Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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26 octobre 2000
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de Khajurâho à Varanasi (Bénarès) avec Rajjej Kahn, le 26 octobre 2000.








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Le 26 octobre en début de soirée, j'arrive à Varanasi (Bénarès), après 11 heures de route. À peu près dans le même état qu'à Gangotri, en septembre. Rompu.
Neuf heures pour parcourir 280 km ; deux heures ensuite pour les 140 km qui séparent Allahabad de Varanasi. Cela tient du miracle d'arriver entier, la voiture victorieuse, le chauffeur en apparente forme - d'ailleurs disposé à repartir -. Rajjej et "oncle" - (c'est moi qui bénéficie comme tous les vieux (!!!) de ce charmant attribut ; ici, à mon jeune âge plein de vitalité, je suis considéré comme vieux, presque en sursis, la moyenne de vie d'un homme est de 58 ans) - tirent la patte. Je ne me contente pas d'un chauffeur, j'ai aussi un garde du corps qui me suit depuis Khajurâho.

Rajjej est un "phénomène" intéressant. C'est le rabatteur de l'hôtel Zen où je logeais. Il tient de l'homme-orchestre. Il rabat, renseigne, trouve tout à la demande, discute les prix et dit simplement : "tu me donnes, si tu veux, un peu de ce que tu gagnes et tout le monde est content". Et tout le monde est content. Moi le premier.
Rajjej Kahn entre à "mon service" à l'instant même de mon arrivée au pays des "érotiques". En mauvais état - toujours les transports - , j'arrive d'Orchha. Le pied à peine hors du taxi, le rein douloureux, je lui demande - il est à mes trousses, mais j'ai réservé dans "son" hôtel - s'il connaît un masseur efficace. Pas de problème, il connaît ; il masse aussi pour apprendre "mieux". Il est libre à trois heures, si je veux. Je veux. Je ne regrette pas même si sa décontraction étonne qui connaît la réserve des masseurs de toutes les races.
Je suis nu. Il fait ses commentaires. Il s'étonne que je ne sois pas rasé autour du pubis comme le sont en général les Indiens pour des raisons d'hygiène. "C'est pas propre tous ces poils". Vérifiant du geste, il demande pourquoi certains chrétiens sont aussi sales que les hindous en gardant une peau là où il ne faut pas. Façon d'apprendre qu'il est musulman. Est-il innocent ; ne l'est-il pas ? Pose-t-il des jalons comme souvent les rabatteurs pourris par leurs contacts ?

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La suite de sa garde du corps me donne à constater qu'il dit ce qu'il pense, tel qu'il le pense et qu'il agit tout aussi naturellement, au risque de surprendre ou d'étonner. S'il veut, il demande (cf. la suite) et attend la réponse. De l'autre, il attend de même. Tout cela est simple et naturel ; pourquoi faire compliquer comme nous faisons si souvent.
À le côtoyer de temps à autre après cette entrée en matière étonnante, je découvre qu'il est rabatteur après s'être battu avec son père propriétaire d'un petit guest house. De là son anglais et sa débrouille. De là, sans doute, un certain orgueil de race, - pour ne pas dire de caste bien que les musulmans soient ici aussi partagés en castes -, qui l'entraîne à refuser de s'abaisser pour de l'argent. Il lui paraît plus simple de passer un marché et de s'y tenir. J'aime cette forme de liberté et cette confiance donnée à l'autre.
Il me donne, dès le premier jour, les clefs essentielles du caractère local. Si un individu veut quelque chose, il demande ; si l'autre veut aussi, on passe à la suite. Si l'un veut et l'autre pas, et, bien tout simplement on ne passe pas à la suite, sans drame comme si rien n'avait été demandé et entendu.
C'est lui qui me trouve un vélo à prix raisonnable (15 au lieu de 30 rps par jour), qui me donne les horaires pour éviter les touristes, qui me dit d'aller où l'on ne va pas et qui me protège de loin. Je suis littéralement sous sa garde. En contrepartie rien de mes faits et gestes ne lui échappe. De toute façon, un touriste est épié de pied en cap et il n'est pas arrivé à destination que tout le village sait déjà où il va et son retour est déjà programmé et accompagné de loin pour le piéger au bon endroit du magasin imprévu.
C'est lui qui me retient un taxi pour Bénarès lorsque je découvre, après avoir sué sang et eau à laisser des traces sur l'asphalte, que les avions pleins. Les agences "d'érotiques" réservent toutes les places et les libèrent au dernier moment, mais je ne suis pas disposé à figurer sur une liste d'attente en dixième position. Pas de problème. Il trouve une Ambassador propre ;

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presque neuve - du moins bien retapée. Le prix, celui de l'avion car je n'ai pas d'autre solution que de payer le retour ... et lorsque je donne mon accord fuse une demande simple : "j'ai gagné 500 roupies sur le prix (ce qui est exact et même 800 roupies compte tenu du tarif "légal" pour les touristes), est-ce que je peux venir à Bénarès que je ne connais pas, pendant une journée ou deux". C'est "oui". "Si c'est oui, je souhaite 100 rps par jour (le double de ce qu'il gagne nourri et logé) pour remplacer ce que je vais perdre ici si le patron me laisse partir. Garder le taxi coûte 500 roupies par jour et 200 pour défrayer le chauffeur (qui gagne en fait 800 rps par mois et 50 rps en plus pour ses repas quand il se déplace) mais comme ça nous verrons ensemble ce qu'il faut voir". L'idée est excellente à plus d'un titre. Rajjej par son naturel reposant est attachant, sa présence me simplifiera la vie avec un chauffeur qui ne parle pas l'anglais, sur place à Bénarès, il m'évitera les éternelles discutions pour tout et rien. De toute façon, il gagne sa vie sur ce que j'économise.
La demande est faite, il attend la réponse pour passer ou ne pas passer à la suite. Nous passons à la suite.

La suite ? Onze heures agrémentées d'arrêts aux bons endroits et de nourritures à un prix que je n'ai jamais encore pu obtenir.
Une arrivée qui aurait été compliquée s'il n'avait pas été là pour imposer sa volonté au chauffeur qui naturellement voulait m'enfermer dans un hôtel pour touristes loin des ghât et toucher sa commission de 50% du prix de la première nuit (ce que je comprends parfaitement quand on est payé avec un tel lance-pierre).
Un sourire amusé et bienveillant du vieux propriétaire de Guest House qui nous accueille et me dit dans un anglais incompréhensible que les Indiens sont interdits d'entrée dans les hôtels pour occidentaux, mais qu'il prend çà sur lui puisqu'une allemande loge là avec un Népalais.

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Nous partageons donc la même chambre en toute quiétude et sympathie sans que cela pose d'autre question particulière ou de regard en coin. Que l'on imagine les beaux sentiments - vive la culpabilité - dans notre douce France, devant un monsieur aux cheveux blancs qui partage sa chambre avec un garçon de 22 ans ! De quoi en faire tout un roman spécialisé. Ici c'est : fais ce que tu veux ; pour le reste ou pas le reste, c'est ton problème. C'est naturellement pour cela que les officiers de sa gracieuse majesté britannique, la bouche pincée en cul-de-poule, parlaient de mœurs…ma chère …bestiales. Heureusement que la plupart ne connaissaient pas Khajurâho. Bref, nous partageons puisque tout le monde est d'accord.
Un taxi à disposition pour "faire", c'est le cas de le dire, le nécessaire dans une ville démente... et aller à Sarnath sur les traces de Bouddha.
Quelques difficultés aussi dues au racisme ambiant. Un soi-disant garde-vrai guide veut empêcher Rajjej d'entrer dans le Parc aux Cerfs, là où Bouddha a donné sa première leçon. Un comble dans l'espace même de la tolérance. Le guide, c'est moi ! J'explose d'une fureur qui fait baiser l'échine au guide ordure, mais laisse mon compagnon angoissé. Et si la police venait. La police n'est pas venue. Le musulman et le chrétien ont partagé avec les bouddhistes la tolérance. C'est un instant qui compte.

À la fin de la première journée, après la ville et sa folie, le temple d'Or et ses ruelles moyenâgeuses, Sarnath, ses jardins, ses temples et la peur blessante de la police pour un faux guide, le cinéma (sans moi), les rues (idem)... Rajjej, épuisé de nouveautés, de bruits et de fureurs, demande si j'accepte qu'il reparte plus tôt que prévu vers Khajurâho. S'il reste, il va tomber malade de peur et de fatigue dans une ville qui le dépasse et qu'il n'imaginait même pas. Il rêve de retrouver le calme de son village après la grande expérience de sa vie : celle de savoir qu'il est heureux à Khajurâho. Nous nous quittons à 4 heures trente du matin.

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Chemin de partage et de joie. Rajjej, extraordinaire leçon vivante de simplicité qui "réconcilie et unifie la tête, le cœur et les viscères" - pour nous du moins, eux c'est déjà fait - comme dit cette merveilleuse femme de lumière qu'est Madeleine de B, rencontrée ici.

Honni soit, qui mal y pense !

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