RAMAYAN
de Tulsi Das
LIVRE III
18.
LA DÉMONE SHURPANAKHÀ
[III. 17-20]
Sur le conseil du sage Agastya, Ràm s'est établi
à Panchavati, dans la forêt Dandaka, en compagnie de Sità
et de Lakshman. C'est là qu'un jour se présente la démone
(Ràkshasi) Shùrpanakhà soeur du roi des Ràkshasas,
Ràvan. Séduite par la beauté des deux jeunes princes
et en particulier de Ràm, elle assume une forme séduisante
pour s'attirer ses faveurs. Elle se heurte à un refus ironique
de Ràm, puis à une cinglante riposte de Lakshman. Furieuse,
elle reprend sa forme monstrueuse et Lakshman, sans plus attendre, lui
coupe nez et oreilles. Elle va alors se plaindre à ses frères,
les Ràkshasas Khar et Dushan qui s'élancent pour la venger
avec leur armée démoniaque. Mais Ràm, usant du
pouvoir de sa magie (màyà) en a aisément raison.
M'ayant pu assouvir sa soif de vengeance, Shùrpanakhà
ira alors se plaindre à Ràvan lui-même. D'après
Tulsi, c'est la plainte de Shùrpanakhà qui décide
Ràvan à s'emparer de Sità.
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Ràvan avait une soeur, du nom de Shùrpanakhà,
A l'âme vile, venimeuse comme un serpent !
Un jour, celle-ci s'en vint à Panchavati
et, en apercevant les deux jeunes princes, elle fut troublée
...
" 0 Garud (1) ! A peine une femme aperçoit-elle un bel homme,
Fût-il frère, père ou fils,
Qu'elle prend feu et flamme, incapable de se contenir
Comme la Pierre-du-Soleil (2) s'embrase à la vue du soleil !
"
Assumant donc une forme gracieuse, Shùrpanakhà s'approcha
du Seigneur
Et lui adressa la parole avec force sourire :
" Ah ! lui dit-elle, d'homme tel que toi, de femme telle que moi,
où en trouver ?
Quel mal a dû se donner le Créateur pour former un si beau
couple !
" Moi, c'est en vain que j'ai fouillé les trois mondes
:
Je n'ai pu trouver d'homme digne de ma beauté - il n'y en a pas
C'est ainsi que, jusqu'à ce jour, je suis restée vierge,
Mais depuis que je t'ai vu tous mes désirs sont comblés
! "
"Le Seigneur, tout en regardant Sità, lui répondit
:
" Mon jeune frère que voici, lui, est célibataire...
"
Là-dessus la soeur du démon se tourna vers Lakshman,
Mais celui-ci, jetant un regard au Seigneur, répondit aimablement
" 0 Belle, écoute ! je ne suis, moi, que son serviteur
:
Un homme dépendant ne fera pas ton bonheur !
Le Seigneur, Lui, est tout-puissant, Il est le souverain du Kosala,
Tout ce qui Lui plaît, Il peut le faire !
(1). L'oiseau divin Garud (Garuda), monture de Vishnu,
est ici l'interlocuteur du Corbeau dévot, Bhushundi.
(2). La " pierre-de-soleil " (rabimani), skt (ravimani), aussi
appelée sùryakantà, lit. " Amante du soleil
", est une sorte de cristal censé " fondre " au
soleil en dégageant de la chaleur.
" Un serviteur épris de confort, un mendiant qui exige des
égards,
Un débauché qui poursuit la richesse, un luxurieux [qui
escompte le paradis,
Un cupide qui cherche le renom, un orgueilleux qui croit trouver le
salut,
Autant vaudrait, pour tous ceux-là, traire la voûte du
ciel pour tirer du lait ! "
De nouveau, la démone se rapprocha de Ràm
Et de nouveau Il la renvoya à Lakshman ...
Lakshman lui dit alors : " Celui qui t'épouserait,
C'est vraiment qu'il aurait foulé aux pieds son propre honneur
! "
Enflammée de rage alors Shùrpanakhà se retourna
vers Ràm
En reprenant sa forme terrifiante...
Voyant l'effroi de Sità, Raghurài
Fit un signe à son jeune frère :
Lakshman alors, sans le moindre effort,
coupa nez et oreilles à la diablesse,
Comme si de sa propre main
il avait voulu lancer le défi à
Ràvan 1
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Amputée de son nez et de ses oreilles, elle était effroyable
à voir :
On eut dit une montagne laissant couler des cascades d'ocre rouge...
Gémissante, elle s'en fut trouver Khar et Dùshan et leur
cria :
" 0 mes frères ! Fi, fi de votre valeur guerrière
! "
Comme ils la questionnaient, elle leur conta toute l'histoire ?
A ce récit, les démons rassemblèrent leurs armées
:
Toutes ces hordes de Rôdeurs-de-nuit alors se ruèrent en
avant,
Comme un sombre vol de montagnes ailées !
Démons aux formes étranges, chevauchant d'étranges
montures,
Brandissant des armes de toute espèce, terribles, en nombre incalculable,
Et à leur tête allait Shùrpanakhà elle-même,
A l'aspect effroyable, sans oreilles et sans nez !
De nombreux présages de malheur se manifestèrent
Mais ils n'en avaient cure, prisonniers d'un destin funeste...
Ils rugissaient, criaient leurs défis, bondissaient jusqu'au
ciel
Une armée digne de réjouir le coeur d'un vrai guerrier
(1)' !
En apercevant la troupe ennemie, Ràm s'avança,
Et il sourit en élevant son arc puissant...
Levant son arc massif,
Ram noua ses cheveux sur sa tête
on eût dit deux serpents enlacés
au sommet d'une montagne de saphirs (2)
environnée d'éclairs !
Tandis qu'Il ajustait le carquois à sa ceinture
et de son bras vigoureux
plaçait une flèche sur son arc,
Il fixait le regard sur son ennemi, comme un lion
fixe un troupeau d'éléphants !
(1) Par leur comportement, les Ràkshasas de Khar
et Dùshan manifestent l'enthousiasme qui convient à de
vaillants guerriers se ruant à la bataille.
(2). Allusion au teint bleuté qui est attribué à
Ràm.
Le croyant seul contre eux tous
l'armée des Ràkshasas chargea
En hurlant : " Saisissez-le ! "
semblables à une bande de démons
nocturnes s'efforçant de cerner le soleil levant (1) !
Mais à la vue de la majesté du Seigneur, ils ne purent
décocher leurs flèches
Et ils restèrent cloués sur place, tous ces Rôdeurs-de-nuit
!
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Alors les terribles flèches prirent leur envol,
Sifflant comme des serpents -
Tandis que le glorieux Ràm, échauffé par la bataille,
Décochait ses traits les plus acérés !
Voyant tomber ces traits meurtriers,
Ces valeureux champions parmi des démons prirent la fuite,
Mais les trois frères (2), leurs chefs, furieux, se mirent à
vociférer
" Celui qui désertera le champ de bataille,
" Nous l'abattrons de notre propre main
Qu'il retourne et se prépare à mourir ! "
Cependant, comme des armes de toute sorte
Le frappaient de plein front,
(1). Il s'agit de démons qui sont censés
s'attaquer, à l'aurore au " soleil-enfant " pour l'empêcher
de dissiper les ténèbres.
(2). Khara, Dushana et Trishira.
Le Seigneur, voyant la rage de ses ennemis
Ajusta ses propres flèches sur son arc
Et les fit pleuvoir de toute part,
Taillant en pièces les terribles démons !
Ce n'étaient que troncs, têtes, jambes, bras et mains
coupés :
Le sol en était jonché !
Sous le coup des traits acérés de Ràm,
Les corps énormes des démons s'abattaient comme des montagnes
!
Mais ces guerriers, même déchiquetés, se relevaient,
Grâce à leur pouvoir magique ...
Têtes et membres volaient par les airs
Et l'on voyait courir des troncs sans tête
Tandis que vautours, corbeaux et chacals
Se disputaient dans un horrible vacarme !
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Tombés sur le sol, les guerriers se relevaient,
Et il ne mouraient pas
Telle était la force de leur magie !
Alors voyant le Prince d'Ayodhyà
seul aux prises avec quatorze mille démons,
les dieux prirent peur (1)
Devinant la crainte des dieux et des sages,
Lui, le Maître de la Màyà,
eut alors recours à un subterfuge
les démons se virent l'un l'autre
sous l'apparence de Ràm :
ils se jetèrent alors les uns sur les autres
et s'entre-tuèrent jusqu'au dernier !
(1). Ràm reste théoriquement le champion
des dieux et des sages : son exil dans la forêt est motivé
par la nécessité de les protéger contre les démons
qui les harcèlent.
Criant " Ràm, Ràm ! " leur âme
s'échappa de leur corps
et ce faisant ils obtinrent le salut (1) :
Ainsi en un instant, par le pouvoir de sa Mayâ,
le Seigneur anéantit tous ses ennemis
!
(1). Autrement dit, ils furent sauvés par la
seule puissance du Nom, même proféré avec haine,
v. supra, 2, st. 28 et note 3.