Rencontre d'Espaces



 

INDE

Au long du Gange sacré

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1 et 2 octobre 2000
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Haridwar, les 1 et 2 octobre 2000.













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Haridwar, la "porte des Dieux". Ganga quitte les montagnes pour entrer dans la plaine, nouvelle étape dans sa vie. Haridwar, lieu très saint parmi les lieux saints qui jalonnent son cours. À 24 kilomètres au nord, Rishikesh est encore en pleines montagnes, véritable porte de l'Himalaya indien. Le passage est brutal : une heure de bus et l'on entre dans la plaine, pour deux mille kilomètres, avant de rejoindre la mer. Jusqu'à Rishikesh, Ganga concentre ses forces, transforme le multiple en un à Devprayag, sans véritablement répandre ses bienfaits. La montagne abrupte ouvre le seul passage nécessaire. Tout en haut la source est multiple, énergie enfermée dans les montagnes protectrices. Ganga à Gomukh tombe du ciel des Dieux sur la terre des hommes, à Gangotri, puis à Devprayag, puis à Rishikesh, elle dit aux humains sa force violente. À Haridwar, pas encore offerte, son énergie est encore dangereuse, elle décide de se donner, mère généreuse dispensatrice de vie et s'abandonne à la plaine. C'est là que la foule, venue de toute l'Inde, adore la Mère nourricière et le Vie.

J'ai deux jours pour en prendre la plénitude. Deux jours à vivre directement sur le ghât Har Ki Pairi. *** Deux jours immergés dans la foule des pèlerins qui ne quittent le ghât que de onze heures du soir à trois heures du matin. Deux jours et deux nuits impressionnants (le mot est banal) ; je ne sais pas si je serai capable de le faire jaillir de l'écriture. Je ferai ce que je peux, à chacun de donner le plus nécessaire. Tout abandonner et de n'être que réceptif, miroir d'une spiritualité qui dépasse. Ecrire "qui nous dépasse", n'est pas nécessaire. Cette spiritualité surpasse le lieu et les humains dans leur adoration. Ganga se donne là au plus grand nombre ; avant elle se donnait à quelques-uns qui avaient tout abandonné, avec un cœur pur ou avec un cœur impur, pour se réfugier auprès d'Elle. À Haridwar, il n'est plus besoin du refuge des montagnes, les pèlerins viennent pour repartir, ils sont de passage pour

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la rencontrer, s'en faire bénir et repartir vers leur ville ou leur village purifiés de son contact. Les pèlerins rencontrés en amont et jusqu'à Gomukh vont sans doute plus loin dans leur adoration. Ils approchent Ganga en une longue marche épuisante, la voient, lui parlent, l'aiment et la supplient. Font-ils plus un avec Elle ? Je ne crois pas, même si l'expression extérieure change.

Aborder Haridwar par la route surprend le voyageur s'il n'en connaît pas le mode d'emploi. Et l'angoisse : aurait-il mal compris et ne serait-il pas descendu au bon arrêt ? Le bus longe toute la ville sur la rive gauche de ce que je crois être le Gange et qui en est seulement sa déviation vers le Nord pour irriguer la région. J'ai purement et simplement raté l'arrêt, cela va m'obliger à revenir en arrière. Un voisin attentif me dit que tout cela est normal, le bus va revenir sur ses pas sur la rive droite. Une façon de protéger la partie sainte de la ville qui se situe au nord, en direction de la montagne. Là, le Gange est dévié de son cours dans un immense angle droit et traverse la ville au pas de charge. À trois cents kilomètres de route de ses sources, le Gange est toujours violent. La déviation, elle-même, n'en ralentit pas le cours. Si violent qu'il n'est pas question de s'y plonger sans le secours d'un aide musclé ou d'une chaîne à laquelle le pèlerin s'accroche des deux mains pour s'immerger dans l'eau sainte.

Pendant deux jours, je vis l'essentiel de mes journées et une partie de mes nuits à me noyer dans la foule qui augmente au fur et à mesure que les heures passent pour devenir immense, le soir, au moment de la puja. Grand moment parmi les grands moments du pèlerinage. Dès quatre heures, les matinaux (ce qui en réalité n'est pas matinal mais normal) arrivent en famille, quand ils n'ont pas dormi directement à même les grandes plates-formes construites pour accueillir des milliers de pèlerins. Ils cherchent leur lieu, s'installent avec tout leur ménage qui va des valises aux instruments de cuisine et préparent leur puja du matin et leur bain rituel. Je ne suis pas certain que chacun respecte les mêmes rites, du moins les gestes et les attitudes changent. Ce qui reste identique, c'est cette dévotion qui interpelle celui qui regarde. Pas une once de folklore même si peut être chacun ne comprend pas tous les gestes qu'il accomplit par habitude pour les avoir répétés depuis son enfance. Plus qu'une prière au sens propre, ce sont des rites. Et le rite doit être accompli selon les règles

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immuables pour créer l'effet bénéfique. À défaut, son effet peut être dangereux et négatif. Ne pas savoir n'enlève rien à la pratique puisqu'elle permet que s'écoulent immuables l'espace et le temps.

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L'eau, les fleurs, les poudres, *** la gestuelle concourent à préparer l'acte saint par excellence, celui de s'immerger dans le Gange. À ce moment-là, les gestes deviennent plus personnels, chacun "affronte" le courant violent avec une certaine angoisse. Seuls les jeunes qui passent leurs journées à aider à l'immersion ou à nager pour attraper les offrandes sont à l'aise. Ils ont apprivoisé le courant et savent se rattraper aux chaînes qui pendent des passerelles. Leur manège retient tout autant mon attention. Ils se partagent une fonction qui nécessite des grands-forts et des petits-agiles. Les premiers rassurent et assistent, les seconds récupèrent les offrandes de noix de coco, plus rarement les bouquets de fleurs, *** sans doute pour les remettre sur les étals. Une sorte de circuit fermé qui évite le gaspillage et qui procure des emplois. Tout comme les offrandes de riz et de fleurs alimentent les vaches sacrées. Elles défont avec nonchalance les libations et ruminent l'œil tendre, indifférentes à la foule qui les entoure. Lorsqu'elles daignent bouger, elles avancent royales, habituées depuis toujours ou presque à regarder les humains s'effacer devant elles. Je les sens parfaitement conscientes de leurs droits à la façon dont elles regardent ou plus simplement à la façon dont elles décident de leur chemin sans tenir compte de l'espace que chacun (des humains) voudrait s'approprier. Elles sont chez elles et prêtent un bout de leur espace à la race des hommes qui les respectent comme on respecte une mère.
Toute la journée les mêmes scènes identiques et pourtant différentes se répètent. Une vie

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intense se fait et se défait sans cesse. Un geste, une attitude, une posture, un regard intérieur éperdu (le mot est exact et dans son plein sens), un sourire tourné vers le fond de soi. Des enfants qui comme partout dans le monde se poursuivent en criant, des parents qui ne grondent pas parce que l'enfant doit vivre son enfance. Des adolescents en bande font des concours à celui qui sautera le plus loin et fera les plus d'éclaboussures, ou se laissera emporter par le courant pour se rattraper sous une passerelle dans un concert de rires. Les vieux, solitaires, rêvent ou pensent le temps qui s'écoule inexorable. Pensent-ils le temps qui s'écoule ? Je n'en sais rien. À moins qu'ils n'aient déjà rejoint par la pensée et la non-action le temps infini qui coule devant eux. Perçoivent-ils leurs vies futures comme nous percevons notre vie présente ? Sentent-ils qu'avec leurs vies innombrables, ils deviennent éternels. Je mélange volontairement eux et nous, complémentaires dans notre dissemblance, complémentaires à chercher le Qui et le Pourquoi de notre présent et de leur futur.

La foule grossit, sur les ghâts l'espace vital se réduit au fur et à mesure que le soir approche. Du balcon qui donne directement sur le ghât et sur les bruits de la vie, je vois une foule innombrable venir, passer les passerelles encore ouvertes et chercher une place aussi proche que possible de l'eau et des temples. À 18 h 30, toute la vie du monde se concentre au pied du temple de Vishnu.
Le soleil se couche. Le ghât n'est plus qu'un seul corps, seules les vaches vont encore leur chemin. Au bord de l'eau, certains vivent leur puja personnelle ; les autres attendent la venue des prêtres. Ils vont pratiquer le rituel de Ganga Aarti, la puja qui tous les soirs unifie en une seule adoration les rives du Gange. Ganga est présente, palpable à qui veut ou peut être réceptif.

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Le rituel est modeste en montagne. Plus je descends vers la plaine et plus la puja prend de l'ampleur comme la foule elle-même. Décorum et foule augmentent en même proportion. Le rite doit être visible de tous. Je ne vois pas d'autre explication immédiate. Les touristes sont extrêmement rares, ce n'est donc pas pour eux que les officiants en rajoutent. À moins que, comme le glissent certains, les prêtres, très humains, ne veuillent affirmer l'importance du lieu qui est aussi la leur. Les plus méchants (?) ne manquent pas de dire que le décorum rend l'honoraire de la puja privée plus important. Prêtres et hommes sont et restent des humains perfectibles.
Décorum ou pas, orgueil ou pas, *** dès que la puja débute la participation est intense, le calme profond, tout le monde récite et chante. Pendant une heure, tout comme à Rishikesh, le temps suspend son vole, l'espace se concentre. L'eau coule en tourbillons, le feu s'y reflète, les lampions dérivent un instant, petites flammes dans leurs coupelles, avant de disparaître absorbées, les fleurs voguent sur le courant. Le rite s'accomplit comme chaque soir, fidèle à lui-même et à sa raison d'être. Parce qu'il est, demain sera comme était hier. C'est du moins ce que je sens.
Le rite achevé, la foule redevient familles ou solitaires qui reprennent le cours de leur vie, rentrent ou restent sur place pour parler, pour manger, pour dormir. La vie continue son chemin comme Ganga poursuit le sien, immuable et diverse.

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