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New Delhi,
vers ...où ?,
le14 septembre 2000.
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L'Inde est pleine de contrastes. Faut-il le rappeler? On ne sait jamais,
pour qui l'aurait déjà oublié.
Jeudi. Je quitte les délices de Capoue pour voler de mes propres
ailes vers l'inconnu. Pour me préserver encore des chocs qui en
toute logique m'attendent, les M. me laissent la voiture et Francis pour
m'accompagner à la gare principale de Delhi. Une dernière
heure de luxe avant de vivre le normal quotidien. Un peu comme un gamin
qui part à l'aventure, je me réjouis déjà
de l'inattendu. Je le sais inévitable quand bien même je
souhaiterais l'éviter, du moins dans sa part difficile. Parti pour
les hauts et les bas. Prêt à philosopher!
La gare est beaucoup moins improbable que je le croyais. Plus grande,
plus envahie que celle que je connais déjà. Sans un étranger
à la ronde. Des Indiens, que des Indiens partout. Comment leur
en vouloir. Les trains restent heureusement toujours très longtemps
à quai ; c'est le temps qu'il me faut pour découvrir le
wagon en plusieurs allers-retours le long du convoi bondé qui semble
sans fin. Je trouve un peu avant que le train s'ébranle ; tout
arrive à qui persévère, et demande à tous
ceux qui l'entourent, fait le tri de ce qu'on lui dit, une fois sur deux
parfaitement incompréhensible et observe. Comme s'il allait de
soi qu'un wagon de couchettes cache les "premières ventilées".
Il faut dire la première tout court, ventilée ou pas. Il
y n'a qu'un seul wagon première dans toute la rame et encore, caché
dans l'une des innombrables voitures de seconde. Presque aussi complexe
que de trouver une aiguille dans sa botte de foin. Je n'ai pas fait de
progrès non plus pour découvrir la place qui m'est attribuée
sur le listing informatique collé à l'entrée du coach.
Un wagon reste un wagon, l'espace est restreint mais chaque voyageur,
sans doute bien intentionné, qui répond à ma
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question, me donne une direction opposée comme s'il allait de
soi que les numéros sont jetés au hasard pour rendre le
jeu plaisant. Je comprends enfin, lorsque le train roule, que les couchettes
sont ouvertes de jour et de nuit et que celles du bas sont les sièges
à se partager. C'est tout simple lorsque cette logique est assimilée.
Je vais à présent profiter des 4 h 30 de fer pour découvrir
le monde, si les Dieux le veulent bien. Est-ce sûr?
- Primo, les fenêtres sont toutes petites et la vitre est fumée.
- Deusio (sic), elle est si opaque qu'il n'y a rien à voir.
- Tercio (re-sic), quand je finis par apercevoir, le paysage est uniforme
: une vaste plaine luxuriante de verdure et de cultures que je crois être
de la canne à sucre ou quelque chose d'approchant.
Du charme et beaucoup plus encore quand le préposé-gardien
comprend que je cherche à voir et ouvre, avec naturel, la porte
sur la voie pour que je jouisse en toute liberté des étendues
sans fin. Qui ne s'est jamais accroché aux poignées extérieures
d'un train qui roule (à moins de cinquante à l'heure!) pour
se pencher, n'a jamais connu la griserie de ce qui chez nous est strictement
interdit et ici presque conseillé pour découvrir le monde
et pour anticiper les arrivées en gare. Et être le premier,
ou presque (certains trichent et sautent avant l'arrêt!), à
se précipiter sur le marchand de fruits ou de "tchaï"
(thé au lait) le plus proche. Rouler en première a des exigences,
se ravitailler. En seconde, c'est plus humain ; là, au moins on
est certain de ne pas mourir de faim, on y cuisine! Elémentaire
pour qui veut survivre lors de déplacements sans fin : Delhi-Calcutta,
1442 km et 27 heures, si tout se passe bien et sans compter les changements
de trains. Certains disent trois jours! Je ne parlerai pas d'un Delhi-Bhubaneshwar
pour ne pas décourager l'amateur!
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À Saharanpur, le train est toujours à l'heure, à
cinq minutes près. Plus que cinquante kilomètres avant Haridwar.
Une bonne heure. Mais, le train reste à quai plus longtemps que
d'habitude. Un premier tchaï pour la soif, un deuxième pour
faire passer le temps. Un peu d'agitation. Le wagon se vide peu à
peu. Puis tout le monde se retrouve poussé sur le quai
qui
se vide presque instantanément. Ce n'est pas une alerte à
la bombe, il n'y a pas de panique. Personne ne peut dire ce qui se passe.
Une grève surprise? Les employés, lorsqu'ils acceptent de
répondre, parlent d'un accident de parcours : il a trop plu ces
derniers jours. Je ne blague pas. Ils affirment que tout est coupé,
rails, routes et chemins. Pas les voies d'eau en apparence. Pas un mot
à Delhi. Une région sous l'eau à moins de deux cents
kilomètres de la capitale, ça se saurait! Ordre est de vider
la gare et de se confier aux Dieux sommés de prendre le relais.
***
L'aventure, la vraie commence.
Trouver un anglophone. Quand cela existe au détour d'un couloir,
dans une pièce déserte, c'est occupé à autre
chose. Un vaste et vague geste dans une direction qui indique tous les
chemins, et, basta. Tous les chemins mènent à Rome. Je comprends
tout de même "bus". Drôle d'idée, si les
trains ne nagent pas, les bus non plus. Et s'il y a des bus, reste à
les trouver dans une ville indienne. Tous les chemins mènent à
Rome à condition de connaître la direction de Rome. Quand
enfin je découvre, je ne sais pas pourquoi - sens de l'observation
-, le carrefour où se terrent les bus, il est hors de question
de trouver une explication écrite. Pourquoi faire, une bonne moitié
des gens ne sait pas lire et moi je ne comprends rien à cette forme
d'écriture.
À ma droite, une famille de Delhi, sans doute, aussi trempé
de sueur que je peux l'être, tente de me faire comprendre par un
jeu de main compliqué, que pour arriver à mon but, qui est
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aussi le leur, je dois aller vers l'ouest pour revenir ensuite vers le
sud. Cela parait au-delà de leur force. Ils restent figés,
toutes leurs valises éparpillées à leurs pieds. À
gauche, un homme s'évertue à me faire monter dans un bus
en partance dont personne ne connaît la destination.
Un Indien est incapable (?) de donner une destination et pourtant il passe
son temps en déplacement. Il doit bien pourtant arriver au but
de temps à autre. Nouvelle technique : je crie le nom de Dehra
Dun. J'ai appris entre temps et vérifié sur mon plan de
la région que c'est là que je dois transiter pour arriver
quelque part. Aucun bus ne va à Dehra Dun. Bien. Il n'y a jamais
de cas désespéré, à condition de ne pas désespérer.
Le salut vient d'un jeune, il parle l'anglais et décide de résoudre
l'équation. Il trouve Le car, en partance. Il me pousse sous les
roues, enfin presque. Un bon karma à l'horizon, le mien, l'engin
s'arrête dans un bruit de débâcle. Un bon karma, ça
ne se croise pas tous les jours (nous sommes blancs, en bonne santé
et riches, signes d'un bon karma), quand ça arrive, ça se
bichonne : j'ai tout le temps de remercier mon sauveur (le premier de
la journée), de lui donner mon prénom qu'il veut absolument
connaître et d'être gratifié du plus extraordinaire
sourire comme si je venais, moi, de lui rendre un irremplaçable
service. ***
Inde imprévue. Pourquoi vérifier cette fois si la direction
est la bonne. L'intervention ne peut être que divine. Je ne doute
pas des Dieux.***
Chacune des sardines entassées m'aide à me frayer un passage
pour atteindre le fond du car, chemin submergé de toutes sortes
de paquets et de tôles qu'il faut enjamber, escalader, contourner,
tiré par les uns, poussé par les autres. Tout le monde s'y
met, partagé entre la curiosité et le rire. Pendant ce temps,
un magnifique Sikh, grand et maigre, le visage en lame de couteau aménage
une place sur la dernière banquette pour y déposer mes fesses
entre les siennes et un monceau de parquets. Me voilà casé,
la fesse compressée, pour un temps que j'ignore près de
"mon" grand Sikh.
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Fraternel, il vérifie régulièrement en grands coups
d'il amusés si je résiste aux secousses. Mot occidental
qui, ici, recouvre le barattage et la lévitation au-dessus des
sièges pour un temps plus ou moins prolongé avant de retrouver
le plancher des vaches en y compressant brutalement une partie que l'on
rêverait plus charnue. Deux petites vieilles, devant nous, perdent
régulièrement et l'équilibre et tous leurs sacs auxquels
elles s'accrochent désespérément et nous tombent
littéralement dessus. Le grand gaillard imperturbable, le sourire
aux lèvres, remet chaque fois ce petit monde en ordre.
S'étire une heure éprouvante ; arrêt confort qui se
dit aussi arrêt pipi. À chacun de se débrouiller.
Il y avait bien longtemps que je n'avais pas exposé urbi et orbi
mon anatomie à défaut de trouver un angle pour la protéger
; les badauds et les badaudes restent impassibles devant ce banal quotidien.
Il faut ce qu'il faut. Comment font les femmes? Mystère.
Arrêt ravitaillement aussi, les coups, ça creuse. Reste à
remplir. Comme j'hésite, une jeune femme me donne un peu de ce
qu'elle mange en échange de sa bouteille d'eau que je viens de
remplir au robinet de service. Tout le monde rit, même son mari
dont l'anglais est secourable. C'est bon, pas trop épicé.
Je me régale. Chacun s'en amuse.
Une heure de nouveau barattage. Fin du premier tronçon : 2 heures
et quelque chose pour 70 km. La nuit est noire. Aucun bus n'est au départ
pour Haridwar. Le prochain bus qui cahote vers Rishikesh (24 km au-dessus
de Haridwar) où je voulais de toute façon arriver un jou,r
est attendu pour 7 heures ou quelque chose comme ça, ... en vain.
Ça se corse! Pas de bus, plus de bus. Le lieu est sinistre ; la
nuit n'arrange pas les choses.
Seconde intervention : deux Dieux ***
,cette fois, qui m'avaient repéré dans le train. Ils veulent
arriver coûte que coûte cette nuit à Rishikesh pour
se baigner demain matin dans le Gange et repartir aussi rapidement qu'ils
sont venus vers Calcutta. De quoi tomber de nues. Une semaine aller et
retour pour se plonger trois fois dans le Gange. J'admire, incrédule.
Les premiers pas de la découverte. Qui n'admirerait pas?
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Sans ces deux Dieux là, je serais encore sur place dans le noir
et dans la boue à chercher en vain une solution qui naturellement
existe à condition de la connaître. Le hindi, qu'ils parlent
eux, fait des miracles, tout devient simple ou presque. Ils me disent
de suivre, je suis par les rues à leurs basques à la recherche
de l'endroit idoine. Pas très évident pour eux non plus.
Parfaitement compréhensible quand je finis par comprendre la dimension
du problème. Les voyageurs, qui sont malgré eux arrivés
à Dehra Dun, veulent repartir vers leur destination première,
et, il y a largement plus de demande que d'offre. Les chauffeurs et leurs
Jeeps (c'est le seul moyen connu) se cachent pour ne pas être pris
d'assaut et réduits en miettes. C'est tout juste ce qui va arriver
au moins prudent d'entre eux. En moins de dix secondes (absolument garanti)
sa Jeep, destinée à transporter 11 personnes entassées,
traîne le ventre sous le poids des 16 plus rapides et de leurs bagages.
Moi, qui ne suis pas des 16, je suis encore sur le pavé, ahuri
du déchaînement qui a enlevé la place. Mes deux anges
gardiens tirent, poussent, écrasent, parlementent. Sans savoir
comment, je suis en train de creuser ma place entre deux bassins masculins
pas très contents mais muets, une jambe pliée en deux et
coincée contre un sac, mon propre sac à dos en partie sur
mon autre jambe, la valise (!) de l'un bouchant les restes du trou qu'il
a fallu inventer. En toute bonne humeur ou presque. Que faire devant l'inéluctable.
Les sardines passent de 16 à 17.
Un calcul mental aussi rapide qu'il est possible à ce degré
d'épuisement : 2 heures pour 70 km, combien pour 45 km. De toute
façon, avant même d'avoir terminé le calcul, long,
trop long, beaucoup trop long. Je suis au bord de l'asphyxie, immergé
dans les gaz et la chaleur humide sous une bâche bourrée
d'humains. Au ras de la route, pour constater, serein d'hébétude,
que la droite n'est pas véritablement différenciée
de la gauche, que pour doubler tout ce qui bouge, il n'est pas utile d'avoir
la visibilité -le sommet de côte est l'endroit idéal-
ou même de tenir compte de ce qui vient en face tous phares allumés.
Ça passe toujours?
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Toujours, du moins dans mon expérience présente. On se
blase très vite et je pense plus que..., plus que... sans pouvoir
vérifier. Comment sortir de ce magma le bras qui porte la montre?
Plus que..., plus que... Les autochtones sommeillent, j'en fais autant.
Du moins je tente.
Tout arrive enfin, partis à 17, nous arrivons à 17 à
Rishikesh, le pays des rishis, le pays des sages. Au détail près
que ce n'est pas là que je voulais parvenir pour ce premier soir.
La ville est déserte. Le pied à peine sur le sol, tout le
monde s'égaille à en perdre haleine. Je me sens perdu, complètement
idiot de fatigue, dans la nuit noire. C'est le moment où je me
demande ce que je fais là, loin d'un fauteuil confortable, un verre
de whisky pur malte à la main! Un auto-rikshow pétaradant
passe ; je suis son aubaine et lui la mienne, sans savoir qui arrête
l'autre. Je lui donne une adresse qui sème la confusion. L'homme
consulte, cherche, demande quand il le peut. L'adresse donnée est
incomplète. Elle se termine par Peasant Cottage. De nuit, c'est
au bout du monde, tout à fait au bout de monde, qu'il trouve lorsqu'il
comprend que mon cottage à moi est bâti sur un bank (colline).
Et là enfin, je dois encore marcher le long d'un sentier sans lumière,
plein de galets et de ruisselets, vers une sorte de petit hameau.
Dix heures du soir, je m'écroule dans le siège le plus proche
bien décidé à ne pas faire un pas de plus, quoi qu'il
arrive et même de dormir sur le parvis. L'hôte, un vieux monsieur
très digne, me regarde avec surprise. Je ne cadre pas avec le standard
habitue? Non, il trouve tout simplement étonnant d'arriver en pleine
nuit, sans réservation, et de demander s'il est possible de manger
avant même de vérifier si une chambre est libre. Alors, j'éclate
de rire. J'en ai vu d'autres en quelques heures. Je suis là, bien
là et je lui dis qu'au pire, il peut me mettre un tapis dehors
pour la nuit et me faire apporter des restes, s'il en a. Pour aujourd'hui,
j'ai donné. Alors basta ; aujourd'hui, pour moi, c'est fini.
***
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Le lendemain.
Peasant Cottage : à mi-pente de colline, une vue sur le Gange,
un panorama de forêts montagneuses ***
, un jardin fleuri et quatre chambres.
Le long du Gange qui déjà m'attire de façon irrésistible,
fusent les éternelles questions : "d'où viens-tu, tu
es seul, es-tu marié ou loges-tu?". Le questionnement cesse
quand je donne l'adresse. L'il du jeune ou du moins jeune s'ouvre
et de sa bouche sort invariablement : "Je l'ai eu comme principal,
c'est un homme strict et bon". Certains ajoutent : "un homme
de grande spiritualité". Je suis arrivé sans le savoir
chez le Principal à la retraite du collège de la ville.
Il accueille en seigneur au rez-de-chaussée. Il choisit son monde.
Arrivé il y a trois jours, je suis à présent chez
moi dans la "plus belle" chambre que des Allemands voyageurs
ont eu la riche idée de quitter et qui m'a été réservée
tout naturellement. J'ai décidé de rayonner d'ici pour aller
à la découverte des lieux saints qui "fourmillent"
dans cette région si proche (240 km de routes de montagne) des
sources du Gange. Je me donne15 jours, non pas pour "faire"
encore moins pour tout "voir" mais pour découvrir ce
que le Principal a décidé que je devais "voir"
de son monde spirituel. Sa belle fille discrète nuance et en femme
pratique me donne cartes et direction.
Confiance et écoute dans les rencontres appellent tout naturellement
une même confiance et une même écoute. J'en suis convaincu
depuis longtemps ; cette nouvelle expérience le confirme encore.
C'est sans doute une des raisons pour lesquelles je voyage.
Je suis heureux. Déjà sur la route de l'Inde que je recherche.
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