RAMAYAN
de Tulsi Das
LIVRE IV
21.
DESCRIPTION DES PLUIES ET DE L'AUTOMNE
[IV. 13-17]
Après avoir conclu une alliance avec Sugriva,
qu'il a délivré de son frère, Vâlin, Ràm
s'éloigne, confiant dans la promesse faite par Sugriva de retrouver
Sità.. La description de la saison des pluies et de l'automne
forme une sorte d'intermède, dans lequel la description de la
nature sert de prétexte à une prédication morale
et religieuse, Ràm apparaissant ici sous les traits du parfait
Guru instruisant son disciple, Lakshman.
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Splendide était cette forêt en fleurs,
Résonnante du bourdonnement des abeilles assoiffées de
miel ...
A peine le Seigneur vint-Il y habiter,
Que bulbes et racines, feuillage et fruits se mirent à croître
en abondance.
Séduit par la splendeur non pareille de ces montagnes,
Le Maître des dieux s'établit là avec son jeune
frère,
Tandis que les dieux, les ascètes et les sages
Se déguisaient en abeilles, en oiseaux et en gazelles pour les
servir !
Dès le jour où l'Époux de Ramà (1) fit de
cette forêt sa demeure,
Elle se mua en séjour de félicité :
Là, assis sur une roche de cristal étincelant,
Les deux frères se tenaient, à leur aise.
Ràm contait à son cadet mainte légende
Illustrant la dévotion, le détachement, les devoirs des
princes et la sagesse,
Vint alors la saison des pluies : le ciel se couvrit de nuages
Et l'on entendit le grondement du tonnerre, doux à l'oreille...
" Regarde, 0 Lakshman, la troupe des paons
qui dansent à la vue du nuage de pluie
Comme un maître de maison épris d'ascétisme
se réjouit à la vue d'un dévot
de Vishnu !
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" Voici que les nuages s'amoncellent en rugissant
Et mon coeur tremble, car je suis séparé de ma bien-aimée
(2) !
Le ciel couvert s'illumine brièvement des lueurs de l'éclair,
Éphémères comme l'affection des hommes vils !
" Les nuages versent leur eau en s'abaissant vers la terre,
Semblables aux vrais savants que leur science a rendu humbles,
Et les montagnes endurent patiemment le choc des averses
Comme les saints endurent les paroles des méchants !
(1). L'époux de Ramà (Lakshmi) est le dieu Vishnu, ici
identifié avec son avatàra, Ràm.
(2). Allusion au thème traditionnel des tourments de l'Absence
ou de la Séparation (viraha) avivés par la saison des
pluies - saison qui est celle de l'intimité conjugale.
" Les petits ruisseaux se gonflent en arrachant leurs rives,
Tels des hommes vils qui s'enorgueillissent de leurs richesses,
L'eau de pluie, en touchant la terre, se change en boue
Comme le jiva se souille au contact de la Màyà ( 1) !
" Peu à peu, l'eau de pluie fait enfler les étangs
Comme s'accroît la vertu au coeur des hommes de bien,
Et l'eau des rivières, une fois tombée dans l'océan,
Reste immobile, comme l'âme qui a trouvé Dieu !
" La terre verdoie sous l'herbe épaisse
qui efface les sentiers
Comme la saine doctrine
est obscurcie par l'hérésie !
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" Les grenouilles de tous côtés coassent joyeusement
:
On dirait une troupe d'étudiants brahmaniques récitant
les Védas !
Les arbres se couvrent de frondaisons nouvelles,
Semblables aux âmes qui ont atteint le Discernement !
" Les plantes Ak et Javàsa se dépouillent de leur
feuillage,
Comme, dans un royaume bien gouverné, les méchants voient
échouer leurs desseins,
Nulle part on ne trouve de poussière :
Elle a disparu comme la Colère chassée par la Compassion
!
" La terre, couverte de moissons fait plaisir à voir
Comme la prospérité des hommes généreux,
Mais, dans les ténèbres obscures de la nuit,
On voit luire des lucioles, telles une troupe d'imposteurs !
(1). Le Jiva, l'âme individuelle est réellement
consubstantiel à l'Absolu, Brahman ; il n'en est séparé
que par le pouvoir de la Màyà, cf. Glossaire.
" Sous la violence des ondées, les bordures des champs
se sont écroulées
Comme les femmes sont corrompues par l'indépendance,
Les fermiers habiles sarclent leurs champs
Comme les sages bannissent égarement, colère et orgueil
!
" L'oiseau Chakvà reste invisible
Tel le Dharma quand vient l'âge Kali,
Sur les terrains rocailleux la pluie ne fait pas pousser d'herbe,
Pas plus que la sensualité ne s'éveille au coeur des dévots
de Hari !
" La terre se peuple d'une foule d'être vivants
Comme le peuple se multiplie dans un royaume prospère,
Çà et là, de nombreux voyageurs restent fixés
sur place,
Comme s'apaisent les sens à l'éveil de la Connaissance
(1) !
" De temps en temps se lève un vent puissant
qui disperse les nuages
Comme la naissance d'un fils impie
ruine le Dharma d'une famille !
" Parfois le jour s'enveloppe d'épaisses ténèbres,
puis le soleil réapparaît
Comme la Sagesse, abolie par le commerce des hommes vils
renaît grâce à la compagnie
des saints !
(1). Il s'agit ici de gyàn (jnàna) la connaissance
mystique par laquelle s'effectue la réabsorption de l'âme
individuelle dans l'Absolu.
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" Voici que les pluies sont finies et que l'automne est revenu
:
Contemple, 0 Lakshman, son exquise beauté !
La terre se couvre des blanches floraisons du Kàsa :
On dirait que la vieille Saison des Pluies a déployé sa
barbe blanche !
" La constellation Agastya, en se levant, a séché
les sentiers
Comme la satisfaction assèche le désir ...
L'eau purifiée des lacs et des rivières resplendit
Comme le coeur des saints, vide d'orgueil et d'égarement !
" Les eaux des étangs et des cours d'eau baissent peu à
peu
Comme les sages peu à peu perdent le goût de la possession,
Reconnaissant l'automne, les bergeronnettes sont réapparues
Comme, le temps venu, les bonnes actions sont révélées
!
" La terre, débarrassée de la poussière et
de la boue,
Resplendit comme les actions d'un roi versé dans l'art de gouverner,
Tandis que les poissons s'affligent en voyant baisser les eaux,
Tels d'imprudents pères de famille de la perte de leur fortune
!
" Débarrassé de ses nuages, le ciel est absolument
pur
Comme un dévot de Hari qui a renoncé à tous les
désirs terrestres,
Et çà et là tombe une petite pluie d'automne,
Rare comme les êtres qui ont su découvrir mon Amour !
" Joyeux, rois et ascètes, marchands et mendiants
(1)
quittent la ville et se mettent en route,
Comme les hommes aux quatre âges de la vie
laissent là tout leur labeur quand ils
ont trouvé Hari !
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" Heureux sont les poissons dans l'eau profonde
Comme ceux qui ont pris refuge en Hari sont délivrés de
toute entrave,
Les étangs s'ornent de lotus épanouis
Comme l'Absolu non-qualifié assume des qualités !
" Les abeilles font entendre leur doux bourdonnement
Et les oiseaux de toute espèce leurs chants mélodieux,
Mais les Cakravàkas (1) s'affligent dans leur coeur à
la tombée de la nuit
Comme les méchants s'affligent de la prospérité
d'autrui !
" Les Chàtaks (2) lamentent à haute voix la soif
qui les tourmente,
Tels des ennemis de Mahàdev, qui ne peuvent trouver le bonheur
...
Pendant la nuit, la lune abat la chaleur automnale (3)
Comme la vue des saints chasse le péché !
1. Ces quatre catégories sont des " errants
" par vocation, les princes cherchant la gloire dans les batailles
et les conquêtes, les ascètes menant la vie errante ainsi
que les mendiants, et les marchands accomplissent leurs longs périples
terrestres ou maritimes : pour tous ceux-là, la saison des pluies
dite caturmàs (" les quatre mois ") constitue une pause,
durant laquelle ils sont contraints à la vie sédentaire.
Le début de l'automne est la saison du départ ; ce fut
anciennement le début de l'année.
2. Pour les particularités des oiseaux Cakravàka ou Chakvâ,
du Chàtak et du Chakor, cf. Glossaire.
3. Les rayons de la lune, imprégnés d'ambroisie, sont
dits " frais ".
" Les Chakors (1) en troupe fixent leurs regards sur la lune,
Tels les dévots de Hari sur Hari qu'ils ont trouvé !
La crainte de l'hiver chasse les taons et les moustiques
Comme le crime de persécuter les brahmanes ruine toute une famille
" Quand paraît l'automne
la terre est débarrassée d'une
foule d'êtres nuisibles
Comme l'homme qui a trouvé le Parfait Guru (2)
est délivré du doute et de l'erreur
à jamais ! "
(1). Voir page précédente n. 2.
(2). Le Sadguru (satguru) est une manifestation de la divinité
suprême avec laquelle il tend à se confondre.