Rencontre d'Espaces


 

INDE

Au long du Gange sacré

(retour au sommaire)





16 septembre 2000
(8)

 



Rishkesh, le16 septembre 2000.












40

Lakshmana, frère de Rama, en des temps merveilleux, traversa le Gange sur une corde de jute à l'endroit précis, disent les textes, où je traverse avec tant d'autres Lakshman Jhula, le pont suspendu. Iconoclastes, les Anglais ont un jour remplacé la corde de jute par une passerelle plus à la portée des simples mortels incapables de tresser une corde de jute d'une telle longueur (à l'œil environ 400 mètres) et moins capables encore de réaliser l'exploit de marcher sur une corde au-dessus des eaux bouillonnantes.
Le fleuve en dessous coule, gris profond, tout jeune de ses 240 kilomètres. Encore rivière et pourtant déjà fleuve. Ganga est Déesse. Elle ne connaît pas les dimensions étriquées des humains. Les collines sont montagnes, les forêts sont impénétrables ; les pluies sont raz-de-marée. Le pays des Dieux et des Déesses.
J'observe Ganga depuis la terrasse devant ma chambre ; je Lui ai rendu une courte visite de courtoisie le lendemain de mon arrivée. Il est temps que je Lui consacre un après-midi, tout comme le font Ses adorateurs venus de tous les coins de l'Inde. Eux participent à cette rencontre. Je La salue depuis la rive, respectueux de nos différences.
Longer le Gange, encore si proche de sa source, étonne un observateur attentif. Impétueux, gris ardoise, le fleuve ne se laisse pas aborder, ou bien avec beaucoup de prudence. Des chaînes passées dans des anneaux scellés permettent les bains qui seraient trop dangereux, voir impossibles au cause de la force du courant.
Les sanctuaires et les dharamsala (hôtelleries pour les pèlerins) abondent. *** Ils sont moins nombreux que les échoppes religieuses, les restaurants, les marchands de colliers de fleurs, d'offrandes, de vêtements, de bijoux ; le tout dans un inextricable mélange, pour les hindous, rien que pour les hindous. Je découvre dans ce haut lieu de la sagesse mis à la mode par le Beatles, une superbe ignorance des farfelus blanchâtres, le cheveux laineux et l'œil absent qui se rêvent libérés. Une seule exception à cette indifférence, une libraire de langue anglaise spécialisée dans la méditation, le yoga, le bien manger, le bien penser, le tout bien pour les

41---------------------------------------

passionnés de dépaysement. De ces passionnés, je ne vois pas légions, ils doivent se terrer dans leurs ashrams sous la férule d'un guru parfois très honnête, souvent beaucoup moins. La dernière histoire qui coure donne la température d'une certaine bêtise occidentale qui ne mérite aucune commisération : un guru a assassiné le mari d'une de ses patientes ; celui-ci n'était pas très convaincu que pour atteindre un des nirvana sa femme devait se livrer à corps abattu au lingam de son maître. Un mari jaloux qui n'avait rien compris, une femme qui devait avoir des aspirations et un guru qui pratiquait un yoga à sa façon.

Cette partie de la ville, à quatre kilomètres du centre grouillant, est protégée par deux ponts piétonniers. Une oasis protégée de la fureur automobile pétaradante, ouverte au Gange ; des ghât propices aux bains. Je me laisse porter par la spiritualité ambiante. Les gens viennent ici pratiquer un rite de joie. Il ne paraît pas plus grand bonheur que de se fondre en Ganga, Mère qui offre son amour et qui ne me demande rien en retour. Les larges terrasses qui précèdent les ghât sont tout à la fois, lieux de contemplation, de repos, de regards absorbés par le fleuve, de promenade, sans doute aussi d'écoute. Les "saints", pas toujours très saints, ne réclament rien et ne proposent rien. Tous ensemble, nous coulons le temps, chacun dans son monde. Je ne peux pas dire rêve ou réalité ; sans doute entre le rêve et la réalité. Une averse, reste de mousson, nous relègue sous un auvent. L'eau crépite, jaillissante. Chacun, à regarder couler le Gange, reprend la suite de son histoire, puis s'éloigne deux heures après, le temps redevenu clément.

La nuit tombe ; l'heure de Ganga Aarti. Ineffable instant que, partout en Inde, les Dieux accordent aux hommes. La cérémonie se prépare pendant que se déroule une puja familiale. Je ne sais rien de cette offrande ; je peux tout au plus dire des faits sans leur contenu. La puja familiale débute par un don de fleurs au Gange. La famille descend les marches jusqu'à

42----------------------------------------

toucher l'eau. Chacun dans un même mouvement se purifie les mains et les pieds, fait couler l'eau sur ses cheveux et sur son visage, puis vient entourer un prêtre habillé de safran. Ils exécutent sous les directives de l'officiant un rituel de purification qui sert à la préparation de l'offrande des fleurs. Tous ensemble, ils redescendent les marches pour déposer sur les eaux qui les emportent des œillets d'Inde et des fleurs d'hibiscus et boivent par trois fois l'eau sacrée. Pendant ce temps, un autre prêtre prépare un tantra carré, dispose des fleurs sur un plateau. Son aide installe du bois qu'il arrose de beurre clarifié. Le feu est allumé, le prêtre chante pendant que la famille offre au feu purificateur les offrandes préparées.
La vie continue pendant les rituels, on va, on vient, on parle, on se salue, l'électricien, beau comme un Dieu, essaie avec force effets larsen les micros, un musicien installe son petit orgue portatif à soufflet, des adolescents vérifient la tension de leur tambour, la chanteuse en écoute le ton, les chandeliers sont chargés de leurs bougies de beurre clarifié. Les adorateurs s'installent sur les tapis, ils entourent la chanteuse et les musiciens ; face à l'eau, l'espace reste vide. L'âge des participants est plutôt élevé.
La cérémonie débute. Le sacré devient palpable. Ganga coule recouverte de reflets argent. *** Tous la regardent, tendus vers elle ; au plein sens du mot, absorbés. Les retardataires affluent, ce sont des jeunes indiens en tenue safran, le front marqué d'un tilak rouge.*** La chanteuse entame sa mélopée, elle est accompagnée dans son chant par une toute jeune fille,. Mélopée profonde, comme venue du fond des âges, et qui m'évoque la poésie kawi divinement chantée à Songan dans les hauteurs de Bali. Peu à peu l'assistance chante, des plus vieux aux plus jeunes, formant un même corps. Offrande à Ganga ; beauté irradiante. L'image connue de nous, la plus exacte pour exprimer cette beauté, est celle des moines qui chante un office grégorien. Impossible de rester indifférent. Les étrangers (israéliens, il y en a partout ici, venus après leur service militaire) semblent tout autant saisis que moi. Chant universel qui parle toutes les langues, beauté pure entendue depuis toujours qui va se loger au

43-----------------------------------------

plus profond de chacun et brise l'indifférence. J'en ai des frissons à l'écoute de ce lien qui vient de la nuit des temps.
Deux adolescents, tout d'orange, allument les chandeliers *** , descendent les marches pour les résenter à Ganga. Un vieux monsieur assis à mes côtés me prend la main, nous avançons vers le sommet des marches. Pendant un instant, nous tenons l'un des chandeliers dans un élan circulaire de droite vers la gauche. D'autres nombreux nous remplacent jusqu'à ce que les flammes s'éteignent. *** (le vieux monsieur me pousse à graver des photos, délicat éclat du flash, deux tout de même pour témoigner). Pendant l'offrande du feu, la mélopée poursuit sa route, le chemin de la Déesse, celui de la Mère, Ganga.
La mélopée devient prière et poésie (y a-t-il une différence?), puis chant à nouveau et prière encore, poésie toujours. En un mouvement que je voudrais perpétuel, comme il l'est visiblement pour les adorateurs. Il était hier, il est aujourd'hui, il sera demain, sans interruption jusqu'à la fin des temps.
À l'instant précis où cesse le chant, leur chant à tous, un grand vide se creuse. Comme celui de l'absence. Chacun se lève, retrouve ses chaussures pour qui en a et part dans la nuit.

textes du guide bleu : la cérémonie du crépuscule ; une religion ?

retour au sommaire