, se fond en Elle. Il convient de dire disparaît en Elle. Et devient Ganga.
La force de la croyance des êtres réunis modifie-t-elle la perception de l'eau qui coule ; y a-t-il illusion collective ? Cela importe peu en définitive. Ganga est là, présente, humaine et divine. Que dire d'autre ? Elle est incontestablement la Vie. C'est à Elle que la nuit, les étoiles, les humains et sans doute tout ce qui fait à cet instant le monde s'adresse.
Les marches du ghât sont une masse vivante qui sur trois côtés entoure les officiants : des musiciens et des femmes. Devant eux, dans un champ vide jusqu'à l'eau, les flambeaux qui porteront le feu et les fleurs de l'offrande. Sur la droite, les adolescents de l'ashram, vêtus d'orange et de blanc, en position de lotus, comme offerts.
Dans le noir, espace et temps confondu, Ganga poursuit sa route. Tourbillons d'argent.
Avant même que l'adoration commence, le monde concentré est adoration. Les quelques étrangers, pour la plupart israéliens, regardent et se regardent avec au fond des yeux l'expression enfantine du merveilleux. À peine une certaine gêne étonnée, comme si la découverte les obligeait à se regarder et à se découvrir autre. Quelques secondes plus tard, à la première note chantée le monde bascule. Il n'y a plus rien d'autre que l'offrande des uns et la prière des autres. Il faut bien parler de prière pour qui ne sait plus prier.

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Le choc est immense ; la beauté est. Choc esthétique, émotion de retrouver un monde enfoui ? Tout peut être dit et contredit. J'accepte d'en parler sans cette pudeur qui nous fait travestir pour garder notre dignité ou du moins ce que nous croyons l'être. Emotions, souvenirs, passé retrouvé, bonheur enfantin qui n'a rien à voir avec un bonheur infantile, sensibilité ou sensiblerie. Ce ne sont que des mots sans grande importance du moment que l'on accepte de vivre sans retenue cette vie qui crée un monde qui nous échappe. Tous, à cet instant, nous sommes des enfants émerveillés. Le merveilleux existe bel et bien.

Le joueur de tabla échange les paroles sacrées avec la femme et les jeunes filles qui l'entourent. La poésie à l'état pur coule et rejoint les flots. Le chant immémorial, répété chaque soir, rappelle à Ganga sa nature divine et l'espoir qu'elle donne aux hommes. Elle est l'Être, la Mère, la Source. Il n'est pas besoin de traduction pour comprendre. Le chant est au-delà de mots. Tout autour, de la masse unifiée, s'élève en réponse le chant de tous les hindous, petits et grands. Ils chantent en sourdine les mêmes paroles comme une réponse et battent les mains en cadence. Ganga immense coule. Dit-elle son accord, accepte-t-elle l'adoration des hommes ? Eux, chantent et battent des mains ; elle, coule. Ils sont unis en un seul corps et en un seul esprit. Eperdus d'amour. Le chant se perpétue comme une incantation qui tourne sur elle-même, sans début, sans fin. Comme un cercle qui contient l'espace. Le temps est suspendu et présent.

Un adolescent, beau - j'ai l'impression qu'il le sait, qu'importe - enflamme un à un les trois flambeaux. Le corps humain se lève, regarde, lève les bras au ciel. Les flambeaux voyagent, portés par les bras tendus et réunis mains sur mains. En une seule main de toutes les couleurs. La main qui n'ose participer, celle qui se tend, celle qui attend, toutes se réunissent, toutes unies - même celle qui n'osait pas et qui est portée par celle de son voisin - porte le feu dans une offrande unique, unanime. Un seul corps, une seule main, en dehors du

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quotidien. Le monde est résumé là entre ciel et terre, entre lumière et nuit, en une seule nature. Quel nature ? Personne ne se pose la question. Je ne la pose que parce que j'écris. La ou les questions ne participent pas à ce monde-là qui est un pur état sans commencement et sans fin. Sans vouloir et sans action, au-delà et pourtant volonté et acte.
Les flammes passent de main en main ravivées par les offrandes de beurre clarifié, certains donnent une de leur main à la flamme et s'oignent le visage. Ils se donnent à Agni, source de vie, le feu qui détruit et purifie. L'eau et le feu. *** Ganga et Agni, inséparables, l'un "donné" à l'autre pour que se perpétue le cycle du monde. Il y eut un soir, il y eut un matin...
Je me sens habité de réminiscences comme si elles participaient à un tout et l'éclairaient. Je reste de ma culture sans fausse honte. Je vis aussi en différé et pas seulement dans un immédiat universel que soutend la foi de ceux qui m'entourent et dont pourtant je fais partie intégrante. Leur foi soulève les montagnes de l'incrédule jusqu'à lui donner l'innocence, jusqu'à le bouleverser bien au-delà de ce qu'il veut accepter. Leur monde est le monde. Ganga et Agni ne sont pas des images mais des réalités aussi présentes que l'eau argentée qui coule et que la flamme orangée. Les enfants sont vêtus d'Agni. Ils sont près de l'eau, offrande ; ils se font offrande pour que le cycle éternel soit. Ce que nous voulons symboles est réalité pure. Celui qui le refuse ne peut qu'être effrayé et plongé dans l'angoisse. Il ne peut se sauver qu'en devenant voyeur et en s'excluant du monde. Je ne suis par certain qu'ici il en soit capable ou qu'il y parvienne.
Le chant se poursuit universel (il totalise le monde dans toutes ses dimensions). Sa force et sa beauté sont telles que je suis tenté de le dire irréel, pour reprendre une image classique. Irréel pour la compréhension et totalement réel pour ceux qui sont à l'écoute. Plus le chant poursuit dans ses méandres et plus la voix de la chanteuse remplie l'air saturé. Du chant émerge Ganga. C'est évidemment sa voix par la voix d'une femme humaine. Le chant devient paroles envoûtantes, puis chant à nouveau, et paroles et chant, comme une conversation.

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Le chant cesse. Chacun se lève et part comme il est arrivé.

***

Une heure brève qui me laisse comme l'enfant qui se frotte les yeux, incertain de ce qui lui arrive.
Ces mots, ces images aussi extravagants qu'ils paraissent sont incapables de rendre une réalité palpable. C'est là que réside notre différence essentielle : les uns voient et vivent, les autres, s'ils voient et vivent, doivent expliquer pour justifier.

texte du guide bleu : la cérémonie du crépuscule

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