RAMAYAN
de Tulsi Das
6
LA DÉLIVRANCE D'AHALYÀ
[I. 210-211]
Se rendant à Mithilà avec son frère
Lakshman et son guru Vishvamitra, Ràm aperçoit un ermitage
désert qui fut jadis celui du sage Gautama et de sa fidèle
épouse Ahalyà. Indra ayant usé d'une ruse déloyale
pour séduire Ahalyà, celle-ci fut l'objet de la malédiction
de Gautam et changée en rocher : elle ne sera délivrée
que par le contact de Ràm. En effet, à peine celui-ci
a-t-il touché de son pied le rocher qu'Ahalyà retrouve
sa forme première : en même temps le Très compatissant
Seigneur lui accorde la faveur d'une parfaite dévotion envers
Lui. La puissance salvatrice des pieds de Ràm est ainsi manifestée
pour la première fois par un miracle éclatant, miracle
auquel il est souvent fait allusion dans les écrits vishnouites
et particulièrement dans le Ràmcaritmànas ; voir
les propos tenus par le batelier à Ràm dans l'épisode
du passage du Gange (II. 101, infra).
210
Sur leur chemin, ils virent un ermitage
Dépeuplé d'oiseaux, de gazelles et de tout être
vivant
Apercevant là un rocher, le Seigneur interrogea le sage (1)
Et celui-ci lui narra toute l'histoire.
Victime d'une malédiction, l'épouse de Gautama
fut jadis changée en pierre (2) :
Son désir ardent est de toucher la poussière
de tes pieds,
fais-lui donc cette grâce, 0 Raghunàth
!
(1). Le Sage est ici Vishvamitra (cf. Glossaire), qui
accompagne les deux jeunes princes dans la forêt.
(2). Pour la légende d'Indra et Ahalyà et la malédiction
de Gautama, cf. Glossaire, Ahalyà.
211 a
Au contact purifiant des pieds de Ràm,
remède à toute souffrance,
elle reprit sa forme première,
la sainte pénitente !
En apercevant le Seigneur, le Descendant de Raghu,
elle resta debout devant Lui,
les mains jointes.
Toute en émoi, frémissante,
dans l'excès de sa tendresse,
elle restait sans voix...
Cette femme bienheureuse entre les femmes,
se jeta alors à ses pieds,
les yeux ruisselants de larmes !
b
Reprenant enfin courage,
elle reconnut son Seigneur
et reçut de Lui le don de la Dévotion ...
Alors avec des paroles très pures, elle chanta
son chant d'action de grâces :
" Béni soit Raghurài, Lui qu'on atteint par la Connaissance
et moi je ne suis qu'une femme impure !
Mais Tu es Celui qui purifie le monde entier,
Toi, l'Ennemi de Ràvan
Toi qui verses la joie à tes dévots !
0 Dieu aux yeux de lotus,
Toi qui abolit la crainte des renaissances,
sauve-moi, sauve-moi !
je prends en Toi seul mon refuge !
c
Bénie soit cette malédiction
Que jadis je reçus du Sage
oui, je la tiens pour une grâce !
Ainsi mes yeux ont pu s'emplir de la vue de Hari,
de Celui qui délivre de l'Existence
faveur précieuse aux yeux de Shiva lui même !
0 Seigneur, voici ma prière à moi,
Femme de peu d'intelligence,
0 Maître, je ne Te demande rien d'autre :
Puisse mon âme, telle une abeille,
rester prisonnière à jamais
du Lotus de tes pieds !
d
Ces pieds dont jaillit la Rivière sacrée (1),
ces pieds que Shiva lui-même place sur son front,
que Brahmà lui-même adore
Voici que le Tout-miséricordieux les a placés sur ma tête
! "
Ainsi l'épouse du sage Gautama
se prosterna devant Lui
encore et encore,
Puis, joyeuse, elle s'en retourna près de son époux
Ayant vu comblé,
le plus cher désir de son cur !
Tel est le Seigneur Hari : c'est l'Ami des pauvres,
sans cause aucune, il répand sa grâce...
Dit Tulsi-dàs, 0 hommes insensés ! Chassez
toute feinte et hypocrisie
pour L'adorer, Lui seul !
1. Ici la Rivière-des-dieux, c'est-à-dire
le Gange, tombée du ciel sur la tête de Shiva (cf. supra,
3, st. 92) est dite jaillir originellement des pieds mêmes de
Hari-Ràm, l'Éternel.