Rencontre d'Espaces



 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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KABIR

Le fils de Ram et d'Allah

Poèmes présentes et traduits
du hindi
par
Yves Moatty

Les Deux Océans
Paris

 

Liste des abréviations
Préface
Avant-propos

Présentation de la vie et de l'oeuvre de KABIR

Kabir, le fils de ram et d'Allah
La légende dorée

Les paroles de Kabir
Les kabirpanthis
Kabir, les Scribes et les Pharisiens

Dualité et non-dualité dans la sadhana de kabir

Kabir et le Gnose éternelle

Anthologie des Poèmes

Le Monde

I. La Condition humaine
(notes)
II. L'aveuglement
III. L'Illusion Cosmique

La Voie de Kabir

IV. La Discipline spirituelle
(Sadhana)
V. La Voie de l'Union
(Yoga)

L'Un

VI. L'Absolu
VII. Réalisation

Annexe :
Le Symbolisme du Yoga
Un exemple de traduction presque impossible
Note sur le Réincarnation

Glossaire

Édition des oeuvres de Kabir
Référence bibliographique et ouvrages cités

 

 

 

 

KABIR
Le fils de Ram et d'Allah


 


LISTE DES ABRÉVIATIONS

 

B. Bijak
A.G. Adi Granth
K.G. Kabir Granthavali
K.G. (S 1881) Kabir Granthavali (Manuscrit daté de 1881)
K.S.S. Kabir Sakhi Sangrah
S.K. Sant Kabir
T.Y. Tisa Yantra
P.W. Pearls of Wisdom

Th Évangile selon Thomas

Mt Évangile selon Matthieu
Me Évangile selon Marc
LC Évangile selon Luc
Jn Évangile selon Jean

 


PRÉFACE

Kabir est l'un des noms les plus prestigieux et les plus révérés à la fois de la tradition indienne et de la tradition musulmane. Du Penjab a Bengale et des frontières de l'Himalaya à l'Inde méridionale, il est connu comme poète, visionnaire et réformateur religieux par les hindous comme par les musulmans. Il a laissé en langue hindie, dont fut le premier grand poète, une oeuvre importante et encore populaire aujourd'hui. Ses dates sont incertaines ; on sait seulement qu'il vivait au xve siècle à Bénarès, la cité sainte de l'hindouisme, alors soumise comme toute l'Inde à l'hégémonie musulmane et qu'il était un tisserand musulman. Pauvre artisan, Kabir était probablement illettré et n'a mais rien écrit. Ses oeuvres sont des dits (bani) rythmés, d'abord ansmis par la tradition orale, puis rassemblés et élaborés à des dates en des lieux divers. Il n'existe donc pas de version définitive des poèmes de Kabir, et sa célébrité même explique que des écrits apocryphes lui aient été attribués au cours des âges. Cependant,. trois collections relativement anciennes sont données comme authentiques c'est sur cette base qu'est fondée l'édition critique parue à Allahabad 1965.

En Occident, la traduction par Tagore d'une partie de ses poèmes fit connaître et apprécier. Elle fut suivie de celle plus vaste de Mademoiselle Vaudeville. Aujourd'hui, l'approfondissement de l'hindouisme et du soufisme d'une part, la découverte de l'Evangile selon Thomas d'autre part, donnent à l'oeuvre de Kabir un intérêt grandisant. Car pour Kabir, comme pour le Védanta ou pour Jésus, il n'y pas d'autre source de connaissance que l'expérience de l'Unité. Cette expérience abolit toute dualité illusoire et conduit à découvrir l'identité réelle par abandon de l'identité d'emprunt:

" Celui que je cherchais est venu à ma rencontre,
Et celui-là est devenu moi, que j'appelais Autre. "

On pense à cette parole soufie qui exprime la quintessence de la gnose universelle :

" Tu n'es pas toi, tu es Lui sans toi. "

Il serait vain, voire dommageable, de chercher à comprendre les paroles de Kabir en dehors de la non-dualité. Les termes techniques, relatifs surtout à son métier et l'aisance avec laquelle il manie son vocabulaire peuvent en effet faire illusion sur la portée de ses paroles. C'est pourquoi les opinions les plus diverses se sont fait jour sur l'interprétation qu'il convient de donner à son message. Celui-ci est apparu tantôt révolutionnaire et iconoclaste, tantôt contempteur des religions établies. Aujourd'hui, on cherche à aller au-delà d'opinions souvent contradictoires en mettant l'accent sur la voie de la gnose (Jnana-Yoga), laquelle est connaissance et reconnaissance de notre Réalité ultime.

Toute traduction des paroles de Kabir doit tenir compte de cette dimension essentielle, sinon elle risque de rabaisser au niveau des opinions religieuses des textes qui justement témoignent d'une liberté totale envers toute autorité, aussi bien celle du Veda que du Coran. Yves Moatty possède justement la qualité maîtresse requise pour un tel travail. Chez lui, l'attrait pour les textes de Kabir correspond à la ferveur qu'il déploie à approfondir la gnose, celle qu'il a découverte dans les paroles de Kabir comme dans les enseignements traditionnels de l'Inde ou de la Chine ou encore dans l'Évangile selon Thomas ou chez un grand Maître de l'Inde contemporain comme Nisargadatta.

Le gnostique n'a en rien la conscience de l'homme pécheur. C'est un exilé qui veut savoir d'où il vient, qui il est et où il va. Il n'a pas à être racheté et, si Ram est un " océan de joie ", il n'est pas savouré comme une récompense, car l'homme ne s'éveille à sa nature véritable que dans la dissolution de son moi personnel " comme la jarre est dans l'eau et l'eau dans la jarre, au-dedans et au-dehors, rien que de l'eau ". Si Yves Moatty trouve les mots adéquats pour tenter de nous faire partager la vision unitaire de Kabir, c'est qu'il connaît lui-même le chemin de la gnose non pas en homme livresque mais pour s'être engagé dans l'aventure que requiert la connaissance du Soi comme le précise avec évidence l'Evangile selon Thomas :

" Celui qui connaît le Tout,
s'il est privé de lui-même,
est privé du Tout. " (log 67)

C'est la vision unitaire qui a guidé Yves Moatty dans la conception de l'architecture de son livre comme dans le détail des traductions. Il se devait d'abord, après avoir présenté l'humble tisserand de Bénarès, de dégager, àla façon de Kabir ou de celle de Jésus, les clefs de la gnose occultées par les idoles ou le fanatisme. Le chapitre intitulé Kabir, les scribes et les pharisiens donne l'occasion à l'auteur de stigmatiser l'ivresse dans l'entourage de Kabir qui est la même que celle de l'entourage de Jésus. Pour flétrir l'hypocrisie, le parallélisme entre les paroles des deux Maîtres éloignés dans le temps et dans l'espace est presque parfait, ce qui permet à Yves Moatty d'écrire: " La piété est parfois la pire forme d'impiété ".

Comme Jésus, Kabir nous exerce au discernement pour ensuite embrasser la Réalité dans sa totalité. On ne s'étonnera donc pas de le voir s'attarder sur le chemin qui mène à Ram et de nous faire partager l'angoisse qui aiguillonne en nous conduisant sur "l'autre rive ". La sadhana de Kabir peut donc paraître parfois dualiste dans son expression, elle n'en demeure pas moins non dualiste dans sa finalité. Le chapitre qu'Yves Moatty consacre àce thème et qu'il émaille de nombreuses citations est de première importance de même celui qu'il intitule Kabir et la Gnose éternelle.

Ces développements préparent le lecteur à la compréhension en profondeur du message du poète. Ils sont de nature à satisfaire les esprits les plus exigeants en matière de gnose. Us poèmes qui suivent sont groupés sous des rubriques qui traduisent le souci d'Yves Moatty de faciliter au lecteur l'accès aux paroles de Kabir. Les ayant savourées avant nous, il nous les offre dans leur pureté et leur vérité, sans négliger le cadre coloré et parfumé où elles ont vu le jour; avec la patience et la compétence de l'érudit, l'auteur nous restitue le milieu de Kabir, la boutique de l'artisan semblable à celles qu'on peut voir aujourd'hui encore dans les rues tortueuses de la vieille ville de Bénarès...


Il nous manquait pour traduire Kabir en français le " Garant de la Parole "à la fois poète et voyant: poète pour nous révéler le poète et voyant, non pas dans le sens imaginaire du terme, mais dans son acception plénière: celui qui voit à partir de la source de la vision et permet de voir. La lacune est maintenant comblée.

Notre gratitude voudrait être à la mesure de l'oeuvre accomplie.

Émile Gillabert

AVANT-PROPOS

Ce livre est le fruit d'une collaboration de plusieurs années. Il est presque impossible à un occidental du XX° siècle de prétendre comprendre la langue de Kabir, car celle-ci est aussi différente de l'hindi moderne que peut l'être le français du Moyen Age par rapport à celui parlé de nos jours. J'ai eu la chance unique de pouvoir compter sur l'aide d'amis mauriciens, Sri Doorgesh Ramsewak et Sadhu Purushottamdas, à la fois polyglottes et proches de la secte de Kabir. La tâche n'a cependant pas été aisée. Les poèmes de Kabir sont trop souvent obscurs, offrant plusieurs sens possibles. Il nous a fallu ainsi revoir de près tous les poèmes, avant d'adopter une traduction définitive. Nous donnons un aperçu de ces difficultés en annexe (voir : " Un exemple de traduction presque impossible ").

Le monde, le langage et l'époque de Kabir sont si différents des nôtres que le lecteur. d'aujourd'hui risque de s'y sentir étranger, voire rebuté par tant de mots " barbares ", ou par les litanies des Noms de Dieu comme lInde en connaît par centaines. Nous avons tenté de lui faciliter la tâche en ne retenant dans la traduction, quand cela était possible, que les Noms les plus courants (Hari, Ram ... ) et en éliminant les autres (Mukunda, Murari ... ), quitte à les indiquer en note. Nous avons parfois francisé certaines expressions : nous avons ainsi rendu " être pris dans les collets de Yama "(le dieu de la mort) par " être fauché par la Mort ". Nous espérons que le glossaire et les notes permettront au lecteur, avec un peu de patience, de s'y retrouver sans trop de mal.

La présente anthologie a été composée à partir de plusieurs recueils de paroles de Kabir, et d'abord des plus connus : le "Bijak", l"Adi Granth" et le "Kabir Granthavali". Signalons également le "Kabir Sakhi Sangrah", ainsi que d'autres recueils à l'usage interne des Kabirpanthis comme le "Sandyapath" ou les "Tisa Yantra". Nous avons fait appel, lorsqu'ils nous ont semblé authentiques, à un certain nombre de poèmes appartenant à la tradition orale. Nous avons enfin conservé quelques poèmes attribués à Kabir qui, bien que d'une facture plus moderne, nous ont semblé refléter fidèlement son inspiration, trace peut-être d'une version plus ancienne. Nous avons utilisé certains ouvrages en anglais lorsque ceux-ci donnaient le texte hindi en regard de la traduction : citons notamment les "Pearls of Wisdom " de Sri Doorgesh Ramsewak. Parmi les anthologies en anglais de poèmes de Kabir que nous avons consulté avec profit, l'une des plus fiables nous a semblé celle de V.K. Sethi : "Kabir : The Weaver of God's Name". Les "One Hundred Poems of Kabir" de Tagore nous ont paru par contre plus des "variations de Tagore sur un thème de Kabir" que des poèmes originaux. Signalons pour terminer l'oeuvre considérable en la matière de Charlotte Vaudeville et de l'Institut Français d'Indologie de Pondichéry.

Loin d'être un hérétique ou un marginal, Kabir se rattache sans difficulté à la grande tradition de la Gnose universelle, représentée plus particulièrement par l'Évangile selon Thomas, le Taoïsme, le Zen, le Soufisme, l'Advaïta Védanta ... Si Kabir parle parfois le langage de la dualité, son optique reste toujours en définitive non dualiste. C'est du moins ce que nous avons tenté de démontrer dans les articles de présentation : Kabir, le fils de Ram. et d'Allah ; Kabir, les Scribes et les Pharisiens ; Dualité et Non Dualité dans la Sadhana de Kabir; Kabir et la Gnose Universelle. La démarche du gnostique (jnani en sanskrit) est celle d'un retour à l'Un originel : " L'Un produit le multiple et le multiple retourne à l'Un " (Kabir). Cette réintégration part d'un constat sur le caractère illusoire de ce monde (le multiple) et s'effectue en suivant une voie adéquate. Nous avons donc pensé regrouper dans la première partie de l'anthologie proprement dite tous les poèmes consacrés au monde : la condition de l'homme ici-bas, son aveuglement dans tous les domaines et les conséquences qui en résultent, le rôle de l'Illusion Cosmique qui gouverne ce monde. Dans une deuxième partie nous avons tenté de caractériser la voie de Kabir : d'abord sa discipline spirituelle se manifestant par une quête de la Vérité, une " ascèse " authentique, une écoute du Verbe divin qui se confond en fait avec celui du Guru ou des Saints; ensuite son " Yoga " qui synthétise toutes les formes de Yoga existant en Inde, avec cependant une place privilégiée donnée au Yoga de l'Amour. La dernière partie intitulée " l'Un " traite de l'Absolu dans sa double dimension de transcendance et d'immanence (" le Seigneur Intérieur "), puis de la Réalisation de Kabir, de son unification dans l'Un.

Nous avons parfaitement conscience de ce qu'une telle classification, qui n'a sans doute jamais effleuré l'esprit de Kabir, peut avoir d'arbitraire et d'artificiel. Aucun poème de Kabir ne peut en effet être daté avec certitude. Plusieurs thèmes d'autre part peuvent se trouver mêlés dans un même poème : nous avons dans ce cas tenu compte du thème dominant. Notre seul souci aura été de rendre plus accessible au lecteur la démarche spirituelle du tisserand de Bénarès. Puissions-nous avoir réussi !

Yves Moatty