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de Rishikech à Gangotri,
le 20 septembre 2000.
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Je pars vers la Source lointaine, celle que tout hindou désire
voir avant de s'y baigner. Il pleuvine, la vue est courte, les nuages
bas. Le chemin est long ; 240 km en pleine montagne. Le bout de la route
n'est pas le bout du chemin ; comme si Ganga restait en retrait, accessible
aux seuls marcheurs adorants.
Autrefois rien n'était plus simple : Calcutta et retour, cela demandait
6 années pleines de marche le long du fleuve. Aujourd'hui les choix
compliquent le choix.
Bus public ? Un par jour à 5 h 45, du matin, il va de soi, et,
le seul vrai moyen de conquérir une place est d'attendre la nuit
durant à la station ou de tenter sa chance vers 4 h du matin. Le
trajet est long, 12 heures ; les places étroites et inconfortables.
Le prix est à la portée de chacun ou presque : 130 roupies,
l'équivalent de 21 de nos francs.
Jeeps ? On s'y entasse comme dans celle que j'ai expérimentée,
cela coûte le double pour gagner 2 heures.
Taxis collectifs ? Ils sont un peu plus chers, mais ne partent que lorsqu'ils
sont pleins et les familles indiennes ne veulent pas partager avec un
étranger qui par nature n'est pas de sa communauté.
Taxis privés ? Tout le monde pousse l'étranger à
l'utiliser et à dépenser 2800 roupies en plus toutes les
charges annexes et connexes pour nourrir et loger le chauffeur qui va
attendre sur place le retour de son passager.
La proposition la plus honnête est de 1500 roupies pour l'aller
simple et rien pour le retour puisque le conducteur monte à Gangotri
pour récupérer et rapatrier une nantie. C'est ce que me
propose mon hôte. J'ai entre temps vérifié toutes
les solutions.
Je veux accomplir ce pèlerinage vers les sources pour me rendre
compte de la profondeur de la foi qu'il faut avoir pour entreprendre un
tel voyage dans des conditions aussi pénibles. La plupart des pèlerins
viennent de bien plus loin que moi et voyagent depuis plusieurs jours
déjà pour parvenir à Rishikech, point de départ
vers Gangotri. Père et fils, et même belle fille,
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chacun me pousse à la raison. Je dois être lucide, inutile
d'arriver en piteux état. Je serai assez "cassé"
déjà par le transport le plus luxueux ! Le compromis est
trouvé. Il est plus difficile de monter que de redescendre. À
Gangotri, on trouve toujours le moyen du retour que l'on veut (?!) si
l'on patiente un peu. Donc taxi en solitaire pour l'aller, et ce que je
déciderai pour le retour.
Assis sur mon lit, à écrire à présent que
le groupe électrogène fonctionne, j'apprécie la sagesse
de la famille T. A peine parvenu à destination après huit
heures trente de route, j'ai tout juste l'énergie de faire trois
pas pour vérifier que tout fonctionne encore et, je m'écroule
pour me réveiller 2 heures plus tard pas totalement convaincu que
mon tout est bien à sa place. Ce que chacun m'avait expliqué
était une vision indienne bien en dessous de notre réalité
confortable. Promenade (?!) à proscrire par ordonnance à
tous vieillard d'au moins 40 ans qui n'a pas passé avec succès
une visite médicale draconienne. Au-delà, ce devrait être
purement et simplement interdit sous peine de sanctions graves.
Comment les indiens âgés arrivent-ils au bout de ce cauchemar
cahotant, tressautant, défonçant, exténuant assis
dans un bus sur des sièges défoncés de la largeur
d'une fesse et demie, ruisselants de sueur quand il fait beau et tout
aussi trempés par la pluie lorsqu'elle tombe ? Je ne le sais pas
encore et je me demande si je le saurai jamais. (Si, si je la saurai !)
Mes conditions de barattage, à moi, sont convenables (!!!) dans
ce vieux taxi de l'époque britannique encore vaillant dont les
sièges sont réellement rembourrés, les fenêtres
ouvertes mais qui auraient pu et qui seront fermées en temps voulu,
les bruits limités
, j'admire les paysages (est-ce le terme
exact ?). Je n'ai que cela à faire pendant, en toutes lettres,
"huit heures trente". Sans même être dérangé
par le chauffeur qui dit en tout et pour tout trois mots mémorables
: "Uttarkasih, meal, Gangotri !". Admirables ces paysages ?
C'est le mot que l'on attend. Pénétrer dans les contreforts
de l'Himalaya ne peut provoquer que de l'Admirable
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avec des aaaa trémulants. Après 8 h 30 à les regarder
se dérouler je ne suis ni plus sûr, ni plus même certain
que ce soit le mot qui convienne le mieux. Ils sont grandioses. Incontestable.
Ici une colline est une montagne. Quant aux montagnes, elles sont invisibles
perdues dans leurs nuages. Difficile pour le moment de parler des montagnes
étincelantes comme les photos sur papier glacé. Ce qui est
laissé à voir et déjà grandiose, alors le
reste ! Cela tient de la muraille qui ne laisse aucune autre solution
de que la suivre sans même espérer la grimper. Alors on suit,
pendant huit heures trente, la percée du Gange ou le Gange au fond
de sa vallée glaciaire, suivant le cas. Trois fois seulement, il
me semble, une moraine frontale impose l'ascension en lacets pour passer
à l'étape suivante. ***
Huit heures trente à longer, très peu de tant dans tout
cela à enlacer. Et pourtant il y aurait à faire.
Forêt tropicale - (la jungle me paraît moins enchevêtrée)
- envahissante percluse d'humidité -(sûr, les pèlerins
gagnaient le paradis à traverser cet enfer visqueux et grouillant)
- où la moindre fleurette est arborescente et reproduite à
l'infini des pentes, pins géants, cèdres montagneux, bouleaux,
arbustes rachitiques, collines qui furent rizières, rizières
devenues pâturages, rizières maintenues à leur office,
*** verdure
arasée, amas rocheux, moraines, éboulis colossaux, moraine
finale d'où jaillit le fleuve Sacré. Rien n'est à
dimension humaine (donc alpine) tout est à dimension divine. Comment
ignorer dans un tel contexte que les Dieux sont géants même
quand ils sont nains (dans ce cas, ils traversent - l'un d'eux au moins
- l'Univers en trois pas) ? À force de gigantisme, le cadre en
devient effrayant. Il reste à suivre le cours du Gange ou le remonter
; pas d'autre issue. Perdu dans l'inextricable, l'humain s'y sent incongru.
Celui du moins qui regarde ; les autres humains n'ont sans doute pas le
loisir de se poser ce genre de question luxueuse dans le rude barattage
qu'ils subissent. De toute façon, c'est leur pays, celui des Dieux,
rien à voir avec un paysage.
Le petit guide du parfait pèlerin - qui lui devra se rendre à
Badri Nath, et à Kedar Nath, et à Gangotri et enfin à
Yamanotri, les quatre espaces sacrés tous aussi difficiles d'accès
- donne
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ainsi le chemin à suivre :
Rishikesh (environ 350 m) ; à 16 km, Narendra Nagar ; à
6 km, Hindookhal ; à 40 km, Chamba ; à 21 km, Tehri ; à
36 km, Dharasu (1036 m) ; à 28 km, Uttar Kashi (1158 m) ; à
4 km, Gangori (1219 m) ; à 6 km, Maneri (1372 m) ; à 19
km, Bhatwari (1677 m) ; à 14 km, Gangani (1982m) ; à 18
km, Sukhi (2744 m) ; à 7 km, Jhala (2439 m) ; à 6 km, Harsil
(2591 m) ; à 13 km, Lanka (2652m) ; à 3 km, Bhairon Chatti
(2652 m) ; à 10 km, Gangotri (3140 m). OUF ! Le guide s'arrête
là. Mais les plus courageux poursuivent à pied : à
14 km, Bhojwasa (environ 3850) ; à 4 km, Gaumukh (environ 3960
m) et découvrent : "where the Ganga descendid on Earth"
(là où Ganga a rejoint la terre).
Une ballade en taxi de huit heures trente et à pied de sept heures
trente. Ce qui revient à démontrer que l'on monte vers la
Mère Eternelle à la vitesse mécanique de 30 km à
l'heure et de 2,4 km à la vitesse naturelle que l'altitude et les
pieds presque nus des pèlerins ralentissent considérablement.
Le pied occidental chaussé performe à 3,5 km/heure sous
un bagage de 8,6 kilos. Essoufflé.
Rude montée vers ce ciel de Ganga dont chaque nom de village, ou
même de lieu dit, s'égraine comme un chemin de croix. 3600
mètres de dénivellation en 258 km. Façon de laisser
à chacun le temps de s'y préparer sans pour autant lui éviter
la douce léthargie de l'altitude. Le premier pas sur cette terre-là
déjà proche des Dieux agite le coeur et travaille les poumons.
Humain fragile diront certains. Humain tout simplement qui a du mal à
se remettre des trous, des bosses, des pans de montagne emportés
par la mousson, ***
des croisements qui relèvent un exploit et ne laissent en rien
augurer de plus grands exploits encore. Ceux du retour où les trous
deviennent fossés, les bosses, montagnes russes, les pans de montagnes
emportés, des vraies frayeurs avec le vide à portée
de petit doigt. Quant aux croisements, ils relèvent de l'incroyable
et le vide est à portée d'ongle dans les épingles
à cheveux qui se négocient en deux ou même trois fois.
Parmi tout cet extraordinaire, les arbres ; des cèdres
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centenaires poussent encore à plus de 3000 mètres, comme
si le monde prenait une autre dimension. Comme si le gigantisme tirait
tout vers le haut.
Je retombe à mes pieds. Réalité brutale, la chambre
est réduite à sa plus simple expression. Glaciale. Les draps,
le drap (!) n'en est pas à sa première visite - (pour les
suivantes, ce n'est plus mon problème) - bien loin de là.
L'eau court à la "salle de bain", inutilisable à
force de froidure. Qui a dit que pour approcher Dieu, il faut macérer
dans le jeûne et la prière. Là, je ne macère
pas, je congèle. À peine levée de mes deux heures
de récupération, je me recouche, tout habillé naturellement,
non pas pour la crasse ambiante mais pour la chaleur animale. Et j'attends,
serein, l'heure de la pâtée qui me contraint à mettre
le nez dehors pour monter vers une salle à manger de courants d'air
et ingurgiter le riz tout blanc aux légumes absents. Aucun reproche,
on ne fait pas mieux sous nos altitudes, si ce n'est une température
plus clémente. Il y a à peine douze heures, je suais à
trente-cinq degrés à l'ombre, pour me conserver ici dans
une chaleur de réfrigérateur. Je mangeais aussi du riz mais
avec toute la subtilité des légumes aux épices. Une
cuisine préparée par une femme contre la survie entre les
mains de quelques hommes. ***
Les pèlerins viennent pour prier, pas pour manger. Ils ne sont
pas en villégiature. Quelques-uns râlent très fort
tout de même sans doute pas très habitués à
ce régime que les spartiates auraient regardé de façon
dubitative. Bref, Krishna, le guide qui parle l'anglais, me donne le chemin
à suivre demain ; le temps de faire une photo de la cuisine pour
me justifier auprès des mes chers lecteurs et... comme un seul
homme je me précipite à nouveau dans une crasse un peu moins
crasse - (j'ai retourné le drap qui visiblement n'avait pas encore
eu cette chance, tant mieux pour moi) - à peine un peu plus nu
mais deux fois plus couvert pour faire passer la nuit, la grisaille et
le froid. Demain est un autre jour. Demain j'ai 56 ans!!! Et je monte
très haut (au sens littéral : 3960 et quelques mètres).
***
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