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213 Quitter Varanasi est un choc qui relève de l'abandon.
Débarquer à Calcutta est un autre choc qui exige du souffle
et de la vigueur. Je passe du temps immobile à la plus effrayante
anarchie. Le chaos absolu qui me fait instantanément revoir les
fresques du grand retable d'Issenheim (Colmar). Indescriptible. Qui relève
de la fourmilière attaquée ; un invraisemblable grouillement
sur les trottoirs, dans les rues. Seules les vaches manquent à
l'appel. N'ont-elles pas survécu ou bien des âmes compatissantes
les ont-elles poussées vers la périphérie pour les
sauver de l'enfer. Le mot est lâché. Tout peut être
dit sur le mode tragique qui plaît. De la souffrance, du sang et
des morts pour les jeux du cirque. L'humain est un animal éminemment adaptable pour survivre. À
peine le jour levé, je commence à organiser le chaos ou
du moins s'organise-t-il de lui-même. Ce qui paraissait impossible
la veille devient tolérable : je fais mon chemin pour me réfugier
à l'Indien Museum. La vie reprend, je regarde autour de moi. Calcutta
est invraisemblable. Dominique Lapierre, sa Cité de la Joie, Mère
Térésa, son mouroir, ses orphelinats, deux visions faciles
et confortables parce qu'elles correspondent à ce que l'on attend
d'une ville démente dans l'imagerie sur papier glacé. 214---------------------------------------- la rue accueille avec tant de chaleur que son échoppe devient
un havre de paix partagé avec les passants et le marchand de bétel
Samiran Mity (Maïty). ***
- *** Le Musée
offre une collection de sculptures du 2° au 11° à rendre
fou l'amateur ***
- *** , sur
le Maiden, immense jardin de trois kilomètres de long sur un de
large, la jeunesse joue au criquet, toujours aussi incompréhensible
pour un français. ***
Beaucoup de femmes seules, encombrées d'enfants, vivent à
même le trottoir, ailleurs les toilettes sont publiques et les rats
"grouillent".
Pour raison de mauvais caractère, j'avais décidé de ne pas aller, comme tous les occidentaux, rendre visite à la maison mère des missionnaires de la Charité. Mauvaise humeur contre la récupération faite par l'Eglise de Rome et contre ce cocorico de l'Occident devant une uvre qui ne lui appartient pas. "Drôle de réaction !". C'est la remarque de Catherine D. un jour que nous en parlions à Bénarès. Catherine, - la bonté au-delà de la souffrance, l'acceptation active de la différence de celle qui sait ce que veut dire le rejet dû à cette différence - est le genre humain que seuls les voyages permettent de rencontrer et de côtoyer avec bonheur. La vie courante ne le permettrait pas, pour ne pas dire ne l'accepterait pas, tant les différences apparentes feraient barrière. 215------------------------------------------------- Je parcours toute la rue Ripon en plein cur du quartier où
une occidentale vouée à son Dieu a donné fierté
et dignité aux oubliés. Grande leçon que de voir
briller les yeux de tous ceux à qui je demande ma route. Térésa,
tous la connaissent et prononcent son nom avec dévotion. Elle est
leur sur, elle ne nous appartient pas. Devant sa tombe, dans ce
qui fut la salle commune de la maison, chacun se recueille avec le rituel
de sa propre religion. Ce n'est pas un mince message, que celui de ces
hommes et de ces femmes qui lui disent leurs mots de reconnaissance. J'emporte,
grâce à la remarque de Catherine qui m'a fait venir, une
phrase de Térésa qui lui donne, à mes yeux, toute
sa dimension pleinement humaine et qui rend inutile sa béatification
: "Give me the courage now, this moment". |