RAMAYAN
de Tulsi Das
II
14.
L'HUMBLE REQUÊTE DE BHARAT
[II. 177-183]
C'est pour supplier Ràm de reprendre place sur
le trône d'Ayodhyà que Bharat s'est rendu dans la forêt,
accompagné de toute la famille royale, de ses ministres et de
tout le peuple d'Ayodhyà, emportant avec lui tout ce qui est
nécessaire au sacre. Une longue discussion s'engage entre les
deux frères.
De retour à Ayodhyà après
le départ de Ràm et la mort du roi Dasharath, Bharat,
inconsolable, s'estime indigne de la royauté qu'on veut lui conférer.
En vain son guru, Vasishtha, essaie-t-il de le convaincre de prendre
en main le gouvernement du royaume privé de maître : il
répond que son indignité l'en empêche - mais aussi
que son désir le plus ardent est de rejoindre Ràm dans
la forêt. Rien ne peut soulager sa souffrance que la vue de Ràm
: il supplie qu'on le laisse partir.
177
" Vous m'avez montré, en toute sincérité,
La conduite qui me sera le plus profitable :
Je comprends parfaitement vos conseils
Pourtant mon coeur n'en est pas apaisé !
" Écoutez maintenant ma prière à moi
Et puis vous m'instruirez comme il convient ?
Si j'ose vous répondre, pardonnez-moi ma faute
Les justes ne tiennent pas compte des erreurs d'un homme en détresse
!
" Mon père est au séjour des dieux,
Ràm et Sità sont dans la forêt
- et vous voulez que je règne !
Croyez-vous que ce soit là un bien pour moi
et pour vous un avantage ?
178
" Mon bien à moi, c'est de servir l'Époux de Sità,
Et c'est cela même dont m'a privé la perfidie de ma mère
!
Pourtant, lorsqu'y réfléchis dans mon âme,
je ne vois point d'autre bonheur possible pour moi !
" Que m'importe la royauté avec son cortège de soucis,
Si je suis privé de la vue de Ràm, Sità et Lakshman
?
Sans la parure du vêtement, les bijoux ne sont qu'un vain fardeau,
Sans le détachement, vaine est la méditation sur l'Absolu
!
" Sans la santé, vains sont tous les plaisirs du corps,
Sans la dévotion à Hari, vains les litanies et le yoga
Sans l'âme, vaine est la beauté corporelle,
Ainsi pour moi tout est vain sans Raghurài !
" Permettez-moi d'aller rejoindre Ràm :
C'est cela, pour sûr, mon plus grand bien !
Et si, en me faisant roi vous escomptez pour vous-même un avantage,
C'est que votre tendresse pour moi vous égare !
" Je ne suis que le fils de Kaikeyi,
un ennemi de Ràm, un être éhonté
et pervers :
Quel bien pouvez-vous espérer
en confiant le royaume à un impie tel
que moi ?
179
" Je vous dis la vérité : écoutez-moi, croyez-moi
!
Un souverain doit être vertueux :
Si vous parveniez par force à me faire roi,
Ce serait la pire des catastrophes !
Y a-t-il dans l'univers un plus grand pécheur que moi
Qui ai causé l'exil de Ràm et de Sità dans la forêt
?
Le roi, il est vrai, a exilé Ràm
Mais il est mort, lui, de l'avoir perdu !
" Et moi, misérable cause de toute ces calamités,
Je suis assis là et j'écoute sans défaillir un
tel discours !
J'ai pu voir vide le palais de Ràm
Et conserver le souffle - pour essuyer les quolibets du monde !
" Ce souffle, qui, au lieu de se languir pour la joie très-pure
de la présence de Ràm
Reste avide de domination et de voluptés charnelles !
Que dire de la dureté de mon propre cur ?
La dureté du foudre n'est rien à côté 1
" L'effet est encore plus dur que la cause
qu'y puis-je ?
Ainsi le foudre est plus dur que l'os dont il est fait (1)
le fer plus dur que la pierre dont il est né
!
180
" Être attaché à un corps né de Kaikeyi,
N'était-ce pas pour ce souffle un excès d'infortune ?
Si, privé de mon Bien-aimé, j'attache encore quelque prix
à ma vie,
C'est que j'ai encore beaucoup à souffrir !
(1). Pour le foudre et sa divinité proverbiale,
cf. Glossaire, vajra.
" Kaikeyi a donné à Ràm, Sità et Lakshman
le séjour de la forêt,
Elle a assuré le bonheur de son propre époux en l'envoyant
au ciel :
Elle a pris sur elle veuvage et infamie
Et donné à son peuple chagrin et souffrance !
" A moi elle a voulu donner gloire, bonheur, souveraineté
C'est ainsi que Kaikeyï a réglé le sort de chacun
!
Me voici donc comblé de toutes les félicités,
Et vous, vous voulez encore m'imposer le sacre royal !
" Puisque je suis né en ce monde du sein de Kaikeyi,
En vérité j'étais digne d'un tel sort !
Le Destin m'a servi à souhait,
Mais faut-il encore que le peuple et le Conseil lui viennent en aide
?
" A celui qui est tourmenté par une constellation
funeste,
affligé d'hypocondrie, et puis mordu
par un serpent,
Vous donnez encore une boisson enivrante :
quel remède est-ce là, dites-moi
?
181
Le Créateur, dans son habileté, m'a formé de tout
de qui ici-bas
Convient à un fils de Kaikeyi !
Que je sois aussi le fils de Dasharath et le frère cadet de Ràm,
C'est là un honneur qu'il m'a accordé en vain !
" Vous me conseillez tous de faire imprimer sur mon front la marque
royale,
L'ordre du roi vous paraît excellent à tous !
Comment répondrai-je, et à qui ?
Vous pouvez dire ce qu'il vous plaît, comme le cur vous
en dit !
" Si ce n'est ma mère scélérate ou moi-même,
Qui donc, je vous prie, approuvera une telle chose ?
Hormis moi-même, il n'en est pas un seul parmi les êtres
Qui ne chérisse Ràm comme sa propre vie !
" Ce qui serait une calamité vous semble, à vous,
désirable
C'est là un effet de ma mauvaise fortune - nul n'y peut rien
Vous êtes mus par l'anxiété, la générosité,
votre tendresse à mon égard
Et vous parlez selon les règles...
" Quant à la mère de Ràm, elle
a le coeur droit
et elle me chérit sincèrement,
Son affection pour moi lui aura inspiré ce langage,
à la vue de ma détresse !
182
" Mon guru, le monde entier le sait, est un Océan de sagesse
Et l'univers est comme une jujube au creux de sa main ...
Lui aussi, pourtant, est occupé à préparer mon
sacre !
On dit bien vrai : si le Destin nous est contraire, tout est contre
nous !
" Hormis Ràm et Sità (1), tout le monde dira
Que j'ai trempé dans ce complot...
Je devrai l'entendre et le souffrir d'un coeur égal :
Là où il y a de l'eau, il y aura finalement de la boue
!
(1). Ràm seul pénètre le secret
des coeurs.
" Je ne crains pas de paraître méprisable aux yeux
du monde
Et j e ne me soucie pas du paradis !
Une seule pensée me torture :
Ràm et Sità souffrent par ma faute !
" Ah ! Lakshman a cueilli le fruit de son existence,
Lui qui a tout laissé pour s'attacher aux pieds de Ràm
Quant à moi, c'est en vue de l'exil de Ràm que je suis
né :
A quoi bon me lamenter en vain, malheureux que je suis !
" Je m'incline devant vous tous
et je vous dis ma cruelle détresse
Hormis la vue de Ràm
rien ne peut éteindre le feu qui me dévore
le coeur
183
" Je ne puis songer à un autre remède
Qui connaît mon coeur, si ce n'est Raghurài ?
Ce désir seul est imprimé dans mon âme :
Que j'aille demain vers mon Seigneur !
" Tout mauvais et coupable que je sois
Et bien que j'ai été cause de tous ces malheurs,
Quand Ràm me verra venir à Lui en suppliant,
Il me pardonnera tout et me comblera de sa faveur !
" Ràm est si bon, si modeste et sincère,
Si plein de tendresse et de compassion :
jamais Il n'a nui à quiconque, pas même à un ennemi
-
Et moi je suis son petit enfant et son serviteur !
" 0 Membres du Conseil, daignez donc m'accorder votre bénédiction
Et permettez-moi de partir - car c'est là qu'est mon vrai bien
!
Ayant entendu ma supplique et reconnu en moi son humble serviteur,
Ràm retournera dans sa capitale.
" Bien que je sois né d'un sein pervers
et moi-même vil et plein de péché,
Raghubir me reconnaîtra pour sien et Il ne me repoussera
pas :
telle est ma confiance ! "