RAMAYAN
de Tulsi Das
Livre I
1.
APOLOGIE PRO DOMO [I. 7-11]
Dans le Prologue, Tulsi-dàs, parlant en son nom
propre, adresse à toutes les créatures vivantes une humble
apologie et implore leur indulgence pour son poème, selon lui
infiniment indigne de son sujet. Écrivant en langue vulgaire,
il n'est lui-même qu'un être grossier, ignorant les subtilités
de l'art poétique ; son oeuvre n'a qu'un seul mérite,
qu'une seule justification : elle est inspirée par une fervente
dévotion au Seigneur et elle est tout entière composée
à la seule gloire de " Nom de Ràm ". Elle deviendra
donc pour tous ceux qui l'entendront ou la liront le test même
de leur propre dévotion au Seigneur.
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Sachant que tous les êtres animés ou inanimés
sont pleins de Ràm,
Je les salue humblement
en joignant les deux mains :
Qu'ils soient dieux, démons ou hommes,
oiseaux, vampires, Gandharvas (1), mânes
divins,
Kinnaras (1) ou Ràkhsasas (1), tous je les salue
:
puissent-ils me faire grâce !
(1) Il s'agit de diverses catégories de demi-dieux,
cf. Glossaire.
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Ces myriades d'êtres vivants de toute espèce et forme,
Habitants des eaux, de la terre ou des airs
Je les salue tous, respectueusement, les mains jointes,
Sachant que le monde entier est plein de Ràm et de Sità
!
Je suis votre humble serviteur, 0 créatures compatissantes :
Ensemble, d'un coeur sincère, accordez-moi votre faveur
Car je n'ai pas confiance en la force de mon intelligence
C'est pourquoi je vous implore toutes, humblement !
je veux chanter les louanges de Raghupati
Mais mon esprit est faible et sa geste est insondable
En moi-même je ne trouve pas le plus petit moyen :
Mon intelligence est misérable et mon désir est royal
!
Vile est mon intelligence, haute et noble mon ambition :
Incapable de trouver le petit-lait, je cherche le nectar !
Mais les coeurs nobles me pardonneront ma témérité
Et ils écouteront avec bienveillance mes propos enfantins
Comme un père et une mère écoutent avec joie
Les balbutiements de leur petit enfant !
Ceux-là riront qui sont méchants, pervers, sans cur,
Qui se font des ornements des défauts des autres :
Qui donc ne prise ses propres poèmes,
Qu'ils soient beaux ou insipides ?
Mais ceux qui se. plaisent à écouter les vers des autres
Sont gens de bien - rares dans le monde !
Bien des gens en ce monde, 0 Frère, tels les lacs et les rivières,
Vont recueillant toute pluie, mais afin de s'enfler eux-mêmes,
Rares sont les gens de bien, qui semblables à l'Océan
A la seule vue de la pleine lune s'enflent de joie !
Pauvre est mon destin, haute mon ambition
mais d'une chose je suis sûr :
Les bons m'écouteront avec joie
et les méchants riront de moi !
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Mais la moquerie même des méchants me sera un bienfait
!
Comme le corbeau ne trouve pas de charme au chant du coucou,
Comme la grue fait fi du cygne et la grenouille du Chàtak,
Les hommes au coeur pervers rient des paroles saintes.
Les savants poéticiens, dénués de tendresse pour
Ràm,
Prendront Plaisir à se gausser de mon poème
Car il est en langue vulgaire et mon esprit est faible !
Oui, il mérite qu'on en rie - et qu'importe si l'on en rit !
A quiconque n'a pas d'amour pour le Seigneur ni le coeur droit,
Mon récit paraîtra insipide,
Mais les dévots de Hari et Hara, au coeur sans détours,
Goûteront la douceur de la légende de Ràm ! .
Voyant en l'amour de Ràm le seul ornement du poème,
Les bons l'écouteront et en feront belle louange -
Je ne suis pas un poète, ni habile en paroles,
Je suis ignorant de tout art et de toute science,
Aux syllabes et aux sens, aux ornements de toute sorte,
Aux innombrables formes prosodiques,
Aux nuances de sentiments et aux variétés d'émotions,
A toute la séquelle des beautés et des défauts
d'un poème,
A tout l'art poétique enfin, je ne comprends rien :
Je le dis et le déclare sans ambages !
Mon poème est dénué de tout mérite
ou plutôt on ne lui en reconnaît
qu'un seul
Pour lequel il trouvera grâce chez les coeurs purs
chez ceux qui ont le jugement droit :
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C'est qu'il recèle le Nom glorieux de Raghupati,
Ce Nom très pur, essence des Vedas et des Purànas,
Trésor de bienfaits, Refuge contre le malheur,
Ce Nom que Puràri et Umà invoquent sans cesse !
Un poème raffiné, oeuvre d'un poète habile,
Ne saurait plaire s'il y manque le Nom de Ràm
Comme une jeune beauté, parée de tous ses joyaux,
Ne saurait plaire sans la grâce du vêtement !
Mais les sages vont écoutant et répétant sans
cesse
De pauvres vers, oeuvre d'un pauvre poète,
S'ils les trouvent marques du sceau de Ràm -
Car les saints sont des abeilles avides du suc de Sa louange !
Mes vers sont dénués de tout raffinement
Mais la gloire de Ràm y resplendit :
En cela seul je place ma confiance
Qui donc n'est pas purifié par le contact des saints ?
La fumée ne perd-elle pas son âcreté naturelle
Grâce au parfum de l'aloès ?
Si mon style est gauche, mon sujet est noble :
C'est la légende de Ràm, qui verse le bonheur au monde
!
O Tulsi ! Source de bénédictions
est la légende de Raghunàth
qui efface toute souillure de l'âge Kali (1) !
Mon poème au style rugueux
va s'écoulant en flots
dignes de flots de la Rivière sacrée (2) :
tout imprégnés qu'ils sont de la gloire du Seigneur
comment donc mes vers
ne charmeraient-ils pas le coeur des justes ?
Les cendres mêmes du champ crématoire
dès lors qu'elles adhèrent au corps de Shiva
charment le coeur et purifient tout (3) !
Oui, mon poème trouvera grâce aux yeux de
tous
car il chante la gloire du Seigneur :
Tient-on pour du bois vulgaire
un bois imprégné de l'odeur du
santal ?
Même noire, la vache donne un lait blanc et bon
et tout un chacun eu boira :
Ainsi les justes aimeront écouter et chanter la louange
de Ràm
même si le style du poème est rustaud
!
(1) L'âge impur dans lequel nous vivons, cf. Glossaire.
(2) Il s'agit bien sûr du Gange dont les eaux lavent toute souillure.
(3) Le grand dieu yogi, Shiva, a le corps frotté de cendre du
champ crématoire, symbole de la puissance infinie qui lui fait
transcender à la à la fois la vie et la mort, le pur et
l'impur : il est au-delà de toute souillure, que son contact
même abolit.