Rencontre d'Espaces



 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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KABIR

Le fils de Ram et d'Allah

Poèmes présentes et traduits
du hindi
par
Yves Moatty

Les Deux Océans
Paris

 

Anthologie des Poèmes

Le Monde

III. L'Illusion Cosmique

Maya
Mental
Avataras
Écritures
Ciel et Enfer

Notes

(retour Kabir)

 

 

 

KABIR
Le fils de Ram et d'Allah


 


III. L'ILLUSION COSMIOUE

 

Maya

(1)
" Je suis belle, ricane la vieille,
    Je reste toujours jeune et toujours fascinante !
J'ai perdu toutes mes dents à mâcher du bétel,
    Au fil du Gange, ma chevelure s'en est allée !

J'ai perdu mes deux yeux, à les peindre au collyre,
    Et j'ai gâché ma vie dans les bras des amants !
Je pourchasse les sages et charme les insensés ! "

Dit Kabir : la vieille chante avec joie
    Qui croque fils et mari !

(2)
0 Ram, ta Maya les a tous égarés !
Quel est donc son secret que nul n'a pu percer ?
    Les dieux, les hommes, les sages : elle les fait tous danser !

Tes longues branches et tes fleurs-magnifiques,
    A quoi te servent-elles, ô cotonnier ?
Beaucoup de perroquets sont venus s'y poser,
    Ont goûté le coton, Puis se sont envolés !

A quoi te sert, Palmier, de t'élever si haut ?
    Tes fruits sont hors d'atteinte,
Et lorsque vient l'été, tu ne donnes pas d'ombre !

Ce qu'ils enseignent aux autres n'est que leur propre ruse :
    Celle des femmes et de l'or !
Dit Kabir : écoutez-moi, ô saints,
    N'ayez d'autre refuge que celui des pieds de Ram !

(3) Hari, tel un bandit, les a tous dépouillés ;
    Mais séparé de Lui, peux-tu survivre, ô frère ?

Qui est l'époux de qui ? Qui est l'épouse de qui ?
    La Mort les fauche tous : mais qui conte cette histoire ?
Qui est le fils de qui ? Qui est le père de qui ?
    Qui donc meurt ? Qui donc souffre ?

De pillage en pillage, les trésors sont vidés,
    Mais nul n'a reconnu Ram dans le Voleur.
Dit Kabir : à Lui, mon mental s'est soumis ;
    Quand je L'ai reconnu, tout pillage a cessé !

(4)
Maya, je te connais, tu es une vraie tricheuse !
De par le monde entier, tu vas rôder partout
    Avec ton triple collet et tes paroles mielleuses !

Tu es la Dame de Vishnou,
    Et pour Shiva sa Parvati.
Pour les pandits, tu es idole,
    Et te fais eau dans les lieux saints !

Pour le yogi, tu es sa yogini,
    Et tu es reine dans le palais du roi !
Pour l'un tu es pierre précieuse,
    Et pour l'autre simple coquille !

Pour le dévot, tu es sa dévote,
    Et pour Brahma, Sarasvati !
Dit Kabir, écoutez-moi, ô Saints :
    Telle est l'inénarrable histoire !

(5)
Folle de Ram, ô Maya, tu pourchasses ta proie :
C'est l'homme sage que tu vises ; nul ne peut s'échapper !

Reclus, brave ou ascète : ils ont tous succombé,
    Et le yogi plongé dans sa méditation !
Dans la forêt, tu as tué l'ermite
    Bien qu'il ait renoncé à tes charmes !

Tous sont tombés : le prêtre qui lisait les Védas
    Comme le swami qui célébrait le culte,
Et le pandit qui commentait les textes !
    Et tu pièges ceux qui se croient maîtres d'eux !

Même Shringi le Rishi, tu l'as tué dans la forêt
    Et c'est toi qui as décapité Brahma !
Matsyendra Nath qui cherchait à te fuir,
    A Singhal tu l'écrasas !

Toi qui gouvernes la maison des impies,
    Tu es soumise aux dévots de Hari !
Dit Kabir : écoutez-moi, ô Saints,
    Lorsque Maya s'approche, chassez-la, chassez-la !

(6)
Ils ont renoncé à tout et sont partis
    Se mortifier dans les bois.
Mais tout cela en vain : l'implacable Maya
    Les croque comme des feuilles de bétel !

(7) Dans le feu de Maya brûle le monde entier,
    Dans le feu des passions pour la femme et pour l'or !
Crois-tu être épargné, dit Kabir,
    Si avec du coton tu entoures la flamme ?

(8)
Ô Cygne, toi qui allais si plein de majesté,
    Pourquoi t'être égaré dans des voies détournées ?
Séduit par les couleurs d'un monde chatoyant,
    Te voilà dans les rêts d'une étrange passion !

(9)
Les trois mondes sont une prison,
    Le vice et la vertu un piège.
Tous les êtres sont la proie
    D'un unique chasseur : le Temps !

(10)
Si ton mental est sous t'empire de Maya
    Tu ne vaux pas mieux qu'elle !
Comment convaincre l'homme qu'à cause de cet alliage
    Les trois mondes sont plongés dans l'illusion ?

(11)
La femme de l'Un s'est faite la femme de plusieurs :
    Nombreux sont ses amants !
Dit Kabir : avec qui ira-t-elle au bûcher,
    Celle qui fut la femme de plusieurs ?

(12)
Quand se dissipe l'illusion,
    Plus rien ne paraît étrange.
Celui qui se dépouille de son ego voit
    La fantaisie de Ram produire les phénomènes !

Mental

(13)
Tu désires le bonheur et tu trouves la douleur :
    Ce n'est pas ce bonheur que je cherche !
Si tu as soif du monde et de tous ses plaisirs,
    Comment crois-tu trouver refuge aux pieds de Ram !

Shiva lui-même et Brahma redoutent ces plaisirs ;
    Mais, moi, j'ai découvert la véritable joie !
Les quatre fils de Brahma, le sage Narad et le Serpent Cosmique
    N'ont pas pu en eux-mêmes explorer le mental !

Quand disparaît le corps, que devient le mental ?
    Pars donc à sa recherche, ô frère !
Par leur amour intense et la grâce du Guru,
    Jayadev et Namdev ont percé son mystère !

Quand l'illusion s'en va, tu vois l'unique Vérité
    Et ton mental échappe à ce qui va et vient !
Né par Sa volonté, il n'a aucune forme
    Et dès qu'il s'y soumet, c'est à Lui qu'il retourne !

Qui découvre le secret du mental !
    A travers lui se perd en Dieu !
Il n'y a qu'une seule âme en de multiples corps :
    Kabir a ramené son mental à sa source !

(14)
Étroite est la porte de la délivrance, ô Kabir,
    Comme la dixième part d'un grain de moutarde.
Si ton mental a pris la taille d'un éléphant,
    Crois-tu que tu pourras passer ?

(15)
Ne suis pas les ruelles du mental
    Aux multiples humeurs.
Le sadhu véritable est celui
    Qui dompte son mental !

(16)
Le Véda et le Coran sont faux, ô frère :
    Ils ne peuvent dissiper l'anxiété de ton cœur !
Mais qu'un jour ton mental se trouve pacifié,
    Et alors devant toi paraît le Tout-Puissant !

(17)
La lumière de la lampe dissipe les ténèbres,
Et ton mental en paix te révèle l'inconnu !

(18)
Le mental pacifié n'a plus nul ennemi.
Quand l'ego se dissipe, l'univers est Amour !

(19)
Ô Saints, que ce mental est traître :
    Comme ils le savent bien ceux qui l'ont combattu !
C'est une ombre qu'agitent tant de causes
    Et dans laquelle nous sommes emprisonnés.

(20)
Malgré tous leurs efforts, ils se noient
    Et ne peuvent traverser l'océan de la vie.
Malgré toutes leurs oeuvres et leurs austérités
    Leur mental est en proie à l'enfer de l'ego !

(21)
Comme l'oiseau le mental s'échappe haut dans le ciel,
Et puis chute à nouveau dans les rêts de Maya !

(22)
Qui conquiert le mental est le maître de tout.
Qui s'en fait l'esclave, celui-là est perdu !

(23)
Ô mon mental, qu'as-tu donc obtenu
    Avec ta folie des grandeurs ?
N'ayant pas su choisir,
    Nous avons perdu Ram autant que Maya !


(24)
Le mental dans les liens de Maya porte de tels coups
Que les dieux, les hommes et les sages
    En gardent encore la meurtrissure !

(25)
En connaissance de cause, le mental
    Suit la mauvaise pente !
A quoi sert de porter une lampe à la main
    Si avec elle tu tombes dans le puits ?

(26)
Dans la vulgarité se complaît
    Le mental obtus et vil.
Loin du nectar divin,
    Il pourchasse les plaisirs nés de sa fantaisie !

(27)
Le poison s'attache au mental,
    Le mental s'attache au poison :
Telle est la nature du mental
    Qu'il ne peut renoncer au poison !

(28)
Laisse passer le temps, agrippe-toi au présent ;
Accoutume ton mental à agir simplement !


(29)
Le mental est semblable au singe du magicien :
S'il est dompté, il est docile ;
    Sinon, il s'agite sans cesse !

(30)
Tu ne peux vaincre ton mental, dit Kabir,
    En te rasant le crâne !
Tout ce qui se fait est l'oeuvre du mental :
    A quoi bon te couper les cheveux ?

Avataras

(31)
Ô Saints, tout ce qui va et vient n'est qu'illusion de Maya !
L'Être Immense ne va ni ne vient : Il est le Protecteur,
    Et sur Lui le Temps ne peut avoir de prise !

Pourquoi se serait-Il fait Poisson ou Tortue ?
    Pourquoi aurait-Il tué Sankhasur ?
Dites-moi, qui aurait-Il pu tuer,
    Lui qui est au-delà de l'amour et de la haine ?

L'Être Immense ne s'est pas fait Sanglier
    Et Il n'a porté aucun monde sur son dos !
Tout cela n'est pas l'oeuvre du Seigneur :
    Le monde est dans l'erreur !

Les gens croient en celui qui a jailli de la colonne,
Mais celui qui a éventré Hiranyakashipu avec ses ongles,
    Celui-là n'est pas le Créateur !

Sous la forme du Nain, Il n'a pas tenté Bali :
    Maya est la seule tentatrice !
A cause de l'ignorance, le monde s'est égaré
    Dans les rêts de Maya !

Ram à la Hache n'a pas écrasé les Guerriers :
    Tout cela était duperie de Maya !
Sans l'aide du Sadguru, ta vie passe comme une ombre
    Et tu ne peux percer le mystère de l'Amour !

L'Être Immense n'a pas épousé Sita ;
    Il n'a pas non plus construit de pont sur la mer
Ils s'égarent ceux qui adorent Ragounath,
    Au lieu d'adorer Celui qu'adorait Ragounath !

L'Être Immense n'est pas venu à Gokoul avec les gopis,
Et Il n'a pas tué Kansa.
Il est le Miséricordieux et Il est au-delà
De la victoire et de la défaite !

L'Être Immense n'est pas Bouddha,
    Il n'a pas tué les démons.
Là où règne l'ignorance,
    Maya étend son emprise !

L'Être Immense ne descend pas sous la forme de Kalki,
    Il n'a pas tué Kalinga !
Tout cela n'est que duperie de Maya :
    Ils se sont tous égarés, les sages et les dévots !

Les dix avataras ne sont qu'illusion de Maya,
    Mais vers eux monte la prière des humains !
Dit Kabir, écoutez-moi, ô Saints :
    Il ne va ni ne vient, tout cela n'est pas Lui !

(32)
Mort est Brahma, mort est Shiva, le Seigneur de Kashi :
    Avec Shiva sont morts tous les dieux immortels !
Le doux bouvier de Mathura, Krishna aussi est mort :
    L'un après l'autre sont morts les dix avataras !

Dévots du Qualifié comme du Non-Qualifié,
    Tous les dévots sont morts, tous les fidèles d'amour !
Matsyendra Nath lui-même n'a pu se soustraire à MaIla,
    Ni Gorakh, DattatreIla ou Vyasa !

Dit Kabir à voix forte :
    Nul n'a pu échapper à la fuite du Temps !

(33)
De MaIla a surgi le mental,
    Et du mental les dix avataras.
Brahma, Vishnou sont morts dans l'Illusion :
    Le monde est plongé dans l'erreur !

Écritures

(34)
La Tradition, ô frère, est la fille des Védas,
Venue pour nous lier avec chaîne et corde !
La cité de ton corps par elle est encerclée ;
Ayant lancé sur toi les rêts de l'attachement,
    La Mort te tient à sa merci !

Tradition, tes chaînes, nul ne peut les briser :
Semblable à un serpent, tu nous dévores tous,
Et tu as sous nos yeux pillé le monde entier !
Seul s'échappe, dit Kabir, qui prend le Nom de Ram !

(35)
Védas et Puranas sont le miroir des aveugles :
    La cuillère connaît-elle le goût des bonnes choses ?
Comme l'âne chargé de santal,
    L'insensé ne sait rien de la douce fragrance !

A chercher, dit Kabir, Dieu en scrutant les cieux,
    Ce qui détruit l'orgueil, Ils ne l'ont pas trouvé !

(36)
Les paroles du Véda sont bien connues de tous,
    Mais quel livre peut connaître le Jeu divin de l'Un ?
Aucun Véda ne peut vraiment appréhender
    Celui dont le Jeu en chacun se déploie !

(37)
Les Védas, Brahma, Shankar et Shesh
    Ont vainement tenté de décrire Sa Grandeur,
Et la Gîtâ elle-même ignore
    Où se trouve Sa demeure !

(38)
Le rosaire est en bois et les dieux sont en pierre,
    Le Gange et la Jamuna ne sont qu'un peu d'eau vive ;
Ram et Krishna sont morts,
    Et les Védas ne sont que de vaines fictions !

(39)
Au plus haut pic se dresse la demeure de Kabir,
   Mais le sentier est raide et même la fourmi glisse !
Tant d'érudits pourtant voudraient s'Il engager,
    Emportant sur leurs buffles tout le poids de leurs livres !

(40)
Un demi-poème suffit pour saisir l'essence :
Pourquoi lire jour et nuit les livres des pandits ?

(41)
A lire et à relire, Ils ont un coeur de pierre,
    Et à force d'écrire, Ils sont durs comme des briques.
Kabir, à quoi tout cela sert, je me demande
    Si la flamme de l'Amour ne peut te réchauffer le coeur ?

(42)
A quoi bon discuter avec un érudit ?
Irais-tu danser en face d'un aveugle ?
    Ce serait perdre ton temps et gaspiller ton art !

(43)
Le pandit comme le porte-flambeau
    Ne sont que des aveugles !
Tous les deux croient qu'ils éclairent le monde,
    Sans voir qu'ils sont eux-mêmes plongés dans les ténèbres !


(44)
Ô érudit, tu penses tout connaître par les livres
    Comme un aveugle qui veut décrire un éléphant !
Chacun veut imposer sa propre perception !
    Le chercheur s'interroge : " Où est le vrai ? Où est le faux ? "

(45)
L'érudit est perdu s'il s'écrie : " je suis Dieu " !
Mieux vaut encore le commun des mortels,
    Mais qui craint le Seigneur Tout-Puissant !

(46)
Un feu violent a pris dans la maison de bois :
Le pandit plein de science n'est plus qu'un tas de cendres,
    Mais par chance l'ignorant a été préservé !

Ciel et enfer

(47)
Ô pandit, réfléchis et dis-moi
    Comment mettre fin au cycle des naissances !
Dis-moi, mon frère, comment récolter le fruit
    Des quatre aspirations de l'homme !

Au Nord, au Sud, à l'Est, à l'Ouest, au ciel et en enfer,
En dehors du Seigneur, il n'est pas de refuge
    Pourquoi te précipiter en enfer ?

Ciel et enfer n'existent que pour les ignorants,
    Mais ceux qui connaissent Dieu n'y prennent aucune part.
Ce qui effraie le monde ne m'inspire nulle crainte !

Je n'ai nulle pensée ni du bien, ni du mal :
    Je ne vais ni au ciel, ni en enfer !
Dit Kabir : où je suis, à jamais je suis libre ;
    Chacun suit à sa mort son chemin d'ici-bas !

(48)
Ils disent tous : " J'irai au ciel ",
Mais, moi, je ne sais en quel lieu il se trouve !
Ils ignorent tout du mystère de leur moi,
Mais n'hésitent pas à décrire le paradis !

Aussi longtemps que tu désires un paradis,
N'espère pas prendre refuge aux pieds du Seigneur !
La porte du ciel, ses douves, sa forteresse :
Où se trouvent-elles ? je n'en sais rien !

Dit Kabir : que puis-je dire de plus ?
La société des Sages, voilà le Paradis !

(49)
N'aie nul désir du ciel et nulle crainte de l'enfer.
Ce qui doit être sera : ô mon coeur, libère-toi du désir !

Que soit loué l'Aimé
Qui donne le vrai Trésor !

A quoi bon la prière, l'austérité, l'ascèse,
    Les voeux, les ablutions,
Sans l'amour du Seigneur dans le coeur !

Dans le bonheur, dans le malheur,
    Ne sois ni triste, ni gai !
Bonne ou mauvaise fortune :
    Qu'advienne ce qui doit advenir !

Ils sont les vrais dévots ceux dans le coeur desquels
Dieu a fait Sa demeure !

(50)
Comme l'oiseau dans le ciel s'élance le mental
    Qui erre çà et là en quête du Seigneur !
Là où est le dévot se trouve le Seigneur :
    Nul paradis ne peut Le contenir !