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Poèmes présentes et traduits
Liste des abréviations Présentation de la vie et de l'oeuvre
de KABIR Dualité et non-dualité dans
la sadhana de kabir Anthologie des Poèmes IV. La Discipline spirituelle L'Un Annexe : Glossaire
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KABIR
" Je n'ai ni encre, ni papier, ni plume à
la main : Simple artisan, guère plus " instruit " qu'un Jésus ou un Ramakrishna, -mais qu'a donc à voir l'instruction avec la Gnose ? - Kabir qui professait le mépris des choses écrites et n'était prisonnier d'aucun livre, même sacré, n'a sans doute, nous l'avons vu, rien écrit lui-même. Plus tard, lorsque ses poèmes ont été compilés, il est évident que des interpolations se sont glissées et que nombre des paroles qui lui sont attribuées ne sont peut-être pas de lui. Certes les poèmes qui sont l'expression de l'Absolu sont difficilement imitables et lui reviennent avec certitude : "Je vois le monde entier, le monde ne peut me voir : D'autres poèmes qui, pour nous, sonnent d'un ton très dualiste peuvent poser problème. Celui qui affirme que l'on obtient pas le salut en répétant le Nom de Ram, sinon l'on apaiserait sa soif en répétant eau, peut-il dans le même temps apostropher ceux qui n'invoquent pas Ram ? Suffit-il d'éliminer tous les poèmes teintés de dualité pour voir se révéler le vrai visage de Kabir ? La question est en fait bien plus complexe que cela. Il serait arbitraire de rattacher Kabir à une seule voie, - qualifiée par nous de " non dualiste " - alors que Kabir, comme tout être libéré, ne se rattachait à aucune de ces écoles humaines qu'au contraire il raillait toutes, lui qui ne comptait que sur sa révélation intérieure pour parler au nom de la Vérité, au nom de cet Absolu indéfinissable : " Védas, Puranas, Coran et Livre : Ce que critique en réalité Kabir ce sont ceux qui répètent un mantra ou une prière d'une façon mécanique et ostensible, et qui donc " invoquent le Nom de Dieu en vain ", sans véritable élan du coeur, tout en laissant aller dans le même temps aux pires divagations mentales : "D'âge en âge tu égrènes ton chapelet
de bois, " Dieu et Son Nom sont identiques ", disait Ramakrishna. Et Ma Ananda Moyi de même : "L'Un et Son Nom sont identiques car c'est Lui qui se révèle Lui-même par Son Nom". Il n'est pas surprenant dès lors que le Nom de Dieu, et notamment celui de Ram, soit l'un des mantras (mot à mot : ce par quoi le mental, man, est stabilisé, tra) les plus anciens et les plus populaires de l'Inde mystique, l'un de ces moyens qui nous mènent le plus sûrement à la Réalisation, si du moins nous y mettons tout notre sérieux, notre foi et notre concentration : " En Inde, la sadhana consiste à réciter le nom sacré d e Dieu. Sans nom ni titre vous ne pouvez pas vivre dans le monde. L'on vous donne un certain titre ou nom qui représente celui de Dieu et qui est votre propre nom. Quand vous récitez le nom, il s'étend et vous donne toute la connaissance. C'est votre propre nature réelle. Vous ne devez pas arrêter cette récitation ; que le corps soit en vie ou sur le point de mourir, vous devez continuer à réciter le nom. A supposer que ce soit un imbécile qui récite le nom, sa nature éternelle ne s'épanouira pas moins" (Nisargadatta). Le Nom de Rani est l'un de ces mots sacrés dont la puissance magique se manifeste à force de répétition constante : "Je m'en vais tel un mendiant dans le vaste monde, en chantant le doux Nom de Sri Ram " (Swami Ramdas). Et lorsque le Mahatma Gandhi, mortellement frappé, s'écroula, il prononça le Nom de Ram, tant il est vrai, comme le rappelle la Bhagavad Gitâ, que l'on accède au moment de la mort à Celui auquel va sa dernière pensée. Le véritable Ram en effet n'est autre que l'Absolu : " Il n'y a qu'un Bien Suprême : c'est de s'attacher passionnément à Ram en lui vouant ses pensées, ses actes et ses paroles. Ram est le "Brahman", l'incarnation du Bien Suprême, Il est incompréhensible, invisible, sans commencement, incomparable, non soumis au changement, indivisible : c'est Lui que le Véda ne peut définir qu'en disant : "Il n'est pas cela"" (Ramayana de Tulsidas). Aujourd'hui encore, l'un des plus grands yogi de l'Inde, Yogiraj Devaraha Baba, nous dit : "Entraînez votre mental à répéter le Nom de Ram, même si celui-ci, toujours instable, n'y trouve d'abord que peu d'intérêt. Lorsque vous frottez deux morceaux de bois, le feu jaillit : de même dans la répétition (Japa) l'un des morceaux de bois est le Nom de Ram et l'autre votre coeur, tandis que le Japa lui-même est l'action de frotter. " Devaraha Baba reprend ainsi une vieille image déjà employée par Kabir : " Répète le Nom de Dieu qui consume les péchés Il semble en effet acquis que Kabir avait trouvé un trésor dans le. Nom de Ram : " Tu as trouvé le vrai trésor, dit Kabir, Un autre poème (tout aussi dualiste !) de Kabir nous éclaire sur les circonstances de son initiation : " Si tu peux dérober le Nom, agrippe-toi à Lui! " Nous nous souvenons en effet de la légende selon laquelle Kabir aurait "dérobé " à Ramananda le Nom de Ram. Cette légende est-elle vraie historiquement ? Les critiques modernes doutent, pour des raisons de chronologie, que Kabir ait pu être le disciple direct de Ramananda. Ce qui importe c'est qu'il en ait, d'une façon ou d'une autre, subi l'influence. Kabir, du fait de son initiation, se rattache donc non pas à la pure lignée moniste de l'Advaïta Védanta d'un Shankara, mais, par l'intermédiaire de Ramananda, à celle de son adversaire et réfutateur, Ramanuja, dite du " monisme des choses différentes " (" Vishistadvaita ") car celle-ci, même au sein de la délivrance, maintient une certaine dualité entre Dieu et l'homme : " L'assertion des Écritures selon laquelle le soi individuel délivré accède à l'égalité avec Brahman signifie qu'il y a égalité avec Brahman seulement dans la jouissance de la Béatitude; car il a été dit dans les Védantasutras que le pouvoir du soi délivré est dépourvu de fonctions cosmiques "(Yatindramatadipika, VIII, 24). Quoi qu'il en soit, il y a toujours au début " dualité " sinon nous serions tous déjà délivrés. Tel fut sans doute le cas de Kabir dont tout semble indiquer qu'il obtint à un moment de sa vie une révélation soudaine, une illumination, une vision de l'Absolu, brusque percée de l'âme à son époux divin : Ram. L'Attitude de Kabir, sa voie, est à ce moment celle d'un pur dévot (" bhakta ") : " Kabir a laissé tout son tissage et sur son corps il a écrit le Nom de Ram! " Mais au choc brutal de la révélation succèdent les affres de la séparation : " Sur le bord du chemin se tient l'âme anxieuse ; Cette plainte désespérée, digne des plus beaux poèmes du Cantique des Cantiques (" Ils m'ont rencontrée, les gardiens, ceux qui circulent par la ville : "Avez-vous vu l'aimé de mon âme ?" " III, 3), rappelle aussi irrésistiblement le tragique exil dont se plaignent tant les mystiques soufis dont Kabir, ne serait-ce que par ses origines musulmanes, a subi l'influence et dont il est toujours resté très proche : " Mon amour pour mon Seigneur m'a miné et consumé, " Mon but, en priant, c'est de me lamenter, Interminable semble le chemin qui mène à l'Aimé. Ce qui désespère le plus l'amant, c'est l'indifférence apparente de l'Aimé : "J'ai éprouvé mainte peine, Amour, de ton indifférence, " Ta clémence, nous l'implorons! Sur quel beau bateau,
dans quels remous est-elle ancrée ta rémission ?" Celui qui, comme Kabir, a vu, - ne serait-ce qu'une seule fois, une brève fraction de seconde -, garde toute sa vie une nostalgie obsessionnelle de sa vision dont l'absence lui semble plus intolérable encore : " A T'appeler, ô Ram, ma langue s'est desséchée! ". C'est pourtant cette angoisse qui aiguillonne sans cesse sur la voie de la délivrance celui qui n'aspire plus qu'à s'éteindre en son Aimé. Pour Kabir comme pour Jésus, toute voie suppose d'abord l'épreuve : " Heureux l'homme qui a connu l'épreuve : il a trouvé la Vie " (Th 58). Mais ce n'est qu'une fois totalement réalisé, une fois le mental définitivement vaincu et tous les voiles levés, que Kabir peut s'écrier : " L'âme est-elle en l'Aimé ou bien l'Aimé
en l'âme ? Si la voie de la dévotion, de l'adoration passionnée
(la " bhakti ") est celle qui convient le mieux aux hommes
de notre temps, comme nous l'indiquent le Ramayana ou la Bhagavad Gîtà
il ne faudrait pas croire qu'elle nous mène ailleurs que la pure
voie de la connaissance. L'exemple de Kabir et de tant d'autres prouve
le contraire. Le dévot, nous dit Ramakrishna, réalise
également l'Absolu, l'impersonnel et obtient la même connaissance
que le "jnani" (le "gnostique") : "L'Advaïta
(la Non-Dualité) est la plus haute sagesse ; mais il faut d'abord
que Dieu soit adoré comme un maître et adoré de
ses serviteurs... C'est le chemin le plus facile et qui mène
le plus rapidement à la connaissance suprême de l'Unité
". S'il existe une différence entre voie d'amour et voie
de gnose, c'est une différence de moyens et non de but : " A cause de l'Absolu, nombre d'incarnations sont venues puis
reparties, mais 1'Absolu n'est pas affecté par le jeu de toutes
ces incarnations " " Nul ne Le voit, si ce n'est Lui; nul ne L'atteint, si ce n'est
Lui; nul n'a de science à Son sujet, si ce n'est Lui" " Plusieurs Ram, plusieurs Krishna se sont incarnés ici-bas,
D'autre part, pour Kabir, connaissance de Dieu et connaissance de Soi sont indissociables : " Comme le parfum dans la fleur, le Seigneur est dans ton coeur ! "; " Qui ne réalise pas son propre Soi, pour lui, le Seigneur est loin ". La véritable connaissance suppose la disparition, l'extinction de l'ego. Tel est le sens de la mort initiatique : " Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui cherche son âme la perd, qui la perd en ce monde, la trouvera pour la vie éternelle " (Jn XII, 24). " Qui veut sauver sa tête la perd La voie d'Amour n'est donc pas pour Kabir quête d'un objet extérieur (" Aussi longtemps qu'on distingue entre Sauveur et sauvé, on ne connaît pas la Vérité "), mais fusion dans l'Un (" Je suis en tout, tout est en moi. Je suis : nul n'existe hors de Moi "). Tel est l'ultime message de tous les vrais gnostiques : " J'ai vu mon Seigneur avec l'oeil du coeur, et Lui ai demandé
: Si la sadhana de Kabir peut nous apparaître parfois " dualiste " dans ses modalités et dans son expression, elle est profondément " non-dualiste " dans son optique et sa finalité. L'Inde est la terre des vastes synthèses, par-delà les contradictions et les oppositions apparentes. ("est ainsi que "les différents darshanas (philosophies) classiques de l'Inde ne sont qu'autant de visions de la vérité qui ont été perçues sous des angles divers, obtenues du haut d'observatoires différents... Nos orientalistes d'Occident ont consacré beaucoup de temps et d'érudition à discerner entre les darshanas de subtiles oppositions et ils se sont ensuite étonnés et même indignés (quand par hasard ils s'en sont aperçus) de cet "éclectisme" avec lequel les Hindous acceptent volontiers simultanément plusieurs doctrines que nous avons décrétées incompatibles "(Jean Herbert). Si la voie de la dualité conduit à la non-dualité, inversement la voie de la non-dualité n'exclut pas la (I dualité. En témoigne cet hymne " dévotionnel "à la déesse Lakshmi composé par Shankara : " Puisse Lakshmi, déesse de l'abondance, du jeu de son regard me donner la prospérité... " (Hymne pour obtenir une pluie d'or). Il est vrai qu'il s'agit là de la première oeuvre attribuée à Shankara, alors qu'il avait moins de huit ans! Mais il ne s'agit nullement d'un exemple isolé. Plus surprenant encore dans la bouche du maître de l'Advaïta Védanta est cette humble supplique à Durga, la Mère Divine : "Il n'existe nulle part en ce monde Autre exemple plus récent et non moins frappant, les vers suivants composés par Ramana Maharshi à la gloire de la montagne d'Arunachala : " Si tu ne m'embarrasses, je fondrai en larmes, ô Arunachala ! " " Un chien peut flairer son maître, suis-je donc pire qu'un
chien ?" On peut certes interpréter ces vers en disant que Ramana Maharshi a adopté ici le point de vue de la bhakti, jouant le rôle de l'adorateur, prisonnier du jeu (la lila) de la séparation, et exprimant l'attitude de l'âme qui aspire encore, thème que l'on retrouve notamment chez Rumi et les soufis : " Tu as créé ce Je et ce Nous afin de pouvoir jouer
au jeu de l'adoration avec Toi-même, afin que tous les Je et tous
les Tu deviennent une seule âme et soient à la fin submergés
dans l'Aimé" " Dieu joue avec Lui-même. Il s'égare Lui-même
pour le plaisir de Se retrouver" " Il est Lui-même l'auteur de Sa propre adoration !" Mais comment interpréter cette anecdote rapportée par Sri Krishna Prem où l'on voit Ramana Maharshi pleurer à la vue de la petite idole de Krishna que celui-ci transportait toujours avec lui, comme beaucoup de dévots en Inde. Et Krishna Prem de dire : " Je croyais rencontrer un advaïtin, et c'est un pur bhakta que j'ai découvert ". Le même Ramana Maharshi, tout advaïtin intransigeant qu'il était, n'hésitait pas à se frotter le front avec les cendres de Shiva, car : " S'il n'existait pas cette chose qu'on appelle la Grâce, la libération ne serait jamais possible ". Ne voyons là nulle innovation, nulle contamination par d'autres philosophies, -celles de la Grâce. Les Upanishads disaient déjà : " Seul celui qu'Il élit peut L'atteindre : Paradoxe des paradoxes ! Dans ma nature essentielle, depuis toujours, je suis le Soi et je ne puis pourtant, malgré tous mes efforts, accéder au Soi si je ne suis élu par Lui. Mais la connaissance vise à la délivrance de l'homme et non à la cohérence intellectuelle : une vérité qui se laisserait enfermer dans un cadre rationnel et rigide ne serait plus la vérité. L'éveillé, quelle que soit la voie qui l'a conduit à cet éveil, n'est ni un théologien, ni un théoricien : il est d'abord celui qui a réalisé l'unité de toutes les existences, celui qui sait qu'il n'est pas autre que l'autre : " Il est silencieux avec le silencieux, vertueux avec le vertueux, savant avec le savant, dans la douleur avec le malheureux, dans la joie avec l'heureux, jouisseur avec le jouisseur, stupide avec le stupide, jeune avec les jeunes femmes, bavard avec les bavards, lui, le maître fortuné des trois mondes, est méprisé avec les misérables "(Shankara). Kabir n'avait en effet aucune peine à être Hindou avec les Hindous et Musulman avec les Musulmans : " Passant par le bazar Comment interpréter enfin cette stance de Shankara, à la louange de Vishnou : " Alors même, ô Protecteur, que toute séparation est abolie, ce n'est pas Toi qui m'appartiens, c'est moi qui suis à Toi, car c'est la vague qui appartient à l'océan et non l'océan à la vague ". L'erreur est sans doute de vouloir trop faire de catégories intellectuelles, d'opposer de façon radicale dualité et non-dualité (ce qui est encore une forme de dualité) sans voir la dualité dans la non-dualité et la non-dualité dans la dualité, la multiplicité dans l'unité et l'unité dans la multiplicité. Telle est précisément la dernière forme d'ignorance que dénonce Shankara dans un autre de ses hymnes védantiques : " Quand le sage voit la dualité tout entière comme étant aussi la vérité, comme étant favorable et divine... lui dont l'ignorance s'est dissipée grâce à l'initiation du guru n'est plus le jouet de l'illusion ". Or quel que soit le mode d'expression choisi par Kabir, c'est bien à cette unité, toujours présente derrière le voile des apparences, qu'il nous renvoie. La séparation est illusoire, mais c'est pourtant elle qui nous ramène à l'Un : " Dès que naît Amour, l'âme pleure d'être
séparée ; Et le Nom, qui selon Swami Ramdas " constitue l'essence de toutes les sadhanas ", est bien le plus sûr guide pour nous aider à franchir les barrières de la multiplicité : " A invoquer Ton Nom, je suis devenu Toi! " Si la Vérité est une, il n'existe pas en Inde de distinction tranchée entre les différentes voies qui y mènent : " Différents voyants voient des aspects différents de la vérité à différents moments, et chacun d'eux souligne une perspective particulière " (Ramana Maharshi). Déjà la Bhagavad Gîtâ disait : " Les ignorants, non les sages, disent que le Samkhya-Yoga et le Karma-Yoga sont différents. Celui qui pratique parfaitement l'un d'eux obtient le fruit des deux " (V, 4). Il y a autant de voies qu'il y a d'hommes, à chacun de trouver son chemin, celui qui lui convient le mieux : " Le chemin que votre nature vous oblige à prendre est le bon chemin " (Vivekananda). Et plus encore que le chemin lui-même, qu'il soit dualiste ou non-dualiste, ce qui importe c'est le sérieux, la foi et la concentration avec lesquels on le suit : " Certains, grâce à l'intelligence purifiée par la méditation, perçoivent en eux-mêmes ce Soi Suprême. D'autres par le Yoga de la Connaissance, d'autres encore par le Yoga de l'Action. D'autres enfin, ne connaissant pas ces voies, en entendent parler et adorent le Suprême. Eux aussi, fidèles à ce qu'ils ont appris, ne connaissent pas la mort " (Gîtâ, XIII, 25). Tout ici-bas est douleur, tout ici-bas est souffrance : "Tu désires le bonheur et tu trouves la douleur " (Kabir). Même celui qui aspire à Dieu n'est pas heureux : " Sur les chemins du monde, tous sont dans la douleur, le maître de maison autant que le reclus! " (Kabir). Kabir part donc du même constat que le Bouddha, l'existence universelle de la douleur : "La naissance est douleur, la maladie est douleur, la mort est douleur, l'union avec ce qu'on déteste est douleur, la séparation d'avec ce que l'on aime est douleur, l'impuissance à obtenir ce que l'on désire est douleur" (Sermon de Bénarès). Ô Kabir, depuis que tu es né, Pour vaincre la douleur, pour accéder à la parfaite Joie, à la Béatitude Suprême, Kabir semble réaliser une parfaite synthèse des principales voies de Yoga ("d'Union") : le "yoga des oeuvres" ("karma-yoga") en ce qu'il prône l'auto-suffisance ("Comptez sur vous-mêmes plus que sur les autres ") et le travail pour subvenir à ses propres besoins (" Ô Seigneur, donne assez pour nourrir ma famille "), le " yoga de l'Amour " et de la " récitation " (" bhakti " et " j apa-yoga ") en ce qu'il prône la dévotion à Dieu et comme moyen la répétition de Son Nom (" Souviens-toi du Seigneur, souviens-toi de Son Nom "), et le "yoga de la Connaissance" ("jnanayoga") en ce que cette sadhana débouche sur la Gnose Suprême : " Vois, frère, le grand vent de la Gnose a soufflé
: Cela est peut-être moins connu, mais plusieurs poèmes de Kabir font allusion à ce yoga tant intérieur que spirituel qui vise par le contrôle du souffle à la maîtrise du mental : " Celui qui connaît le chapelet du souffle, à chaque inspir, à chaque expir récite le Nom ". Cette importance accordée à la maîtrise du souffle est une constante tant du soufisme : " En inspirant, soyez avec Dieu. En expirant, soyez avec Dieu " (Bahauddin Naqshbandi), que de l'hindouisme : " De même que les oiseaux sont pris au filet, de même en retenant le souffle, le mental est contenu et absorbé " (Ramana Maharshi). S'il se moque des yogis qui " se perdent dans leurs méditations ", s'il s'attaque à toutes les formes d'ascèses (y compris l'ascèse du souffle) et de mortifications (" Le yogi mortifie son corps mais ne sait contrôler son mental "), Kabir se réfère à plusieurs reprises au langage ésotérique du Yoga : " Le Gange et la Jamuna se mêlent à contre-courant
: Dans le symbolisme du Yoga, les trois fleuves sont le Gange, la Jamuna et la Sarasvati et leur " confluent " dans le corps de l'homme désigne le sixième chakra, entre les sourcils, où se rejoignent les trois nadis (" canaux subtils ") Ida, Pingala et Sushumna, symbolisés par les trois fleuves. C'est au " confluent des trois temps " (passé, présent et avenir) que le yogi véritable triomphe du temps et de la mort dans l'" Éternel Présent ", dans l'au-delà du temps. Outre le fait qu'il s'agisse en Inde d'une science très ancienne (la Bhagavad Gîtâ dit qu'est libéré celui qui sait égaliser " le prana et l'apana passant les narines comme expiration et inspiration " V, 27), cette connaissance du souffle pourrait être chez Kabir l'approfondissement d'un héritage familial, s'il est vrai du moins que ses parents appartenaient à l'une de ces castes de yogis mariés (" Yogi grhastha ") converties à l'Islam. Si Kabir ne fut pas l'austère puritain que certains ont voulu voir, il est exact cependant que certains de ses poèmes ressemblent à des leçons de morale : " Étouffez le serpent nommé Désir " ; " Écoutez la voie de la vertu est soyez sourd au vice ". Cela ne doit pas nous surprendre. La maîtrise des sens est l'un des fondements de toute voie spirituelle, par exemple dans le soufisme : " Attends patiemment que tes sens corporels soient transmués, afin que tu puisses voir ce qui est caché " (Rumi) ; "Celui qui dompte son âme par l'obéissance et s'abstient de donner libre cours à ses passions s'élève au rang des Très Proches " (Al Hallaj). N'oublions pas d'autre part que, dans l'optique traditionnelle de l'Inde, la pratique d'un yoga suppose au préalable l'observance de principes moraux, d'ailleurs communs à toutes les religions. Le Yoga classique de Patanjali impose ainsi cinq réfrènements (" yama ") : ne pas nuire, ne pas mentir, ne pas voler, être chaste, ne pas recevoir de dons, et cinq disciplines (" niyama ") : pureté, sérénité, pratique, étude, méditation. La Katha Upanishad dit également : " Celui qui ne s'est pas détaché de ses mauvaises actions, dont les sens ne sont pas apaisés, dont le mental n'est pas unifié et dont la pensée n'est pas calmée, celui-là ne saurait trouver le Soi par la connaissance juste " (11, 24). Même la pure voie de la gnose, nous confirme Shankara, est réservée à " ceux qui se sont purifiés par l'austérité, dont le cur est en paix, qui ne sont plus excités par les désirs et recherchent la délivrance " (Atma Bodha, 1). Le chemin qui mène à l'Absolu suppose le renoncement au monde extérieur, à la sensualité et aux pièges de la Maya. C'est cela qui en l'ait toute la difficulté et qui le rend " amer " :' " Ne ris plus, ô Kabir, et apprends à pleurer : Il ne faudrait pas voir là un simple moralisme. Ce n'est pas la transgression d'un Code moral imposé de l'extérieur, ou l'offense faite à un Dieu personnel, à un Juge suprême qui nous rend inapte à la vérité, c'est simplement le fait que toute mauvaise conduite en pensée, en parole ou en action n'est possible que parce que nous sommes prisonniers de la séparation, de la dualité. Par exemple, je ne puis faire du mal à autrui que parce que je crois être autre que lui, alors qu'en réalité c'est envers moi-même que je me comporte mal. Je dois aimer mon frère comme moi-même parce qu'il n'est autre que moi : " Aime ton frère comme ton âme ; veille sur lui comme sur la prunelle de ton oeil " (Th 25). Tout ce qui gonfle l'ego renforce l'ignorance, tout ce qui accroît le sentiment de la dualité est un obstacle à la vision de l'Unité. Dans la mythologie hindoue, c'est ce sens de la dualité qui caractérise les démons (les " asuras "), et non pas le " Mal " en soi : " Les asuras sont en réalité le côté sombre du plan mental... Leur caractère principal est la force égoïste se refusant à toute foi supérieure. L'asura est capable de maîtrise de soi, d'austérité et d'intelligence, mais tout cela pour l'amour de l'ego " (Sri Aurobindo). Précisons à ce sujet que Ravana, le roi des démons, capable des plus grandes austérités, était également passé maître dans la science des Védas. Le Mal n'a donc pas de réalité métaphysique. Ce qui est mauvais, c'est l'ignorance, l'excitation des sens et l'agitation des pensées, tout ce qui entraîne le mental vers l'extérieur, tout ce qui empêche l'homme d'être unifié : " Le mental qui subit la loi des sens emporte avec lui la discrimination, comme un vent violent entraîne un navire sur l'eau "; par contre " L'homme libre du désir n'a ni ego, ni mien. Il atteint la paix " (Bhagavad Gitâ, 11, 67, 7 1). La morale trouve son achèvement et son dépassement dans la pacification du mental et l'extinction de l'ego : " Mets fin au désir, tu mets fin aux tracas : C'est l'ego qui nous voile le Réel. Si nous réalisons son caractère illusoire nous levons tous les voiles : seule demeure la pure lumière de l'Absolu, du Soi. Je ne cesse pas d'être moi-même, parce qu'en réalité je n'ai jamais été ce moi : " Si tu te connais comme n'étant pas et par conséquent comme ne cessant pas d'être, alors tu connais Allah; et sinon tu ne Le connais pas ! "(Balyani) ; " La cruche est dans l'eau et l'eau est dans la cruche : dehors et dedans, c'est toujours la même eau ! " (Kabir). Loin d'être une " hérésie ", la voie de Kabir se rattache donc sans difficulté à la fois au soufisme et à la longue tradition du Sanatana Dharma (I'" Ordre Éternel ", la " Philosophia Perennis "), tout en échappant au cadre rigide de toutes les religions, de toutes les formes extérieures . " Les six philosophies décrivent Mon vêtement, Kabir est encore une fois fidèle à la Tradition Universelle lorsqu'il insiste sur le rôle indispensable du maître spirituel, le Guru, le Pir : " Écris ce qui appartient au Pir, lui qui connaît
la Voie. " Si la terre se faisait papier, Par-delà les rites et les rituels, par-delà les barrières de la dualité, le Guru nous éveille à notre véritable Moi, notre Sadguru, notre Guru intérieur, notre Soi qui n'est autre que l'Absolu : " Il ne faut pas considérer le Guru comme une personne : le Sage n'est jamais autre que le véritable Soi du disciple. Et lorsque ce Soi a été réalisé, il n'y a plus ni Guru, ni disciple " (Ramana Maharshi); " Ne pensez pas au Guru comme à un individu - il n'est pas un individu. Le Guru égale l'être et le fait d'être égale la manifestation. Le monde tout entier égale l'être, et le Guru c'est cela " (Nisargadatta) ; " Celui qui prend le Guru pour un simple mortel, La réalisation suprême, celle à laquelle nous conduit le vrai Guru, ne consiste pas à rester plongé immobile et fasciné dans une extase sans fin. Elle ne consiste pas à fuir le monde et à se réfugier dans une grotte ou un ashram, (sans quoi il y aurait encore " dualité " entre soi et le monde), mais tout en jouant son rôle dans le social, tout en étant "sans affaires " malgré "l'affairement " qui nous entoure, à demeurer parfaitement tranquille au milieu de la plus grande agitation, à rester toujours un au sein de la multiplicité : " Sois toujours d'esprit égal, que tes devoirs soient plaisants ou déplaisants, pénibles ou exaltants. Reste toujours maître de toi, dans le succès comme dans l'échec " (Bhagavad Gîtâ, 11, 48). " La voie est ta vie quotidienne ", dit un proverbe zen qui s'applique parfaitement à Kabir : " Je suis vêtu d'un simple drap, "Là où il n y a ni conscience du Vide, C'est dans ce monde et dans l'instant présent, dans ma présence totale à l'" ici et maintenant " que se trouve caché le secret de la réalisation : " Ami, je demeure dans ton cur : pourquoi me chercher ailleurs ? " (Kabir). Kabir ne rejoint-il pas une fois de plus le message de la Gnose universelle, celui d'un Jésus : " Le royaume du Père s'étend sur la terre et les hommes ne le voient pas " (Th 113) Celui du Zen : "La voie existe sous nos pieds " Ou celui d'un Nisargadatta : " Le monde est là parce queje suis, maisje ne suis pas le monde ". * |