RAMAYAN
de Tulsi Das
II
12.
RÀM LE VOYAGEUR ET LE PEUPLE DE LA FORÊT
[II. 116-123]
Ràm est " Celui qui donne la joie au monde
". Traversant les solitudes immenses de la forêt, Ràm,
Sità et Lakshman ne rencontrent sur leur chemin ni cité,
ni bourgades, mais la nouvelle de leur passage se répand partout
: des huttes et des hameaux misérables de ces régions
désolées les habitants des bois accourent à leur
rencontre pour jouir de la vue de ces êtres merveilleux. L'épisode
ne doit rien à la légende valmikienne mais il est assez
caractéristique de la manière de Tulsi-dàs et de
son art à faire parler le petit peuple.
La protestation véhémente de ces pauvres gens contre le
" Créateur " et leur conviction que, décidément,
le monde est mal fait, reflètent le sentiment des masses les
plus misérables qui, rejetées en dehors de la société
brahmanique, se refusent à admirer l'ordre d'un monde "
sans crainte et sans pitié " comme le Destin lui-même.
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Comment décrire ce couple ravissant ?
Immense était leur éclat et mon esprit est faible !
Les villageois contemplaient de toutes leurs forces et de toute leur
âme
La radieuse beauté de Ràm, Sità et Lakshman ...
Assoiffés de tendresse, tous, hommes et femmes, restaient cloués
sur place,
Immobiles, tels des cerfs et des biches fascinés par l'éclat
d'une lampe...
Des villageoises alors s'approchèrent de Sità,
Mais, tout émues, elles n'osaient la questionner !
Elles se prosternèrent à ses pieds bien des fois
Et puis lui tinrent ce discours tendre et ingénu :
" 0 Princesse, nous avons une supplique à t'adresser
Mais, en femmes que nous sommes, nous n'osons pas t'interroger !
" 0 noble Dame ! Pardonne à notre impertinence
Et ne t'en offense pas, sachant que nous ne sommes que des rustaudes
...
Ces deux jeunes princes, si séduisants
Qu'on dirait que l'émeraude et l'or leur ont emprunté
leur éclat (1),
" L'un au teint sombre, l'autre au teint clair,
tout jeunes encore, et si beaux !
Avec un visage comme la pleine lune d'automne
et des yeux larges comme le lotus d'automne...
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" Ces deux princes dont la beauté ferait honte à
d'innombrables dieux Amour,
Dis-nous, 0 Belle, que te sont-ils ? "
En entendant ces douces paroles,
Sità, confuse, sourit dans son âme ...
1. Le teint de Ràm possède l'éclat
sombre de l'émeraude, celui de Laskhman est couleur d'or.
Elle regardait les villageoises, puis baissait les yeux vers le sol,
Gênée pour répondre et gênée de se
taire (1),
Enfin, rougissante et attendrie, la princesse aux yeux de gazelle,
A la voix de coucou, leur répondit gentiment :
" Celui qui est si joli, avec le teint clair,
S'appelle Lakshman et c'est mon jeune beau-frère ... "
Puis, ombrageant son visage du pan de son sari,
Elle tourna son visage vers Ràm avec une inflexion des sourcils.
Et d'un coup d'oeil oblique, telle une gracieuse bergeronnette,
Sità leur désigna d'un signe son mari ...
Toutes les villageoises alors de se réjouir,
Telles des pauvresses qui auraient découvert un monceau de richesses
!
Tombant aux pieds de Sità, elles la couvrirent d'affectueuses
bénédictions
Puisse ton bonheur conjugal durer à jamais
!
Puisses-tu vivre en compagnie de ton époux
aussi longtemps que le Serpent divin soutiendra
la terre sur sa tête !
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" Puisses-tu demeurer aussi chère à ton époux
que Pàrvati à Shiva (2),
Et ne nous prive pas, 0 Dame, de ta faveur !
Nous t'en supplions ardemment, les mains jointes,
Si jamais tu repasses par ici.
(1). Une jeune femme hindoue ne saurait, sans manquer
à la modestie, prononcer le nom de son époux, ou même
le désigner explicitement.
(2). Le Couple monogame idéal, Pàrvati restant le modèle
de la fidélité parfaite en même temps que celui
de la dévotion héroïque envers son Époux divin,
Shiva.
" Souviens-toi que nous sommes tes servantes et permets-nous de
te revoir ! "
Les voyant si assoiffées de tendresse,
Sità les réconforta avec de douces paroles
Comme la lune d'automne réjouit un champ de lotus ...
Puis Raghunàth repartit
en compagnie de Sità et de Laksman ...
Tendrement, Il congédia les villageois,
mais il emportait leurs coeurs avec Lui 1
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Tout en s'en retournant, hommes et femmes se désolaient
Accusant le Destin dans leur cur ...
Tristement ils se disaient l'un à l'autre
" Le Créateur fait tout de travers (1) !
" Il n'en fait qu'à sa tête, il est sans crainte
et sans pitié :
N'a-t-il pas fait la lune malade et tachée,
Sec, l'Arbre d'Abondance, amer, l'océan ?
Et maintenant il envoie ces jeunes princes vivre dans la forêt
" S'il devait donner à ceux-ci la forêt pour séjour,
C'est en vain qu'il a créé confort et plaisirs !
Si ceux-ci devaient marcher nu-pieds sur le chemin,
C'est en vain qu'il a inventé tant de montures et de véhicules
divers !
1. Dans ce passage, le " Créateur "
dont les villageois ont une aussi piètre opinion est appelé
tantôt daia (daiva), tantôt vidhi ou vidhàtà,
l'Organisateur en chef de l'univers, qui se confond avec le dieu Brahmà,
lequel est censé aussi déterminer le destin individuel
(en dépit de la loi universellement acceptée du karma).
" Si ceux-ci devaient dormir par terre, sur une couche
de feuillage,
Pour quoi donc alors a-t-il fabriqué
des lits moelleux ?
S'il devait leur assigner pour séjour l'ombre d'un
arbre,
Pourquoi s'est-il mis en peine de bâtir
des palais ?
" Si ces jeunes princes si beaux, si délicats,
devaient porter le froc et le chignon ascétiques,
Alors c'est en vain que le Créateur
a fabriqué tant de vêtements et de parures de toute sorte
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" Si ceux-ci devaient se nourrir de fruits et de racines,
Alors c'est en main que le monde produit tant d'exquises nourritures
! "
L'un d'eux déclara : " Ils sont tellement beaux ! Ils ont
dû naître d'eux-mêmes
Le Créateur n'a pas pu les faire !
" Vous pouvez examiner toutes les créatures dont parlent
le Véda (1),
Tout ce qu'on peut voir, ouir ou bien rêver,
Vous pouvez bien fouiller les quatorze sphères (2),
Mais un homme et une femme tels que ceux-ci, vous n'en trouverez pas
1
" En les apercevant, le Créateur fut tout ravi
Et il s'efforça d'en faire de semblables,
Mais il eut beau faire, il ne put y parvenir :
Alors, par jalousie, il les fit disparaître en les envoyant dans
la forêt ! "
(1). Tout est censé être contenu ou mentionné
dans " le Véda ".
(2). L'univers est conçu comme composé de quatorze sphères
ou " demeures "superposées.
- " Je ne suis pas grand clerc, dit un autre,
Je crois pourtant que nous voilà tous nantis du bonheur suprême
Et m'est avis que tous ceux-là sont comblés de la fortune
Qui les ont vus, les voient ou les verront ! "
Ainsi devisaient entre eux les villageois,
avec tendresse, les yeux pleins de larmes,
Tandis qu'ils se demandaient comment ces jeunes princes
au corps délicat
pouvaient parcourir un si rude chemin !
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Ràm marchait devant et Lakshman fermait la marche,
Resplendissants dans leur froc ascétique,
Et entre eux allait la gracieuse Sità,
Telle la Màyà entre le Brahman et le Jiva !
Ou pour mieux dire encore comment je vois sa beauté,
Je dirai qu'elle ressemblait à la Passion entre le Printemps
et l'Amour (2),
Et puis, ayant sondé mon propre coeur, je la comparerai encore
A la constellation Rohini entre le Soleil et Mercure !
Ainsi cheminait Sità, posant les pieds sur le sol
Entre les empreintes de son Seigneur (3),
Tandis que Lakshman marchait sur leur gauche
Respectant leurs empreintes à tous deux ...
(1). C'est-à-dire entre l'Absolu, le Soi suprême
et l'âme individuelle (cf. Glossaire) ; la seconde n'est pas réellement
distincte du Premier, si ce est par le pouvoir de la Màyà,
l'Illusion cosmique.
(2). Rati, la Passion, est la parèdre du dieu Amour, Kàma
ou Madana, l'Éros hindou - lequel a pour allié principal
le Printemps, Vasanta ou Madhu.
(3). Par respect pour ces empreintes sacrées ; Lakshman éprouve
le même respect pour les empreintes du couple divin.
Comment décrire l'affection qui unissait Ràm, Sità
et Lakshman ?
Cela dépasse toute parole !
Oiseaux et quadrupèdes s'enivraient de la vue de leur beauté
:
Le Voyageur Ràm leur déroba le coeur à tous !
Tous ceux qui aperçurent sur le chemin
les deux frères en compagnie de Sità
Parvinrent heureusement au bout
du douloureux Chemin de l'Existence
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Et aujourd'hui encore, quiconque préserve continuellement dans
son coeur
L'image du Voyageur Ràm suivi de Sità et de Lakshman
Trouvera le Chemin qui mène à la Demeure même de
Ràm (1)
Ce chemin que trouvent peu de grands sages !
1, C'est-à-dire qu'ils trouvèrent le salut
dans l'union finale à Ràm. Ràm qui est " la
Barque pour traverser l'Océan de l'Existence " est aussi
" le Chemin " du salut qui est Lui-même.