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Poèmes présentes et traduits
Liste des abréviations Présentation de la vie et de l'oeuvre
de KABIR Dualité et non-dualité dans
la sadhana de kabir Anthologie des Poèmes IV. La Discipline spirituelle L'Un Annexe : Glossaire
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KABIR
Humble artisan, peut-être illettré, Kabir n'a sans doute jamais rien écrit. Il savait cependant ramasser sa révélation au rythme de quelques vers d'une concision extrême et d'une rare vigueur de style, tour à tour mordants et incisifs, ironiques et satiriques, émus et poignants, éloquents et à la limite de l'exprimable. Toutes ces paroles, que ses disciples buvaient sur ses lèvres, furent d'abord transmises oralement avant d'être transcrites et compilées. Les trois principales compilations sont : - Le Bijak (" la semence ", " la clef ", " le testament "), qui est la " Bible " des Kabirpanthis, serait selon ces derniers l'oeuvre de Bhagvandas, un disciple de Kabir. Ce recueil, dont le texte souvent obscur a sans doute fait l'objet d'interpolations, regroupe une centaine de poèmes (Ramainis et Shabdas), plus cinq cents Sakhis (" témoignages ") environ. La langue est le vieil Avadhi (l'hindi oriental), mêlé de termes persans et arabes. Le swami Hanumandas en a donné une version critique monumentale, en regroupant les poèmes à sa façon, sans cependant donner les correspondances avec les autres éditions, qui prennent en général pour référence celle de " Barabanki ", en 1950, par Handas Shastri et Mahabir Shastri. Le Bijak a été traduit en anglais par le Révérend Ahmad Shah en 1917, mais cette traduction trop littérale est souvent incompréhensible. - L'Adi-Granth (" Le Livre Éternel "), livre sacré des Sikhs, est une anthologie des grands saints vénérés par ceux-ci. Compilé en 1604 par le guru Arjun Singh, il regroupe environ cinq-cents poèmes de Kabir, dont deux cent-quarante quatre Slokas. De nombreux critiques considèrent l'Adi-Granth comme la recension la plus authentique, et ce d'autant que c'est le guru Nanak lui-même, contemporain de Kabir, qui aurait recueilli les poèmes de ce dernier. Le manuscrit, en caractère gurmukhi, contient de nombreux " punjabismes ", l'ouvrage ayant été compilé au Punjab. L'Adi-Granth a été partiellement traduit en anglais par E. Trumpp en 1877. Celui-ci se plaignait déjà, outre des difficultés de la langue, de ce que les Sikhs, du fait de leur mode de vie guerrier, avaient perdu la clef de leur livre sacré, qu'ils se contentaient d'adorer sans en comprendre le sens. En 1909, Macauliffe donnait une traduction intégrale de l'Adi Granth, dans son ouvrage " Sikh religion ". En 1947, R.K. Varma regroupait sous le titre "Sant Kabir" tous les poèmes de Kabir extraits de L'Adi Granth avec une traduction en hindi moderne - Le Kabir Granthavali (" l'Anthologie de Kabir "), édité en 1928 par Shyam Sundar Das à partir d'un manuscrit découvert en 1922 à Bénarès, regroupe environ quatre cents poèmes, huit cents Sakhis et quelques Ramainis. Une date, mentionnée à la fin du manuscrit, pourrait laisser penser que cette collection a été compilée du vivant même de Kabir. Un deuxième manuscrit, daté lui du XIX° siècle, contient quelques poèmes supplémentaires. Les poèmes du Kabir Granthavali sont très proches de la tradition recueillie par les disciples de Dadu Dayal. Parmi les autres recensions, il faut citer le "Kabir Saheb ki Shabdavali" et le "Kabir Sakhi Sangrah", regroupant des poèmes et des Sakhis, édités aux débuts du XX° siècle par les " Belvedere Press " à Allahabad à partir de poèmes transmis par la tradition orale et de vieux manuscrits détenus par les Kabirpanthis. Si certains de ces poèmes sont sans doute l'oeuvre de disciples de Kabir, beaucoup portent indéniablement sa marque. Il existe enfin des ouvrages attribués à Kabir, ou que celui-ci aurait inspirés. - Les Tisa Yantra (" Trente poèmes talismaniques ") auraient été compilés par un disciple de Kabir : Dharamdas. - Le Sandyapath (" L'Heure de la prière ") est le
livre des rituels des Kabirpanthis et regroupe les poèmes chantés
à l'occasion des cérémonies de la secte de Kabir.
La plupart de ces poèmes ont manifestement été
composés par des disciples de Kabir, en s'inspirant toutefois
des paroles mêmes de leur maître. - L'Agamsandesh (" La Promesse du Retour ") est un livre de prophéties attribuées à Kabir concernant les successeurs de Dharamdas. Kabir y aurait notamment prédit qu'il reviendrait en personne après la mort du quarante-deuxième chef de cette lignée. Ce type d'ouvrage n'est pas sans rappeler les prophéties annonçant le retour du XlIe Iman ou du Paraclet, comme la venue du Boddhisattva Maitreya ou du Kalkiavatara. De nombreux recueils de paroles (" Kabir Ke Bol ") ont également été édités à l'usage du grand public : citons par exemple le " Kabir Pushpamala " chez Dehati Pustak Bhandar. Parmi les traductions anglaises, certaines présentent l'avantage de donner le texte hindi en regard de la version anglaise : citons notamment les " Pearls of Wisdom "de Sri Doorgesh Ramsewak, " Sufis, Mystics and Yogis of India" de Bankey Behari et "Lights of Sadguru Kabir Sâheb" de Sadhu Banamali. La tradition orale aurait en outre conservé environ cinq mille poèmes de Kabir, ou qui du moins semblent conformes à son enseignement. Ce chiffre élevé ne doit pas, à priori, en faire suspecter l'authenticité. Aujourd'hui encore il existe en Inde des saints qui, à la manière de Kabir, délivrent leur message en improvisant poèmes et bhajans faciles à mémoriser : leur nombre doit à la longue être fort impressionnant! Il est frappant de constater à quel point le texte d'un même poème est diversement transcrit d'un recueil à l'autre, et l'on s'est d'ailleurs même posé la question de savoir dans quelle langue exactement s'exprimait Kabir. Habitant de Bénarès, Kabir a dû parler le Bhojpuri, mais on n'en trouve guère de traces dans les poèmes qui nous sont parvenus. Pour de nombreux critiques, la langue dans laquelle ont été composés les poèmes de Kabir serait l'Avadhi, un dialecte de l'hindi oriental. Le mélange extraordinaire de dialectes que l'on trouve dans ces poèmes, où se côtoient des mots urdus, arabes, sanskrits, punjabis..., le mépris total des règles grammaticales ont pu faire penser que Kabir s'exprimait dans le " jargon des sadhus " (" sadhukkari "), en usage chez les yogis et les saints itinérants. N'oublions pas enfin que Kabir n'a jamais prétendu faire oeuvre littéraire. Il ne faut voir dans ses poèmes ni exposé systématique, ni discours dogmatique, ni devinette ésotérique, ni exercice de style. Ces poèmes, non pas composés mais survenant spontanément en réponse à une question, ou face à l'attente d'un visiteur, ou encore provoqués par quelque événement, sont pur jaillissement de la source éternellement neuve du Soi, éclair fusant de l'Absolu. Ces paroles peuvent parfois paraître contradictoires en elles, mais ce sont en réalité les visiteurs qui sont différents et le mental humain partagé de par sa nature. Ramana Maharshi, qui n'a jamais rien écrit sauf à la requête expresse d'un disciple ou en raison d'un incident particulier, nous dit par exemple, au sujet des "Stances à Sri Arunachala " qui lui vinrent spontanément : " les mots d'ouverture des Onze Stances me vinrent un matin, et quand bien même j'essayai de les refouler, disant "Qu'ai-je à voir avec ces mots ?" il ne se turent pas avant que je n'aie composé un chant qui les incorporât, et à cet effet tous les mots affluèrent aisément, sans aucun effort ". Ce n'est pas tant de savoir ce qu'ont voulu dire, dans ce cas précis, Ramana Maharshi ou Kabir qui importe (l'éveillé étant sans ego n'a nulle intention de signifier quoi que ce soit), que de savoir ce que cette parole signifie pour moi, que de découvrir ce qu'elle doit faire surgir en moi afin de m'abreuver également à la source qui lui a donné naissance : " Je ne suis pas ton maître, car tu as bu, tu t'es enivré à la source bouillonnante que moi, j'ai mesurée " (Th 13) ; " La parole reçue doit être comprise à sa source " (San Do Kaï) ; " J'ai dit des milliers de poèmes pour éveiller ton âme ! " (Kabir). Peut-on alors parler d'une " oeuvre " de Kabir dont la " pensée ", aux confins de l'Hindouisme et de l'Islam, serait une sorte de syncrétisme original de ces deux grandes religions ? Certes pas, puisque tout chez lui part d'une révélation fulgurante et immédiate, celle du divin en l'homme. " Comme l'iris est dans l'oeil, le Seigneur est en toi : Aveugles ceux qui, derrière chaque forme visible, ne voient pas l'invisible : " En chaque forme vit le Sans-Forme, Cette illusion qui nous voile le Réel et aveugle notre ego, c'est celle de se croire " autre que Lui " (Allah, Brahman, le Soi) : " Dès lors qu'on connaît les choses, on se connaît soi-même et dès lors qu'on se connaît soi-même, on connaît le Seigneur : car ce que tu crois être "autre qu'Allah" n'est pas "autre qu'Allah" mais tu ne le sais pas. Tu Le vois, et tu ne sais pas que tu Le vois " (Balyani). Il n'y a pas deux, mais Un. L'ego n'est au mieux qu'une manifestation illusoire et éphémère du Soi, d'où est issu le monde entier : "Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l'homme "
(Th 106). Par cette vision, l'homme réalise son identité en Dieu, que les uns adorent sous le Nom de Ram et les autres sous le Nom d'Allah : "Appelez-moi Kabir, appelez-moi Ram : cela revient au même!". Cette révélation est celle de la véritable nature de l'homme et de l'essence de toutes les religions dont elle est en quelque sorte l'origine et la fin, l'alpha et 1'omega : "Révélé d'âge en âge, mon Verbe
est Vérité : Aucune religion n'échappe à la loi de l'entropie. Les grands maîtres spirituels de l'Inde, tels Bouddha, Kabir ou Ramakrishna ont-ils fait autre chose que de ramener la plus vieille tradition religieuse du monde à sa sève originelle ? Ceux-ci n'ont jamais prétendu avoir inventé quelque chose de nouveau et d'original, - ni même sans doute fonder une religion -, mais seulement retrouver et restaurer la Voie ancienne que les hommes ont perdu : " D 'âge en âge, j'ai enseigné cette grande
sagesse... mais avec le temps, ce secret s'occulte" " J'ai vu l'ancienne Voie, la Vieille Route prise par les Tout-Éveillés
d'autrefois, et c'est le sentier que je suis" Ce message pouvait-il être compris ? Sur le plan politique, l'universalité prônée par Kabir a failli un moment réussir. C'est ainsi que l'empereur moghol Akbar le Grand rêva d'instaurer une religion universelle, synthèse de toutes les croyances, afin de faire régner l'harmonie dans son empire. Plus tard son arrière petit-fils, Dara Shokuh, héritier légitime du trône, fasciné par le soufisme et le Védanta, fréquenta les Kabirpanthis et composa plusieurs ouvrages dont "Le Confluent des deux Océans" (Majma 'al-Bahrayn) dans lequel il démontra l'unité à travers la Gnose de l'Islam et de l'Hindouisme : " Il n'y a pas de doute que ces personnalités de la dynastie royale ? Akbar le Grand et Dara - furent le produit de ce courant que Kabir avait mis en marche peu de temps avant eux " (M. Hedayetullah). Malheureusement Dara Shokuh fut vaincu et mis à mort par son frère Aurangzeb, l'un des tyrans les plus fanatiques de l'Inde, qui mit ainsi définitivement fin à tout espoir de réconciliation entre Hindous et Musulmans, dont dépendait pourtant l'unité du pays : lors du supplice de Dara, le peuple entier se lamenta, comme si une calamité s'était abattue sur cette terre autrefois bénie des dieux. *
La secte des Kabirpanthis n'a pas échappé à la règle. La statue de Kabir " l'iconoclaste " trône aujourd'hui dans des temples, au milieu des fleurs et des bâtons d'encens. Ses poèmes, mis en musique et accompagnés d'un harmonium et de cymbales sont chantés durant les principales cérémonies qui ont lieu une fois par mois la veille de la pleine lune et qui sont aussi complexes que celles des brahmanes tant attaqués par Kabir. Celui-ci est devenu une sorte de prophète descendu du ciel pour sauver le monde et les commentaires auxquels ont donné lieu ses paroles n'ont fait qu'en obscurcir le sens. Même s'ils s'en défendent, les Kabirpanthis peuvent être considérés comme une secte plus ou moins hérétique de l'Hindouisme. Pour les véritables chercheurs de vérité cependant, les paroles de Kabir, quoique parfois altérées, gardent toute leur force d'éveil. Les Kabirpanthis se répartissent aujourd'hui entre quatre lignées principales se rattachant à quatre de ses disciples : Dharamdas, Suratgopal, Bhagvandas et Jagodas. DHARAMDAS Avant de connaître Kabir, Dharamdas se rattachait à la tradition puranique (de Puranas, " anciens " : textes religieux, histoires mythologiques). Né à Bandogarh, dans le Bihar, c'était un homme fort riche, car il appartenait à la caste des Banyas, classe de marchands très prospères. Ce n'est qu'à l'âge de cinquante-cinq ans qu'il fit la rencontre de Kabir, à Mathura. Le choc fut décisif pour Dharamdas, qui n'hésita pas à renoncer à tous ses biens et à faire de Kabir son maître. Dharamdas a surtout mis l'accent sur l'aspect cérémoniel. On appelle " Bansadoris " ceux qui se rattachent à sa lignée dont Kabir aurait prédit qu'elle durerait quarante-deux -générations. Les trois autres lignées sont regroupées sous le nom de " Hansadoris ". Muktamaninam, fils cadet de Dharamdas, lui succéda. La succession eut ensuite lieu de père en fils jusqu'à Dayanam, le treizième, qui ne put avoir d'enfants. Son successeur, Grindhamuninam fut élu en 1929 par un conseil de Kabirpanthis. Le quinzième chef fut appelé Prakashmuninam. Quant à l'actuel et seizième, il a pour nom Odithmuninam. SURATGOPAL Brahmane très érudit, se rattachant lui aussi à la tradition puranique, Suratgopal était surnommé " Sarvajit Pandit " (le " savant qui conquiert le monde entier "). Nul ne pouvait rivaliser avec lui lors d'un " Shastrartha ", cette sorte de joute oratoire qui, il n'y a pas si longtemps encore, était très répandue en Inde. A l'âge de cinquante ans, ayant entendu parler de Kabir, il voulut se mesurer à lui. Il partit donc pour Bénarès, monté sur une charrette où il avait entassé les livres dont il ne pouvait plus se séparer et auxquels il se référait sans cesse. Arrivé à Bénarès, il demanda à une jeune fille où se trouvait la demeure de Kabir. Kamali, car c'était elle, lui répondit en citant les vers suivants : " Au plus haut pie se dresse la demeure de Kabir, Bien qu'ébranlé, Suratgopal voulut se mesurer à Kabir. A l'issue d'une joute mémorable, il s'exclama : " J'ai gagné ! ". " Fort bien, répliqua Kabir, écris donc cela sur cette feuille que je le signe ". Ce que fit immédiatement Suratgopal, persuadé de l'avoir une nouvelle fois emporté. Mais lorsque Kabir lui demanda de relire ce qu'il avait écrit, quelle ne fut pas sa surprise de voir les mots suivants : "Kabir a gagné ". Suratgopal comprit qu'il avait enfin trouvé son maître. Plus tard, il fonda la deuxième lignée des kabirpanthis dont les chefs sont soit élus, soit nommés. C'est lui qui baptisa le lieu où avait vécu Kabir du nom de "Kabirchaura ". On ne sait presque rien de lui, sinon qu'il se rattachait également à la tradition puranique et qu'il vivait au Bihar, à Dhanowti. Les membres de la secte fondée par lui - les " Bhaktihis " - ont coutume d'ajouter à leur nom le titre de " Goswami ". JAGODAS Il est aussi connu sous le nom de Jagdeo Saheb ou Jagjivandas. On sait de lui qu'il était originaire de Biddupur, dans le Bihar, et qu'il reçut l'initiation de Kabir lui-même. La secte fondée par lui a également survécu jusqu'à nos jours. *
" Dans tes veines, dans les miennes, il ne coule qu'un seul sang Le message de Kabir, ce simple artisan comme Jésus, s'est toujours voulu celui d'un retour à l'unité originelle par derrière les apparences trompeuses de la multiplicité, par-delà les barrières de préjugés aussi factices que tenaces : préjugés de castes, de races et de religions solidement enracinés dans cette Inde du XVe siècle, qui fut celle de l'humble tisserand de Bénarès. Message universel et combien courageux s'il en fut, si l'on se souvient qu'à cette époque l'Inde subissait de plein fouet le choc de la conquête musulmane, avec tout ce qui s'ensuivit de destructions et d'intolérance : "Je me suis tant de fois agrippé à leurs pieds, Quand on connaît l'audace et le franc-parler du " fils de Ram et d'Allah " (" 0 Muezzin, pourquoi crier si fort ? Crains-tu qu'Allah soit sourd ? " ; "Ne les appelez plus les saints de Dieu, mais les bandits de Bénarès ! "), on ne s'étonnera pas qu'il se soit attiré représailles et persécutions. Seule sa foi en Ram le sauva de la mort : " Dit Kabir : je n'ai ni escorte, ni compagnon. Cet acharnement des prêtres, tant hindous que musulmans d'ailleurs, pour une fois réconciliés, se comprend car : " Ils sont tous ivres et nul n'est éveillé ". Constatation amère, la même que celle de Jésus : " Je les ai trouvés tous ivres ! " (Th 28). Cet égarement, cette ivresse a rendu les hommes imperméables à la vérité : " Si je dis la vérité, tous veulent me mettre à mort : ils n'aiment que les mensonges ! ". Ne croirait-on pas entendre Thomas ? " Si je vous disais une des paroles qu'il m'a dites, vous prendriez des pierres, vous les jetteriez contre moi" (Th 13). L'une des causes de cet aveuglement, c'est d'abord l'orgueil de tous les "faiseurs de discours pieux ", de tous ceux qui parlent à travers les traditions et les livres, aussi sacrés soient-ils, et non à partir de l'expérience directe de la Réalité, de tous ceux qui veulent " accumuler " alors qu'il suffit simplement d'être " pauvre en esprit " : " Vous scrutez les écritures parce que vous pensez avoir par elles le vie éternelle, or elles témoignent de moi et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie " (Jn V, 39). " Au plus haut pic se dresse la demeure de Kabir; Plus que l'accumulation des connaissances et la " tête bien pleine " plutôt que " bien faite ", c'est peut-être encore la multiplication des préceptes moraux et religieux, la fierté d'accomplir les rites " révélés ", la satisfaction d'être pour les autres et pour soi-même le seul traducteur autorisé de la "Loi " qui font de tous les " docteurs ès religion " des " pharisiens " au mental bloqué dont la vie spirituelle se confond avec une adhésion mécanique à une forme vide : " Ô Cadi, à quoi bon cette nouvelle exégèse ? Qu'as-tu donc compris au Coran ? " ; " A faire des actes pieux, tu te gonfles d'orgueil et tu cours à ta perte ! " Tout ce qui gonfle l'ego, même avec les meilleures intentions du monde, ne peut que détourner de Dieu tant il est vrai que l'on ne peut " servir deux maîtres à la fois " : " Toutes leurs oeuvres, ils les font pour être remarqués
par les hommes "(Mt XXIII, 5); " Prenez garde aux scribes
! Ils veulent marcher en habit, se faire saluer sur les marchés,
avoir les premiers sièges dans les synagogues, les premières
places dans les dîners, eux qui dévorent les maisons des
veuves sous prétexte de longues prières " " Ils s'estiment pollués s'ils voient un intouchable ; Entre le dogmatisme figé des mollahs et le ritualisme abusif des brahmanes, Kabir avait certes fort à faire. Plus une religion s'éloigne de sa source, dont le mystère est caché au plus profond de chaque être humain, plus elle sombre dans le formalisme, voire le fanatisme, plus elle devient prisonnière du mental qui se plaît à diviser et à contredire, à prendre parti et à interpréter : " Suis-je un partageur ? " (Th 72)
Ce formalisme s'insinue jusque dans les plus petits détails de la vie quotidienne. Kabir raille les innombrables prescriptions des brahmanes concernant la pureté rituelle de la nourriture et des récipients ainsi que les précautions méticuleuses dont ils doivent s'entourer : " Hé ! Pandit, prends garde à l'eau que tu bois ! ". Un simple précepte d'hygiène devient vite pour les docteurs de la loi une règle obligatoire à ne pas transgresser : " Les pharisiens et les juifs, s'ils ne sont pas soigneusement lavé les mains, ne mangent pas, ils tiennent à la tradition des anciens, et quand ils reviennent du marché, ils ne mangent pas sans s'être aspergés, et il y a beaucoup d'autres choses auxquelles ils tiennent par tradition : immersion des coupes, des pots, des plats " (Le VII, 3). "Ils récurent leur pot et vont manger à part ; Pour faire deux âtres, ils creusent la terre Aucune tradition, aucune écriture - même saintes - ne
peuvent réveiller l'homme de son " ivresse " : "
Védas et Puranas sont le miroir des aveugles : la cuillère
connaît-elle le goût des bonnes choses ?". L'étude
ne rend pas apte à recevoir la révélation de l'Esprit.
Or nul ne comprend la lettre, s'il ne comprend l'esprit : " Un demi-poème suffit pour saisir l'essence : " Lis, étudie et sans cesse médite les Écritures,
Fiers de leurs connaissances et imbus de leur autorité, justifiant
tous leurs actes par la tradition, les prêtres en sont venus à
se réserver l'usage de la religion. Prisonniers de l'exotérisme
le plus étroit, ayant perdu la trace du chemin intérieur,
ils voudraient en fermer l'accès à ceux qui, transcendant
tous leurs préjugés, tenteraient de s'y engager pour accéder
à la Gnose : " Le Pandit comme le porte-flambeau Rien de plus dangereux que tous ces pseudo-maîtres spirituels, tous ces directeurs de conscience qui ne savent pas où ils vont eux-mêmes . " Si un aveugle guide un aveugle,
Kabir, pas plus que Jésus sans doute (dont Luc IV, 16 nous dit qu' "il entra dans la synagogue et se leva pour lire "), ne rejetait totalement les livres : "Ne dis pas que le Véda et le Coran se trompent : lui seul se trompe qui ne réfléchit pas ! " Ce qu'il voulait signifier c'est qu'un livre n'est qu'un moyen, une indication et qu'il arrive un stade où il faut " brûler tous les livres ". Les mots ne peuvent au mieux que désigner de façon très imparfaite une réalité indéfinissable que le mental humain est incapable de concevoir et que l'on doit découvrir en soi-même. Les concepts sont les aliments naturels du mental, mais lorsqu'il s'agit d'annihiler le mental, ils deviennent un obstacle à détruire : " Ô érudit, du penses tout connaître par les
livres " Mufti et sheïkh, prévôt, cadi, sont imposteurs!
Déjà, en son temps, le Bouddhisme fut une réaction contre de tels excès : "Des abus comme l'exercice impudent du métier de devin ou d'augure, ou le principe même du sacrifice de propitiation, joint à la conception grossière et formaliste de la faute et de la purification qu'il supposait et qui ne servait qu'à dissimuler une convoitise sans bornes, devait entretenir dans les âmes sérieuses et clairvoyantes le plus vif éloignement pour toute cette prêtaille " (H. Oldenberg, Le Bouddha). n'étaient plus du temps de Kabir que des prêtres par naissance plutôt que des êtres " établis en Brahman " (sens initial du terme brahmane) : "L'homme parfait, le héros, le sage omnipotent, le vainqueur,
l'immuable, l'homme total, le suprême, l'éveillé,
celui-là je l'appelle un brahmane" " Dit Kabir, celui qui est établi en Brahman, Or ne sont-ce pas eux qui, au lieu de devenir les plus purs, se rangent maintenant parmi les êtres les plus dégradés ? " Si on te touche, tu cours te purifier : Y a-t-il là la moindre différence avec les prêtres que stigmatisait Jésus ? " Malheur à vous, scribes et pharisiens, comédiens qui vous faites pareils à des sépulcres blanchis ; de l'extérieur, ils sont biens, et l'intérieur est Plein d'ossements de morts et de toute sorte d'impuretés " (Mt XXIII, 27). " Pauvres d'eux, les pharisiens ! ils ressemblent à un chien couché dans la mangeoire des bufs : il ne mange ni ne laisse les boeufs manger " (Th 102). Les apparences extérieures, la naissance ou les connaissances superficielles deviennent l'unique justification du statut des " Gardiens du Livre ", qui se croient les seuls habilités à parler au nom de Dieu. Or la plupart de leurs traditions et de leurs signes de reconnaissance sont d'origine purement humaine et ne peuvent, sans ridicule, être rattachés à une quelconque révélation divine. Ce n'est pas la marque extérieure qui peut révéler le "spirituel " (le " pneumatique ") c'est la " révolution intérieure " (la "métanoïa"). Le cordon sacré et la circoncision font ainsi l'objet des sacarsmes de Kabir : "Sûr de toi tu veux me circoncire, " Si le cordon fait le brahmane, Là encore, ne croirait-on pas entendre les mêmes paroles qui avaient résonné quinze siècles plus tôt en Palestine : " Ses disciples lui dirent : le circoncision est-elle utile ou non ? Il leur dit : Si elle était utile, leur père les engendreraient circoncis de leur mère. Mais la circoncision véritable, en esprit, a trouvé un profit total " (Th 53). Le véritable spirituel, l'élu, le " monakhos " n'a que faire des rituels et des pratiques extérieures qui, ne pouvant provoquer aucun éveil intérieur, ne servent qu'à se faire piéger par le mental et à se donner bonne conscience : " C'est en vain que tous ces gens citent les Écritures, offrent des sacrifices au pied des autels, accomplissent les rites prescrits ou adorent des divinités. Nul d'entre eux, tant qu'il n'aura pas réalisé son identité avec le Soi, ne pourra s'affranchir par l'un de ces moyens, dût-il y consacrer cent vies de Brahma ajoutées les unes aux autres " (Shankara). Kabir n'hésite pas à s'attaquer aux traditions ancestrales et aux croyances les plus vénérables des Hindous et des Musulmans : " Pourquoi ces bains, pourquoi ces ablutions " Poissons, tortues et crocodiles, tous ont mis bas dans l'eau
Nous ferons appel, cette fois-ci, pour illustrer le parallélisme presque parfait existant entre Kabir et Jésus, à un épisode très peu connu de la vie de ce dernier, tel du moins qu'il nous a été transmis par une feuille de parchemin découverte en 1905 : l'Oxyrhynchus Papyrus 840. Ce récit nous retrace l'altercation de Jésus avec le prince des prêtres pharisiens sur le Parvis du Temple : " Malheur à vous, aveugles qui ne voyez pas! Tu t'es lavé dans ces eaux déversées où il y a nuit et jour des chiens et des porcs, et après avoir pris un bain, tu as nettoyé cette peau du dehors, cette peau que les courtisanes et les joueuses de flûte, elles aussi, oignent, lavent, nettoient et parent, pour exciter la convoitise des hommes, tandis qu'au-dedans elle sont remplies de scorpions et de toutes sortes de méchancetés. Pour moi et mes disciples que tu dis ne s'être pas baignés, nous nous sommes baignés dans l'eau vive qui vient du Père " (in J. Jeremias, Les paroles inconnues de Jésus). Pour, le gnostique, en effet, la piété est parfois la pire forme d'impiété : " Quand l'amant, dans l'élan de la générosité, oublie l'Invoqué à force d'invocations, alors on réalise ce que l'amour rend évident : prier devient, pour les sages, de l'impiété " (Al Hallaj) " Si je suis loin de toi, prier est un péché " La Voie ne se trouve pas dans des pratiques extérieures. Le véritable voyage est le voyage intérieur. Le seul pèlerinage est celui de l'Absolu : " Le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous " " En route pour la Kaba, j'ai croisé le Seigneur. Celui-ci
me gronda : "Qui a prescrit cela ?" (Th 3) Aucun objet, aucune pratique extérieure ne saurait nous être
d'une aide quelconque sur ce chemin : Rien ne sert de mortifier son corps, si l'on ne peut contrôler son mental : " Il surveille ce qu'il mange mais non point son mental ". Si le corps est le Temple de Dieu, pourquoi vouloir l'affaiblir ? " Aimer la vérité est la meilleure ascèse ", et ce n'est certes pas occasionnel qui peut permettre de trouver la Voie : " l'Hindou observe le jeûne du onzième jour (2), Si l'on " n'écoute que son égoïsme " de quelle utilité sont le jeûne et la prière ? Tout cela forme le jeu de la Maya l'Illusion cosmique) : " Reclus, brave ou ascète : tous sont tombés, C'est à une déviation mentale du même genre que
Jésus doit faire face : celle des disciples qui croient que la
venue du Royaume dépend de la rigueur des observances extérieures.
"Si ceux qui vous guident vous disent : "Ils disent tous : "irai au ciel" Le " psychique " s'illusionne lui-même. Il veut absolument faire quelque chose alors que précisément il n'y a rien à faire, sinon cesser de faire. Et cette volonté d'agir, de faire est un nouveau piège du mental qui cherche à s'affirmer jusqu'au bout et à exister indépendamment du Réel en se projetant constamment vers l'extérieur au lieu de retourner à sa source. Seul " celui qui se dépouille de son ego voit " : " Tu as bu, tu t'es enivré à la source bouillonnante que moi, j'ai mesurée " (Th 13) ; "J'ai ramené le mental à la source et là je me suis baigné " (Kabir). Seul celui qui accepte de se perdre en mourant à lui-même se trouvera et se trouvant verra jaillir en lui cette vérité qui depuis toujours est là, éternellement présente : " Ses disciples l'interrogèrent et lui dirent : Veux-tu que nous jeûnions ? Comment prierons-nous ? Comment donnerons-nous l'aumône ? Et qu'observerons-nous en matière de nourriture ? Jésus dit : Ne dites pas de mensonges et, ce que vous récusez, ne le faites pas, parce que tout est dévoilé à la face du ciel " (Th 6). " A faire des actes pieux, tu le gonfles d'orgueil Il faut " jeûner au monde " pour trouver le royaume intérieur et voir se dissiper les voiles de l'illusion cosmique : " Si vous ne jeûnez pas au monde, " Tes yeux à peine fermés au monde * |