RAMAYAN
de Tulsi Das
Livre I
APOLOGIE PRO DOMO
[I. 7-11]
7
Sachant que tous les êtres animés ou inanimés
sont pleins de Ràm,
Je les salue humblement
en joignant les deux mains :
Qu'ils soient dieux, démons ou hommes,
oiseaux, vampires, Gandharvas (1), mânes
divins,
Kinnaras (1) ou Ràkhsasas (1), tous je les salue
:
puissent-ils me faire grâce !
8
Ces myriades d'êtres vivants de toute espèce et forme,
Habitants des eaux, de la terre ou des airs
Je les salue tous, respectueusement, les mains jointes,
Sachant que le monde entier est plein de Ràm et de Sità
!
Je suis votre humble serviteur, 0 créatures compatissantes :
Ensemble, d'un coeur sincère, accordez-moi votre faveur
Car je n'ai pas confiance en la force de mon intelligence
C'est pourquoi je vous implore toutes, humblement !
je veux chanter les louanges de Raghupati
Mais mon esprit est faible et sa geste est insondable
En moi-même je ne trouve pas le plus petit moyen :
Mon intelligence est misérable et mon désir est royal
!
Vile est mon intelligence, haute et noble mon ambition :
Incapable de trouver le petit-lait, je cherche le nectar !
Mais les coeurs nobles me pardonneront ma témérité
Et ils écouteront avec bienveillance mes propos enfantins
Comme un père et une mère écoutent avec joie
Les balbutiements de leur petit enfant !
Ceux-là riront qui sont méchants, pervers, sans cur,
Qui se font des ornements des défauts des autres :
Qui donc ne prise ses propres poèmes,
Qu'ils soient beaux ou insipides ?
Mais ceux qui se. plaisent à écouter les vers des autres
Sont gens de bien - rares dans le monde !
Bien des gens en ce monde, 0 Frère, tels les lacs et les rivières,
Vont recueillant toute pluie, mais afin de s'enfler eux-mêmes,
Rares sont les gens de bien, qui semblables à l'Océan
A la seule vue de la pleine lune s'enflent de joie !
Pauvre est mon destin, haute mon ambition
mais d'une chose je suis sûr :
Les bons m'écouteront avec joie
et les méchants riront de moi !
9
Mais la moquerie même des méchants me sera un bienfait
!
Comme le corbeau ne trouve pas de charme au chant du coucou,
Comme la grue fait fi du cygne et la grenouille du Chàtak,
Les hommes au coeur pervers rient des paroles saintes.
Les savants poéticiens, dénués de tendresse pour
Ràm,
Prendront Plaisir à se gausser de mon poème
Car il est en langue vulgaire et mon esprit est faible !
Oui, il mérite qu'on en rie - et qu'importe si l'on en rit !
A quiconque n'a pas d'amour pour le Seigneur ni le coeur droit,
Mon récit paraîtra insipide,
Mais les dévots de Hari et Hara, au coeur sans détours,
Goûteront la douceur de la légende de Ràm ! .
Voyant en l'amour de Ràm le seul ornement du poème,
Les bons l'écouteront et en feront belle louange -
Je ne suis pas un poète, ni habile en paroles,
Je suis ignorant de tout art et de toute science,
Aux syllabes et aux sens, aux ornements de toute sorte,
Aux innombrables formes prosodiques,
Aux nuances de sentiments et aux variétés d'émotions,
A toute la séquelle des beautés et des défauts
d'un poème,
A tout l'art poétique enfin, je ne comprends rien :
Je le dis et le déclare sans ambages !
Mon poème est dénué de tout mérite
ou plutôt on ne lui en reconnaît
qu'un seul
Pour lequel il trouvera grâce chez les coeurs purs
chez ceux qui ont le jugement droit :
10
C'est qu'il recèle le Nom glorieux de Raghupati,
Ce Nom très pur, essence des Vedas et des Purànas,
Trésor de bienfaits, Refuge contre le malheur,
Ce Nom que Puràri et Umà invoquent sans cesse !
Un poème raffiné, oeuvre d'un poète habile,
Ne saurait plaire s'il y manque le Nom de Ràm
Comme une jeune beauté, parée de tous ses joyaux,
Ne saurait plaire sans la grâce du vêtement !
Mais les sages vont écoutant et répétant sans
cesse
De pauvres vers, oeuvre d'un pauvre poète,
S'ils les trouvent marques du sceau de Ràm -
Car les saints sont des abeilles avides du suc de Sa louange !
Mes vers sont dénués de tout raffinement
Mais la gloire de Ràm y resplendit :
En cela seul je place ma confiance
Qui donc n'est pas purifié par le contact des saints ?
La fumée ne perd-elle pas son âcreté naturelle
Grâce au parfum de l'aloès ?
Si mon style est gauche, mon sujet est noble :
C'est la légende de Ràm, qui verse le bonheur au monde
!
O Tulsi ! Source de bénédictions
est la légende de Raghunàth
qui efface toute souillure de l'âge Kali (1) !
Mon poème au style rugueux
va s'écoulant en flots
dignes de flots de la Rivière sacrée (2) :
tout imprégnés qu'ils sont de la gloire du Seigneur
comment donc mes vers
ne charmeraient-ils pas le coeur des justes ?
Les cendres mêmes du champ crématoire
dès lors qu'elles adhèrent au corps de Shiva
charment le coeur et purifient tout (3) !
Oui, mon poème trouvera grâce aux yeux de
tous
car il chante la gloire du Seigneur :
Tient-on pour du bois vulgaire
un bois imprégné de l'odeur du
santal ?
Même noire, la vache donne un lait blanc et bon
et tout un chacun eu boira :
Ainsi les justes aimeront écouter et chanter la louange
de Ràm
même si le style du poème est rustaud
!
2.
LA MAJESTÉ DU NOM DIVIN
[I 19-21 ; 23-26 ; 28-29 ]
19
Je rends hommage au Nom de Ràm, le Nom de Raghubar,
Ce Nom qui contient en lui-même Feu, Soleil et Lune,
Qui est l'essence des trois dieux Brahmà, Hari et Hara, le souffle
même du Véda,
Sans qualités, non pareil, Trésor de vertus !
C'est la Formule sacrée que répète Shiva,
Celle qu'il enseigne, à Kàshi, pour trouver le salut
Le dieu Ganesh lui-même sait bien la grandeur du Nom,
En vertu duquel lui-même est invoqué en premier (1) !
Le premier Poète (2) a connu la puissance du Nom,
Lui qui fut purifié pour l'avoir répété
à l'envers !
Ayant appris de Shiva que ce Nom valait mille noms divins,
La déesse Bhàvani se mit à le répéter
devant son Bien-aimé :
Hara se réjouit de voir sa tendresse pour Hari
Et il fit son propre ornement de ce joyau entre les femmes !
Lui- même Shiva, connaît bien la puissance du Nom,
Par laquelle le Poison, pour lui, se changera en ambroisie (3) !
0 Tulsi ! La dévotion envers Raghupati est comme
la saison des Pluies,
ses dévots comme de jeunes plants de
riz,
Et les deux syllabes du Nom de Ràm
comme les mois de Shràvan et de Bhàdon
!
20
Ces deux syllabes radieuses
Telles les deux yeux du corps de l'alphabet, douces aux dévots,
Faciles à invoquer, versant le bonheur à tous,
Sont gage de prospérité en ce monde et de salut dans l'autre
!
Douces et belles à dire comme à entendre,
Chères au coeur de Tulsi comme Ràm et Lakshman !
Quand on les prononce, la piété semble le distinguer
Mais par nature elles ne font qu'un, comme l'âme individuelle
et le Soi suprême
Unies comme les jumeaux divins, Nara et Nàràyana,
Protectrices universelles, apportant aux dévots le salut,
Elles sont les boucles précieuses aux oreilles de Dame Dévotion,
Soleil et Lune immaculés, versant la joie au monde !
Elles rassasient en flattant la langue, comme le nectar de la Délivrance,
Telles la Tortue (1) et le Serpent (2), elles soutiennent la terre,
Enivrantes comme le bourdonnement de l'abeille au lotus du coeur des
dévots,
Délicieuses comme les noms de Hari et de Haldhar (3) à
la langue de Jasumati (4) !
0 Tulsi ! Les deux syllabes du Nom de Ràm
étincellent de feux :
L'une est le dais, l'autre le diadème
couronnant toutes les lettres de l'alphabet
!
21
Le Nom et celui qui le porte sont, croit-on identiques
Mais leur tendresse mutuelle est celle du Maître et du Serviteur
!
Nom et Forme ne sont-ils pas tous deux attributs du Seigneur.
Ineffable, sans commencement, accessibles seulement à l'intelligence
parfaite ?
C'est péché que de demander lequel est le plus grand,
Seuls, les saints peuvent peser leur valeur :
Or la Forme leur paraît dépendante du Nom,
Car sans le Nom, la Forme reste inconnaissable !
Nulle forme particulière ne peut être sans le nom,
Quand bien même on la tiendrait dans sa main
Mais on peut, sans voir la Forme, méditer sur le Nom
Alors la Forme, elle aussi, pénètre dans le cur
avec l'amour !
Ineffable est ce mystère du Nom et de la Forme :
L'on peut cri goûter la douceur mais non l'exprimer !
Le Nom est le noble Témoin du Qualifié et du Non-qualifié
(1),
L'habile Interprète qui introduit à l'intelligence des
deux !
0 Tulsi ! Placez le Nom de Ràm sur vos lèvres
telle une Lampe sertie de pierres précieuses,
Pour qu'au dedans comme au dehors
resplendisse la lumière !
23
Le Qualifié et le Non-qualifié sont les deux aspects de
l'Être suprême,
Ineffable, insondable, éternel, incomparable,
Mais, à mon sens, le Nom est plus grand que l'Un et l'Autre,
Par sa propre vertu, il a subjugué les Deux !
Que les justes ne voient pas là une pieuse hyperbole :
Je parle selon ma foi, mon amour, la ferveur de mon cur :
Que le feu reste caché dans le bois (1) ou qu'il se manifeste,
il est 1e même
C'est le même feu purificateur - ainsi le découvre celui
qui sait discerner !
L'une et l'autre Forme reste inaccessible, mais on obtient les Deux,
par le Nom,
C'est pourquoi je dis que le Nom est plus grand que le Brahman et que
Ràm !
Omniprésent, éternel, unique est le Brahman,
Il est Être, Intelligence, Joie sans limites.
Mais bien que ce Seigneur impassible demeure au fond de leur âme,
Les créatures de ce monde restent affligées, misérables
Tandis que par l'apparition du Nom, par la pratique du Nom,
L'Absolu se manifeste, telle une Gemme précieuse !
Infinie est la majesté du Nom
qui transcende même le Non-qualifié
:
Oui, ma conviction à moi, c'est que le Nom de Ràm
est plus grand que Ràm lui-même
!
24
Ràm a pris un corps humain pour le salut de ses dévots,
Pour donner la joie aux saints, il endure la douleur (1),
Mais tous vont répétant le Nom avec amour
Et ainsi tous les dévots accèdent aisément à
la joie parfaite !
Ràm n'a sauvé une seule épouse d'ermite (2),
Mais le Nom, Lui, a sauvé des myriades d'êtres pervers
:
Pour le bien des sages, Ràm a anéanti la fille de Suketu
(3)
Avec son fils et toute son armée.
Mais le Nom, Lui, abolit toutes les fautes et les souffrances de ses
dévots
Comme le Soleil chasse la nuit !
Ràm a brisé l'arc de Shiva (4),
Mais l'éclat du Nom abolit la crainte des renaissances !
Ràm a sanctifié la forêt Dandaka (5),
Mais le Nom, Lui, a sanctifié des coeurs sans nombre :
Ràm a anéanti l'armée des Rôdeurs-de-nuit
Mais le Nom a lavé toutes les souillures de l'âge Kali
!
Ràm a fait don du salut
a une femme Shabari (1) et à un vautour
(2),
Mais le Nom a sauvé des pêcheurs sans nombre
et les Védas chantent sa louange !
25
Ràm - tout le monde le sait - prit sous sa protection
Sugriva aussi bien que Vibhikhan (3),
Mais le Nom a gracié une foule d'êtres misérables
:
Le monde et le Véda en rendent témoignage !
Ràm réunit une armée de singes et d'ours
Pour construire, à grand-peine un pont sur l'océan,
Mais par la seule invocation de son Nom, l'Océan de l'Existence
est asséché :
Hommes au coeur droit, réfléchissez-y bien !
Ràm abattit Ràvan et toute sa parenté sur le champ
de bataille
Et puis il retourna dans sa cité en compagnie de Sità,
Il devint le souverain d'Ayodhyà, sa splendide capitale
Tandis que dieux, sages et ascètes exaltaient sa gloire par de
doux chants.
Mais les dévots, eux, rien qu'en invoquant le Nom avec amour,
Sans effort, ont écrasé l'armée redoutable de l'Erreur
:
Ils vont de ci et de là, tout égarés, absorbés
dans leur béatitude :
Par la grâce du Nom, ils sont libérés de toute anxiété
!
Oui, le Nom est plus grand que le Brahman et que Ràm,
il est bénédiction des bénédictions,
Ce mystère, Shiva le comprend,
lui qui ne prit pour lui que le Nom dans la
geste infinie de Ràm (1)
26
C'est par la vertu du Nom que Shiva est devenu l'Immortel,
Le dieu auspicieux entre tous, sous son aspect repoussant !
Shuka et Sanaka et tous les autres grands ascètes, sages ou yogis,
Par la grâce du Nom ont goûté la béatitude
infinie (2) !
Narad a connu la gloire du Nom
Et il est devenu aussi cher à Hari et Hara que Hari est cher
au monde,
Quand Prahlàd (4) invoqua le Nom, le Seigneur lui fit grâce
Et ainsi il devint le premier d'entre les dévots !
Dhruva (4) aussi, dam sa détresse répéta le Nom
de Hari
Et il s'acquit ainsi, à jamais, un lieu exalté !
Le Fils-du-Vent (4) en invoquant le Nom qui purifie,
Plaça Ràm lui-même à sa merci !
Ajàmil (4), le grand pêcheur, l'Éléphant
(4) et la Prostituée (4)
Par la puissance du Nom de Hari, trouvèrent le salut
Jusqu'à quand m'évertuerai-je à proclamer la gloire
du Nom ?
Ràm lui-même ne peut chanter dignement la puissance du
Nom
En cet âge Kali, le Nom de Ràm est l'Arbre-des-dêsirs,
source de tonte félicité :
C'est en l'invoquant que " Tulsi-dàs "
jadis chanvre (1) malfaisant
s'est mué en la plante sacrée,
Tulsi (2) !
28
Qu'on l'invoque de bon ou de mauvais cur, en colère ou
négligemment (3),
Son Nom verse la félicité tout à la ronde :
J'invoque donc ce Nom et je me prosterne aux pieds de Ràm
En chantant sa louange !
Lui dont la bonté ne se lasse pas de faire grâce
Me viendra-t-Il pas me guérir ?
Car c'est un bon Maître que Ràm et je ne suis que son méchant
serviteur,
Mais le Trésor de compassion me protège pour ce qu'Il
est, Lui !
Le monde et le Véda affirment que c'est le propre d'un bon maître
Que de prêter l'oreille à l'humble prière, de reconnaître
la tendresse,
Qu'on soit riche ou pauvre, villageois ou citadin,
Savant ou ignorant, digne ou non de respect !
Poètes habiles ou maladroits, hommes ou femmes,
Tous exaltent leur souverain, chacun à sa manière :
Si le souverain est saint, sage et vertueux,
R eflet de Dieu, plein de miséricorde,
Il prête l'oreille à leurs paroles, reconnaissant leur
dévotion et leur tendresse,
Et il les honore tous avec de douces paroles :
Telle est la conduite qui sied aux princes de ce monde,
Et Ràm, le Seigneur du Kosala, est la Sagesse suprême !
Oui Ràm se plaît à reconnaître un amour sincère,
Mais en est-il au monde de plus sot et de plus vicieux que moi ?
Ràm pourtant, dans sa miséricorde,
saura préserver l'amour de son mauvais
serviteur,
Lui qui fit flotter des pierres sur l'eau (1)
et prit pour ministres des singes et des ours
!
Tous me disent Ton serviteur
et moi-même j'y souscris - et Ràm
endure cette dérision
Que Lui, le Seigneur, l'Époux de Sità
ait un Tulsi-dàs pour serviteur
!
29
Grande est mon insolence, détestable mon pêché,
Digne de faire horreur à l'enfer même !
Moi-même, je tremble en y songeant,
Pourtant Ràm, Lui, ne s'en est jamais offensé un instant
!
Mon maître a jeté sur mes fautes un regard de mansuétude,
Il a loué ma dévotion et l'amour de mon coeur :
Je ne crains pas de le dire, quoiqu'il puisse arriver,
Ce coeur-là est bon, où Ràm trouve sa joie !
Le Seigneur ne garde pas mémoire de nos fautes
Mais jamais Il n'oublie ce qu'on a dans le coeur :
Ce même crime pour lequel, tel un chasseur, il abattit Vàlin
N'avait-il pas été aussi commis par Sugriva ?
Et Vibhikhan aussi commit le même crime (1),
Ràm pourtant jamais ne lui en tint rigueur,
Au contraire, Raghubar lui rendit hommage devant Bharat
Et Il fit sa louange dans l'assemblée royale !
Lui, le Seigneur, assis sens l'arbre,
eux des singes perchés sur les branches
- et Il en fit ses égaux !
Dit Tulsi, où donc trouvera-t-on
un Maître si plein de bonté ?
0 Ràm, c'est de ta bonté
que dérive toute bonté !
Et puisqu'il en est ainsi en vérité
Tulsi lui-même est justifié, à
jamais !
3.
CORTÈGE NUPTIAL DU DIEU SHIVA
[I.92-95]
Dans le récit du mariage du dieu ascète Shiva avec la
déesse Umà ou Pàrvati, fille de l'Himàlaya,
Tulsi-dàs emprunte largement aux Purànas shivaites. La
vénération qu'il porte au dieu Shiva ne l'empêche
pas de tirer parti de cette situation piquante : le grand Yogi Shiva
faisant son entrée dans la cité de son futur beau-père
dans l'appareil d'un marié princier, flanqué d'un cortège
nuptial où ont pris place ses propres hordes, composées
de monstres aux formes grotesques et terrifiantes. Le dieu Vishnu apparaît
dans ce récit sous les traits d'un plaisantin.
92
Les compagnons de Shiva entreprirent de le parer pour ses noces
Autour de son chignon d'ascète, ils tressèrent une couronne
de serpents !
D'autres serpents s'enroulaient à ses chevilles et à ses
poignets,
Son corps était frotté de cendres, une peau de tigre était
sa tunique (1)
A son front brillait le croissant de lune (1), de sa tête jaillissait
la Gangà (2),
Il ouvrait ses trois yeux, portait un cobra en guise de cordon sacré,
Sa gorge était bleuie par le poison (3), à son cou pendait
lune guirlande de crânes
Telle était l'inauspicieuse parure du Très auspicieux
et Très-miséricordieux Shiva !
Tenant dans ses mains le trident et le tabor (4),
Il allait monté sur son Taureau (5), au son de la musique,
En voyant Shiva dans cet appareil, les dieux se prirent à sourire
:
" Où trouver en ce monde, disaient-ils une belle digne
d'un tel fiancé ? "
Vishnu, Brahmà et les autres dieux,
Chevauchant chacun leur monture, suivaient le cortège nuptial
:
Cortège divin, d'une splendeur non pareille
et pourtant la suite était encore indigne de l'Époux
Vishnu alors, en riant,
de commander aux dieux gardiens des points cardinaux
:
" Marchez, vous aussi, leur dit-il,
chacun séparément avec sa propre
suite. "
93
" 0 mes frères, le cortège n'est pas digne du Marié
(1)
N'allons-nous pas faire rire de nous en entrant dans une cité
étrangère ? "
Et les dieux de sourire aux paroles de Vishnu
Et de se mettre en marche l'un après l'autre, chacun avec son
armée ...
Shiva lui aussi sourit en lui-même, en se disant :
" Décidément ce Vishnu est un plaisantin ! "
Mais, répondant aux aimables propos du dieu qui lui est cher,
Il envoya Bhringi mander ses propres troupes.
Sur l'ordre de Shiva, ils arrivèrent en foule
Et s'inclinèrent devant le lotus des pieds de leur Maître
-
Shiva alors éclata de rire à la vue de sa propre suite,
De leurs étranges montures et de leurs accoutrements bizarres
Les uns sans tête, les autres à plusieurs têtes,
Les uns sans pieds, les autres centipodes,
Les uns tout couverts d'yeux, les autres aveugles,
Les uns obèses, les autres squelettiques !
Les uns obèses, les autres squelettiques,
les uns purs, les autres répugnants,
affublés d'ornements horribles à voir,
des crânes à la main,
tout barbouillés de sang frais,
à tête d'âne ou de chien,
à tête de cochon ou de chacal,
en foule innombrable :
ramassis indescriptible de vampires, de monstres
et d'affreux yogis de tout poil !
Ils dansaient et ils chantaient,
tous ces êtres démoniaques, en
grande liesse,
Sous leurs accoutrements grotesques
mainte chanson burlesque :
94
Tel le Marié, tel le cortège !
95
Quand on apprit que le cortège nuptial approchait de la ville,
La cité toute entière fut en émoi et se para d'une
splendeur nouvelle...
Ayant consulté les horoscopes, le Maître de cérémonies
fit préparer des véhicules de toute sorte,
Et les citoyens partirent en procession au devant du cortège
en marque de respect.
A la vue des armées célestes, ils se réjouirent,
Et la vue de Hari les combla d'allégresse,
Mais lorsqu'ils aperçurent la suite de Shiva,
Toutes leurs montures, affolées, se débandèrent
!
Les adultes, rassemblant tout leur courage, restèrent sur place
Mais les enfants, eux, se sauvèrent à toutes jambes !
Les voyant revenir, leurs père et mère les interrogèrent
Et ils répondirent, tout tremblants :
" Qu'est-ce qu'on peut dire ? Non, c'est impossible à raconter
Est-ce un cortège de noces ou l'armée de la Mort ?
Le marié a l'air d'un fou, il est monté sur un taureau
(1),
Tout paré de serpents, de crânes et de cendres "
" Il est paré de cendres,
de serpents et de crânes,
les cheveux tressés en chignon,
effrayant !
Avec lui marchent démons et vampires,
sorcières effroyables à voir...
Quiconque peut, sans trépasser,
contempler un tel cortège
est béni de la fortune :
lui seul, il pourra contempler
les noces d'Uma ! "
Mais leur père et mère sourirent,
comprenant qu'il s'agissait des troupes de Shiva
Et ils s'efforcèrent de rassurer leurs petits en
disant :
" N'ayez pas peur ! Rien à craindre
! "
4.
ÉGAREMENT ET REPENTIR DU SAGE NÀRAD
[I.128-138]
128
Le Seigneur béni, jetant à Nàrad un regard sévère,
lui adressa ces douces paroles :
" Égarement, sensualité et orgueil
s'évanouissent, à ta seule pensée !
129
" 0 Sage, écoute : l'égarement prend possession d'un
coeur
Où ne règnent pas la sagesse et le détachement,
Mais tu es, toi, fermement attaché à ton voeu de continence
Quel mal pourrait donc te faire le dieu Amour ? "
Et Nàrad, tout bouffi de vanité, de répondre :
" 0 Seigneur, c'est là un don de ta propre grâce !
"
Le Compatissant alors se dit en lui-même :
" Décidément, l'arbre de l'orgueil a pris racine
au coeur de Nàrad !
" Je vais donc me hâter de le déraciner
Car je me dois d'assurer le bien de mes dévots !
En mettant en oeuvre ma Màyà, je trouverai le moyen
De tirer d'affaire celui-ci - tout en m'amusant un peu ! "
Nàrad alors, s'étant incliné aux pieds de Hari,
Prit congé, tout gonflé d'orgueil...
L'Époux de Shri, quant à lui, fit jouer sa Màyà
Écoutez un peu son stratagème !
Sur le chemin du sage il fit surgir une cité immense
longue de quatre cents milles
D'architecture variée et somptueuse,
plus belle encore que la Demeure de Vishnu !
130
Si beaux à voir en étaient les habitants, hommes et femmes,
Qu'ils semblaient incarner l'Amour et la Passion (1)
Sur la cité régnait le roi Shilanidhi,
Maître d'une armée puissante, de chevaux et d'éléphants
innombrables...
Sa gloire et sa magnificence égalaient celles de cent Indras,
En lui brillaient la noblesse, la splendeur, la puissance et l'habileté,
Et il avait une fille, la princesse Vishvamohini (1)
Dont la beauté eût ravi l'âme de Shri elle-même
!
Une telle beauté - oeuvre de la Màyà - parfaite
en tous points,
Que nul ne se serait risqué à la décrire...
Or cette princesse était sur le point de se choisir un époux
(2)
Et des rois en foule s'étaient rassemblés dans la ville
!
Curieux, le sage s'y rendit, lui aussi,
Et se mit à interroger les habitants
Apprenant ce qui se préparait, il s'en vint trouver le souverain
Qui le reçut avec honneur et le fit asseoir en sa présence.
Le roi alors fit venir la princesse
et la présenta à Nàrad
en disant
" 0 Seigneur, réfléchissez bien et dites-moi
ce que vous entrevoyez de bon ou de mauvais
pour elle (3). "
131
A sa vue, le sage oublia son ascétisme
Et il se prit à la contempler longuement...
Les signes mêmes de sa beauté lui tournèrent la
tête,
Son coeur bondit d'allégresse - mais il se contint !
" Celui qui l'épousera, dit-il, en vérité,
sera immortel,
Invincible sur le champ de bataille,
En vérité toutes les nations de l'univers seront soumises
à celui
Qui sera devenu l'Époux de la fille de Shilanidhi ! "
Notant bien pour lui-même ses marques auspicieuses, [Nàrad
garda cela pour lui,
Et il conta au roi quelques inventions de son cru
Puis, l'ayant rassuré sur le sort heureux de sa fille,
Il prit congé de lui, tout songeur !
" Maintenant, se dit-il, il me faut trouver un moyen
D'épouser la belle princesse :
Le temps n'est plus à l'ascétisme ni à la pénitence
0 Dieu ! Comment faire pour obtenir la belle ?
" Ce qu'il me faut maintenant,
c'est une beauté et une prestance magnifiques
Telles que la princesse, en m'apercevant,
jette à mon cou la guirlande de la victoire
" !
132
" Il faut que je demande à Hari de m'accorder le don de
la beauté,
Mais, pour me rendre chez lui, il y a un bout de chemin...
Pourtant, je n'ai pas de plus grand bienfaiteur que Lui :
Il ne manquera pas de me venir en aide dans cette affaire ! "
Derechef, Nàrad se mit à Le prier de toutes ses forces
Et le Seigneur, se prêtant au jeu, lui apparut,
En l'apercevant, le sage fut tout réconforté
Et il se réjouit dans son coeur en se disant : " Voilà
mon désir exaucé !"
D'un ton pathétique, Nàrad conta son histoire :
" Aie pitié de moi ! Viens-moi en aide !
0 Seigneur, revêts-moi de ta propre beauté,
Car je ne pourrai pas la conquérir à moins !
" 0 Seigneur, de quelque manière que ce soit,
Hâte-Toi de me venir en aide : je suis ton esclave ! "
En constatant l'effet de sa puissante Màyà, Vishnu rit
en Lui-même,
Ce Seigneur qui a compassion des humbles ! "
" 0 Nàrad ! J'agirai de manière
à assurer ton plus grand bien,
Rien de moins, sois-en sûr :
ma parole ne saurait mentir
133
" Si un malade, tourmenté par son mal, demande une chose
nuisible,
Le médecin ne la lui donnera pas, sache-le, 0 pénitent
Yogi (1) !
Ainsi moi j'ai décidé d'agir pour ton vrai bien "
Ce disant, le Seigneur disparut...
Victime de la Màyà, ce sage était devenu si stupide
Qu'il ne comprit goutte aux paroles - pourtant claires - de Hari
Ce sage parmi les sages s'empressa donc de gagner l'arène
Où l'on avait préparé la cérémonie
du Choix de l'Époux (1).
Là siégeaient les princes, chacun sur un trône,
En grand apparat, avec toute sa suite,
Le sage quant à lui était tout réjoui : si merveilleuse
est ma beauté, songeait-il,
Qu'elle ne pourra choisir que moi !
Or, pour le bien du sage, le Trésor de bonté
L'avait rendu hideux au-delà de toute expression :
Nul pourtant ne comprit le mystère
Et tous, reconnaissant Nàrad, le saluèrent respectueusement
(2).
Mais il y avait là deux serviteurs de Shiva
qui comprenaient toute l'affaire
Et qui allaient et venaient de-ci et de-là
sous l'apparence de Brahmanes - les drôles
!
134
Rempli de vanité à la pensée de sa propre beauté,
Le sage s'en vint prendre place en ce lieu même
Où se trouvaient aussi les deux comparses de Shiva,
Mais nul ne devinait la supercherie !
Aux oreilles de Nàrad, les deux compères tenaient des
propos sarcastiques :
" Ah ! disaient-ils, quelle merveilleuse beauté lui a donnée
Hari !
La princesse en sera sûrement charmée
Et elle le choisira pour époux, le prenant pour Hari en personne
! "
Le sage était hors de lui, il ne se tenait plus de joie
Tandis que les serviteurs de Shiva riaient, goûtant fort la plaisanterie
Bien que le sage entendît leurs sarcasmes,
Il n'y comprenait goutte, tant il avait perdu l'esprit !
Personne donc ne remarqua ce qui se passait,
Seule la princesse vit à quoi ressemblait Nàrad :
Sa face de singe, son corps difforme,
Et cette vue l'emplit d'indignation !
Puis elle s'éloigna en compagnie de ses suivantes
avec la grâce d'un cygne
Et fit le tour de l'assemblée, regardant tous les
rois,
portant dans ses mains la guirlande de la victoire
...
135
Vers l'endroit où se tenait Nàrad, tout gonflé
de vanité,
Elle ne daigna plus jeter un seul regard,
Bien qu'il fît bond sur bond, éperdu,
Tandis que les serviteurs de Shiva se gaussaient de ses angoisses !
C'est alors qu'apparut, sous la forme d'un prince, le Tout-miséricordieux,
Et, joyeusement, la jeune fille lui jeta la guirlande au cou !
Il partit alors avec elle pour le séjour de Lakshmi (1)
Au grand désespoir de tous les rois assemblés !
Toujours sous l'empire de la Màyà, le sage était
au désespoir,
Comme si un précieux joyau lui fût tombé de la poche
!
Les compagnons de Shiva lui dirent alors en riant :
" Allez donc vous regarder dans un miroir ! " ,
Là-dessus, ils détalèrent, tremblants de frayeur
(1),
Tandis que Nàrad contemplait dans l'eau sa propre face :
En se voyant, il entra en fureur
Et jeta aux deux compères une terrible malédiction :
" Allez, vous deux, traîtres, scélérats
!
Vous renaîtrez en démons rôdeurs-de-nuit
!
Ah ! Vous vous êtes moqués de moi . il vous
en cuira !
essayez donc encore de vous gausser d'un sage
! "
136
Regardant à nouveau dans l'eau, Nàrad ne vit plus que
sa propre apparence,
Mais, même alors il n'en fut pas rasséréné
!
Les lèvres tremblantes de colère, la rage au coeur,
Il s'en vint trouver l'Époux de Lakshmi, se disant :
Je m'en vais Le maudire - dussé-je en périr moi-même,
Lui qui m'a donné en risée au monde !
Or, sur le chemin même, il rencontra Hari, l'Ennemi des démons,
En compagnie de la belle princesse - qui n'était autre que Lakshmi
!
Le Maître des dieux lui adressa gracieusement la parole :
" 0 Sage, où donc vas-tu ainsi, l'air si tourmenté
? "
A ces mots, Nàrad laissa éclater sa colère,
Prisonnier de la Màyà, il avait perdu l'esprit !
" Toi, Tu ne peux souffrir les succès des autres,
Tu es plein de jalousie et de fourberie !
Quand on baratta la Mer-de-lait, ne fis-Tu pas perdre la tête
à Shiva ?
C'est Toi qui poussas les dieux à lui faire boire le poison (1)
!
" Aux démons, tu donnais l'ambroisie, à
Shankar (2), le poison,
et tu pris pour Toi la belle Ramà (3)
et le joyau merveilleux (4),
Égoïste, pervers, fourbe que Tu es,
tu ne sais que tromper le monde 1
137
" Souverainement libre, Tu ne cèdes rien à quiconque,
Tu ne fais que ce qui Te plaît !
Tu récompenses le mal, Tu sanctionnes le bien,
Insensible à la joie comme à la peine est ton propre cur
!
" Tu as tenté tout un chacun en le trompant,
Sans vergogne, Tu te ris de tout,
Tu ne tiens pas compte des actes bons ou mauvais
Et jusqu'à ce jour, nul ne T'a repris !
" Mais cette fois Tu as dépassé les bornes
Et Tu vas récolter ce que Tu mérites (1) :
Ce corps même que Tu as assumé pour me tromper
Deviendra le tien - telle est ma malédiction !
" Tu m'a fait ressembler à un singe :
Tu auras donc des singes pour comparses !
Tu m'as infligé une terrible épreuve :
Toi-même Tu seras tourmenté par la perte de ton épouse
!"
Avec joie et respect, le Seigneur
accepta la malédiction du sage et lui
rendit hommage,
Puis enfin le Trésor de compassion
dissipa le pouvoir de sa Màyà...
138
A peine Hari eût-il chassé sa Màyà
Que Ràma disparut, en même temps que la princesse !
Terrifié, le sage alors se jeta aux pieds de Hari en criant :
" 0 Toi qui viens en aide aux suppliants, sauve-moi !
0 Très-miséricordieux ! Fais que ma malédiction
reste sans effet ! "
ais le Protecteur des humbles répondit : " C'était
mon propre désir ! "
" Moi, j'ai prononcé tant de paroles perverses, reprit le
sage,
Comment donc pourrai-je jamais effacer ma faute ? "
" Va donc et répète les cent noms de Shiva,
Ainsi ton coeur retrouvera la paix
Car nul ne m'est plus cher que Shiva,
Pénètre-toi bien de cette conviction !
" Seul celui qui a su conquérir la faveur de Shiva,
0 Sage, obtient le don de la dévotion envers moi.
Avec cette foi au coeur, va et parcours le monde,
Désormais la Màyà ne s'approchera plus de toi !
"
Ayant ainsi éclairé soigneusement le sage,
le Seigneur lui-même disparut :
Nàrad alors s'en alla au ciel de Brahmà,
tout en chantant les louanges de Ràm
!
5.
VISION MIRACULEUSE DE KAUSALYA
[I. 1921]
192 a
Il s'est manifesté, Lui, le Miséricordieux,
Le Protecteur des pauvres,
pour l'amour de Kausalyà !
Joyeuse, sa mère contemple sa beauté merveilleuse
qui ravirait l'âme des sages !
Fascinants sont ses yeux,
Son corps a la couleur du nuage de pluie
et ses quatre bras sont marqués
de l'empreinte de ses attributs divins (1).
Paré d'une guirlande de fleurs sauvages,
cet enfant aux grands yeux, à l'éclat non pareil,
C'est Lui ! C'est Kharàri (2) !
b
Joignant les mains, sa mère s'écrie :
" Ah ! Comment pourrais-je Te louer dignement,
Toi, l'Éternel ?
Celui dont les Écritures proclament
qu'Il transcende Illusion et Qualités,
qu'Il est au-delà de la Connaissance,
Océan de joie et de bonté,
Lieu de toute perfection,
Celui que chantent les Védas et tous les saints,
voici que par tendresse pour moi
et pour le bien de tous les siens,
Il s'est manifesté,
Lui, l'Époux de Shri !
c
Le Véda dit que tous les univers
Issus de la Màyà
Sont contenus dans chacun de ses poils
Et le voilà pourtant qui repose,
souriant, sur mon sein ! "
Oyant ces paroles, Celui que rien n'émeut
Ne put se contenir !
Sachant que l'Illumination
Avait jailli au coeur de sa mère,
souriant, Il voulut lui révéler
sa geste divine
et lui conter mainte légende merveilleuse
pour combler son amour maternel !
d
Mais sa mère, troublée, dans son coeur,
Lui dit : " 0 mon Fils chéri,
Quitte ces formes qui m'épouvantent !
Reprends tes jeux enfantins
pleins de grâce et de gentillesse :
C'est là qu'est mon bonheur suprême,
0 Incomparable ! "
A ces mots, le Maître des dieux
à l'Intelligence infinie
Se mit à faire la moue
d'un bambin qui va pleurer !
Ceux qui chantent ce mystère
auront accès aux pieds de Hari :
jamais ils ne retomberont
dans le gouffre de l'Existence !
Pour le bien des brahmanes et des vaches,
des dieux et des saints, Il avait pris forme
humaine
De son propre vouloir, Il s'était façonné
un corps,
lui qui transcende l'Illusion et les Qualités
!
6
LA DÉLIVRANCE D'AHALYÀ
[I. 210-211]
210
Sur leur chemin, ils virent un ermitage
Dépeuplé d'oiseaux, de gazelles et de tout être
vivant
Apercevant là un rocher, le Seigneur interrogea le sage (1)
Et celui-ci lui narra toute l'histoire.
Victime d'une malédiction, l'épouse de Gautama
fut jadis changée en pierre (2) :
Son désir ardent est de toucher la poussière
de tes pieds,
fais-lui donc cette grâce, 0 Raghunàth
!
211 a
Au contact purifiant des pieds de Ràm,
remède à toute souffrance,
elle reprit sa forme première,
la sainte pénitente !
En apercevant le Seigneur, le Descendant de Raghu,
elle resta debout devant Lui,
les mains jointes.
Toute en émoi, frémissante,
dans l'excès de sa tendresse,
elle restait sans voix...
Cette femme bienheureuse entre les femmes,
se jeta alors à ses pieds,
les yeux ruisselants de larmes !
b
Reprenant enfin courage,
elle reconnut son Seigneur
et reçut de Lui le don de la Dévotion ...
Alors avec des paroles très pures, elle chanta
son chant d'action de grâces :
" Béni soit Raghurài, Lui qu'on atteint par la Connaissance
et moi je ne suis qu'une femme impure !
Mais Tu es Celui qui purifie le monde entier,
Toi, l'Ennemi de Ràvan
Toi qui verses la joie à tes dévots !
0 Dieu aux yeux de lotus,
Toi qui abolit la crainte des renaissances,
sauve-moi, sauve-moi !
je prends en Toi seul mon refuge !
c
Bénie soit cette malédiction
Que jadis je reçus du Sage
oui, je la tiens pour une grâce !
Ainsi mes yeux ont pu s'emplir de la vue de Hari,
de Celui qui délivre de l'Existence
faveur précieuse aux yeux de Shiva lui même !
0 Seigneur, voici ma prière à moi,
Femme de peu d'intelligence,
0 Maître, je ne Te demande rien d'autre :
Puisse mon âme, telle une abeille,
rester prisonnière à jamais
du Lotus de tes pieds !
d
Ces pieds dont jaillit la Rivière sacrée (1),
ces pieds que Shiva lui-même place sur son front,
que Brahmà lui-même adore
Voici que le Tout-miséricordieux les a placés sur ma tête
! "
Ainsi l'épouse du sage Gautama
se prosterna devant Lui
encore et encore,
Puis, joyeuse, elle s'en retourna près de son époux
Ayant vu comblé,
le plus cher désir de son cur !
Tel est le Seigneur Hari : c'est l'Ami des pauvres,
sans cause aucune, il répand sa grâce...
Dit Tulsi-dàs, 0 hommes insensés ! Chassez
toute feinte et hypocrisie
pour L'adorer, Lui seul !
7.
RÀM CÉLÈBRE LA BEAUTÉ DE
SITÀ
[I. 237-239]
237
Une glorieuse lune se leva à l'orient
Et Ràm se réjouit de la voir si semblable à Sità
...
Mais ensuite il réfléchit dans son coeur :
" Non ! La lune ne ressemble pas au visage de Sità !
Née de l'Océan amer, ayant le Poison pour
frère (1),
elle est obscure pendant le jour, et tachée
!
Comment donc cette misérable lune
pourrait-elle ressembler au visage de Sità
?
238
" Elle croit et puis décroît, elle tourmente les amants
séparés (1),
Elle devient la proie de Ràhu (2) quand vient le temps,
Elle afflige l'oiseau Chakvà, elle est l'ennemie du lotus :
O Lune ! Tu es pleine de défauts 1
Si quelqu'un ose te comparer au visage de Vaidehi,
C'est à grand tort ? c'est une honte en vérité
! "
Ainsi, prenant prétexte de la lune pour exalter la beauté
de Sità,
Ràm s'en retourna auprès de son guru, car la nuit était
avancée.
Il s'inclina respectueusement aux pieds du Sage
Et lui demanda la permission d'aller se reposer ...
Puis, quand la nuit fut passée, le Seigneur se leva
Et en apercevant son frère, Il lui dit :
" Vois, 0 mon frère bien-aimé : l'astre brillant
s'est levé
Pour la joie des lotus (3), des Chakvàs et de tous les êtres...
"
Lakshman alors, joignant les mains lui répondit
Ces paroles qui suggéraient la gloire du Seigneur :
" Quand vient l'aurore, le lotus de nuit se flétrit
et la lueur des étoiles s'obscurcit
Ainsi, à l'annonce de ta venue,
les princes ont perdu leur vaillance !
239
" Tous ces princes qui scintillaient comme des étoiles
Sont impuissants à soulever l'arc pesant des Ténèbres
(1) !
Comme les lotus, les Chakvàs, les abeilles et les oiseaux de
toute espèce
Se réjouissent tous ensemble quand se dissipe la nuit,
" Ainsi, 0 Seigneur, tous tes dévots
Seront dans l'allégresse quand Toi, Tu briseras l'arc !
Voici que le soleil levant, sans effort, a chassé les ténèbres,
Que les constellations s'effacent, que la lumière s'épand
sur le monde...
" 0 Raghurài ! Le soleil a pris prétexte de son
propre lever
Pour faire éclater devant tous ces princes la gloire à
Toi
Et cette épreuve de l'arc n'a été instituée
Que pour manifester la force de ton bras ! "
En entendant les paroles de son frère, Ràm sourit ...
LIVRE II
8.
MANTHARA ET KAIKEYI COMPLOTENT L'EXIL DE RAM
[II. 11-22]
11
C'était un concert d'instruments de toute sorte,
Indescriptible était l'allégresse qui régnait en
ville !
Tous appelaient de leurs voeux le retour de Bharat
Afin qu'il pût, lui aussi, jouir d'un tel spectacle !
Dans les maisons et les boutiques, dans les rues et les ruelles, aux
carrefours,
Hommes et femmes s'interrogeaient l'un l'autre :
" Quand viendra demain ? Quand donc viendra ce jour béni
Où le Créateur (1) comblera tous nos vux ?
Quand verrons-nous enfin, pour la joie de nos coeurs,
Ràm assis sur son trône d'or avec Sità à
son côté ? "
Mais tandis qu'ils attendaient tous, brûlants d'impatience,
Les dieux perfides cherchaient le moyen de contrarier leur désir
!
Les réjouissances d'Ayodhyà leur déplaisaient,
à eux,
Comme aux brigands déplaît le clair-de-lune ...
Ils appelèrent donc la déesse Shàradà (2)
et l'ayant saluée courtoisement,
Ils se jetèrent à ses pieds en la suppliant :
" 0 Mère, Vois notre grande détresse
!
aujourd'hui même, trouve un moyen
Pour que Ràm renonce au trône et s'exile dans
la forêt
il y va de l'intérêt de tous les
dieux ! "
12
Oyant cette prière, Shàradà fut consternée
et elle songea tristement"
Vais-je donc tomber comme une froide nuit d'hiver sur un champ de lotus
? (1) "
Ce que voyant, les dieux s'efforcèrent de la rassurer :
" 0 Mère, lui dirent-ils, tu ne feras aucun mal !
" Raghurài, en effet, est inaccessible à la douleur
comme à la joie :
Ne connais-tu pas toi-même sa majesté divine ?
Quant aux autres, simples créatures, leurs joies et leurs peines
dépendent de leurs propres oeuvres (2) :
N'hésite donc pas à te rendre à Ayodhyà
pour le salut des dieux ! "
A force de supplications, ils firent céder Shàradà
Et elle partit pour Ayodhyà en se disant : " Qu'ils sont
vils, ces dieux !
Haute est leur demeure, basse leur conduite,
Ils ne peuvent souffrir la gloire d'un autre qu'eux ! "
Mais ensuite, songeant aux prouesses futures de Ràm
Et à l'empire qu'elle-même exercerait ainsi sur tant de
poètes (3),
Elle se réjouit dans son coeur et se rendit au palais de Dasharath,
Telle une constellation malfaisante et funeste !
Or, parmi les servantes de Kaikeyi,
il s'en trouvait une au cerveau obtus, nommée
Mantharà :
Shàradà en fit un vase d'infamie
et après lui avoir égaré
l'esprit, elle s'en alla...
13
Voyant les préparatifs qu'on faisait en ville
Et entendant résonner de joyeuses musiques,
Mantharà demanda aux gens de quelle fête il s'agissait,
En entendant parler du sacre de Ràm, la rage la mordit au cur
!
Cette femme de naissance vile, au coeur méchant,
Chercha le moyen de ruiner ce projet la nuit même,
Telle une chasseresse (1) sournoise qui, en apercevant un rayon de miel,
Médite sur le moyen de s'en emparer !
Toute en pleurs, donc, Mantharà s'en vint trouver la mère
de Bharat
" Qu'est-ce donc qui te désole ? " lui demanda la reine
en souriant...
Mais l'esclave ne répondit que par des soupirs
Et, à la manière des femmes, elle se mit à sangloter
!
Souriante, la reine lui dit : " Tu as trop de caquet !
Lakshman t'aura donné une bonne leçon, je parie ! "
Même alors elle resta muette, cette esclave perfide
Et continua de soupirer comme une femelle de serpent (2) !
La reine alors s'alarma et lui dit
" pourquoi donc ne parles-tu pas ? "
Serait-il arrivé quelque chose au roi, à Ràm,
à Lakshman ou à Shatrughna ?
A ces mots, le coeur de la bossue s'enflamma
de rage
14
Ah ! Madame, pourquoi me donnerait-on des leçons ?
Ai-je, moi, les moyens d'être insolente ?
Qui donc, hormis Ràm, a des raisons de se réjouir aujourd'hui,
Lui que le roi s'apprête à associer au trône ?
" Ah ! vraiment, le Destin a grandement favorisé Kausalyà
Elle-même, à cette vue, ne peut contenir sa fierté
!
Pourquoi donc ne vas-tu pas, toi aussi, contempler ces préparatifs
somptueux
Dont la vue m'a si fort affligée ?
" Ton propre fils est à l'étranger, mais tu ne te
fais pas de souci,
T'imaginant que ton époux est en ton pouvoir ...
C'est que tu aimes bien trop ton repos et ton lit
Pour daigner t'apercevoir de l'hypocrisie du roi ! "
En entendant ces tendres paroles, la reine, qui savait sa méchanceté,
La réprimanda en disant : " Assez ! tais-toi ! Va-ten !
Si tu recommences à parler de cette manière, peste que
tu es,
Je te fais arracher la langue ! "
Puis se souvenant que les bossus, les borgnes et les boiteux
sont méchants et pervers par nature,
Surtout lorsque ce sont des femmes ou des esclaves,
la mère de Bharat dit à Mantharà
en souriant
15
" 0 Femme à la parole douce ! je n'ai voulu que te donner
un avertissement
Je ne t'en veux pas le moins du monde !
Bienheureux, béni ce jour
Où ce que tu m'as appris s'accomplira !
" Que l'aîné soit le maître et que ses cadets
lui soient soumis,
Telle est bien la noble coutume dans la dynastie du Soleil (1) :
Si vraiment Ràm doit être sacré demain,
0 mon amie, demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai (2) !
" Ràm chérit sincèrement toutes ses mères
A l'égal même de Kausalyà (3)
Et il a pour moi une tendresse particulière :
J'en ai eu la preuve !
" Si le Créateur m'accorde une autre vie,
Puissé-je encore avoir Ràm pour fils et Sità pour
bru !
Ràm en vérité m'est plus cher que la vie :
Pourquoi donc t'affliges-tu de son sacre ?
Je t'en conjure par Bharat, dis-moi la Vérité,
cesse de dissimuler et de mentir !
Dis-moi donc pourquoi tu te désoles ainsi
en ce jour d'allégresse ? "
16
" J'ai eu mon compte la première fois, répartit la
Bossue :
Pour parler à nouveau, il me faudrait une langue de rechange
!
Malheureuse tête que la mienne ! Bonne à être tranchée,
Puisqu'en parlant pour votre bien, je vous ai offensée !
" Le Destin m'a fait naître difforme et esclave :
On récolte ce qu'on a semé, on reçoit ce qu'on
a donné (1)
Que l'un ou l'autre règne, qu'ai-je à y perdre ?
Est-ce cela qui d'esclave me fera reine ?
" Mais à cause de mon détestable caractère,
Je n'ai pu souffrir votre disgrâce
C'est ainsi que j'ai laissé échapper un mot ou deux :
Pardonnez-moi, Madame, j'ai eu grand tort ! "
En entendant ces paroles mielleuses et sournoises,
la reine, qui était femme et d'esprit
faible,
Fut victime du stratagème des dieux
et, prenant son ennemie pour une amie, lui fit
confiance.
17
Affectueusement, la reine se mit à questionner longuement la
Bossue,
Telle une biche ensorcelée par le chant d'une chasseresse (1)
!
Son esprit s'égara - c'était écrit -
Tandis que l'esclave se félicitait d'avoir réussi son
coup !
" Vous m'interrogez maintenant, lui dit-elle, mais je n'ose parler
:
Ne m'avez-vous pas traitée de " vilaine peste ? "
S'étant ainsi acquis la confiance de la reine à force
de ruses,
La Bossue parla enfin, telle une planète funeste dans l'horoscope
d'Ayodhyà !
" 0 Reine ! Vous me dites que Ràm et Sità vous sont
chers,
Et il est bien vrai que Ràm vous chérissait ...
Mais cela, c'est du passé ! Ces jours ne sont plus !
Les circonstances peuvent changer les amis en ennemis :
" Le Soleil n'est-il pas le Protecteur de la race du Lotus ?
Pourtant, si l'eau vient à manquer, il le réduit en cendres
...
Votre rivale à vous cherche à vous déraciner :
Usez donc d'un stratagème comme d'une barrière pour vous
protéger !
" Vous vous savez la favorite et vous ne vous souciez
de rien,
croyant le roi en votre pouvoir !
Mais en dépit de ses paroles tendres, le roi a l'âme
noire
et vous êtes si naïve !
18
" La mère de Ràm est rusée et sournoise,
Elle a saisi l'occasion de placer son mot :
Si le roi a envoyé Bharat chez son grand-père,
C'est à l'instigation de la mère de Ràm, sache-le
!
" Toutes les autres épouses du roi me servent de leur mieux,
se dit-elle,
Seule la mère de Bharat s'enorgueillit du pouvoir qu'elle a sur
le roi ! "
Vous êtes une épine au coeur de Kausalyà, Madame,
Mais les gens astucieux savent dissimuler leurs plans !
" Le sacre de Ràm ! Voilà une chose digne de la
dynastie !
Il y a de quoi réjouir le monde, et je m'en réjouis moi
aussi,
Mais je tremble quand je songe à l'avenir
Puisse le Ciel faire retomber le châtiment sur la coupable ! "
C'est ainsi que Mantharà pervertit le coeur de la
reine
à force de mensonges,
Lui contant mainte histoire de rivales jalouses
pour attiser sa colère !
19
Cédant à la fatalité, la reine se laissa convaincre
Et elle interrogea Mantharà encore et encore, la conjurant de
parler !
" Que m'interroges-tu" répondit la Bossue : Tu n'as
pas encore compris ?
Même les bêtes brutes savent distinguer ce qui leur est
bon ou nuisible !
" Voilà bien quinze jours que les préparatifs sont
en train
Et c'est aujourd'hui seulement que tu apprends la nouvelle (1) de moi
!
Mais comme je suis nourrie et habillée à ton service,
Je te dois la vérité - sinon je serais coupable !
" Si ce que je te dis n'est pas la pure vérité,
Que le Créateur me punisse !
Si Ràm est sacré roi demain,
C'est que le Destin aura semé pour toi une semence de malheur
!
" Traçant une ligne sur le sol, je le proclame de toutes
mes forces :
0 Très chère ! Tu seras comme une mouche tombée
dans le lait (2) !
Si tu veux rester au palais, toi et ton fils,
Il vous faudra accepter la servitude : pas d'autre moyen !
" Comme jadis Kadrù tourmenta Vinatà
(3),
ainsi Kausalyà te tourmentera
Bharat sera jeté en prison
tandis que Lakshman deviendra le bras droit
de Ràm "
20
Oyant ces terribles paroles, la fille du roi Kekaya
Resta sans voix, séchant de frayeur !
Inondée de sueur, elle tremblait comme un bananier,
Ce que voyant, la Bossue se mordit la langue !
Elle se mit à conter à la reine toute sorte d'histoires
fallacieuses,
En l'exhortant à reprendre son sang-froid :
Victime du Destin, Kaikeyï s'attacha à cette mauvaise femme
Et se mit à chanter ses louanges - prenant la grue (1) pour un
cygne
Écoute, Mantharà, tu as raison :
Mon oeil droit ne cesse de cligner (2)
Chaque nuit je fais des rêves de mauvais augure,
Mais j'ai été assez folle pour ne pas te le dire !
" 0 mon amie, que faire ? Je suis si bornée
que je ne saurais distinguer ma droite de ma
gauche !
Pour moi, jusqu'à ce jour, j e n'ai jamais fait de
mal à personne :
pour quel crime le sort me frappe-t-il si cruellement
?
21
" Plutôt retourner chez mon père et y vivre ma vie
entière,
Que de jamais subir le joug d'une rivale !
Celui que le sort livre au pouvoir de son ennemi,
Mieux vaut pour lui la mort que la vie ! "
Ainsi la reine s'épanchait en lamentations ...
La Bossue alors ourdit un stratagème bien féminin :
" Pourquoi donc parler ainsi, comme si vous étiez résignée
à votre défaite ?
Non ! Votre bonheur conjugal ne cessera de croître !
" Quant à celle qui vous a voulu tant de mal
Elle récoltera le juste châtiment de son crime ...
0 Maîtresse ! Depuis que j'ai ouï parler de ce dessein pervers,
J'ai perdu l'appétit et le sommeil !
" J'ai consulté les astrologues et eux, tirant une ligne
sur le sol (1),
M'ont assurée que Bharat régnerait, sans le moindre doute
!
Donc, 0 Très-chère, suivez le plan que je vais vous indiquer
:
Le roi, en effet, vous a des obligations ... "
- " Je me jetterais dans un puits si tu me le demandais
!
j'abandonnerais même mon époux
et mon fils !
Parle donc ! Tu vois ma détresse :
pourquoi ne le ferais-je pas, si c'est pour
mon salut ? "
22
Prête à faire de la reine un odieux sacrifice,
La Bossue aiguisait le couteau de la trahison sur la pierre de son propre
coeur,
Mais la reine ne voyait pas le malheur qui s'approchait d'elle,
Semblable à la bête du sacrifice occupée à
brouter l'herbe verte !
Douces à l'oreille mais funestes dans leurs effets étaient
les paroles de Mantharà
Comme un miel imprégné d'un terrible poison :
" 0 Maîtresse, dit l'esclave, ne vous souvient-il pas
De cette histoire que vous m'aviez contée ?
" Ces deux faveurs que le roi vous avait promises,
Réclamez-les aujourd'hui même pour dissiper votre angoisse
Qu'il donne à votre fils le royaume et à Ràm l'exil
dans la forêt,
Otant ainsi à votre rivale tout sujet de se réjouir !
" Mais avant de parler faites bien jurer au roi, par Ràm,
de vous accorder ces faveurs
Afin qu'il ne puisse faillir à son serment !
Et agissez cette nuit même - sinon il serait trop tard ...
Chérissez mon conseil plus que votre propre vie ! "
Ayant ainsi tendu son horrible embuscade, la misérable
dit à la reine :
" Allez à la chambre-du-courroux
(1),
Préparez avec soin toute l'affaire
et ne vous fiez pas trop vite à la parole
du roi ! "
II
99.
RAM ACCEPTE L'EXIL
[II 44-46]
44
Dans sa douleur, le roi restait sans voix
Et il pressait Ràm sur sa poitrine encore et encore !
Dans son for intérieur, il suppliait le Créateur
De ne pas permettre que Ràm s'en allât dans la forêt
...
Et puis, invoquant Mahesh, il le priait ainsi :
" 0 éternel Shiva ! Écoute ma supplique !
Toi qui es aisément propitié (1), Toi qui donnes sans
compter,
Vois en moi ton humble serviteur et délivre-moi de mon angoisse
!
" C'est Toi qui meus tous les coeurs (1)
inspire donc à Ràm la pensée
De me désobéir, en restant à la maison,
oublieux de sa tendre soumission ! "
45
" Puissé-je être déshonoré ! Périsse
mon honneur en ce monde !
Que je perde le paradis, que je tombe en enfer !
Puissé-je endurer tous les tourments
Plutôt que d'être privé de la vue de Ràm !
"
Ainsi songeait le roi en lui-même - mais il gardait le silence,
Le coeur palpitant comme la feuille du Pipal (2) !
Voyant son père ainsi, tout frémissant de tendresse pour
lui,
Et craignant que sa mère ne prononçât encore quelque
parole cruelle,
Ràm lui-même prit la parole avec modestie
Non sans avoir considéré le lieu, le temps et les circonstances
(3)
" 0 Père ! Si j'ose dire un mot, c'est témérité
de ma part,
Mais vous pardonnerez cette témérité à cause
de ma jeunesse 1
" Cette chose qui vous afflige, c'est moins que rien
!
On ne me l'avait pas dit-je viens tout juste
de l'apprendre,
Mais en voyant votre détresse, 0 Père vénéré,
j'ai questionné ma mère (1)
Et, en apprenant la chose, j'ai été
réconforté !
" En cet instant fortuné, 0 Père bien-aimé,
chassez le chagrin que vous inspire votre tendresse
Et congédiez-moi d'un coeur joyeux ! "
Ainsi parla le Seigneur, frémissant d'allégresse ...
46
" Celui-là en vérité est béni en ce
monde
Dont la conduite réjouit le coeur de son père :
Celui-là est en possession de tous les biens
Qui chérit ses père et mère comme sa propre vie
!
" En obéissant à votre ordre, je cueillerai le fruit
de mon existence,
Et puis, je reviendrai bien vite ! Permettez-moi donc
D'aller prendre congé de ma mère
Puis de partir pour la forêt, non sans m'être encore incliné
à vos pieds !
Sur ces paroles, Ràm s'en alla,
Laissant le roi muet de douleur ...
II
10.
SITÂ IMPLORE LA FAVEUR DE SUIVRE SON ÉPOUX
[II 97-99]
.
97
Ayant reçu le message de son père, le Trésor de
compassion
S'efforça de toutes manières de persuader Sità
:
" Si tu retournes à la maison, tu soulageras les souffrances
de tes beaux-parents
Ainsi que de ton guru et de toute ta famille bien-aimée !"
Mais Vaidehi répondit aux objurgations de son époux :
" Écoutez, 0 Seigneur de mon âme, au coeur très
aimant,
" 0 Prince très compatissant et très sage, dites-moi
:
Peut-on retenir l'ombre quand le corps s'en est allé ?
Où donc ira l'éclat du jour, privé du soleil,
Et le clair-de-lune, sans la lune ? "
Ayant ainsi tendrement supplié son époux,
Sità adressa au ministre ces paroles gracieuses
" Je vous dois autant de gratitude qu'à mes propres beaux-parents
:
Je suis donc bien hardie d'oser vous répondre !
" Si pourtant, dans ma détresse, je vous contredis, 0 Très-cher,
ne le prenez pas en mauvaise part :
Si je suis privée des pieds vénérés de mon
époux,
aucune parenté ne me chaut !
98
" N'ai-je pas contemplé l'auguste majesté de mon
père ?
Une couronne de rois forme l'escabeau de ses pieds !Mais ce lieu de
délices qu'est le palais d'un tel père
N'a point de charmes pour moi, sans mon époux !
" J'ai pour beau-père le souverain d'Ayodhyà,
Un monarque dont la gloire est célébrée par tout
l'univers :
Indra lui-même se lève pour aller à sa rencontre
Et lui fait place sur son propre trône !
" Pourtant ce glorieux beau-père, le séjour d'Ayodhyà,
Cette famille très chère, ma belle-mère qui m'est
une autre mère,
Tout cela ne me serait de rien, je n'y trouverais plus aucune joie,
Si je devais être privée de la poussière des pieds
de Raghupati !
" Tandis que les pénibles sentiers de la forêt, au
sol rocailleux,
Les montagnes, le danger des tigres et des éléphants,
les lacs et rivières infranchissables,
Les sauvages Kolas et Kiràtas, les antilopes et les oiseaux,
Tout cela me deviendra source de joie, si je suis en compagnie de mon
bien-aimé !
" Allez donc vous jeter aux pieds de mes beaux-parents
et faites leur en mon nom cette prière
:
" Ne vous inquiétez pas à mon sujet -
c'est dans la forêt que je trouverai le
bonheur !
99
" En compagnie du Seigneur de mon âme et de mon jeune beau-frère,
Ces deux vaillants guerriers porteurs de l'arc et du carquois,
Je ne craindrai point la lassitude ni la peine, je ne m'égarerai
point en chemin :
Ne vous faites donc aucun souci à mon sujet !"
En entendant les douces paroles de Sità,
Sumantra s'affligea - tel un serpent privé de son joyau (1) !Ses
yeux ne voyaient plus, ses oreilles n'entendaient plus :
Telle était sa douleur qu'il ne pouvait proférer une parole
!
Ràm lui prodigua ses consolations,
Pourtant son coeur n'en fut pas soulagé ...
Sumantra s'efforça alors de le convaincre de l'emmener avec lui,
Mais Raghunanda refusa, comme il le devait.
" On ne peut passer outre à l'ordre de Ràm, songea-t-il,
En vérité, pénible, inéluctable est le Destin
!"
Sumantra alors se prosterna aux pieds de Ràm, Sità et
Lakshman
Et s'en retourna tout abattu, tel un marchand qui aurait perdu tout
son capital ...
Tandis qu'il poussait son char en avant,
ses chevaux tournaient sans cesse leur tête
en arrière, en hennissant,
Ce que voyant, le Nishàda (1), navré de douleur,
se lamenta en se frappant la tête :
100
" Si la séparation d'avec Ràm afflige ainsi des bêtes
brutes, songea-t-il,
comment son père, sa mère et ses sujets pourront-ils y
survivre ? "
II
11
PASSAGE DE LA GANGÀ
[II. 100-102]
Ayant ainsi contraint Sumantra à repartir,
Ràm s'approcha de la rive de la Gangà :
Il héla une embarcation, mais le batelier ne voulait pas le
prendre,
Disant : " je sais ton secret !
Tout un chacun raconte que la poussière de lotus de tes pieds
(1)
Est une espèce de poudre magique à changer en homme !
" Rien qu'en la touchant, une roche s'est changée en une
belle femme (2),
Et le bois est moins dur que la pierre !
Si mon bateau allait se changer en l'épouse d'un saint homme,
Plus moyen de faire le passage : voilà ma barque envolée
!
" Et c'est le gagne-pain de tous les miens
Et je ne sais pas d'autre métier !
Si donc Tu veux absolument passer, 0 Seigneur,
Permets-moi de Te laver d'abord les pieds ! "
0 Seigneur ! Quand je T'aurai lavé les pieds
alors seulement je Te prendrai dans ma barque
et je ne Te demanderai pas d'autre salaire !
0 Ràm 1 je le jure par Dasharath et par Toi-même,
je parle sérieusement !
Que Lakshman me tue de ses flèches s'il veut,
Mais tant que je ne T'aurai pas lavé les pieds
je ne Te ferai pas traverser
0 compatissant Seigneur de Tulsi-dàs !
En entendant ce discours du batelier,
tout plein d'une tendresse naïve,
Le miséricordieux Seigneur jeta un regard amusé
à Jànaki et à Lakshman ...
101
Ràm, l'Océan de compassion, lui répondit en souriant
:
" Fais donc le nécessaire pour sauver ton bateau !
Hâte-toi d'apporter de l'eau pour me laver les pieds
Car il se fait tard et il faut que tu nous fasses passer l'eau ! "
Lui dont il suffit à l'homme de prononcer une fois le Nom
Pour traverser l'Océan insondable de l'Existence (1),
Lui qui jadis en trois pas franchit l'univers tout entier (2),
Dans sa bonté daigna ainsi adresser une requête à
un batelier !
Oyant cette requête, l'âme de la Gangà s'était
égarée un instant (3),
Mais elle se rasséréna en contemplant les ongles de ses
orteils ...
Quant au batelier, à peine eût-il obtenu la permission
de Ràm
Qu'il apporta de l'eau dans un vase de bois.
Transporté de joie et d'amour,
Il se mit à laver le lotus de ses pieds,Tandis que les dieux,
charmés de ce spectacle, faisaient pleuvoir les fleurs en disant
:
" Nul jamais ne s'est acquis tant de mérites que ce batelier
! "
Après avoir lavé les pieds de Ràm,
le Batelier but l'eau avec tous les siens,
Puis, ayant ainsi assuré son salut et celui de tous
ses ancêtres (1),
il fit passer le fleuve à Ràm
...
II
12.
RÀM LE VOYAGEUR ET LE PEUPLE DE LA FORÊT
[II. 116-123]
116
Comment décrire ce couple ravissant ?
Immense était leur éclat et mon esprit est faible !
Les villageois contemplaient de toutes leurs forces et de toute leur
âme
La radieuse beauté de Ràm, Sità et Lakshman ...
Assoiffés de tendresse, tous, hommes et femmes, restaient cloués
sur place,
Immobiles, tels des cerfs et des biches fascinés par l'éclat
d'une lampe...
Des villageoises alors s'approchèrent de Sità,
Mais, tout émues, elles n'osaient la questionner !
Elles se prosternèrent à ses pieds bien des fois
Et puis lui tinrent ce discours tendre et ingénu :
" 0 Princesse, nous avons une supplique à t'adresser
Mais, en femmes que nous sommes, nous n'osons pas t'interroger !
" 0 noble Dame ! Pardonne à notre impertinence
Et ne t'en offense pas, sachant que nous ne sommes que des rustaudes
...
Ces deux jeunes princes, si séduisants
Qu'on dirait que l'émeraude et l'or leur ont emprunté
leur éclat (1),
" L'un au teint sombre, l'autre au teint clair,
tout jeunes encore, et si beaux !
Avec un visage comme la pleine lune d'automne
et des yeux larges comme le lotus d'automne...
117
" Ces deux princes dont la beauté ferait honte à
d'innombrables dieux Amour,
Dis-nous, 0 Belle, que te sont-ils ? "
En entendant ces douces paroles,
Sità, confuse, sourit dans son âme ...
Elle regardait les villageoises, puis baissait les yeux vers le sol,
Gênée pour répondre et gênée de se
taire (1),
Enfin, rougissante et attendrie, la princesse aux yeux de gazelle,
A la voix de coucou, leur répondit gentiment :
" Celui qui est si joli, avec le teint clair,
S'appelle Lakshman et c'est mon jeune beau-frère ... "
Puis, ombrageant son visage du pan de son sari,
Elle tourna son visage vers Ràm avec une inflexion des sourcils.
Et d'un coup d'oeil oblique, telle une gracieuse bergeronnette,
Sità leur désigna d'un signe son mari ...
Toutes les villageoises alors de se réjouir,
Telles des pauvresses qui auraient découvert un monceau de richesses
!
Tombant aux pieds de Sità, elles la couvrirent d'affectueuses
bénédictions
Puisse ton bonheur conjugal durer à jamais
!
Puisses-tu vivre en compagnie de ton époux
aussi longtemps que le Serpent divin soutiendra
la terre sur sa tête !
118
" Puisses-tu demeurer aussi chère à ton époux
que Pàrvati à Shiva (2),
Et ne nous prive pas, 0 Dame, de ta faveur !
Nous t'en supplions ardemment, les mains jointes,
Si jamais tu repasses par ici.
" Souviens-toi que nous sommes tes servantes et permets-nous de
te revoir ! "
Les voyant si assoiffées de tendresse,
Sità les réconforta avec de douces paroles
Comme la lune d'automne réjouit un champ de lotus ...
Puis Raghunàth repartit
en compagnie de Sità et de Laksman ...
Tendrement, Il congédia les villageois,
mais il emportait leurs coeurs avec Lui 1
119
Tout en s'en retournant, hommes et femmes se désolaient
Accusant le Destin dans leur cur ...
Tristement ils se disaient l'un à l'autre
" Le Créateur fait tout de travers (1) !
" Il n'en fait qu'à sa tête, il est sans crainte
et sans pitié :
N'a-t-il pas fait la lune malade et tachée,
Sec, l'Arbre d'Abondance, amer, l'océan ?
Et maintenant il envoie ces jeunes princes vivre dans la forêt
" S'il devait donner à ceux-ci la forêt pour séjour,
C'est en vain qu'il a créé confort et plaisirs !
Si ceux-ci devaient marcher nu-pieds sur le chemin,
C'est en vain qu'il a inventé tant de montures et de véhicules
divers !
" Si ceux-ci devaient dormir par terre, sur une couche
de feuillage,
Pour quoi donc alors a-t-il fabriqué
des lits moelleux ?
S'il devait leur assigner pour séjour l'ombre d'un
arbre,
Pourquoi s'est-il mis en peine de bâtir
des palais ?
" Si ces jeunes princes si beaux, si délicats,
devaient porter le froc et le chignon ascétiques,
Alors c'est en vain que le Créateur
a fabriqué tant de vêtements et de parures de toute sorte
120
" Si ceux-ci devaient se nourrir de fruits et de racines,
Alors c'est en main que le monde produit tant d'exquises nourritures
! "
L'un d'eux déclara : " Ils sont tellement beaux ! Ils ont
dû naître d'eux-mêmes
Le Créateur n'a pas pu les faire !
" Vous pouvez examiner toutes les créatures dont parlent
le Véda (1),
Tout ce qu'on peut voir, ouir ou bien rêver,
Vous pouvez bien fouiller les quatorze sphères (2),
Mais un homme et une femme tels que ceux-ci, vous n'en trouverez pas
1
" En les apercevant, le Créateur fut tout ravi
Et il s'efforça d'en faire de semblables,
Mais il eut beau faire, il ne put y parvenir :
Alors, par jalousie, il les fit disparaître en les envoyant dans
la forêt ! "
- " Je ne suis pas grand clerc, dit un autre,
Je crois pourtant que nous voilà tous nantis du bonheur suprême
Et m'est avis que tous ceux-là sont comblés de la fortune
Qui les ont vus, les voient ou les verront ! "
Ainsi devisaient entre eux les villageois,
avec tendresse, les yeux pleins de larmes,
Tandis qu'ils se demandaient comment ces jeunes princes
au corps délicat
pouvaient parcourir un si rude chemin !
123
Ràm marchait devant et Lakshman fermait la marche,
Resplendissants dans leur froc ascétique,
Et entre eux allait la gracieuse Sità,
Telle la Màyà entre le Brahman et le Jiva !
Ou pour mieux dire encore comment je vois sa beauté,
Je dirai qu'elle ressemblait à la Passion entre le Printemps
et l'Amour (2),
Et puis, ayant sondé mon propre coeur, je la comparerai encore
A la constellation Rohini entre le Soleil et Mercure !
Ainsi cheminait Sità, posant les pieds sur le sol
Entre les empreintes de son Seigneur (3),
Tandis que Lakshman marchait sur leur gauche
Respectant leurs empreintes à tous deux ...
Comment décrire l'affection qui unissait Ràm, Sità
et Lakshman ?
Cela dépasse toute parole !
Oiseaux et quadrupèdes s'enivraient de la vue de leur beauté
:
Le Voyageur Ràm leur déroba le coeur à tous !
Tous ceux qui aperçurent sur le chemin
les deux frères en compagnie de Sità
Parvinrent heureusement au bout
du douloureux Chemin de l'Existence
124
Et aujourd'hui encore, quiconque préserve continuellement dans
son coeur
L'image du Voyageur Ràm suivi de Sità et de Lakshman
Trouvera le Chemin qui mène à la Demeure même de
Ràm (1)
Ce chemin que trouvent peu de grands sages !
II
13.
LA VRAIE DEMEURE DE RÀM
[II 126-131]
126
" Maintenant, 0 Sage, daignez m'indiquer le lieu où je dois
résider de telle sorte que nul ascète ne soit troublé
:
" Les princes qui tourmentent sages et ascètes
Brûleront dans leur propre feu !
Source de félicité est la bénédiction des
brahmanes
Mais leur malédiction a causé la perte de mainte dynastie
!
" Ce lieu propice que vous connaissez, désignez-le moi
Afin que je m'y rende avec Sità et Lakshman :
Là je bâtirai une jolie hutte de feuillage
Et j'y résiderai quelque temps, 0 bienveillant Sage ! "
En entendant ces paroles sincères de Raghubar,
" Le Sage s'écria : " Béni, béni sois-Tu
!
Mais comment pourrais-Tu parler autrement, Toi, Ràm, gloire de
ta dynastie,
Toi le Gardien du Pont de la Révélation (1) ?
127
Tu me demandes où Tu dois demeurer,
mais moi je T'interroge en tremblant
Dis-moi donc où Tu n'es pas
" et je T'assignerai une place ! "
128
En entendant les paroles de l'Ascète, tout imprégnées
du suc de la tendresse,
Ràm, confus, sourit dans son âme ...
Vàlmiki alors lui adressa ces paroles
Douces comme l'ambroisie :
" Écoute, 0 Ràm 1 je vais maintenant Te décrire
la demeure,
Où Tu pourras résider avec Sità et Laksman !
Ceux dont les oreilles se font larges comme l'océan
Pour recueillir les rivières de toutes les légendes bénies,
" Et qui, comme l'océan, se remplissent toujours sans être
jamais pleines,
Dans le coeur de ces hommes-là, bâtis ta noble demeure
!
Ceux dont les yeux languissent du désir de Te voir,
Comme l'oiseau Chàtak se languit pour le nuage de pluie,
" Et, dédaignant l'eau des lacs, des rivières et
de l'océan
Aspire à la seule goutte de pluie de ta beauté (1),
Dans le coeur de ceux-là, 0 Raghunàyak,
Fais ta demeure, avec ton frère et Sità !
" Ceux dont la langue, telle une jeune cygne
dans le Lac très-pur de ta gloire (2),
Va picorant les perles de tes louanges,
O Ràm ! Habite dans leur coeur !
129
" Ceux qui sans cesse respirent la sainte odeur
Des offrandes faites à leur Seigneur,
Qui ne mangent que la nourriture qui Te fut d'abord présentée
Et ne portent d'autre parure que celle qui Te fut d'abord dédiée
(3)
" Ceux qui s'inclinent devant les dieux et les brahmanes et devant
leur guru
Avec grande tendresse et humilité,
Dont les mains sont sans cesse occupées à faire la pùjà
à Ràm
Dont le coeur ne se confie qu'en Ràm,
" Dont les pieds foulent les chemins qui mènent aux lieux
sanctifiés par Ràm,
0 Ràm ! Habite dans leur coeur !
Ceux qui répètent sans cesse ton Nom très saint,
le Roi des mantras
Et qui T'offrent la pùjà avec toute leur famille,
" Qui te dédient sacrifices et oblations de toute sorte,
Qui nourrissent les Brahmanes et les comblent de présents
Qui vénèrent leur guru plus encore que Toi-même
(1)
Et qui le servent de leur mieux,
" Ceux qui, tout devoir accompli,
ne demandent d'autre récompense que la
dévotion à tes pieds,
Dans le coeur de ceux-là, 0 joie de la dynastie de
Raghu, bâtis ton temple,
pour y demeurer en compagnie de Sità
!
130 "
Ceux sur qui sensualité, colère, orgueil et égarement
n'ont pas d'empire
Non plus que la cupidité, l'envie, la passion ou la haine,
Qui se gardent de toute hypocrisie, de toute feinte et des pièges
de la Màyà,
Dans leur coeur, habite, 0 Raghurài !
" Ceux qui sont bienveillants envers tous, bienfaisants pour tous,
Indifférents au plaisir comme à la douleur, à la
louange comme au blâme,
Qui s'attachent au Bien, qui sont charitables en paroles
Et qui, dans le sommeil comme dans la veille, demeurent sous Ta protection,
" Ceux-là qui ne connaissent d'autre refuge que Toi :
0 Ràm, demeure dans leur âme !
Ceux qui respectent l'épouse d'un autre comme leur propre mère
Et voient dans le bien d'autrui un poison mortel,
" Ceux qui se réjouissent du bonheur des autres
Et s'affligent grandement de leur malheur,
Ceux-là, 0 Ràm, Te sont chers comme ta propre vie :
Fais donc dans leur coeur ta demeure très pure !
" 0 cher Fils ! Ceux pour qui Tu es à la fois
maître, Ami, Père, Mère
et Guru,
Dans leur coeur, bâtis ton temple
et prends-y ta demeure avec Sità et Lakshman
!
131
" Ceux qui savent en tout laisser le mal et choisir le bien,
Qui souffrent l'adversité pour l'amour des brahmanes et des vaches
Ceux que le monde honore pour leur noble conduite,
Dans ces belles âmes, fais ta demeure !
" Ceux qui savent que toute vertu vient de Toi et qu'ils n'ont
en propre que leurs fautes,
Qui placent en Toi toute leur confiance,
Qui ont de l'affection pour tes dévots,
Habite dans leur âme avec Vaidehi !
" Ceux qui ont tout laissé : caste, richesse, devoir d'état,
honneurs terrestres,
Famille très chère et douce maison,
Renonçant à tout pour Te faire place,
Demeure dans leur âme, 0 Raghurài !
105
" Ceux à qui ciel, enfer et même délivrance
sont indifférents,
Et qui partout ne voient que Toi, le héros porteur de l'arc et
des flèches,
Qui Te sont totalement dévoués en actes, en paroles et
en esprit,
O Ràm ! Bâtis ta demeure dans leur coeur !
" Ceux qui jamais ne Te demandent rien
mais qui T'aiment de tout leur coeur,
Habite à jamais dans leur âme
là est ta vraie Demeure ! "
II
14.
L'HUMBLE REQUÊTE DE BHARAT
[II. 177-183]
177
" Vous m'avez montré, en toute sincérité,
La conduite qui me sera le plus profitable :
Je comprends parfaitement vos conseils
Pourtant mon coeur n'en est pas apaisé !
" Écoutez maintenant ma prière à moi
Et puis vous m'instruirez comme il convient ?
Si j'ose vous répondre, pardonnez-moi ma faute
Les justes ne tiennent pas compte des erreurs d'un homme en détresse
!
" Mon père est au séjour des dieux,
Ràm et Sità sont dans la forêt
- et vous voulez que je règne !
Croyez-vous que ce soit là un bien pour moi
et pour vous un avantage ?
178
" Mon bien à moi, c'est de servir l'Époux de Sità,
Et c'est cela même dont m'a privé la perfidie de ma mère
!
Pourtant, lorsqu'y réfléchis dans mon âme,
je ne vois point d'autre bonheur possible pour moi !
" Que m'importe la royauté avec son cortège de soucis,
Si je suis privé de la vue de Ràm, Sità et Lakshman
?
Sans la parure du vêtement, les bijoux ne sont qu'un vain fardeau,
Sans le détachement, vaine est la méditation sur l'Absolu
!
" Sans la santé, vains sont tous les plaisirs du corps,
Sans la dévotion à Hari, vains les litanies et le yoga
Sans l'âme, vaine est la beauté corporelle,
Ainsi pour moi tout est vain sans Raghurài !
" Permettez-moi d'aller rejoindre Ràm :
C'est cela, pour sûr, mon plus grand bien !
Et si, en me faisant roi vous escomptez pour vous-même un avantage,
C'est que votre tendresse pour moi vous égare !
" Je ne suis que le fils de Kaikeyi,
un ennemi de Ràm, un être éhonté
et pervers :
Quel bien pouvez-vous espérer
en confiant le royaume à un impie tel
que moi ?
179
" Je vous dis la vérité : écoutez-moi, croyez-moi
!
Un souverain doit être vertueux :
Si vous parveniez par force à me faire roi,
Ce serait la pire des catastrophes !
Y a-t-il dans l'univers un plus grand pécheur que moi
Qui ai causé l'exil de Ràm et de Sità dans la forêt
?
Le roi, il est vrai, a exilé Ràm
Mais il est mort, lui, de l'avoir perdu !
" Et moi, misérable cause de toute ces calamités,
Je suis assis là et j'écoute sans défaillir un
tel discours !
J'ai pu voir vide le palais de Ràm
Et conserver le souffle - pour essuyer les quolibets du monde !
" Ce souffle, qui, au lieu de se languir pour la joie très-pure
de la présence de Ràm
Reste avide de domination et de voluptés charnelles !
Que dire de la dureté de mon propre cur ?
La dureté du foudre n'est rien à côté 1
" L'effet est encore plus dur que la cause
qu'y puis-je ?
Ainsi le foudre est plus dur que l'os dont il est fait (1)
le fer plus dur que la pierre dont il est né
!
180
" Être attaché à un corps né de Kaikeyi,
N'était-ce pas pour ce souffle un excès d'infortune ?
Si, privé de mon Bien-aimé, j'attache encore quelque prix
à ma vie,
C'est que j'ai encore beaucoup à souffrir !
" Kaikeyi a donné à Ràm, Sità et
Lakshman le séjour de la forêt,
Elle a assuré le bonheur de son propre époux en l'envoyant
au ciel :
Elle a pris sur elle veuvage et infamie
Et donné à son peuple chagrin et souffrance !
" A moi elle a voulu donner gloire, bonheur, souveraineté
C'est ainsi que Kaikeyï a réglé le sort de chacun
!
Me voici donc comblé de toutes les félicités,
Et vous, vous voulez encore m'imposer le sacre royal !
" Puisque je suis né en ce monde du sein de Kaikeyi,
En vérité j'étais digne d'un tel sort !