RAMAYAN
de Tulsi Das
LIVRE V
22.
ENTRÉE DU SINGE HANUMÀN A LANKÀ
[V. 4-7]
Chargé de retrouver Sità, enlevée
par Ràvan, Hanumàn s'élance et bondit par-dessus
l'océan pour atterrir à Lankà. Après avoir
triomphé de la Ràkshasi Lankini qui garde la cité,
Hanumàn visite Lankà sans trouver trace de Sità
- mais il ne tarde pas à découvrir dans le propre frère
de Ràvan, Vibhikhan, un ardent dévot de Ràm. La
rencontre du singe et du démon-dévot et leur dialogue
est un épisode caractéristique où Tulsi se plaît
à souligner la valeur universelle de la dévotion capable
de purifier les plus vils - et jusqu'aux démons eux-mêmes.
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Assumant la forme minuscule d'un moustique,
Hanumàn entra à Lankà en invoquant Narahari ...
Alors une diablesse du nom de Lankini (1) l'apostropha :
"Comment donc es-tu entré ici sans ma permission ?
"Insensé ! Tu ne sais donc pas qui je suis
Et que je me repais de la chair des voleurs ? "
Le puissant singe aussitôt lui asséna un coup de poing
Qui l'envoya rouler sur le sol en vomissant du sang !
(1). " Lankini " est le nom d'une Ràkshasi
chargée de défendre l'accès de Lankà : elle-même
se révèle, comme Vibhikhan, être une dévote
de Hari-Vishnu, attendant son salut de Lui.
Se relevant alors, cette Lankini,
Toute tremblante, lui parla ainsi les mains jointes :
" Lorsque Brahmà partit après avoir accordé
sa faveur à Ràvan,
Il me parla et me donna ce signe à moi :
" Lorsque tu seras jetée à terre par la main d'un
singe,
Sache alors que la fin des démons est arrivée ! "
" 0 mon ami, bien grands doivent être mes mérites
(1)
Puisque mes yeux ont vu le Messager de Ràm ! "
" 0 Très-Cher, si l'on plaçait dans
un plateau de la balance
la béatitude du ciel et la Délivrance
Celles-ci pèseraient moins lourd
qu'un seul instant passé dans la compagnie
des saints !
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" Entre donc dans la cité et accomplis ta mission ;
Le coeur fixé sur le Prince du Kosala ! "
- " 0 Garud (2) ! Le poison se change en nectar, l'ennemi en ami,
L'océan devient une simple mare, le feu répand la fraîcheur,
" Le mont Sumeru n'est plus qu'un grain de sable
Pour celui que Ràm a regardé avec faveur ! "
Hanumàn donc, sous une forme minuscule,
Fit son entrée dans la citadelle, en invoquant le Nom de l'Adorable.
(1). Il s'agit de ses mérites accumulés
dans ses vies antérieures.
(2). C'est ici le corbeau dévot Bhushundi qui parle, en s'adressant
au Roi des oiseaux, Garud.
Il allait visitant chaque demeure
Et partout il voyait des guerriers innombrables ...
Enfin il pénétra dans le palais du Démon-aux-dix-têtes,
Merveilleux au-delà de toute description !
Le singe aperçut Ràvan étendu sur sa couche
Mais nulle part il ne vit Vaidehi ...
Il découvrit encore une somptueuse résidence
Qui contenait, construit à part, un sanctuaire de Hari :
Ce palais, d'une beauté merveilleuse
portait au fronton les armes mêmes de
Ràm,
Il était entouré d'un bosquet d'arbres Tulsi
ce qui réjouit le coeur du grand singe
!
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" Lankà est le repaire des Rôdeurs-de-nuit :
Comment de pieuses gens peuvent-ils vivre ici ? "
Ainsi le singe s'étonnait en lui-même,
Et juste à ce moment, Vibhikhan s'éveilla ...
Il se mit à répéter le Nom de Ràm
Et, en l'entendant, le singe, tout joyeux, reconnut en lui un juste
!
" Il faut que je me fasse connaître de lui, se dit-il,
Car un saint ne peut en rien entraver ma mission ! "
Prenant alors la forme d'un brahmane, Hanumàn aborda Vibhikhan
:
En l'entendant, celui-ci se leva et vint à lui,
Il le salua avec respect, lui demanda de ses nouvelles et lui dit :
" 0 Brahmane, dites-moi qui vous êtes !
" Ne seriez-vous pas un serviteur de Hari ?
Car je sens en mon coeur une grande affection pour vous ...
Ou bien ne seriez-vous pas Ràm lui-même, l'Ami des pauvres,
Qui serait venu jusqu'à moi pour mon plus grand bonheur ?"
Hanumàn alors lui révéla son nom
et tout ce que Ràm avait accompli (1)
Et tandis que Vibhikhan
l'écoutait tous deux frémissaient
de joie, perdus dans la contemplation de ses vertus !
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- " Écoute, 0 Fils du Vent, dit Vibhikhan,
Je suis ici dans la position de la langue prise entre les dents !
0 Très-cher, puisqu'Il me sait sans autre protecteur que Lui
Le Prince de la dynastie solaire n'aura-t-Il pas pitié de moi
?
" Abjecte est ma naissance, je ne connais pas de pieuses observances
Et mon coeur n'est pas attaché au lotus de ses pieds (2) ...
Pourtant, 0 Hanumàn, j'ai maintenant confiance
Car la rencontre d'un saint est un effet de la grâce de Hari !
(1). C'est-à-dire qu'il lui conta la geste de
Ràm.
(2). L'humilité de Vibhikhan ne lui permet pas de se reconnaître
comme un vrai dévot. Mais le poète veut sans doute insinuer
en même temps que seule la fréquentation des saints - ici
du " grand dévot " Hanumàn - est la véritable
marque, en même temps que la condition, de la dévotion.
" N'est-ce pas par la seule grâce de Raghubir
Que j'ai pu obtenir la faveur de te rencontrer, malgré tout ?
"
- " Écoute, 0 Vibhikhan, dit Hanumàn, quelle est
la nature du Seigneur :
Il déborde de tendresse pour ceux qui le servent !
" Dis-moi un peu : serais-je moi-même de noble lignée
?
Non ! Rien qu'un singe malicieux, vil entre les vils !
Quiconque prononce le nom du singe le matin
Ne mangera pas de la journée (1) !
" Écoute, mon ami : telle est ma propre bassesse,
et pourtant C'est à moi
Que Raghubir a fait grâce ! "
A cette pensée, les yeux du singe s'emplirent
de larmes ...
(1). Il s'agit d'un dicton populaire.