RAMAYAN
de Tulsi Das
4.
ÉGAREMENT ET REPENTIR DU SAGE NÀRAD
[I.128-138]
Le sage Nàrad, fervent dévot de Vishnu,
triomphe des ruses déployées par le dieu Amour pour l'arracher
à sa contemplation. Tout fier de cette victoire inusitée,
il va s'en vanter au dieu Shiva, lequel l'avertit amicalement de ne
point se vanter de la chose devant son maître, le dieu Vishnu.
Mais Nàrad enivré par l'orgueil de sa victoire, ne peut
se retenir devant Vishnu. Celui-ci décide alors d'user de son
pouvoir d'illusion, sa màyà, pour arracher l'orgueil du
coeur de son dévot. Le subterfuge de Vishnu a pour effet d'infliger
une cuisante humiliation au grand sage, qui, dans sa folie passagère,
n'hésite pas à trahir son Seigneur : cette malédiction
sera - d'après Tulsi - l'une des " causes " de l'incarnation
de Vishnu en Ràm. Pour Tulsi-dàs, la leçon qu'il
convient de retirer de la mésaventure de Nàrad c'est l'inanité
d'un ascétisme ou d'une sagesse qui exclurait l'humilité
et n'aurait pas pour fondement une tendre soumission à Ràm.
Le stratagème de Vishnu, en réalité, est un effet
de sa grande miséricorde, comme en témoigne un autre épisode
relaté dans le livre III (cf. infra, 20).
128
Le Seigneur béni, jetant à Nàrad un regard sévère,
lui adressa ces douces paroles :
" Égarement, sensualité et orgueil
s'évanouissent, à ta seule pensée !
129
" 0 Sage, écoute : l'égarement prend possession d'un
coeur
Où ne règnent pas la sagesse et le détachement,
Mais tu es, toi, fermement attaché à ton voeu de continence
Quel mal pourrait donc te faire le dieu Amour ? "
Et Nàrad, tout bouffi de vanité, de répondre :
" 0 Seigneur, c'est là un don de ta propre grâce !
"
Le Compatissant alors se dit en lui-même :
" Décidément, l'arbre de l'orgueil a pris racine
au coeur de Nàrad !
" Je vais donc me hâter de le déraciner
Car je me dois d'assurer le bien de mes dévots !
En mettant en oeuvre ma Màyà, je trouverai le moyen
De tirer d'affaire celui-ci - tout en m'amusant un peu ! "
Nàrad alors, s'étant incliné aux pieds de Hari,
Prit congé, tout gonflé d'orgueil...
L'Époux de Shri, quant à lui, fit jouer sa Màyà
Écoutez un peu son stratagème !
Sur le chemin du sage il fit surgir une cité immense
longue de quatre cents milles
D'architecture variée et somptueuse,
plus belle encore que la Demeure de Vishnu !
130
Si beaux à voir en étaient les habitants, hommes et femmes,
Qu'ils semblaient incarner l'Amour et la Passion (1)
Sur la cité régnait le roi Shilanidhi,
Maître d'une armée puissante, de chevaux et d'éléphants
innombrables...
(1). Le dieu amour, Kàm (Kàma) et sa parèdre
Rati, la Passion ou le plaisir amoureux.
Sa gloire et sa magnificence égalaient celles de cent Indras,
En lui brillaient la noblesse, la splendeur, la puissance et l'habileté,
Et il avait une fille, la princesse Vishvamohini (1)
Dont la beauté eût ravi l'âme de Shri elle-même
!
Une telle beauté - oeuvre de la Màyà - parfaite
en tous points,
Que nul ne se serait risqué à la décrire...
Or cette princesse était sur le point de se choisir un époux
(2)
Et des rois en foule s'étaient rassemblés dans la ville
!
Curieux, le sage s'y rendit, lui aussi,
Et se mit à interroger les habitants
Apprenant ce qui se préparait, il s'en vint trouver le souverain
Qui le reçut avec honneur et le fit asseoir en sa présence.
Le roi alors fit venir la princesse
et la présenta à Nàrad
en disant
" 0 Seigneur, réfléchissez bien et dites-moi
ce que vous entrevoyez de bon ou de mauvais
pour elle (3). "
(1). Littéralement " Celle qui égare
tout le monde ".
(2). On avait préparé le svayamvara, cérémonie
dans laquelle une princesse, une guirlande à la main, après
avoir considéré un à un les prétendants
assemblés, désigne l'époux de son choix en lui
passant au cou la guirlande. Le svayamvara de Sità, où
celle-ci choisit Ràm, lequel a précédemment brisé
l'arc de Shiva, est longuement conté dans Ràmàyan,
1, 239 ff.
(3). Le roi demande au sage d'interpréter pour lui les "
marques auspicieuses " ou inauspicieuses sur le corps de la princesse,
lesquelles préfigurent son avenir : c'est un peu ce que fait
celui ou celle qui lit les lignes de la main.
131
A sa vue, le sage oublia son ascétisme
Et il se prit à la contempler longuement...
Les signes mêmes de sa beauté lui tournèrent la
tête,
Son coeur bondit d'allégresse - mais il se contint !
" Celui qui l'épousera, dit-il, en vérité,
sera immortel,
Invincible sur le champ de bataille,
En vérité toutes les nations de l'univers seront soumises
à celui
Qui sera devenu l'Époux de la fille de Shilanidhi ! "
Notant bien pour lui-même ses marques auspicieuses, [Nàrad
garda cela pour lui,
Et il conta au roi quelques inventions de son cru
Puis, l'ayant rassuré sur le sort heureux de sa fille,
Il prit congé de lui, tout songeur !
" Maintenant, se dit-il, il me faut trouver un moyen
D'épouser la belle princesse :
Le temps n'est plus à l'ascétisme ni à la pénitence
0 Dieu ! Comment faire pour obtenir la belle ?
" Ce qu'il me faut maintenant,
c'est une beauté et une prestance magnifiques
Telles que la princesse, en m'apercevant,
jette à mon cou la guirlande de la victoire
" !
132
" Il faut que je demande à Hari de m'accorder le don de
la beauté,
Mais, pour me rendre chez lui, il y a un bout de chemin...
Pourtant, je n'ai pas de plus grand bienfaiteur que Lui :
Il ne manquera pas de me venir en aide dans cette affaire ! "
Derechef, Nàrad se mit à Le prier de toutes ses forces
Et le Seigneur, se prêtant au jeu, lui apparut,
En l'apercevant, le sage fut tout réconforté
Et il se réjouit dans son coeur en se disant : " Voilà
mon désir exaucé !"
D'un ton pathétique, Nàrad conta son histoire :
" Aie pitié de moi ! Viens-moi en aide !
0 Seigneur, revêts-moi de ta propre beauté,
Car je ne pourrai pas la conquérir à moins !
" 0 Seigneur, de quelque manière que ce soit,
Hâte-Toi de me venir en aide : je suis ton esclave ! "
En constatant l'effet de sa puissante Màyà, Vishnu rit
en Lui-même,
Ce Seigneur qui a compassion des humbles ! "
" 0 Nàrad ! J'agirai de manière
à assurer ton plus grand bien,
Rien de moins, sois-en sûr :
ma parole ne saurait mentir
133
" Si un malade, tourmenté par son mal, demande une chose
nuisible,
Le médecin ne la lui donnera pas, sache-le, 0 pénitent
Yogi (1) !
Ainsi moi j'ai décidé d'agir pour ton vrai bien "
Ce disant, le Seigneur disparut...
1. Ce muni jogi est Nàrad, que Vishnu apostrophe
ainsi par dérision, au moment où le grand " ascète
" s'apprête à rompre son vu.
Victime de la Màyà, ce sage était devenu si stupide
Qu'il ne comprit goutte aux paroles - pourtant claires - de Hari
Ce sage parmi les sages s'empressa donc de gagner l'arène
Où l'on avait préparé la cérémonie
du Choix de l'Époux (1).
Là siégeaient les princes, chacun sur un trône,
En grand apparat, avec toute sa suite,
Le sage quant à lui était tout réjoui : si merveilleuse
est ma beauté, songeait-il,
Qu'elle ne pourra choisir que moi !
Or, pour le bien du sage, le Trésor de bonté
L'avait rendu hideux au-delà de toute expression :
Nul pourtant ne comprit le mystère
Et tous, reconnaissant Nàrad, le saluèrent respectueusement
(2).
Mais il y avait là deux serviteurs de Shiva
qui comprenaient toute l'affaire
Et qui allaient et venaient de-ci et de-là
sous l'apparence de Brahmanes - les drôles
!
134
Rempli de vanité à la pensée de sa propre beauté,
Le sage s'en vint prendre place en ce lieu même
Où se trouvaient aussi les deux comparses de Shiva,
Mais nul ne devinait la supercherie !
(1). Le svayamvara de la princesse, cf. supra, st. 130,
n. 2.
(2). Apparemment, pour tous, sauf pour la princesse, Nàrad conserve
provisoirement soli aspect ordinaire : seuls les deux compères,
compagnons de Shiva, le voient sous sa double apparence.
Aux oreilles de Nàrad, les deux compères tenaient
des propos sarcastiques :
" Ah ! disaient-ils, quelle merveilleuse beauté lui a donnée
Hari !
La princesse en sera sûrement charmée
Et elle le choisira pour époux, le prenant pour Hari en personne
! "
Le sage était hors de lui, il ne se tenait plus de joie
Tandis que les serviteurs de Shiva riaient, goûtant fort la plaisanterie
Bien que le sage entendît leurs sarcasmes,
Il n'y comprenait goutte, tant il avait perdu l'esprit !
Personne donc ne remarqua ce qui se passait,
Seule la princesse vit à quoi ressemblait Nàrad :
Sa face de singe, son corps difforme,
Et cette vue l'emplit d'indignation !
Puis elle s'éloigna en compagnie de ses suivantes
avec la grâce d'un cygne
Et fit le tour de l'assemblée, regardant tous les
rois,
portant dans ses mains la guirlande de la victoire
...
135
Vers l'endroit où se tenait Nàrad, tout gonflé
de vanité,
Elle ne daigna plus jeter un seul regard,
Bien qu'il fît bond sur bond, éperdu,
Tandis que les serviteurs de Shiva se gaussaient de ses angoisses !
C'est alors qu'apparut, sous la forme d'un prince, le Tout-miséricordieux,
Et, joyeusement, la jeune fille lui jeta la guirlande au cou !
Il partit alors avec elle pour le séjour de Lakshmi (1)
Au grand désespoir de tous les rois assemblés !
1. C'est-à-dire pour son propre ciel, le Vaikuntha..
Toujours sous l'empire de la Màyà, le sage était
au désespoir,
Comme si un précieux joyau lui fût tombé de la poche
!
Les compagnons de Shiva lui dirent alors en riant :
" Allez donc vous regarder dans un miroir ! " ,
Là-dessus, ils détalèrent, tremblants de frayeur
(1),
Tandis que Nàrad contemplait dans l'eau sa propre face :
En se voyant, il entra en fureur
Et jeta aux deux compères une terrible malédiction :
" Allez, vous deux, traîtres, scélérats
!
Vous renaîtrez en démons rôdeurs-de-nuit
!
Ah ! Vous vous êtes moqués de moi . il vous
en cuira !
essayez donc encore de vous gausser d'un sage
! "
136
Regardant à nouveau dans l'eau, Nàrad ne vit plus que
sa propre apparence,
Mais, même alors il n'en fut pas rasséréné
!
Les lèvres tremblantes de colère, la rage au coeur,
Il s'en vint trouver l'Époux de Lakshmi, se disant :
Je m'en vais Le maudire - dussé-je en périr moi-même,
Lui qui m'a donné en risée au monde !
Or, sur le chemin même, il rencontra Hari, l'Ennemi des démons,
En compagnie de la belle princesse - qui n'était autre que Lakshmi
!
(1). Rien n'est plus redoutable que la malédiction
d'un brahmane et plus encore d'un grand " muni " tel que Nàrad
: une divinité même ne peut y échapper, comme la
suite des événements le montre bien.
Le Maître des dieux lui adressa gracieusement la parole :
" 0 Sage, où donc vas-tu ainsi, l'air si tourmenté
? "
A ces mots, Nàrad laissa éclater sa colère,
Prisonnier de la Màyà, il avait perdu l'esprit !
" Toi, Tu ne peux souffrir les succès des autres,
Tu es plein de jalousie et de fourberie !
Quand on baratta la Mer-de-lait, ne fis-Tu pas perdre la tête
à Shiva ?
C'est Toi qui poussas les dieux à lui faire boire le poison (1)
!
" Aux démons, tu donnais l'ambroisie, à
Shankar (2), le poison,
et tu pris pour Toi la belle Ramà (3)
et le joyau merveilleux (4),
Égoïste, pervers, fourbe que Tu es,
tu ne sais que tromper le monde 1
137
" Souverainement libre, Tu ne cèdes rien à quiconque,
Tu ne fais que ce qui Te plaît !
Tu récompenses le mal, Tu sanctionnes le bien,
Insensible à la joie comme à la peine est ton propre cur
!
" Tu as tenté tout un chacun en le trompant,
Sans vergogne, Tu te ris de tout,
Tu ne tiens pas compte des actes bons ou mauvais
Et jusqu'à ce jour, nul ne T'a repris !
(1). A propos de ce mythe et du rôle qu'y jouèrent
Visnu et Siva, cf. supra 2, st. 19 et Glossaire, Mer-de-lait.
(2). Sankara, autre nom du dieu Shiva.
(3). Autre nom de la déesse Shri ou Lakshmi.
(4). Le joyau merveilleux est le kaustubha que Vishnu porte sur la poitrine.
" Mais cette fois Tu as dépassé les bornes
Et Tu vas récolter ce que Tu mérites (1) :
Ce corps même que Tu as assumé pour me tromper
Deviendra le tien - telle est ma malédiction !
" Tu m'a fait ressembler à un singe :
Tu auras donc des singes pour comparses !
Tu m'as infligé une terrible épreuve :
Toi-même Tu seras tourmenté par la perte de ton épouse
!"
Avec joie et respect, le Seigneur
accepta la malédiction du sage et lui
rendit hommage,
Puis enfin le Trésor de compassion
dissipa le pouvoir de sa Màyà...
138
A peine Hari eût-il chassé sa Màyà
Que Ràma disparut, en même temps que la princesse !
Terrifié, le sage alors se jeta aux pieds de Hari en criant :
" 0 Toi qui viens en aide aux suppliants, sauve-moi !
0 Très-miséricordieux ! Fais que ma malédiction
reste sans effet ! "
ais le Protecteur des humbles répondit : " C'était
mon propre désir ! "
" Moi, j'ai prononcé tant de paroles perverses, reprit le
sage,
Comment donc pourrai-je jamais effacer ma faute ? "
1. L'expression populaire ici employée par le
poète signifie à peu près " Tu t'es mis sur
le dos une sale affaire ". En effet, cette fois, Vishnu s'est attaqué
à un brahmane qui est en même temps un grand dévot
! La malédiction de Nàrad annonce l'épreuve qui
attend le dieu Vishnu dans son avatàra sous la forme de Ràma.
Et Vishnu, qui souhaite recevoir cette malédiction, se garde
de retirer le pouvoir de sa Màyà avant qu'elle n'ait été
prononcée.
" Va donc et répète les cent noms de Shiva,
Ainsi ton coeur retrouvera la paix
Car nul ne m'est plus cher que Shiva,
Pénètre-toi bien de cette conviction !
" Seul celui qui a su conquérir la faveur de Shiva,
0 Sage, obtient le don de la dévotion envers moi.
Avec cette foi au coeur, va et parcours le monde,
Désormais la Màyà ne s'approchera plus de toi !
"
Ayant ainsi éclairé soigneusement le sage,
le Seigneur lui-même disparut :
Nàrad alors s'en alla au ciel de Brahmà,
tout en chantant les louanges de Ràm
!