RAMAYAN
de Tulsi Das
VI
28.
BATAILLES DEVANT LANKÀ
[VI. 87-88]
Le récit des batailles devant Lanka est traité
dans le Ràmàyan tantôt sur le mode héroïque
(lorsque les grands champions sont en lice), tantôt sur le mode
ironique, lorsque les singes s'affrontent aux Rakshasas. Descriptions
horrifiantes et scènes lugubres abondent : ainsi la description
du fleuve de sang que font couler les flèches de Ràm en
s'abattant sur l'armée démoniaque.
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Sur ces entrefaites arrivèrent les hordes de Rôdeurs-de-nuit
En foule compacte, se bousculant les uns les autres
En les apercevant, les valeureux singes s'avancèrent en rangs
serrés :
On eût dit la masse des nuages annonçant la fin du monde
(1) !
Épées et sabres étincelaient de toute part,
Comme l'éclair illumine à la fois les quatre points cardinaux,
Chars, éléphants de guerre et chevaux faisaient un effroyable
vacarme,
Comme les grondements menaçants du tonnerre !
(1). Il s'agit du pralaya, la dissolution universelle
qui clôt une ère cosmique : les nuages qui s'amoncellent
annoncent que l'univers entier va s'engloutir sous les eaux.
Les queues des singes déployées sur le fond du ciel
Ressemblaient à de gracieux arcs-en-ciel,
Des tourbillons de poussière montaient comme un flot envahissant
Et les flèches pleuvaient dru, telle une violente averse !
Les deux camps se bombardaient de montagnes
Qui retombaient l'un après l'autre comme la foudre ...
Raghupati alors, dans sa colère, fit tomber une pluie de flèches
Qui blessèrent toute la troupe des Rôdeurs-de-nuit :
Sous le coup de ces flèches, les combattants tournoyaient sur
eux-mêmes
Et mordaient la poussière en hurlant,
Le sang dégoulinait de leur corps comme des cascades dévalant
les montagnes
Pour former une horrible rivière sanglante, propre à terroriser
les lâches !
Terreur des lâches,
Ce fleuve de sang roulait ses flots impurs :
Il avait les deux armées pour rives,
les chars pour sable
et leurs roues pour tourbillons,
pour poissons, les éléphants de guerre,
les fantassins, les chevaux, les ânes
et les montures de toute sorte,
pour serpents, les flèches, les arcs et les massues,
pour vagues, les arcs,
et le peuple des tortues pour boucliers !
Sur ses rives, les combattants tombaient comme des arbres
qu'on abat,
la moelle de leurs os moussait comme de l'écume
:
Spectacle propre à glacer le coeur des lâches
et à réjouir le coeur des braves
!
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Toute espèce de créatures démoniaques, de monstres
hirsutes,
Se baignaient dans le sang,
Corbeaux et vautours s'envolaient avec des bras dans le bec,
Et se les arrachaient l'un l'autre pour les dévorer !
Quelques-uns criaient : " Il y a en a plus qu'il n'en faut
Pas de disette à craindre, benêts que vous êtes !
"
Les guerriers blessés gisaient sur la rive en gémissant,
Étendus çà et là, leurs corps à demi
immergé ...
Les vautours occupés à fouiller les entrailles des gisants
Ressemblaient à des pécheurs à la ligne au bord
de la rivière,
Et les corbeaux perchés sur les cadavres flottants
A des promeneurs faisant un tour en barque !
Des sorcières (1) ramassaient des crânes pour les remplir
de sang,
Tandis que les épouses des démons (2) dansaient sur la
voûte du ciel !
(1). Le terme employé est jogini (yogini) - ces
" yogis " femelles sont en réalité des créatures
démoniaques, qui hantent en particulier le champ crématoire
ou le champ de bataille et se repaissent de sang. Elles portent des
colliers de crânes, comme les terribles déesses Kàli
et Chamundà.
(2). Il s'agit des épouses des " Bhùta ", mauvais
esprits qui hantent les cadavres et des "Pisàchas ",
sorte de vampires. Les Ràkshasas appartiennent à une autre
catégorie - une sorte d'aristocratie parmi le peuple des démons.
Chamundà et ses pareilles chantaient mainte chanson
En entrechoquant les crânes des guerriers en guise de cymbales
!
Des bandes de chacals faisaient claquer leur mâchoire,
Dévoraient et se disputaient en hurlant,
Des myriades de troncs sans tête couraient de ci et de là
Et les têtes tombées au sol criaient encore : " Victoire,
victoire ! "
Les têtes coupées criaient encore : "
Victoire ! "
et les troncs sans tête couraient çà
et là (1) ...
Les charognards se disputaient des crânes
tandis que les guerriers abattaient les guerriers !
Fiers de la force qu'il tiraient de Ràm,
les singes écrasaient les hordes démoniaques
:
les braves Ràkshasas gisaient sur le champ de bataille,
percés des flèches de Ràm !
(1). Chamundà est l'une des formes terribles
assumées par la Grande Déesse, la Devi -c'est en réalité
une soeur de " Kàli ", dont elle a le teint noir et
la langue pendante, rougie par le sang dont elle se repaît.