Rencontre d'Espaces



 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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KABIR

Le fils de Ram et d'Allah

Poèmes présentes et traduits
du hindi
par
Yves Moatty

Les Deux Océans
Paris

 

Anthologie des Poèmes

II. L'aveuglement

Divisions
Exhibitionnisme spirituel
Superstitions

Notes

(retour Kabir)

 

 

KABIR
Le fils de Ram et d'Allah


 


II. L'AVEUGLEMENT

 

Divisions

(1)
En tous est la Lumière, le Verbe et la Maya
    Qui a produit les Dieux Brahma, Vishnou, Shiva.
Ces Trois ont séparé les mâles et les femelles
    Dont aucun ne connaît son principe, ni sa fin !

La maison de Brahma possède quatorze toits :
    Brahma, Vishnou, Shiva ont construit les trois mondes !
Ils ont ensuite créé microcosme et macrocosme,
    Six philosophies et quatre-vingt seize sortes d'êtres.

Dans le sein maternel, nul n'a lu les Védas :
    Le Turc n'est pas né circoncis !
Surgissant d'une matrice, on vit paraître sa tête,
    Et chaque homme a pris forme selon son karma propre !

Dans tes veines, dans les miennes, il ne coule qu'un seul sang
    Et c'est la même vie qui nous anime tous !
Puisqu'une mère unique nous a tous engendrés,
    Où avons-nous appris à tant nous diviser ?

(2)
Tu jeûnes pour plaire à Dieu,
    Puis tu tues pour flatter ton palais.
Tu vis pour toi sans nul souci des autres :
    Pourquoi perds-tu ton temps à bavarder ?

Ô Cadi, ton Dieu unique est en toi, Il est toi,
    Mais tu ne sais ni méditer, ni réfléchir pour Le trouver !
Prends garde, insensé, car tu es né en vain !

Le Livre dit : " Allah est Vérité " ;
    Il n'est ni mâle, ni femelle !
A quoi sert de lire et de relire
    Si tu ne Le connais dans ton coeur !

Allah vit caché en chacun :
    Médite bien cela !
Y n'y a qu'un seul Dieu pour l'Hindou et le Turc,'
    Dit Kabir à voix haute !

(3)
Ô frère, d'où viennent ces deux maîtres du monde ?
    Qui donc t'a détourné du droit chemin ?
Allah, Ram, Karim, Keshab, Hari, Hazrat :
    Qui donc leur a donné ces noms ?

Les bijoux sont créés à partir du même or,
    Mais leur nature est une.
Que l'on dise namaz ou que l'on dise puja,
    On a créé deux mots pour dire la même chose !

Il est Mahadev et Il est Mohammed ;
    Brahma et Adam sont un !
Qui est l'Hindou ? Qui est le Turc ?
    Tous deux vivent sur le même sol !

L'un lit le Véda, l'autre le Khutbah ;
    L'un est mollah, l'autre est pande.
Chacun porte un nom différent,
    Mais tous deux sont pots faits d'une même argile !

Dit Kabir : tous se sont égarés,
    Et nul n'a trouvé Ram.
L'un tue une chèvre, l'autre tue une vache ;
    Et à se disputer, ils ont gâché leur vie !

(4)
Ô Cadi, à quoi bon cette nouvelle exégèse ?
    Qu'as-tu donc compris au Coran
jour et nuit tu prêches les masses
    Quel que soit le sens qui t'apparaisse !

Sûr de toi, tu veux me circoncire,
    Mais cela je le refuse, ô frère !
Si telle était la volonté d'Allah,
    Alors tous les hommes naîtraient circoncis !

Si le circoncis devient Turc,
    Qu'en est-il de sa femme ?
Si ta moitié ne peut être circoncise,
    Tu restes donc à moitié Hindou !

Si le cordon fait le brahmane,
    Qu'en est-il de sa femme ?
Si de naissance elle est servante,
    Pourquoi goûter ce qu'elle cuisine ?

D'où viennent les Hindous ? D'où viennent les Turcs ?
    Qui donc leur a montré un chemin différent ?
Interroge ton coeur, ton coeur à toi :
    Où est ce paradis ? Qui donc y est allé ?

Au lieu de t'égarer, médite, médite sur Ram :
    Pourquoi montrer, ô fou, autant de fanatisme ?
Dit Kabir, tu es perdu, ô mon ami,
    Si tu n'implores la protection de Ram !

(5)
Crois-tu que les castes sont nées du Créateur ?
    La naissance est le fruit des actes !
Né shudra, tu meurs shudra.
    Tu portes le cordon sacré dans un monde illusoire !

Si ta mère est brahmane, tu te prétends brahmane :
    Pourquoi venir au monde en sortant d'une matrice ?
Si tu nais d'une mère turque , tu te proclames turc :
    Pourquoi n'es-tu pas né déjà tout circoncis ?

Le lait d'une vache noire est-il donc différent
    De celui d'une vache jaune ?


Abandonne ton orgueil et ta folle Prétention :
    Ô mon frère, dit Kabir, récite le Nom de Ram !

(6)
Quand tu étais dans la matrice, alors il n'y avait ni clan, ni caste !
    Car tous les hommes sont nés de la semence de Brahma !
Dis-moi, pandit, comment es-tu devenu brahmane ?
    Tu passes ta vie en vain si tu t'appelles ainsi !

Si tu es brahmane, né d'une mère brahmane,
    Pourquoi es-tu né comme les autres ?
Qui t'a fait brahmane ? Qui m'a fait shudra ?
    Suis-je fait de sang impur et toi fait de lait pur ?

Dit Kabir, celui qui est établi en Brahman,
    Celui-là, je l'appelle un brahmane !

(7) Je me suis tant de fois agrippé à leurs pieds,
    Je les ai tant de fois supplié en pleurant.
Les Hindous ne veulent pas renoncer aux idoles,
    Ni les Musulmans à tout leur fanatisme !

Exhibitionnisme spirituel

(8)
0 pandit, tu ne sais que mentir !
Si en répétant " Ram ", tout le monde est sauvé,
    En répétant " sucre ", on a la bouche sucrée !

Si en disant " feu ", on se brûle le pied,
    En disant " eau ", on est désaltéré !
Si en disant " manger ", on est rassasié,
    Tous auraient transcendé ce monde !

Le perroquet en cage répète le Nom de Dieu
    Sans rien connaître de Sa Grandeur !
Mais qu'un jour il se sauve dans la jungle,
    Et il n'en garde plus le moindre souvenir !

Pourquoi prendre le Nom de Ram,
    Sans Le voir, sans Le toucher, sans L'éprouver ?
Si en disant " richesse ", on devient riche,
    Qui serait encore pauvre ?

Ta dévotion à toi, ce sont les charmes de Maya :
    Tu n'as que railleries pour les dévots de Hari !
L'homme dont Ram, dit Kabir, n'est point l'unique amour
    Tombe poings et pieds liés dans les geôles de la Mort !

(9)
0 Saints, le monde est fou !
Si je dis la vérité, tous veulent me mettre à mort !
Ils n'aiment que les mensonges !

J'ai vu tant de bigots, accomplissant les rites :
    A chaque aube, ils se baignent.
Ils adorent des pierres et ainsi perdent leur âme :
    Ils sont en proie à l'ignorance !

J'ai vu tant de " Pirs " et tant d'" Amis de Dieu "
    Ils lisent tous le Coran, leur Livre.
Ils se font des disciples pour adorer des tombes :
    Que savent-ils de Dieu ?

En posture de Yoga, menton à la poitrine,
    Mais leur mental est dévoré d'orgueil !
Ils adorent des images de cuivre et de pierre,
    Et ils sont fiers de leurs pèlerinages !

Ils portent rosaires et calottes
    Et des marques sacrées sur le front et les bras !
Ils chantent couplets et poèmes sans connaître leur Soi !

L'Hindou dit : " Ram est mon Aimé ! "
    Le Musulman : " Rahman est mien ! "
Ils se combattent à mort :
    Nul n'a compris le secret !

De porte en porte, ils vont en donnant des mantras,
    Tout fiers d'un tel honneur !
Gurus et disciples s'égarent et à la fin s'affligent !

Dit Kabir : écoutez-moi, ô Saints,
    Tous sont en proie à l'illusion !


Quoi que je dise, nul ne m'entend,
    Ils tombent l'après l'autre dans le cycle des vies !

(10)
Allah, Ram : tels sont tes Noms !
    Tu es le Seigneur de ceux envers qui Tu es clément !

Pourquoi donc incliner ton crâne rasé à terre ?
    A faire des ablutions, crois-tu te purifier ?
Qui répand le sang en cachant ses péchés,
    Celui-là, tu l'appelles un pur !

Pourquoi baigner son corps et se laver les dents ?
    Pourquoi se prosterner à la mosquée ?
Celui qui prie avec un coeur impur,
    A quoi lui sert d'aller jusqu'à La Mecque !

L'Hindou observe le jeûne du onzième jour,
    Le Musulman le mois du Ramadan :
Si Dieu n'existe que les jours saints,
    Alors qui donc existe tout le reste du temps ?

" Hari est à l'est ! " ; " Allah est à l'Ouest ! "
Cherche-le dans ton coeur : là est Karim, là est Ram !

Si Khoda est dans la mosquée,
    Alors qui est présent dans le reste du monde ?
Si Ram est dans l'idole ou dans le lieu sacré,
    Nulle part ailleurs on ne Le trouverait !

Ne dis pas que le Véda et le Coran se trompent :
    Lui seul se trompe qui ne réfléchit pas !
En tous les corps il n 'y a qu'Un
    Seule la dualité te perd !

Tu les as tous créés mâles ou femelles,
    Et tous les êtres sont les formes que Tu prends.
Kabir est le fils d'Allah et de Ram :
    Il est mon Guru, Il est mon Pir !

(11)
Si en marchant tout nu on s'unit à Hari,
Les daims dans la forêt alors sont délivrés !
Qu'importe que tu sois nu ou bien vêtu de peau
Si tu ne reconnais le Suprême en toi-même ?

Si on devient parfait en se tondant le crâne
Le mouton est sauvé et nul n'est égaré !
Et s'il suffit de garder sa semence
Alors pourquoi l'eunuque ne serait-il sauvé ?

Dit Kabir : écoute-moi ô frère,
Sans le Nom de Ram, qui donc est délivre ?

(12)
Ô pandit, tu t'es égaré en lisant les Védas,
    Et tu n'as pas compris le secret de ton moi !
Tes prières quotidiennes, les six formes de piété,
    Voilà en quoi pour toi se résume la sagesse !

D'âge en âge, tous récitent la Gayatri :
    Qui donc ainsi a trouvé le salut ?
Si on te touche, tu cours te purifier :
    Dis-moi, qui donc est pire que toi

A faire des actes pieux, tu te gonfles d'orgueil
    Et tu cours à ta perte !
Celui dont le Nom même détruit l'orgueil
    Que va-t-il faire du tien ?

Rejette tout attachement et tout orgueil de race
    Et ne vise d'autre but que la seule délivrance !
Coupe le désir à la racine, détruis-en la semence,
    Et alors seulement tu seras délivré !

(13)
Ceux qui délivrent de pieux discours
    Se lèvent tôt le matin afin de mieux mentir !
Du matin jusqu'au soir ils débitent des fables
    Leur coeur est un nid de mensonges !

Ils ne connaissent rien du mystère de Ram :
    Védas et Puranas, voilà leur religion
Dont ils ne suivent même pas toutes les prescriptions !
    Le monde est un feu où ils brûlent à jamais !

Bien qu'ils chantent les louanges de l'Un Non-Qualifié,
    Tous se sont égarés !
La poussière retourne à la poussière,
    Et l'air retourne à l'air !


(14)
Ô Derviche, renseigne-moi :
    Comment s'habille le Roi ?
Quelles sont ses allées et venues ?
    Comment faut-il Le saluer ?
Je t'interroge, ô Musulman :
    Son habit est-il rouge, jaune ou bien multicolore ?

Cadi, pourquoi agir si vilainement ?
    A tous tu leur ordonnes de massacrer des buffles
Qui t'a dit d'égorger des chèvres ou des volailles
    Et de brandir une arme ?
Toi qui es sans pitié, tu te prétends un Pir,
    Et pour tromper le monde tu récites des versets !

Dit Kabir : l'un se dit descendant du Prophète ;
    Il erre et le monde avec lui.
Le jour, il jeûne ; la nuit, il tue. Tantôt le jeûne, tantôt le culte :
    Comment tout cela peut-il plaire au Seigneur ?

(15)
Si ton coeur n'est pas pur, tu n'iras pas au ciel !
    Crois-tu te purifier grâce à de l'eau sacrée ?
Qu'importe si tous y croient : cela ne sert à rien,
    Car c'est Ram et Lai seul qui sonde tous les cœurs !

Adore Ram : Il est l'Unique !
Sers le Guru : Lui seul te purifie !

Si en plongeant dans l'eau, on trouvait le salut,
    Les grenouilles sont sauvées qui plongent tout le jour !
Dans le cycle des vies, ce sont eux les grenouilles
    Qui toujours et toujours retombent dans la matrice !

Si tu as le coeur dur, l'enfer sera ton lot
    Quand bien même tu irais mourir à Bénarès !
Mais si un Saint de Dieu s'éteint à Magahar,
    Tous ses disciples sont délivrés !

Il n'est ni jour, ni nuit, ni Védas, ni Shastras,
    Là où demeure le Sans-Forme !
Ne te laisse plus troubler par les folies du monde,
    Dit Kabir, et n'adore que Lui seul !

(16)
Ils portent de longues robes de trois mètres et demi,
    Et des cordons sacrés de trois fils enroulés.
A leur cou pendent de grands rosaires,
    Et à la main des pots de cuivre.

Ne les appelez plus les Saints de Dieu,
    Mais les bandits de Bénarès !
Je n'aime guère ces saints qui dévorent
    De pleins paniers de sucreries !

Ils récurent leur pot et vont manger à part ;
    Ils lavent le bois avant de l'allumer.
Pour faire deux âtres, ils creusent la terre
    Mais n'hésitent pas à dévorer un homme entier !

Ils s'estiment pollués s'ils voient un intouchable ;
    Ils se croient pieux alors qu'ils sont pécheurs !
Ils se pavanent d'un air hautain,
    Et causent la ruine de leur famille !

Où leur mental les mène, ils se hâtent,
    Et agissent à leur guise !
Dit Kabir : qui trouve le vrai Guru
    Ne prend plus naissance en ce monde !

(17)
Fou que tues, pandit !
Si tu n'invoques pas Ram,
    Tu es perdu et tes proches avec toi !

Tu charges ton mental de Védas et de Puranas,
    Comme un âne que l'on charge de santal !
Tu n'as pas saisi le Nom de Ram,
    Et tu veux traverser l'océan de la vie !

Ta religion à toi, c'est le meurtre des bêtes :
    Où donc est l'impiété ?
Tu prétends être un sage,
    Mais qui donc est boucher ?

Te connais-tu toi-même, aveugle que tu es ?
    Et tu voudrais guider les autres !
Tu fais commerce d'un savoir illusoire,
    Et ainsi gâches ta vie !

Narad et Vyas le disent,
    Demande à Shukdev aussi.
Dit Kabir : répète le Nom de Ram,
    Et alors tu seras délivré !

(18)
Ô Saints, j'ai vu leurs deux chemins !
Hindous et Turcs sont sourds :
    Ils ne connaissent que leur palais !

L'Hindou jeûne le onzième jour
    Avec des noisettes et du lait.
Il surveille ce qu'il mange mais non point son mental,
    Et dès le lendemain il dévore de la viande !

Le Turc jeûne et prie à l'heure :
    Il crie tout haut le Nom d'Allah !
Comment irait-il au paradis ?
    Le soir venu, il abat des volailles !

Hindous ni Turcs n'ont la pitié au coeur.
L'un tue d'un seul coup et l'autre saigne à blanc :
    Dans le feu des passions tous se sont égarés !

Pour l'Hindou et le Turc il n'y a qu'un chemin,
    Celui qu'a indiqué le Sadguru,
Dit Kabir : écoutez-moi, ô Saints,
    Crier " Ram " ou " Khoda ", cela revient au même !

(19)
Qui ne connaît pas Ram est prisonnier du doute
    Et ne peut échapper aux filets de la Mort !

Tu restes toujours fier du sang de ta lignée
    Quand bien même tu naîtrait comme sadhu ou yogi !
Sage, érudit, héros, poète ou bienfaiteur,
    Nul n'a pu déraciner l'orgueil !

A lire et à relire Védas et Puranas,
    En as-tu pour autant été illuminé ?
Comment le fer peut-il se transmuer en or
    Avant d'avoir touché la pierre philosophale ?

Qui n'a pu s'éveiller en cette vie
    Le pourra-t-il après la mort ?
Prisonnier des concepts qui ici-bas furent tiens,
    Quel repos crois-tu donc trouver dans l'au-delà ?

Quoi que tu fasses, tu penses toujours avoir bien fait !
Même les yeux grands ouverts, ils s'égarent :
    A quoi bon, dit Kabir, vouloir leur faire comprendre ?

(20)
Ne dis pas que le Véda et le Coran se trompent
    Lui seul se trompe qui ne médite sur eux !

Tu dis : " Dieu est Omniprésent ! "
    Pourquoi égorges-tu Ses créatures ?
mollah, tu prêches la justice de Dieu,
    Oubliant l'injustice qui habite en ton coeur !

Tu attrapes une volaille et la taille en morceaux :
    Au nom de quel Dieu consacres-tu l'argile ?
Inaltérable en elle est la lumière divine
    Quel est ce sacrifice ?

En te lavant les mains, crois-tu te purifier ?
    Tu te rinces la bouche, puis te prosternes à la mosquée !
Avec un mental fourbe, à quoi sert de prier ?
    A quoi sert, dis-le moi, d'aller à la Kaba ?

L'infidèle est celui qui, tout comme toi, ne peut
   Ni voir le Dieu Pur, ni connaître Ses mystères !
Dit Kabir : tu as perdu le chemin du ciel,
    Et te complais en enfer !

(21)
Le faux sadhu porte le même habit qu'un sage,
    Sans rien connaître du secret !
Le poids pèse autant que l'or,
    Sans avoir sa valeur !

(22)
Ô mollah, pourquoi crier si fort :
    Crains-tu qu'Allah soit sourd ?
Celui que tu appelles tout haut,
    Cherche-Le dans ton coeur !


(23)
Habiter au bord du Gange
    Et boire l'eau sacrée,
Tout cela est inutile, dit Kabir,
    Si tu ne gardes Dieu en ton coeur !

(24)
Pourquoi ces bains, pourquoi ces ablutions,
    Si ton mental en reste impur ?
Même le poisson dans l'eau
    Ne peut changer d'odeur !

(25)
A quoi bon être un sadhu
    Portant quatre rangs de grains sacrés ?
A quoi tout cela sert
    Lorsque tu poiles en toi les penchants les plus noirs !

(26)
Ni les grains du rosaire, ni la marque sacrée
    Que tu poiles sur le front ne peuvent te délivrer !
Crois-tu en te rasant de près
    Ne plus être soumis à la dualité !

(27)
D'âge en âge, tu égrènes ton chapelet de bois
    Sans pouvoir arrêter la ronde du mental !
Laisse donc un instant se reposer tes doigts,
    Et apprends à rouler le rosaire du mental !

(28)
Rouler entre ses doigts les grains du chapelet,
    Rouler sa langue entre ses dents,
Qui ose baptiser cela méditation
    Si ton mental s'envoie dans toutes les directions !

(29)
Ton chapelet de bois, ô Kabir te querelle :
" Pourquoi donc m'égrener ? Roule plutôt ton mental ! "

(30)
Trois pèlerins s'en sont allés
    Avec un coeur impur.
Loin de se purifier,
    Ils se sont chargés d'encore plus de péchés !

(31)
Les voyez-vous se prosterner dans les temples ?
    A quoi cela sert-il, vous dis-je,
S'il n'y a l'hommage rendu
    Au Dieu caché dans le temple du coeur ?

(32)
Pourquoi donc te raser le crâne :
    Quel tort t'ont fait tes cheveux ?
Y vaudrait mieux que tu tranches le mal, ô frère,
    Qui s'attache au mental et te souille !

(33)
Se laver, se récurer :
    A quoi bon tout cela ?
Combien y a-t-il, en ce monde, de saints
    Qui soient au-delà du pur et de l'impur ?

(34)
Exhiber fièrement un chapelet de bois,
    A quoi cela te sert ?
Apprends donc à rouler le rosaire du mental,
    Et le monde en sera tout empli de lumière !

(35)
En route pour la Kaba, j'ai croisé le Seigneur.
Celui-ci me gronda : " Qui a prescrit cela ? "
Souvent pour la Kaba, hélas, je suis allé !
Dieu, en quoi ai-je péché ? Le Pir ne m'a rien dit !

Superstitions

(36)
Hé ! Pandit, ô Très Pur, avant de boire, prends garde
Car ta maison de terre contient tout l'univers !

Là sont morts par millions les glorieux Yadavas,
    Là sont morts par milliers les hommes et les ascètes !
A chaque pas que tu fais, tu foules des prophètes,
    Tous tombés en poussière !

Poissons, tortues et crocodiles, tous ont mis bas dans l'eau
    Et l'eau charrie du sang !
La rivière suit son cours, emportant avec elle
    Des hommes et des bêtes les corps décomposés !

Os et moëlle se dissolvent,
    Et de là vient le lait !
Tu t'assieds, ô pande ; avant de boire, prends garde :
   Ce pot de terre te souille !

Le Véda et le Livre ne sont que de vaines fictions :
    Rejette-les, ô pande !
Dit Kabir, écoute-moi, pande :
    Voilà tes oeuvres pies !

(37)
Hommes au mental borné,
Comme Peau se mêle à Peau,
    Kabir retournera à la poussière !

Si le Mithila est ton Pays,
    Tu dois mourir à Magabar !
Qui meurt à Magahar ne verra pas la mort :
    Mourir ailleurs serait faire honte à Ram !

" Qui meurt à Magabar devient un âne", crois-tu :
    Tu as perdu ta foi en Ram !
Qu'est-ce que Kashi, qu'est-ce la terre désolée de Magahar
    Si Ram est dans mon coeur ?

Si Kabir quitte son corps à Kashi
    Nul honneur n'en reviendra à Ram !

(38)
Le monde entier adore un dieu crée de pierre :
Qui s'attache à la pierre se noie dans le courant !

(39)
Si l'on trouvait Dieu dans les statues de pierre,
    J'adorerais une montagne !
Toi qui mouds la farine, Ô meule, pour nous nourrir,
    N'est-il pas mieux que je t'adore ?

(40)
Les saints se sont tous égarés :
    Ils adorent Celui aux quatre bras
Mais Kabir adore celui
    Dont nul ne peut compter les bras !