Rencontre d'Espaces


 

INDE

Au long du Gange sacré

(retour au sommaire)





21 octobre 2000
(23)

 



Khajuraho, le 21 octobre 2000 et les jours suivants jusqu'au 24 octobre 2000 .












124

Il n'est pas 6 heures mais 6 h 30. Je suis devant la porte de l'enceinte qui abrite les temples de l'ouest. *** Hier soir les éternels "guides" m'ont affirmé que les gardiens, honnêtes fonctionnaires, attendaient que le soleil soit véritablement levé pour se rendre à leur sinécure. Ils sont à leur poste, déjà en position de sommeil, l'œil ouvert au cas où… je ne sais quoi. Pas un chat au pelage blanc ; cette variété ne se montre pas avant 8 h 30. Les Indiens, eux, arrivent petit à petit plus pour prier que pour regarder. Première leçon : les indiens hindous viennent pour rencontrer leurs Dieux toujours présents dans leurs temples. Nous ne sommes pas arrivés à transformer ces lieux de culte en de simples musées d'une splendeur passée. Mais pour l'agrément de notre œil, une touche confortable a été ajoutée ; le jardin est paysagé à l'occidental.
Par où commencer et commencer quoi et comment ? Je me laisse aller selon mes bonnes habitudes organisées. En clair, je fais comme tout le monde. Je me déplace dans le sens des aiguilles d'une montre pour aller de la première merveille *** à la dernière merveille.***

Je ne me sens pas prêt à parler des temples, alors parlons autrement.
Pour écrire comme un dépliant publicitaire : Khajurâho : deux dates, 900 à 1050 ; une dynastie, celle des Chandela, qui régna pendant cinq cent ans avant de disparaître sous la pression des envahisseurs Moghols, et, un émerveillement qui va s'approfondissant au fur et à mesure que je viens et reviens parcourir les différents sites.
Khajurâho est éloignée de tout, sans liaison ferroviaire, avec des routes pour l'atteindre qui tiennent plus du chemin de traverse que de la voie de circulation. Pour exemple, les 412 km qui la séparent de Varanasi (Bénarès) n'exigent pas moins de onze heures en taxi, 16 à 18 heures en bus puis en train. Une bonne heure d'avion quand, par hasard, il reste une place disponible.
La partie moderne du village abrite les inévitables restaurants, magasins, hôtels... que le tourisme engendre. Le vrai Khajurâho est un gros village (propre selon nos conceptions, tout comme les villages que j'ai traversés pour venir) qui sommeille à deux kilomètres des principaux temples ;

125------------------------------------------

village traditionnel avec ses quartiers réservés à chaque "castre", avec ses temples domestiques, ses animaux et ses humains et une façon de vivre qui donne de rester là pour goûter une certaine douceur. Je ne fabrique pas une contre-image. Je fais une constatation toute simple.

Quand, par une sorte d'équilibre, la population reste ce qu'elle a toujours été, le village indien ressemble, tout proportion gardée, à n'importe quel village paysan. Pour s'en rendre compte, il suffit de prendre ses pieds ou de louer un vélo, idéal dans ce pays plat, de marcher ou de pédaler les deux kilomètres qui éloignent du désordre touristique. L'Inde enfin, celle qui faisait dire à Gandhi que sans le village, il n'y aurait pas d'Inde. Les villes que nous connaissons ne sont pas l'Inde, elles sont un enfer provoqué par l'Occident qui y a concentré les industries et leur cortège de malheurs. C'est la deuxième leçon. La troisième découle de la seconde. Après quelques jours à marcher et à pédaler le nouveau village lui-même devient vivable, au moment même où l'étranger patient perd son statut de touriste vache à traire et à "cornaquer".
Ce ne sera sans doute jamais le lieu idéal pour y faire villégiature, il y manque l'eau et la plaine est aride, mais on peut s'y arrêter pour étudier sans précipitation ce que les Chandela ont mis 150 ans à construire. C'est la quatrième leçon. Khajurâho, comme beaucoup d'endroits, demande à être apprivoisée et donne largement en retour à qui prend cette peine des premiers moments.

Ce n'est pas à 6 h 30 et dès le premier jour que toutes ces belles pensées me traversent, elles arrivent au fur et à mesure que le temps s'écoule à son propre rythme qui devient le mien. Pour vivre en harmonie il faut tomber du lit au lever du jour vers 6 heures, marcher, pédaler, voir, flâner jusque vers 9 heures, parler à l'ombre avec qui le veut ensuite. Puis rentrer, prendre une douche quand le soleil commence à brûler et que les touristes arrivent, et poursuivre sa journée à l'ombre et sous un ventilateur entouré de livres.

126----------------------------------------------

Vers 4 heures commence la vie de l'après-midi et la lumière du soir éclaire tout en douceur les subtiles courbes que des sculpteurs nous ont offertes il y a dix siècles. Extraordinaire mémoire d'une vie dont je me demande si elle est vraiment au passé. La vie d'il y a dix siècles est immobilisée sur les temples ; est-elle si différente dans sa réalité actuelle ?
Quatre jours pour voir et revoir à la lumière changeante et découvrir à chaque fois que le plus visible n'est pas le plus important.

***

Ma première réaction, comme tout un chacun, est de rechercher sur chaque temple les "érotiques", nous sommes complètement conditionnés par l'image toute faite de Khajurâho. Temples mondiaux de l'érotisme tellement choquants que les anglais découvreurs s'en sont voilé la face, tout en prenant bien soin de laisser un coin du voile entrouvert. *** Je fais de même ; au milieu du foisonnement de la statuaire, je recherche les 101 positions. Il y en a beaucoup moins en fait, elles sont même bien peu nombreuses. Je note une grande victoire sur l'occident chrétien qui n'était pas venu si loin : la position du missionnaire est totalement absente. Le moine hindo-bouddhique qui n'était pas un pur esprit a laissé des souvenirs actifs : il préférait pour son dos le confort d'un matelas pendant que la dame ou le jeune homme fourbissait l'arme en lui tournant le dos. À chaque évangélisateur ses préférences. Il est certain sur ce livre de pierre que la sexualité est aussi naturelle que la guerre, que danser ou vivre le quotidien. Aucune pudeur apparente et aucune des sanctions morales de l'Occident chrétien. Ce qui est naturel pour que les animaux, cette caste chrétienne d'intouchables, ne l'est pas pour l'homme qui cependant n'a pas inventé d'autre méthode pour se perpétuer. Pour les uns, monothéistes, cela se pratique plutôt dans le noir comme tout ce qui doit être caché, pour les autres, adorateurs des dieux (minuscule obligée) cela s'explique sur les murs. C'est aussi simple que de manger sa portion de riz, c'est aussi en plein soleil une façon directe de s'envoyer au ciel. Et pour les humains et pour les Dieux, hiérarchie oblige, dont les prouesses d'équilibre sont plus sophistiquées. On ne prête qu'aux riches.

127--------------------------------------------

Tout à fait conscient de mon obligation d'objectivité, je m'amuse à compter les scènes qui font frémir sans en omettre aucun -grand ou petit frémissement - sur l'un des panneaux du temple le plus célèbre, Kandariya Mahadev : 102 statues...6 érotiques ! Modeste proportion qui laisse imaginer que les indiens du 10° siècle avaient une compréhension rapide sans pour autant être capables d'imiter Shiva et Parvati dans leur extase créatrice. Monsieur Cunningham, archéologue britannique a en son temps dénombré 226 statues à l'intérieur du temple et 646 à l'extérieurs. Sans doute encore sous l'influence de Son Altesse Victoria, la très très bien pensante à qui l'on doit de ne pas oser regarder un pied-de-table sans commettre un péché de luxure, il ne donne pas le nombre des érotiques. Mon calcul personnel permet de se faire une idée. Quand je pense que certains affrontent des heures insupportables à se faire cahoter pour découvrir le si peu de leur voyage culturel. Pour se consoler ils achètent aux démarcheurs empressés le Kama-Sutra sous sa forme dépeinte. Images avantageuses de messieurs fournis avec une complaisance réconfortante pour la gent masculine qui craint toujours le trop peu ou le pas assez. Quant aux Dieux, ils se contentent du naturel pour ne pas snober les humains ou pour ne pas les décourager.

Un jeune guide me dit en me faisant l'honneur de son temple *** éloigné du site Ouest : lorsque le roi Chandela a remarqué que les temples attiraient trop de sâdhu chastes et consacrés aux Dieux, il a demandé aux sculpteurs quelques explications de pierre pour donner à ses troupes la jeunesse nécessaire à ses conquêtes. Belle image. ***
À ma question : qu'est ce que cela évoque pour vous ? La réponse de ce jeune père de 21 ans est pour le moins surprenante mais confirmée par ailleurs. Dix siècles après, les temples restent des explications de texte pour les jeunes qui ne peuvent compter sur les explications de leurs parents mais qui observent cependant les animaux autour d'eux. Les statues confirment la marche à suivre ; apparemment le résultat est bon. La réponse à ma question vient tout naturellement et sans plus de gêne que pour la plus banale des questions. Confirmation si besoin

128--------------------------------------

était que l'Inde vit une sexualité sans interdits religieux ou moraux.
N'est-ce pas ce qu'enseignent remarquablement les temples ? La vie est un tout dont rien n'est retranché, madame Victoria. Sans cette pudibonderie malsaine courrait-on si nombreux à Khajurâho ? La dame Victoria heureusement n'avait pas peur de respirer. Nous ne serions plus là pour en parler. Albert pourtant ne lui a pas lésiné les enfants.

Si le temple est un livre d'images, il a été conçu avec une idée précise. Le temple et ses templions reposent sur un socle élevé, hors de portée immédiate des hommes. À hauteur des yeux, alors qu'ils foulent le sol, ils admirent les exploits du maître Chandela tout puissant avec ses hordes d'éléphants et les scènes de vie ordinaire que le sculpteur a parfois glissé pour donner un petit air de vérité et de culture. *** Si, comme je le suppose, le temple se contourne au sol par la droite, c'est en fin de parcours que le prince - après avoir venté sa force - suggère à ses soldats de ne pas oublier la vie. Il leur offre la scène "osée" du soldat qui viole un cheval, pendant que son compagnon espère une fellation du même cheval. *** Deux personnages se voilent la face. Est-ce à comprendre que des pratiques de temps de guerre sont exclues du temps de paix ? Ce n'est pas impossible. Pour clore le tour du temple, le sculpteur répertorie de façon suggestive les possibilités les plus naturelles : position en levrette (très courante), fellation, 69 (nous qui sommes si fier de notre ville de Lyon !), homme sur le dos admirant le dos de sa compagne, femme penchée en train de puiser l'eau et qu'un monsieur découvre et honore comme au temps de la guerre du feu…*** Si la jeunesse du 10° siècle réagissait comme le jeune gardien de temple, les cours d'initiation étaient superflus et dans un monde sans Victoria, Rome, Jérusalem ou La Mecque rien ne l'empêchait de mettre en pratique. Murs de pierre qui ne servent pas aux lamentations, mais qui décrivent le plaisir que Dieux et humains de cette partie du monde se partagent.

129----------------------------------------

Le visiteur monte ensuite sur la montagne dont il fait aussi le tour. Là, avant d'atteindre le corps des Dieux, trois frises vantent encore les exploits des Chandela. Les éléphants et leurs cornacs regardent de face dans la première bande ; la deuxième et la troisième frise découvrent plus petit des éléphants de profils, des scènes de guerre, de chasse et de vie. *** La guerre, les soldats, les civils à leurs occupations et souvent en fin de parcours une scène pour rappeler au pèlerin que la vie existe douce et plaisante.
.
Puis vient l'étage des Dieux, des Déesses, des danseuses célestes. Des scènes "moralisantes" à leur façon. Comment interpréter le bras levé d'un vieillard sur une petite fille qui visiblement hésite à le dénuder et sans doute refuse d'accéder à sa demande ? Comment ne pas voir toutes ces admirables lignes en forme de S des danseuses célestes qui s'affairent au quotidien du ciel : l'une se peint le pied de henné, l'autre se coiffe, une autre se regarde dans un miroir pour se mettre du kohl, une osculte son pied de façon si expressive qu'on se prend à rechercher avec elle où se cache l'épine qui la blesse. *** Shiva tient Parviti avec une délicatesse du geste que l'on se prête à rêver qu'il devienne quotidien. Comment du bras entourer une épaule et tenir avec une suprême élégance la base d'un sein ? *** Comment faire un tout de deux corps tout en évoquant le Céleste ? Et dire la création du monde qui ne cache rien de sa réalité pour donner à voir le lingam rehaussé des testicules au moment même de la pénétration de la yoni. Instant suprême de la création du cosmos ; les hommes voient et comprennent et adorent.
Trop de détails quotidiens de la vie des Dieux pour retenir. Je finis par ne plus voir que des lignes, des déhanchements, des postures, des courbes d'une extraordinaire beauté, des êtres Dieux, demi-Dieux, humains qui confinent au sublime. Un raffinement de l'art qui découvre la "mystique" du temps toujours présent. Les humains et les Dieux ne sont pas séparés, ils vivent ensemble, leurs actions sont communes. Ils sont un même monde dont le temple est le trait d'union. (texte du guide bleu : le temple)

130----------------------------------------

Chacun des savants qui s'est intéressé aux temples perdus sur ce plateau aride, nous a gratifiés de sa version explicative. Visiblement personne n'est capable de donner une version des faits acceptable par tous. Qu'importe un éventuel culte de la Déesse Mère tantrique, qu'importe l'expression de telle ou telle secte. Les artistes tout à leurs ciseaux nous ont donné des œuvres sublimes sans omettre rien de leur quotidien, celui qu'ils percevaient pour les Dieux et celui qu'ils vivaient en tant qu'humain. Là réside sans doute l'énigme : une sublime description de la vie qui rend humain ce qui n'était que divin.

Khajurâho ! Comment oublier les humains. L'enfant du vieux village, inoubliable *** - *** , les Vidua, généreux brahmanes *** - *** , leur aîné et son ami Krishna devenu l'ainé de mes petits fils *** et le principal du collège doux et fragile *** et Rajjej, le musulman, rabatteur, masseur, débrouillard en tout genre. Je les garde pour moi. Je suis impatient de les revoir !

retour au sommaire