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Poèmes présentes et traduits
Liste des abréviations Présentation de la vie et de l'oeuvre
de KABIR Dualité et non-dualité dans
la sadhana de kabir Anthologie des Poèmes IV. La Discipline spirituelle L'Un Annexe : Glossaire
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KABIR
" Je suis Yogi et Bhairagi " : nous avons déjà vu et verrons encore plus précisément au chapitre suivant, que Kabir se réfère au symbolisme du Yoga, plus exactement à la tradition des Naths-Yogis à laquelle se rattacheront plus tard R.D. Ranadé ou Nisargadatta. La " clef " de nombre de poèmes de Kabir risque donc de rester voilée au lecteur occidental qui ne se serait pas quelque peu familiarisé avec ce symbolisme aussi riche que complexe. Il ne nous a donc pas semblé inutile d'étudier de façon plus approfondie le langage technique de cette " Voie d'Union ", le terme Yoga dérivant en effet de la racine sanskrite " YUJ " (" Union "). Or l'Union est bien le " fil directeur " de toute l'oeuvre de Kabir qui, à l'égal des anciens poètes du Véda, est le " kavi ", " le poète mensurateur, le poète de l'agencement qui promeut le cosmos en le chantant ". C'est en son propre sein que le poète, par sa parole, réalise l'union cosmique. Le monde intérieur de l'homme réunit tous les mondes : " Ce qui réside à l'intérieur, il le voit aussi à l'extérieur " (Kabir) ; " Tout ce qui existe dans le monde n'est pas en dehors de toi " (Rumi). Le symbolisme de l'union, union du Ciel et de la Terre, du Soleil et de la Lune, est un symbolisme universel que l'on retrouve tant dans le langage hermétique pour évoquer l'enfant alchimique en gestation : "Le Soleil en est le père, la Lune en est la mère, le Vent l'a porté en son sein et sa nourrice fut la Terre " (Hermès Trimégiste), que dans le langage mystique pour signifier la Résurrection " lorsque le Soleil et la Lune seront réunis " (Coran LXXV, 9), ou la Révélation : " Nuit de la Révélation ! . Ce Ciel et cette Terre, ce Soleil et cette Lune, chacun le porte en toi, ainsi que le cosmos tout entier : " Tout ce que tu désires, cherche-le en toi-même, car c'est toi qui est le microcosme "(Rumi). Et c'est pourquoi le travail sur le corps est la base de tout le travail du yogi : " Sans le corps, l'homme ne peut atteindre aucun résultat " (Rudrayamala I, V, 160), comme de celui du gnostique : " Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n'est pas digne de lui " (Th 80). Loin de le rejeter pour un Absolu désincarné, l'initié fait de son corps le tremplin de la réalisation et se laissant investir par le Soi, expérimente en lui-même cette alchimie intérieure dont la formule est : " Faire du corps un esprit et de l'esprit un corps " ou " spiritualiser le corps et corporifier l'esprit ". Ce n'est pas le corps qui est un obstacle, mais le mental qui s'identifie au corps : " Quand le mental se fond dans le Soi, le corps ne pose plus aucun problème... Le dessein ultime du corps est de servir à la découverte du corps cosmique qui est l'univers dans sa totalité " (Nisargadatta). En raison de cette identité du corps individuel et du corps cosmique, du microcosme et du macrocosme l'univers tout entier devient l'école du yoga. MICROCOSME ET MACROCOSME Selon le Rig-Véda : " L'Homme cosmique a mille têtes,
mille yeux, mille pieds
L'Homme est tout ce qui est, ce qui fut
et qui sera " (X, 90). Shankara ne dit pas autre chose ? "
La tête de l'Homme cosmique est le ciel ; l'oeil, le soleil ;
le souffle, le vent ; le tronc, l'espace ; l'eau, les reins ; la terre,
les pieds " (Commentaire Mandukyopanishad, 1, 3° mantra). C'est
le même cosmos qui vit en chacun : " Cet espace qui est à
l'extérieur de l'homme, c'est le même qui est à
l'intérieur de l'homme ; et cet espace qui est à l'intérieur
de l'homme est le même L'homme est un univers en miniature et l'univers un corps vivant gigantesque : " le cosmos est semblable à un grand homme et l'homme semblable à un petit cosmos " disent les soufis. A titre anecdotique, il n'est pas sans intérêt de remarquer que le terme soufi qui désigne le macrocosme est le nom même de Kabir, le " Kawn El-Kabir " (Kabir étant également l'un des noms d'Allah : " Celui qui est instruit de tout "). Tout homme est un microcosme : " La lune et le soleil, agents de la création et de la destruction, s'y meuvent. L'espace, le vent, le feu, l'eau et la terre y sont aussi " (Shiva Samhita, II) ; mais l'homme parfait, qui réalise en son corps la finalité du cosmos, est lui-même le macrocosme. " c'est pourquoi en apparence tu es le microcosme, c'est pourquoi en réalité tu es le macrocosme " (Rumi). Sages et mystiques de tous les temps ont ressenti jusqu'au plus profond de leur être ce mystérieux rapport entre le rythme de leur propre corps et celui du cosmos. Nous nous contenterons de faire appel au témoignage de deux " mystiques " qu'en apparence tout oppose : Hildegarde de Bingen, sainte allemande du XII siècle, et notre moderne et contestaire U.G. : " Le soleil et la lune selon cette divine ordonnance sont au service de l'homme, et, selon l'état de l'air et de la brise, ils lui confèrent tantôt la santé, tantôt la maladie : le soleil étend son action du cerveau au talon, la lune des sourcils à la cheville " (Livre des Oeuvres Divines, IV. " Voyez-vous ces gonflements-là ? Ils prennent la forme d'un cobra... C'était hier la nouvelle lune. Or le corps est affecté par ce qui se passe dans l'environnement. Il n'en est pas séparé. Ce qui arrive aussi là, c'est la réplique physique. Votre corps est affecté par tout ce qui se passe autour de vous... Au cours des phases de la lune, ces gonflements prennent effectivement la forme d'un cobra " (Rencontres avec un éveillé contestataire, p. 38). Ces réactions purement physiques ne doivent pas nous surprendre puisque le Soi intérieur n'est autre que le Soi cosmique. Et c'est pourquoi l'identité microcosme-macrocosme se retrouve à tous les niveaux : " Le Soi en vérité est en bas, le Soi est en haut... le Soi est tout ce qui existe " (Chandogya Upanishad, VII, 25, 2). A ce texte semblent répondre comme en réplique LaoTseu : " Le haut et le bas se touchent " (Tao Te King, V), Hermès Trimégiste : " Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut " (Table d'Émeraude), Nisargadatta : " La structure même de l'univers fait que le plus élevé ne peut être obtenu qu'au travers de la libération du plus bas " (Je suis, 58), ou Jésus : " Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas, afin de faire le mâle et la femelle en un seul... alors vous irez dans le Royaume " (Th 22). La manifestation, tant à l'échelle humaine qu'à l'échelle cosmique, n'existe que par cette dualité dont l'exemple le plus caractéristique est la division mâle-femelle, symbolisée en Inde par le couple Purusha-Prakriti, Shiva- Shakti, le Dieu et sa Puissance créatrice. Le but du yoga est de résorber le monde et de revenir à cette union principielle, originelle, de faire " le deux Un ", de réaliser la " coincidentia oppositorum " : " Connais le masculin, adhère au féminin ", dit dans le même sens le Tao Te King (XXVIII). Cette polarité primordiale mâle-femelle, Dieu-Déesse, Père-Mère, dont les autres paires d'opposés ne sont que des reflets, est à la base de toutes les traditions antiques et se retrouve même dans les religions exotériquement les plus strictement monothéistes, le principe maternel devenant dans la Cabbale juive la Shekhina, dans l'Islam la Shakinah, dans la gnose chrétienne la Sophia, comme en écho à la parole de Jésus : " ma Mère véritable m'a donné la Vie " (Th 10 1). Dans le corps du yogi, cette polarité se manifeste par l'existence de deux centres (" chakras ") : l'un au sommet du crâne, le " lotus aux mille pétales " (" sahasrara padma ") qui est la demeure de Shiva ; l'autre à la base de la moelle épinière, le " centre de la base " (" muladhara chakra ") où la Shakti gît endormie sous la forme d'un serpent enroulé (la "kundalinî ", la " lovée "). C'est cette Shakti que le yogi, tel le Prince Charmant en quête de la Belle-au-bois-dormant, tente d'éveiller par le pranayama (" discipline du souffle "). C'est précisément le souffle (" prana ") que relie microcosme et macrocosme : " L'Univers, tout comme le corps des êtres vivants, est manifestation d'un souffle, support du Verbe. C'est par le souffle que le Grand Dieu, Shiva, crée et détruit les mondes " (A. Daniélou). De même que le vent circule dans tout l'univers, le souffle circule à l'intérieur du corps. De même que le vent est le " fil qui relie ce monde et l'autre monde et tous les êtres " (Brhadaranyaka Upanishad 111, 7, 2), le souffle est le fil qui relie le corps de l'homme au cosmos : " Tous les mouvements, toutes les actions sont causés par cette force vitale : prana. A l'intérieur du corps, elle est prana. A l'extérieur, elle est l'air, l'espace " (Nisargadatta). PRANA " LE SOUFFLE " Ainsi donc le vent " tisse " l'univers, comme le souffle " tisse " l'homme : " Hommage au souffle ! Sous son contrôle est cet univers. Il est le maître de toutes choses. Tout en lui a ses assises " (Atharva Véda XI, 4). Chaque être ne vit que parce qu'il respire et ce souffle qui le maintient en vie le fait participer au souffle cosmique : " Comme les rayons d'une roue dans leur moyeu, tout est établi dans le souffle... Le souffle naît du Soi. Il vient dans ce corps sous l'action du karma " (Prashna Upanishad Il, 6 ; 111, 3). Il n'est de plus vieille conception que celle qui identifie la Vie cosmique avec le vent, l'Esprit avec le souffle. Le terme sanskrit Atman (Soi) a ainsi initialement le sens de souffle et Shankara, commentant la Kausitaki Upanishad, nous confirme que : " Le souffle est Brahman. De ce souffle qui est Brahman, l'esprit est le messager " (11, 1). Par le souffle, l'homme répond en écho aux grands rythmes cosmiques, à l'éternelle création et dissolution de l'univers. Dans nombre de cosmogonies, c'est le souffle (ou le Verbe) qui donne naissance au monde et à l'homme. Selon la Prashna Upanishad, Prajapati, le " maître de la création ", crée par sa méditation, le couple Prana-Rayi, Souffle-Matière, identifié avec le couple Soleil-Lune : la Lune est tout ce qui a corps, et le Soleil le Prana, le Soi cosmique, tout ce qui donne vie, puis se divise en une multitude de souffles. L'Aitareya Upanishad dit également : " Le vent devint souffle de vie et pénétra dans les narines " (1, 2). Dans la Bible le terme Ruah désigne comme l'arabe Ruh, le sanskrit Atman, le grec Pneuma ou le sumérien Lil tout à la fois l'Esprit, le Vent, le Souffle : " L'Esprit d'Elohim planait sur la face des eaux " ; "YHVH Elohim forma l'homme de la poussière de la terre et Il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint une âme vivante " (Genèse 1, 2 ; 11, 7). Même symbolisme dans les Évangiles canoniques : " L'Esprit souffle où il veut " (Jn 111, 8), comme dans le Coran : " Il a formé l'homme harmonieusement et Il a insufflé en lui Son Esprit " (XXXII, 9). Cette conception archaïque, reprise par Kabir : " Il est le Souffle des souffles ", a son équivalent dans le Taoïsme ou dans les religions mésopotamiennes et se retrouve jusque chez Nisargadatta : " Quand ce corps-nourriture, formé du lait et du grain que vous mangez, est vivifié par le souffle vital, apparaît ce sens du " je suis "... Voilà le tableau complet, la genèse de ce qui se produit durant la fraction de seconde où apparaît le "je suis ". Même les animaux primitifs, les vers, les insectes, exigent un corps-nourriture pour leur êtreté, pour leur prana. Le prana est mouvement " (Sois, 1, 11). Le souffle crée et, en tant que tel, il est identifié à Maya. Maya est le souffle de Brahman, l'air que respire le Soi cosmique. Pour le soufisme également, le souffle est " l'Expir divin ", la manifestation du Principe de la Création, l'énergie féminine de l'Un, la Shakinah : " Dieu a créé l'univers par le souffle du Miséricordieux (Ar Rahman) ", dit un hadith. Ar Rahman est l'un des Noms privilégiés d'Allah, l'équivalent de Ram selon Kabir : " Ram et Rahman sont un ". De même que Brahman respire par Maya, Allah respire et cette respiration est Rahman. Dans son livre "Le confluent des Deux Océans", Dara Shokuh établit formellement cette équivalence entre Maya et Rahman. Comme Maya, qui est pouvoir de projection et pouvoir d'obscurcissement, semblable en cela au mercure alchimique à la fois "eau de vie " et " poison mortel ", Ar Rahman, la Nuée primordiale, possède en effet cette double dimension de créer et de voiler la Création. Cette création des mondes et des âmes par l'Expir divin se situe hors du temps et se renouvelle à chaque souffle : " L'homme ne se rend pas compte spontanément de ce qu'il n'est pas et est à nouveau à chaque souffle. Et si je dis " à nouveau ", je ne suppose aucun intervalle temporel, mais une succession purement logique. Dans le " renouvellement de la Création à chaque souffle ", l'instant de l'anéantissement coïncide avec l'instant de la manifestation du semblable " (Ibn 'Arabi). Chaque souffle nous relie à l'Expir divin : " En vérité, au cours de votre existence terrestre, votre Seigneur exhale certains souffles de miséricorde : ne viendrez-vous pas à leur rencontre ? " (hadith). Et ce souffle qui, selon Al Larni'i, représente " le parfum de l'âme, pareil au souffle vivifiant de Jésus ", symbolise également et très logiquement la transmission initiatique, d'âme à âme, de l'esprit du maître à celui du disciple : " Je n'ai rien appris, disait M., l'auteur de l'Évangile de Ramakrishna, tout nous était directement communiqué. Un souffle tombait sur nous et nous étions éveillés. " Lorsque s'efface le mental, souffle l'Esprit. SOUFFLE ET MENTAL La maîtrise du mental est liée à celle du souffle physique dont la régulation permet de s'unir au Souffle de l'Esprit : " De même que les oiseaux sont pris au filet, de même en retenant le souffle, le mental est contenu et absorbé " car " la source du mental est la même que celle de la respiration " (Ramana Maharshi). C'est à cause du souffle vital que se lèvent les pensées et c'est à lui que le mental doit son existence ? " Le souffle vital est la cause du flot du mental ", nous dit Nisargadatta dans " Graines de Conscience " (13 / 10/ 79). L'irrégularité du souffle chez la plupart des hommes est en corrélation directe avec l'instabilité du mental, dont les Védas nous disent qu'il est né de la Lune : " Lune signifie mental. Le mental est comparable à une substance liquide, étant donné son mouvement perpétuel " (Graines de Conscience 7/7/79). Inversement le Soleil symbolisera l'Atman-Brahman, l'Absolu, l'Immuable, auquel accède le délivré : "Aussi rapide que la pensée, il atteint le Soleil, car là est la porte du monde ; elle s'ouvre à ceux qui savent et se ferme pour ceux qui ne savent pas " (Chandogya Upanishad VIII, 6, 5). Tirant leur origine du Soi, souffle et mental se résorbent en lui, car ils ne sont en fait rien d'autre que son pouvoir créateur, sa Maya : " Le mental est une puissance (shakti) unique dans le Soi, par laquelle des pensées nous surviennent " (Ramana Maharshi). Disciplinant son souffle, le yogi éteint le feu des pensées, donc le mental' : " Le yoga se révèle lorsque s'arrête le flot du souffle " (Abhinavagupta). SOUFFLE ET YOGA Toutes les formes de yoga aboutissent à cette union du souffle individuel et du souffle cosmique' : le méditant " respire la vie divine " (Grégoire le Sinaïte) ou " respire l'esprit du soleil " (Kurozumi Munetada). Proclus dit, dans sa prière à Aphrodite : " Puissé-je contempler le Principe immortel grâce au souffle immortel, puissé-je être régénéré en esprit et que souffle en moi le souffle sacré. " Maîtriser son souffle, respirer consciemment a toujours joué un rôle primordial dans toutes les techniques de méditation, à condition toutefois de ne pas en faire une ascèse, un procédé purement physique qui ne réussirait au mieux qu'à calmer provisoirement le flux du mental : " Par le contrôle du souffle, le souffle est retenu et ceci est nécessairement suivi de la sérénité du mental... mais dès que le mental réapparaît, il reprend ses activités passées " (Ramana Maharshi). Une telle pratique peut même se révéler un dangereux obstacle : " Un jour, il est venu un yogi qui avait un très grand contrôle de sa respiration. Un camion pouvait lui passer sur le corps sans qu'il en éprouve aucun dommage. Tel était le pouvoir miraculeux qu'il exposait comme conséquence de sa pratique du yoga. Mais ces malheureux ne sont pas reliés avec l'Absolu, ils contrôlent leur souffle, c'est tout, c'est leur limite " (Nisargadatta, Sois, 1, 11). C'est ce yoga " pervers " que rejette Kabir : " Le yogi mortifie son corps mais ne sait contrôler son mental " ; " Les yogis se sont égarés dans leurs méditations. "
Il n'y a pas en Inde de pratique plus ancienne et plus efficace que cette répétition du Nom, dont Nisargadatta nous dit qu'elle est une tradition des Navnaths : " La pensée naît du souffle et elle s'exprime par les mots... le nom revêt donc une grande importance. Dieu lui-même doit recevoir un nom, et quand on répète son Nom cela a une signification. Au début, il n'y a pas de méthode plus importante ou d'un succès plus assuré que celle consistant à répéter le Nom de Dieu " (Graines de Conscience, 28/3/80). Dieu crée l'homme par son Souffle (ou son Verbe) ; inversement c'est en se souvenant de Dieu grâce à son Nom, en l'assimilant à sa respiration que l'homme " recrée " Dieu en lui. La répétition du Nom me permet d'assimiler pleinement le double mouvement du souffle. L'expir est manifestation du Nom (du " Je suis ") en tant que véritable réalité de tout ce qui est. L'inspir est résorption, retour à la Nature originelle, avant la conscience. Il en va de même dans la voie de la connaissance : " L'expiration, dans la voie de la connaissance, signifie l'abandon des deux aspects que constituent le nom et la forme, le corps et le monde. L'inspiration est l'introduction des aspects " Être, Conscience, Béatitude " (" Sat, Chit, Ananda ") qui pénètrent noms et formes " (Ramana Maharshi). Il existe une corrélation très nette entre ce type de yoga et le dhikr soufi : "Invoquez-Moi 1 Et je me souviendrai de vous 1 " (Coran II, 152). Dara Shokuh identifie par exemple la formule coranique " Hu Allah " (" Il est Dieu") avec le rythme de la respiration, Hu étant l'inspiration et Allah l'expiration. A chaque expir, le soufi, comme le yogi, se manifeste à nouveau ; à chaque inspir, il fait retour à son essence divine. A chaque expir, le coeur se vide des images et des pensées mondaines ; à chaque inspir, s'y substitue la pensée unique de Dieu. Par le dhikr, le corps, devenant le temple de Dieu, se laisse investir par le souffle du Miséricordieux, par le Soi : " La fibre de l'univers est le mot exhalé par le Souffle d'Ar-Rahman. En invoquant Dieu, nous Lui restituons notre existence. Une Substance divine est présente dans l'air, et Dieu prend notre souffle et notre lumière pour les absorber et les intégrer " (Laleh Baktiar). LES NADIS C'est cette Substance divine, cette énergie spirituelle présente dans l'air qui, selon le yoga, circule à l'intérieur du corps humain, canalisée par un certain nombre de nadis (canaux, fils ou nerfs subtils). Ce corps, instrument de la réalisation et signe d'une réalité supérieure, a ainsi pour caractéristique d'être tissé par une infinité de fils : dans les traités de HathaYoga, les nadis sont en effet comparés à un fil d'araignée ou à un brillant filament de lotus. Cette image archaïque de l'homme tissé d'un réseau de fils lumineux se retrouve par exemple dans la sorcellerie yaqui : "L'homme ressemble à un oeuf de fibres vivantes " (Castaneda), et jusque dans la poésie contemporaine : " Homme, j'appartiens aux fibres du soleil " (Xuereb). De ces nadis, les trois principales sont Sushumna, Pingala et Ida. Sushumna, représentée par le feu, correspond à la colonne vertébrale. A droite et à gauche, s'enroulant autour d'elle et s'entrecroisant à la façon des serpents du Caducée en des centres (" chakras"), Pingala et Ida, le Soleil et la Lune, symbolisant la dualité inhérente à la Nature elle-même : masculin-féminin, dieu-déesse, jour-nuit, froid-chaud, inspir-expir... Sushumna, s'élançant telle une liane ou une tige jusqu'au sommet de la tête, est le fil qui relie l'homme à Dieu ; Ida et Pingala, par contre, après avoir atteint l'ajna-chakra (au niveau du front), débouchent respectivement sur la narine gauche et la narine droite : " L'influence des artères subtiles liées aux côtés droit et gauche du corps est facilement observable car, selon leur prédominance, la respiration a tendance à utiliser la narine droite ou gauche " (A. Daniélou). Selon le Shiva-Svarodaya, Pingala, mâle, est lié à l'action et aux activités intellectuelles ; Ida, féminine, à l'intuition et à l'art ; Sushumna à la réalisation spirituelle : " La lune sous la forme féminine de la Shakti contrôle les influx du côté gauche. Le soleil sous la forme mâle de Shiva contrôle les influx du côté droit " (1, 52) ; " Si le souffle passe par le conduit central Sushumna il mène à la libération " (1, 100). Tout l'effort du yogi consiste à opérer l'union du Soleil et de la Lune dans la nadi Sushumna, appelée également " nadi de Brahman ", " chemin vers la Réalité Absolue ", " Voie du milieu " car c'est en elle que s'abolissent les dualités et que l'énergie peut remonter à sa source. Le yogi réalise ainsi en lui-même la coïncidence du temps et de l'éternité, le Soleil correspondant à l'oeil droit et au futur, la Lune à l'oeil gauche et au passé et la Sushumna, qui les réunit, à l'oeil frontal, le " troisième oeil ", " l'éternel présent " qui détruit la manifestation tout entière. En unifiant son souffle-dans la Sushumna, le yogi atteint cet état de " Sahaj " que Kabir dit être le sien, état non conditionné et intemporel, état naturel et originel de l'être, état ultime et au-delà de tous les états où l'homme, unifié en l'Un, reste immuable en toutes circonstances : " En l'état de Sahaj, ma joie est toujours neuve ! ". Réintégrant par la conjonction " du mâle et de la femelle " l'Androgynie primordiale (cf. Genèse 1, 27), le yogi reconquiert dans le Soi la plénitude antérieure à la manifestation : " Ayant uni ses souffles, il ne voit en toutes choses que le Soi cosmique " (Dhyanabindu Upanishad 93). Il s'agit là d'une nouvelle naissance, souvent comparée à une " régression dans la matrice " (" regressus ad uterum "). Ce retour à l'origine est, pour l'éveillé, à la fois son " commencement " et sa " fin ", sa " mort " et son " éternité " : o Je transcende tous les âges, l'enfance et la vieillesse " (Kabir) ; o Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort " (Th 18). LES CHAKRAS Nous avons vu qu'au cours de son ascension, la kundalinî traverse un certain nombre de chakras, noeuds ou centres subtils, qui correspondent à autant de degrés de conscience supérieurs, et que l'on pourrait comparer aux sept Sceaux de l'Apocalypse ou aux sept vallées initiatiques du " Langage des Oiseaux " (Mantic Uttaïr) de Farid Uddin Attar. Dans le cadre de cette étude, nous nous intéresserons seulement à deux chakras, le premier et le dernier : Le " Centre de la base " (" muladhara chakra") Ce chakra, situé entre l'anus et les organes génitaux est appelé " l'ouverture inférieure ", la " Porte de Brahman " et symbolisé par l'élément Terre. C'est là que la kundalinî, également connue comme le " tube qui débouche à l'anus ", gît endormie scellant l'entrée de la Voie vers Brahman. Lorsqu'elle est éveillée par le feu qui se dégage de la concentration intense du pranayama, elle se redresse et, fulgurant comme un éclair le long de la Sushumna, perce tous les chakras pour se réunir à Shiva dans le " lotus aux mille pétales ". Le " Lotus aux mille pétales " (" Sahasrara padma ") Ce chakra, appelé " l'ouverture vers le Brahman ", " la Porte de la Délivrance ", n'est pas un chakra à proprement parler puisqu'il est localisé au sommet de la tête, à l'orifice situé dans la couronne du crâne (" Brahmarandhra "). C'est par cette ouverture, correspondant à la fontanelle chez les nouveau-nés que, selon les croyances yogiques, le Soi, " tissant le corps ", pénètre à la naissance et sort à la mort. C'est là le " septième ciel ", la " chambre nuptiale ", le " lieu du mariage " où se réalise l'union des deux aspects de la Réalité Suprême, Shiva et Shakti, qui ne sont autres que nos archétypes divins, inconditionnés, immuables et non manifestés, semblables aux modèles dont nous parle Jésus : " Lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous ! " (Th 84). Là se trouve la Pleine Lune perpétuelle qui, brillant de tout son éclat, reflète pleinement le Soleil spirituel et symbolise le mental totalement pacifié. Cette image de la Pleine Lune rappelle l'auréole qui nimbe la tête des saints de toutes les traditions, l'auréole d'un Jésus, d'un Bouddha ou d'un Kabir, symboles de l'Absolu, étant par contre de nature solaire. Signe de l'Éveil, cette Pleine Lune répand à travers tout le corps du yogi le nectar d'immortalité, Amrit auquel Kabir fait allusion à plusieurs reprises : " J'ai pris place sur le trône De même que " le Fils de l'homme n'a pas d'endroit pour incliner sa tête et se reposer " (Th 86), " L'Inconditionné n'a nul lieu où fixer sa demeure " (Kabir). Par sa réalisation, l'éveillé échappe aux lois du temps et de l'espace : " On ne trouvera nul lieu à l'endroit même où l'on vous a persécutés " (Th 68) ; " Que peut craindre le corps ? Mon esprit est immergé en Ram " (Kabir). Celui qui a goûté de la Gnose, ne goûte pas de la mort : " La mort ne m'atteint pas, ni la séparation " (Kabir). Si, après leur départ, Jésus comme Kabir ne laissent pas de trace, si on ne retrouve pas leur corps physique, c'est que précisément ils n'obéissent plus aux lois de la physique et de la matière : " On ne peut le peser, ni le sonder ; il n'est ni lourd, ni léger. Il n'a ni haut, ni bas, et ne connaît ni jour, ni nuit " (Kabir). Le mythe de Jésus nous laisse comme signe la Résurrection, l'Éveil que nous devons réaliser en nous-mêmes. Celui de Kabir, avec les fleurs que l'on découvre à la place de son cadavre, évoque également l'Éveil Suprême et le " lotus aux mille pétales ", comme autant de fleurs spirituelles laissées en partage à l'humanité. |