Rencontre d'Espaces



 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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KABIR

Le fils de Ram et d'Allah

Poèmes présentes et traduits
du hindi
par
Yves Moatty

Les Deux Océans
Paris

 

Liste des abréviations
Préface
Avant-propos

Présentation de la vie et de l'oeuvre de KABIR

Kabir, le fils de ram et d'Allah
La légende dorée

Les paroles de Kabir
Les kabirpanthis
Kabir, les Scribes et les Pharisiens

Dualité et non-dualité dans la sadhana de kabir

Kabir et le Gnose éternelle

Anthologie des Poèmes

Le Monde

I. La Condition humaine
(notes)
II. L'aveuglement
III. L'Illusion Cosmique

La Voie de Kabir

IV. La Discipline spirituelle
(Sadhana)
V. La Voie de l'Union
(Yoga)

L'Un

VI. L'Absolu
VII. Réalisation

Annexe :
Le Symbolisme du Yoga
Un exemple de traduction presque impossible
Note sur le Réincarnation

Glossaire

Édition des oeuvres de Kabir
Références bibliographique et ouvrages cités

 

 

 

 

KABIR
Le fils de Ram et d'Allah


 


Présentation de la vie et de l'œuvre de Kabir


KABIR, LE FILS DE RAM ET D'ALLAH

 

Lors de la Première Guerre mondiale, les soldats indiens offrirent aux correspondants de presse britanniques un spectacle surprenant : ils consacraient en effet leurs heures de loisirs à se réunir pour chanter des bhajans de Kabir ou d'autres saints, alors que leurs frères d'armes des autres nations se livraient à des plaisirs autrement plus frivoles ! Après avoir connu une immense diffusion aux quatre coins de l'Empire des Indes, les poèmes de Kabir résonnèrent sur tous les fronts de bataille d'Europe, d'Asie et d'Afrique.

Champion de l'unité entre les hommes, Kabir est le plus célèbre d'une longue lignée de saints qui tentèrent de réconcilier leurs contemporains par delà toutes les barrières de race, de caste ou de classe. Comme Lalla, la sainte du Cachemire, il proclama avec force l'unité transcendante de toutes les religions. Comme Namdev, il s'écria : "Aveugles les hindous et borgnes les musulmans, car Ram n'est autre qu'Allah, qui n'habite ni les temples, ni les mosquées !" S'opposant à toutes les formes de fanatisme, considéré par les hindous comme leur Guru et par les musulmans comme leur Pir, il ne cessa d'affirmer que Dieu est Un, même si les hommes L'adorent sous des Noms différents : " D'où viennent les hindous ? D'où viennent les musulmans ? Qui donc leur a montré un chemin différent ?" Après lui, Dadu Dayal s'exclamera encore : " Ni les Hindous, ni les Turcs ne savent qu'en vérité Ram et Allah est la seule âme que moi, Dadu, j'ai vue ! "

Élevé au sein d'une pauvre famille de tisserands musulmans de Bénarès (les julahas), Kabir refusa toute sa vie de se laisser enfermer dans le cadre rigide des dogmes religieux, quels qu'ils soient. N'accordant qu'une valeur toute relative aux rites et aux rituels, il ne voyait que l'Un derrière les apparences de la multiplicité et vivait plongé au sein de cet Absolu que rien ne peut définir et dont on peut seulement dire : " Il est ce qu'Il est. "

L'Inde ne s'intéresse guère à l'histoire, et aujourd'hui encore on ignore presque tout de la vie de Kabir. Mieux vaudrait dire qu'on ne connaît de lui que quelques points d'interrogations. Est-il né vers 1380, vers 1398 ou vers 1440 ? A Bénarès ou ailleurs ? Est-il mort en 1450, en 1492, en 1497, en 1512 ou en 1518 ? Était-il hindou ou musulman, marié ou non marié ? A-t-il ou non eu un guru humain ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne cessa de se heurter aux institutions établies et de combattre les préjugés tant des hindous que des musulmans. Il s'en prenait à tous les pontifes imbus de leur autorité et de leur science, plus intolérants et plus sectaires les uns que les autres, car d'autant plus loin de cette vérité qu'ils n'ont pas vue :

" Te connais-tu toi-même, aveugle que tu es-
Et tu voudrais guider les autres !
Tu fais commerce d'un savoir illusoire,
Et ainsi gâches ta vie !"

Ce qui est certain également, c'est qu'il compte parmi les plus grands poètes de l'Inde, l'un des fondateurs de la littérature hindie, bien qu'il n'ait sans doute jamais rien écrit et qu'on ne sache pas avec certitude dans quelle langue il s'exprimait. Il eut comme admirateurs de " grandes âmes "comme Ramakrishna ou Vivekananda qui aimèrent à chanter ses poèmes, des écrivains tels Rabindranath Tagore qui traduisit en anglais " Cent poèmes de Kabir ", des politiques comme le Dr Ambedkar, l'avocat des intouchables, ou encore Gandhi, le champion de l'indépendance indienne, qui, comme lui, fit de son rouet un symbole.

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LA LÉGENDE DORÉE

" Sur le lac où s'épanouit la beauté des lotus est apparu le Sadguru Kabir. Autour de lui, avec joie, volaient les bourdons. Entouré d'une nuée d'oiseaux, il est venu un lundi de pleine lune, le quatorzième jour du troisième mois de l'an 1455. Si grande est sa compassion qu'il descendit du Ciel pour raffermir la foi des faibles. " C'est en ces termes fort poétiques que le " Granthasaheb " nous décrit l'apparition miraculeuse de l'enfant Kabir sur une feuille de lotus, au milieu du lac Lahartara, près de Bénarès. La vie tout entière de Kabir est tissée de telles légendes.

Ce mythe nous en rappelle bien d'autres : celui de Moïse abandonné sur les eaux du Nil, celui de Jésus ou de Bouddha, marqués dès avant la naissance du sceau de l'élection divine, comme si la venue au monde des êtres prédestinés devait elle-même sortir de l'ordinaire. Que valent de telles légendes, alors que Kabir lui-même ne cesse de répéter que tous les hommes sont nés de la même matrice ? Un mythe est destiné à signifier, sous une forme grossière et matérielle, une profonde vérité métaphysique, inaccessible à la masse des humains. Mais en se formant ainsi, il déforme jusqu'à le contredire l'enseignement originel. Ce qu'il nous révèle, sous le couvert du merveilleux, c'est que l'éveillé est non-né, et qu'on ne peut l'identifier à un corps humain : "Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d'elle-même " (Th 50) ; "Je transcende tous les âges, l'enfance et la vieillesse, et je suis hors d'atteinte des folies de la jeunesse " (Kabir).

Toujours selon la légende, l'enfant fut recueilli par Niru et Nima, un couple de tisserands musulmans, qui seraient ainsi ses parents adoptifs. Il est certain en tout cas que le nom même de Kabir est

d'origine musulmane. Un Cadi, comme cela est la coutume, fut chargé de trouver un nom à l'enfant. Ouvrant le Coran, il trouva d'abord le nom de Kabir, puis ceux d'Akbar, Kubra et Kibriya. Or Kabir est l'un des noms d'Allah, le trente-huitième, et signifie " l'Infiniment Grand ". Les trois autres noms, dérivant de la même racine KBR (" Grand "), sont des épithètes d'Allah. Donner le nom de Dieu au fils d'un humble tisserand était sacrilège aux yeux du Cadi. Mais d'autres Cadis, appelés à la rescousse, obtinrent le même résultat. Alors que Niru, sur les conseils des Cadis, s'apprêtait à éliminer l'enfant, celui-ci se serait écrié : " Je suis venu de l'Inconditionné et nul ne me connaît. Bien que sans forme, j'ai pris ce corps et me suis manifesté en ce monde. En ce corps que voici, mon nom est Kabir. " Niru aurait alors renoncé à son projet.

La vie de Kabir fut sans doute celle de tous les julahas de Bénarès : " Par caste, je suis un humble tisserand. " Dans ses poèmes, il se montre cependant très au fait de toutes les croyances hindoues. Certains ont voulu faire de lui un Hindou et prétendu qu'il était le fils d'une veuve brahmane abandonné à la naissance : la plupart des critiques pensent qu'il s'agit là d'une tentative pour " hindouiser " Kabir. Qu'importe d'ailleurs aux yeux de Kabir "puisqu'une mère unique nous a tous engendrés". De plus, les Musulmans de l'Inde ne sont-ils pas pour la quasi-totalité des Hindous convertis ?

Une hypothèse contemporaine mérite à ce propos d'être retenue. Dans l'un de ses poèmes, Kabir dit en effet : " Mon père est un grand Gosain (Révérend) et je n'ose l'approcher. " Ce titre de Gosain (" Celui qui a maîtrisé ses passions ") était d'abord réservé aux ascètes shivaites, notamment aux Yogis de la secte des Nath-Panthis. La famille de Kabir pourrait alors appartenir à une caste de Yogis mariés ("Jogi Grhastha ") convertis à l'Islam.

La légende le décrit comme un enfant sensible, toujours prêt à aider les pauvres, ému de la moindre souffrance. Il aurait ainsi réussi à convaincre son père de renoncer aux sacrifices d'animaux. Il devait s'y opposer toute sa vie : " Ta religion à toi, c'est le meurtre des bêtes : où donc est l'impiété ? ". Il aurait de même refusé de se laisser circoncire :

" Sûr de toi, tu veux me circoncire,
Mais cela je le refuse, ô frère !
Si telle était la volonté d'Allah,
Alors tous les hommes naîtraient circoncis! "

Les saints et les pèlerins, toujours nombreux à Bénarès, exerçaient sur lui une sorte de fascination : " Ô Kabir, reste donc en compagnie des Saints : ils t'imprègnent comme l'échoppe du marchand de parfum ! " Il aimait à chanter les bhajans et à répéter les Noms de Dieu, Ram ou Hari, Allah ou Narayan, ce qui lui valut d'être considéré comme un infidèle par les Musulmans et un sacrilège par les Brahmanes. Sa précocité spirituelle, comme celle que manifesta l'enfant Jésus au Temple, dut en surprendre et en inquiéter plus d'un, à, commencer par sa propre mère : "La mère de Kabir pleure en secret ", dit un poème de l'Adi Granth.

Les légendes divergent cependant sur un point : celle de son mariage. Selon l'Adi Granth, le livre sacré des Sikhs, il se maria deux fois et sa seconde épouse Loï lui donna deux enfants : Kamal et Kamali. Les circonstances de son mariage sont racontées avec force détails dans le " Kabir Kasauti". Pour les Musulmans, ce mariage ne fait non plus aucun doute, puisque l'Islam décourage le célibat : les grands saints soufis furent d'ailleurs mariés. S'il est exact que Kabir appartenait à une caste de Yogis mariés, son mariage apparaît donc vraisemblable. Rien d'étonnant alors à ce qu'on le décrive travaillant au milieu de sa famille pour faire vivre les siens.

La secte des Kabir-Panthis soutient par contre avec force que Kabir a toujours gardé le célibat et que Loï, Kamal et Kamali étaient en fait ses disciples. Ces affirmations relativement récentes (XVIII°, XIX° siècles) sont contredites par des traditions plus anciennes. La tendance de toute secte n'est-elle pas d'édifier autour de son "fondateur " un halo de mystère et d'irrationnel ? Si l'enfant Kabir est apparu miraculeusement sur une feuille de lotus pour sauver l'humanité, comment aurait-il pu " s'abaisser " à prendre femme et à mener une vie familiale ? Les critiques modernes ne voient dans de telles légendes que de pieux mensonges. Dans un poème (K.S.S. p. 158 : 40), Kabir dit même qu'étant marié il se rendit compte que l'abus de la sexualité était un obstacle et qu'il y renonça. Si donc Kabir prêche parfois la chasteté, il ne s'agit nullement pour lui d'une vertu par défaut, d'une suppression par ignorance, mais du fruit d'une expérience concrète, d'une sublimation au sens spirituel du terme : S'il suffit de garder sa semence, alors pourquoi l'eunuque ne serait-il pas sauvé ? " Le refoulement sur un plan strictement puritain est tout le contraire de l'accomplissement qu'enseigne Kabir et risque même de se transformer en un piège redoutable. C'est dans cette même optique qu'il faut sans doute comprendre la parole de Jésus sur les eunuques " qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du Royaume des Cieux " (Mt XIX, 12), et non comme une prescription à prendre à la lettre, comme le fit certain père de l'Église grecque.

Qu'en fut-il de sa quête spirituelle ? Pour les Musulmans, son Pir fut un célèbre soufi, Sheikh Taqqi, auquel il est fait allusion dans un poème du Bijak. La légende, côté hindou, en fait le disciple direct de Ramananda, le grand réformateur vishnouite. Peut-être pour se faire accepter par les Hindous, Kabir décida d'en faire son Guru. Mais Ramananda refusait d'initier les disciples issus des basses castes. Kabir dut donc user d'un stratagème. Une nuit, il se coucha sur les marches qui, à Bénarès, mènent au Gange. Lorsque, peu avant l'aube, Ramananda vint faire ses ablutions, il heurta dans l'obscurité le corps de Kabir et, surpris, s'écria : " Ram ! Ram ! ", laissant ainsi s'échapper son mantra. Conquis par tant d'audace, Ramananda le reconnut plus tard comme son disciple. Sous l'influence de Kabir, il délaissa les rituels et accepta des disciples de toutes les castes, Hindous comme Musulmans.

Quoi qu'il en soit, la quête de Kabir fut une quête tout intérieure marquée par une brusque illumination, une percée de l'âme à son Epoux divin. Comme dans la quête du Graal, celui qui a " vu " garde toute sa vie une intense et tragique nostalgie de sa vision, dont l'absence lui semble plus douloureuse encore : " Guérir ne peut, tu le sais, que par l'Amour de mon Aimé ! " Mais cette angoisse aiguillonne sans cesse sur la voie de la délivrance l'âme qui n'aspire plus qu'à s'éteindre en son Bien-Aimé :

" Mon corps sera la lampe et mon âme la mèche :
Grâce à l'huile de mon sang, je verrai mon Aimé! "

" Dieu est dans tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas en Dieu ", disait Ramakrishna. Si Dieu est en chaque être, rares sont ceux qui en ont eu la révélation et " bien peu ont compris ce que Kabir a dit". Comment d'ailleurs décrire l'indescriptible, exprimer avec des mots ce que les mots ne peuvent exprimer ? Que dire lorsque se sont dissipés les voiles de la multiplicité (la Maya), lorsque seul reste l'Un :
" Il n y a plus rien à dire, car j'ai dit
Tout ce qui pouvait l'être !
Il ne reste que l'Un, tout autre a disparu
Et la vague est retournée à l'Océan !"

Ses paroles le rendirent très vite populaire. " L'éveillé " ne voit pas de différence entre les hommes, Hindou ou Musulman, prince ou paria : tous pouvaient faire partie de son entourage. Ses fidèles prirent l'habitude de se réunir dans sa boutique pour chanter des bhajans et recueillir son enseignement.

Il est ainsi souvent représenté devant son métier à tisser, entouré de ses disciples. Kabir n'a semble-t-il jamais porté aucun habit particulier, ni la robe ocre des Yogis, ni celle blanche des disciples de Ramananda, ni le collier de rudraksa ou de tulsi. Nous savons qu'il rejetait toute forme d'exhibitionnisme spirituel :

"Si en marchant tout nu on s'unit à Hari,
Les daims dans la forêt alors sont délivrés !...
Si on devient parfait en se tondant le crâne,
Le mouton est sauvé, et nul n'est égaré !... "

Il fut également un saint itinérant. Seul ou avec ses disciples, il quittait sa boutique de tisserand pour mener une vie errante à la seule gloire de Ram. Mais le véritable pèlerinage était pour lui intérieur :

" Si ton mental est fourbe, à quoi sert de prier ?
A quoi sert, dis-le moi, d'aller à la Kaba ?"

Son franc-parler était célèbre : " Ne les appelez plus les saints de Dieu, mais les bandits de Bénarès ! " Il ne ménageait guère les Pandits et les Mollahs, les prêtres avides et les docteurs ès-religion, qui se croient seuls détenteurs de la vérité et seuls interprètes autorisés des Livres Sacrés :

" Ô Cadi, à quoi bon cette nouvelle exégèse ? Qu'as-tu donc compris au Coran ? Jour et nuit tu prêches les masses, Quel que soit le sens qui t'apparaisse !"

Imaginons un instant que dans le Paris ou la Rome du Moyen Âge, un obscur tisserand se soit mis à haranguer les foules en s'écriant : " Le Pape est le prince de ce monde mais non celui des Saints : il a péri

sous le poids de la Bible ! " ; " Christ est venu, puis il est reparti : ce n'était donc qu'une simple illusion ! " ; ou encore " Christ est mort : la Bible et l'Évangile ne sont que de vaines fictions ! ". L'Inquisition aurait eu vite fait de l'expédier au bûcher. Tant d'autres périrent pour bien moins que cela !

Ce sont pourtant les mêmes paroles que chantait Kabir, dans le contexte qui était le sien : "Le Brahmane est le guru du monde, non celui des Sadhus : il est mort étouffé sous le poids des Védas ! " ; " Les dix avataras ne sont qu'illusion de Maya! "; " Ram et Krishna sont morts, et les Védas ne sont que de vaines fictions ! "

Que signifient de telles paroles, scandaleuses, hérétiques mêmes aux yeux de tous les "scribes et pharisiens " - Simplement que l'Absolu n'est jamais l'idée que l'on s'en fait, et qu'aucun livre, fût-il sacré, ne saurait remplacer l'expérience de l'Un : " Je vous donnerai ce que l'oeil n'a pas vu, et ce que l'oreille n'a pas entendu, et ce que la main n'a pas touché, et ce qui n'est pas monté au coeur de l'homme " (Th 17) ;

" Le livre dit : Allah est vérité,
Il n'est ni mâle, ni femelle.
A quoi te sert de lire et de relire,
Insensé, si tu ne Le connais dans ton coeur ! "
(Kabir)

Le rôle des prêtres est limité au domaine des rites et des rituels, des prescriptions morales valables pour la masse des croyants, à défaut de mieux. Mais l'expérience intérieure, celle du Soi, transcende toutes ces catégories : " Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous mêmes, et si vous priez vous serez condamnés, et si vous donnez l'aumône, vous ferez du mal à vos esprits " (Th 14) ; " Crois-tu te purifier grâce à de l'eau sacrée ? " (Kabir). Réduire Jésus, Ram ou Krishna à leur seule apparence humaine, tout interpréter sur un plan corporel, c'est en nier la réalité divine et éternelle : " Vous avez délaissé Celui qui est vivant devant vous et vous avez parlé des morts " (Th 52) ; "Plusieurs Ram, plusieurs Krishna se sont incarnés ici-bas, mais nul n'a pu saisir l'éblouissante splendeur de Ram Non-Qualifié ! "(Kabir). Même les visions sont un dangereux obstacle, car elles relèvent du domaine du mental : " Pour celui qui sait voir, le Diable et Bouddha sont tous deux à battre ! " (Lin-Tsi). Accepter à la lettre tout ce que disent les Livres Sacrés, c'est en tuer l'esprit et oublier qu'il existe un stade où il faut " brûler tous les livres " : " Autant trouve-t-on de profit à un puits lorsque tout est inondé, autant un Brahmane parvenu à la sagesse en trouve aux Védas " (Bhagavad Gîtà, 11, 46); "Les Védas, Brahma, Shiva et Vishnou se sont épuisés à Le chercher. Ce que la Gîtà n'a pu saisir, c'est cela la demeure du Seigneur ! " (Kabir).

Comment pourrait-on forcer l'Absolu à être ceci ou cela, à entrer dans le cadre de dogmes ou de théories qui sont l'oeuvre du mental ? Aucune idée, aucune représentation ne saurait contenir l'Ultime Réalité : " Prétendre qu'Il est Un n'est pas la vérité, mais dire qu'Il est deux est une offense. Il est ce qu'Il est, et cela seul est vrai " (Kabir). Que peut-on dire d'autre de Cela qui est au-delà même de toutes les notions de forme et de sans-forme, d'Être et de Non-Être ? Le savoir dogmatique qui fait de Dieu un concept vaut-il mieux que l'idolâtrie populaire qui en fait une image ? " Avoir une foi religieuse n'est qu'une complaisance émotionnelle "(Nisargadatta). Ce qu'il nous faut détruire en nous, ce sont tous les concepts, toutes les "idoles mentales " qui nous voilent la Réalité et nous empêchent de voir le monde tel qu'il est. Le véritable idolâtre est celui qui, ne se connaissant pas soi-même, se croit " autre que Lui " : " Tu es Lui et Il est toi... Si tu connais ton "être" de cette façon, alors tu connais Allah : et sinon, tu ne Le connais pas ! " (Balyani).

La Vérité n'est pas accessible à tous et il est toujours dangereux de " jeter les perles aux pourceaux " (Th 93) : " Ô saints, le monde est fou ! Si je dis la vérité, tous veulent me mettre à mort : ils n'aiment que les mensonges ! " (Kabir). Comme autrefois Jésus ou Al Hallaj, Kabir fut dénoncé au puissant du jour, l'empereur musulman Sikandar Lodi, et condamné à mort : " Le Gange sacré est insondable : on y a jeté Kabir enchaîné ! ". Mais, à plusieurs reprises, il aurait miraculeusement échappé à l'exécution de la sentence. Il lui appartenait, en effet, de choisir les circonstances de sa mort, plus exactement de sa sortie de ce monde.

Tout est légende chez Kabir, sa vie comme sa mort. Kabir se serait éteint à un âge fort avancé, cent-vingt ans selon les Kabirpanthis. Beaucoup de critiques modernes doutent que Kabir ait pu vivre aussi longtemps. Aujourd'hui encore cependant, nombreux sont les sages et les yogis de l'Inde qui ont largement dépassé la centaine. En novembre 1985, à Bénarès, nous avons ainsi eu nous-mêmes l'honneur de rendre visite le jour de ses 106 ans à un grand érudit de la secte de Kabir, le swami Hanumandas, dont l'anniversaire fut l'occasion d'une grande fête parmi les Kabirpanthis de la ville.

Kabir a vécu ses derniers jours non pas à Bénarès, mais à Magahar, lieu réputé maudit qui pourtant selon certains serait sa véritable ville natale : " Si le Mithila est ton pays, tu dois mourir à Magahar ! " Selon les superstitions populaires, qui meurt à Bénarès obtient le paradis, mais qui meurt à Magahar renaît comme un âne :

" Qui meurt à Magahar devient un âne, crois-tu :
Tu as perdu la foi en Ram !
Qu'est-ce que Kashi ? Qu'est-ce que la terre désolée de Magahar,
Si Ram est dans ton coeur ?"

Enveloppée d'un nuage de poussière qui rendait l'air irrespirable, accablée sous le poids de la chaleur qui ne laissait guère végéter au milieu des cailloux que quelques rares brins d'herbe guettant désespérément la moindre goutte de pluie, Magahar méritait sa sinistre réputation. C'est pourtant là que Kabir se serait rendu, à la requête dit-on des habitants de la ville. Il lui fallut pour cela surmonter les craintes de son entourage :

" Si Kabir quitte son corps à Kashi,
Nul honneur n'en reviendra à Ram ! "

Arrivé à Magahar, il fit allumer, dit la légende, un grand feu et demanda à un yogi présent sur les lieux de faire tomber la pluie. Ce dernier réussit si bien que, depuis ce jour-là, la sécheresse aurait épargné la ville.

" Comme l'eau se mêle à l'eau, Kabir retournera à la poussière ! ". La fin de Kabir était proche. Pour éviter toute dispute sur le sort de ses restes, il se fit déposer sur le sol d'une pauvre cabane et, s'enveloppant de son linceul, pria ses disciples de le laisser seul. Toujours selon la légende, il disparut après être entré en méditation et, à la place de son corps, on découvrit un amas de fleurs. Hindous et Musulmans se les partagèrent, de façon à permettre aux uns de les brûler et aux autres de les enterrer, selon leurs coutumes propres.

Les Musulmans firent édifier un mausolée à Magahar, auprès duquel tous vinrent prier. Mais à la suite de heurts sanglants, on en fit construire un second pour les Hindous. Les deux monuments, dressés l'un à côté de l'autre, existent toujours aujourd'hui, témoins de la division des disciples mêmes du prophète de l'Unité.

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