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106 J'ai deux jours pour en prendre la plénitude. Deux jours à vivre directement sur le ghât Har Ki Pairi. *** Deux jours immergés dans la foule des pèlerins qui ne quittent le ghât que de onze heures du soir à trois heures du matin. Deux jours et deux nuits impressionnants (le mot est banal) ; je ne sais pas si je serai capable de le faire jaillir de l'écriture. Je ferai ce que je peux, à chacun de donner le plus nécessaire. Tout abandonner et de n'être que réceptif, miroir d'une spiritualité qui dépasse. Ecrire "qui nous dépasse", n'est pas nécessaire. Cette spiritualité surpasse le lieu et les humains dans leur adoration. Ganga se donne là au plus grand nombre ; avant elle se donnait à quelques-uns qui avaient tout abandonné, avec un cur pur ou avec un cur impur, pour se réfugier auprès d'Elle. À Haridwar, il n'est plus besoin du refuge des montagnes, les pèlerins viennent pour repartir, ils sont de passage pour 107-------------------------------------- la rencontrer, s'en faire bénir et repartir vers leur ville ou leur village purifiés de son contact. Les pèlerins rencontrés en amont et jusqu'à Gomukh vont sans doute plus loin dans leur adoration. Ils approchent Ganga en une longue marche épuisante, la voient, lui parlent, l'aiment et la supplient. Font-ils plus un avec Elle ? Je ne crois pas, même si l'expression extérieure change. Aborder Haridwar par la route surprend le voyageur s'il n'en connaît
pas le mode d'emploi. Et l'angoisse : aurait-il mal compris et ne serait-il
pas descendu au bon arrêt ? Le bus longe toute la ville sur la rive
gauche de ce que je crois être le Gange et qui en est seulement
sa déviation vers le Nord pour irriguer la région. J'ai
purement et simplement raté l'arrêt, cela va m'obliger à
revenir en arrière. Un voisin attentif me dit que tout cela est
normal, le bus va revenir sur ses pas sur la rive droite. Une façon
de protéger la partie sainte de la ville qui se situe au nord,
en direction de la montagne. Là, le Gange est dévié
de son cours dans un immense angle droit et traverse la ville au pas de
charge. À trois cents kilomètres de route de ses sources,
le Gange est toujours violent. La déviation, elle-même, n'en
ralentit pas le cours. Si violent qu'il n'est pas question de s'y plonger
sans le secours d'un aide musclé ou d'une chaîne à
laquelle le pèlerin s'accroche des deux mains pour s'immerger dans
l'eau sainte. 108---------------------------------------- immuables pour créer l'effet bénéfique. À
défaut, son effet peut être dangereux et négatif.
Ne pas savoir n'enlève rien à la pratique puisqu'elle permet
que s'écoulent immuables l'espace et le temps. L'eau, les fleurs, les poudres,
*** la gestuelle concourent à préparer l'acte saint
par excellence, celui de s'immerger dans le Gange. À ce moment-là,
les gestes deviennent plus personnels, chacun "affronte" le
courant violent avec une certaine angoisse. Seuls les jeunes qui passent
leurs journées à aider à l'immersion ou à
nager pour attraper les offrandes sont à l'aise. Ils ont apprivoisé
le courant et savent se rattraper aux chaînes qui pendent des passerelles.
Leur manège retient tout autant mon attention. Ils se partagent
une fonction qui nécessite des grands-forts et des petits-agiles.
Les premiers rassurent et assistent, les seconds récupèrent
les offrandes de noix de coco, plus rarement les bouquets de fleurs, ***
sans doute pour les remettre sur les étals. Une sorte de circuit
fermé qui évite le gaspillage et qui procure des emplois.
Tout comme les offrandes de riz et de fleurs alimentent les vaches sacrées.
Elles défont avec nonchalance les libations et ruminent l'il
tendre, indifférentes à la foule qui les entoure. Lorsqu'elles
daignent bouger, elles avancent royales, habituées depuis toujours
ou presque à regarder les humains s'effacer devant elles. Je les
sens parfaitement conscientes de leurs droits à la façon
dont elles regardent ou plus simplement à la façon dont
elles décident de leur chemin sans tenir compte de l'espace que
chacun (des humains) voudrait s'approprier. Elles sont chez elles et prêtent
un bout de leur espace à la race des hommes qui les respectent
comme on respecte une mère. 109---------------------------------------- intense se fait et se défait sans cesse. Un geste, une attitude, une posture, un regard intérieur éperdu (le mot est exact et dans son plein sens), un sourire tourné vers le fond de soi. Des enfants qui comme partout dans le monde se poursuivent en criant, des parents qui ne grondent pas parce que l'enfant doit vivre son enfance. Des adolescents en bande font des concours à celui qui sautera le plus loin et fera les plus d'éclaboussures, ou se laissera emporter par le courant pour se rattraper sous une passerelle dans un concert de rires. Les vieux, solitaires, rêvent ou pensent le temps qui s'écoule inexorable. Pensent-ils le temps qui s'écoule ? Je n'en sais rien. À moins qu'ils n'aient déjà rejoint par la pensée et la non-action le temps infini qui coule devant eux. Perçoivent-ils leurs vies futures comme nous percevons notre vie présente ? Sentent-ils qu'avec leurs vies innombrables, ils deviennent éternels. Je mélange volontairement eux et nous, complémentaires dans notre dissemblance, complémentaires à chercher le Qui et le Pourquoi de notre présent et de leur futur. La foule grossit, sur les ghâts l'espace vital se réduit
au fur et à mesure que le soir approche. Du balcon qui donne directement
sur le ghât et sur les bruits de la vie, je vois une foule innombrable
venir, passer les passerelles encore ouvertes et chercher une place aussi
proche que possible de l'eau et des temples. À 18 h 30, toute la
vie du monde se concentre au pied du temple de Vishnu. 110---------------------------------------- Le rituel est modeste en montagne. Plus je descends vers la plaine et
plus la puja prend de l'ampleur comme la foule elle-même. Décorum
et foule augmentent en même proportion. Le rite doit être
visible de tous. Je ne vois pas d'autre explication immédiate.
Les touristes sont extrêmement rares, ce n'est donc pas pour eux
que les officiants en rajoutent. À moins que, comme le glissent
certains, les prêtres, très humains, ne veuillent affirmer
l'importance du lieu qui est aussi la leur. Les plus méchants (?)
ne manquent pas de dire que le décorum rend l'honoraire de la puja
privée plus important. Prêtres et hommes sont et restent
des humains perfectibles. |