Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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16 novembre 2000
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Kolkota (Calcutta), le 16 novembre 2000.








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Quitter Varanasi est un choc qui relève de l'abandon. Débarquer à Calcutta est un autre choc qui exige du souffle et de la vigueur. Je passe du temps immobile à la plus effrayante anarchie. Le chaos absolu qui me fait instantanément revoir les fresques du grand retable d'Issenheim (Colmar). Indescriptible. Qui relève de la fourmilière attaquée ; un invraisemblable grouillement sur les trottoirs, dans les rues. Seules les vaches manquent à l'appel. N'ont-elles pas survécu ou bien des âmes compatissantes les ont-elles poussées vers la périphérie pour les sauver de l'enfer. Le mot est lâché. Tout peut être dit sur le mode tragique qui plaît. De la souffrance, du sang et des morts pour les jeux du cirque.
Le premier soir me laisse déboussolé, assommé de bruits stridents, de trottoirs encombrés de toute la population du globe. Je suis incapable de m'éloigner du trou qui me sert de gîte.

L'humain est un animal éminemment adaptable pour survivre. À peine le jour levé, je commence à organiser le chaos ou du moins s'organise-t-il de lui-même. Ce qui paraissait impossible la veille devient tolérable : je fais mon chemin pour me réfugier à l'Indien Museum. La vie reprend, je regarde autour de moi. Calcutta est invraisemblable. Dominique Lapierre, sa Cité de la Joie, Mère Térésa, son mouroir, ses orphelinats, deux visions faciles et confortables parce qu'elles correspondent à ce que l'on attend d'une ville démente dans l'imagerie sur papier glacé.
Me vient alors à l'esprit la remarque de l'avocate-alpiniste rencontrée à Bhojwasa : lorsqu'il pleut, le parapluie abrite tout ce qui s'y réfugie. Calcutta n'est pas que le drame et l'horreur comme la ville veut bien le faire croire ; elle est la représentation de l'extrême. Engorgée et suffocante de la pollution des humains qui la phagocytent dans tous les coins et les recoins, elle offre des plages de calme et de douceur à qui sait les voir au milieu de ce qui d'abord choque et tord le ventre. À quelques mètres de distance, des ordures encombrent tout autant la chaussée que le camion qui est censé les transporter *** et deux enfants se réconcilient devant un étang à faire rêver. *** Le marchand d'œufs frits et de pain de mie toasté qui travaille à même

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la rue accueille avec tant de chaleur que son échoppe devient un havre de paix partagé avec les passants et le marchand de bétel Samiran Mity (Maïty). *** - *** Le Musée offre une collection de sculptures du 2° au 11° à rendre fou l'amateur *** - *** , sur le Maiden, immense jardin de trois kilomètres de long sur un de large, la jeunesse joue au criquet, toujours aussi incompréhensible pour un français. *** Beaucoup de femmes seules, encombrées d'enfants, vivent à même le trottoir, ailleurs les toilettes sont publiques et les rats "grouillent".
Tout peut être dit et tout est vrai. Mais il convient de garder à la ville sa vérité - du moins celle que je constate - tout s'y côtoie, le meilleur et le pire, le beau *** et le laid, le supportable et l'insupportable. La ville existe dans ses oppositions violentes, il n'est pas honnête d'en exclure une partie pour faire un bon papier qui se vend. *** Ce n'est pas pour autant qu'elle est vivable. Comme le proposait Boris Vian pour Paris, pourquoi toutes les rues ne sont-elles pas en sens uniques vers la périphérie pour la plus grande joie des vaches sacrées qui pourraient alors, dans la vie revenue, reprendre leur rumination et déambuler au gré de leur fantaisie.


Mère Térésa.

Pour raison de mauvais caractère, j'avais décidé de ne pas aller, comme tous les occidentaux, rendre visite à la maison mère des missionnaires de la Charité. Mauvaise humeur contre la récupération faite par l'Eglise de Rome et contre ce cocorico de l'Occident devant une œuvre qui ne lui appartient pas. "Drôle de réaction !". C'est la remarque de Catherine D. un jour que nous en parlions à Bénarès. Catherine, - la bonté au-delà de la souffrance, l'acceptation active de la différence de celle qui sait ce que veut dire le rejet dû à cette différence - est le genre humain que seuls les voyages permettent de rencontrer et de côtoyer avec bonheur. La vie courante ne le permettrait pas, pour ne pas dire ne l'accepterait pas, tant les différences apparentes feraient barrière.

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Je parcours toute la rue Ripon en plein cœur du quartier où une occidentale vouée à son Dieu a donné fierté et dignité aux oubliés. Grande leçon que de voir briller les yeux de tous ceux à qui je demande ma route. Térésa, tous la connaissent et prononcent son nom avec dévotion. Elle est leur sœur, elle ne nous appartient pas. Devant sa tombe, dans ce qui fut la salle commune de la maison, chacun se recueille avec le rituel de sa propre religion. Ce n'est pas un mince message, que celui de ces hommes et de ces femmes qui lui disent leurs mots de reconnaissance. J'emporte, grâce à la remarque de Catherine qui m'a fait venir, une phrase de Térésa qui lui donne, à mes yeux, toute sa dimension pleinement humaine et qui rend inutile sa béatification : "Give me the courage now, this moment".
À force de subir l'image que l'on avait faite de ce petit bout de femme, j'avais oublié comme beaucoup que chacune de ses journées était avant tout une œuvre de courage qu'elle n'était pas certaine d'avoir toujours. Je l'ai remerciée de tant d'humilité. Je suis certain que vivante elle aurait souri,

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