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Alexandre David Néel
Shakti la préséance et les mérites des dieux Sacrifices sanglants à Kâli, la sanguinaire
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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
SHAKTI, MÈRE UNIVERSELLE. Alexandre David
Néel SHAKTI Dominant les innombrables dieux qui, aux dires de ceux qui " savent ", représentent les différents aspects du même Dieu ou, plutôt, les différentes manières dont les hommes le conçoivent, se dresse l'image terrible ou ironiquement souriante de la Mère. La Mère, c'est Dieu au féminin ce qui est propre à troubler nos notions héréditaires occidentales de Dieu, imaginé comme mâle : le Père. La Mère est non pas une déesse - celles-ci sont légion dans l'Inde, comme le sont les dieux - elle est la Déesse à l'absolu : Shakti. Shakti, son nom l'indique - et ceux qui sont initiés à ses mystères le savent - c'est l'Energie. Il n'est point question de demander : l'Energie de qui, de quoi ? émanant de quoi ? produite comment ?... C'est l'inconnaissable cause, à la fois génératrice et destructrice des mondes et des êtres, de la matière et de l'esprit ; c'est elle qui existe antérieurement à la formation des atomes et qui demeure après leur dissolution (le pralaya). D'énormes traités contiennent des milliers d'allégories, par le moyen desquelles les penseurs indiens se sont efforcés de faire connaître les théories élaborées à son sujet, ou de les déguiser afin de les soustraire aux profanes. Citons en passant un de ces contes : Nârada, le grand sage, est pris de curiosité. Nous adorons
les dieux, pense-t-il : Brahmâ - Vishnou Shiva, mais qui donc
les dieux adorent-ils ? Rien n'est impossible à Nârada
il va interviewer les dieux. Ceux-ci se montrent réticents. Ils
répliquent au questionneur : " il n'est nullement nécessaire pour vous de savoir quelle
est la déité que, nous-mêmes, nous honorons. D'ailleurs,
ô grand Sage, ce que vous demandez à connaître est
la lus haute et la plus abstruse des vérités; comment
pourrions-nous vous exposer cette " réalité "
(le terme sanscrit tattva est employé ici dans le sens de "
réalité en soi") impossible à révéler
? " " La déité que nous révérons, ô
Sage, c'est l'éternelle racine de la matière, qui est
l'Etre lui-même. L'univers entier a été créé
par cette grande Déesse ; par elle il subsiste, par elle il sera
détruit et tant qu'il existe, le monde est dominé par
son enchantement. Qu'est devenu le riche panthéon indien devant cette déclaration, de forme très orientale, d'athéisme transcendant ?... En termes plus concis, la même déclaration m'a été faite par des védantins contemporains - " Parabrahman (I'Etre en soi au sens panthéiste) n'est rien, m'ont-ils dit, c'est Shakti (I'Energie) qui est tout. Nous aurions tort de déduire de ce qui précède que Shakti-Energie est une conception scientifiquement matérialiste. Il n'en est rien. Shakti-Enegie serait plutôt une conception mystique. Mais nous pouvons nous dispenser de ratiociner sur ce sujet, puisque nous sommes informés que la nature de Shakti est inconnaissable et que toutes les théories que nous pouvons, élaborer à son sujet sont des produits de son activité moqueuse, tissant le voile d'illusions éternellement suspendu devant le Grand Vide (Sûnyûta). Il va sans dire que cette notion de Shakti, l'Energie personnifiée, est étrangère à la masse des fidèles hindous. Pour ceux-ci, la Déesse est une Dame puissante qui revêt de multiples formes et à qui l'on s'adresse en l'appelant de centaines de noms différents. A un degré encore inférieur de compréhension, chacune des formes de la Déesse est tenue pour être une Dame particulière. Qu'il s'exprime d'une façon ou d'une autre, le culte de la Déesse domine tous les autres dans l'Inde. Dans le cadre de l'orthodoxie très large de l'hindouisme, les fidèles sont, en ce qui concerne le culte, vaishnavas, shivaïtes ou ganopatis (adorateurs de Ganesha, le dieu à la tête d'éléphant, protecteur des érudits et dispensateur de la prospérité). Une des dernières traces de la religion védique subsiste dans le culte du soleil, presque exclusivement pratiqué par les brahmanes qui récitent le mantra sacré par excellence, dont le sens est expliqué de nombre de façons différentes. Ces explications, du moins celles qui sont tenues pour être les plus profondes, ne sont données que par certains gourous à certains disciples reconnus aptes à les comprendre. Tous les brahmanes reçoivent quelques éclaircissements à ce sujet au cours de la cérémonie de l'oupânyana, alors qu'on leur remet le cordon insigne de leur caste. Cependant, des brahmanes eux-mêmes confessent que les explications qui leur sont données alors sont très rudimentaires (en passant, j'indiquerai qu'une certaine méditation yoguique sur le soleil est pratiquée au Tibet.). Le récipiendaire, un garçon de sept ou huit ans n'est, d'ailleurs, guère apte à les comprendre. La gayâtri qui a pu, originairement, être une formule d'adoration au soleil matériel, le " vivifiant " qui fait croître les moissons et, par là, entretient la vie, a pris, par la suite, un sens mystique et c'est celui-ci qui lui est donné de nos jours la traduction la plus courante est : " Méditons sur la lumière resplendissante de l'Etre vivificateur. Puisse-t-il éclairer notre intelligence" Les paraphrases sont nombreuses, ainsi que les interprétations différentes que les grammairiens peuvent tirer du texte sanscrit. En voici trois, dues à Sàyànâcharya qui les donne dans son commentaire sur le Rig Véda. D'après lui, une des interprétations se rapporte aux brahmanes (ou à ceux des deux autres castes pures à qui il.est permis de réciter la gâyatri). Elle signifie: Seconde interprétation :" Méditons, comme sur un objet d'adoration, sur la resplendissante lumière de ce soleil que tous désirent. Puisse ce soleil illuminer notre entendement. " Troisième interprétation : "Puissions-nous obtenir du soleil la nourriture que chacun désire. Puisse ce soleil éclairer notre intelligence". Tous les rites religieux, hindous comportent obligatoirement aussi l'adoration des neuf planètes : le soleil (Sûrya) déjà mentionné, la lune (Chandra), Mars (Bhûma-suta) Mercure (Budh) , Jupiter (Guru), Vénus (Sukra), Saturne (Sani) et les planètes Rahu et Ketu. De l'eau claire, des fleurs, de l'encens, des pâtisseries sucrées, des simulacres de vêtements et de l'argent leur sont offerts. Le Gange, considéré comme une déesse a, depuis une haute antiquité, été vénéré par les Indiens. Voici ce qu'en dit un Indien lettré : "L'eau du Gange est;considérée comme capable de procurer le salut à ceux qui s'y baignent ou, même la touchent seulement. De nos jours encore, le plus ardent désir de tout hindou est de mourir sur la rive du Gange. Venant de très loin, les os des morts (qui ont été incinérés) sont quotidiennement apportés à Hardwar, et à d'autres endroits pour y être jetés (ce qui a été fait pour les cendres de Ghandi,) dans le fleuve, cela dans la croyance que les défunts seront ainsi pourvus d'une place dans un séjour céleste. Quand un hindou est sur le point de mourir, de l'eau du Gange est versée dans sa gorge. (idem immersion dans le Gange) "Il n'existe aucune rivière au monde dont l'eau possède des propriétés aussi salubres. Si un endroit est devenu impur, l'eau du Gange le purifie. Aucune rivière n'a d'aussi puissantes qualités fertilisantes. Les Chimistes européens déclarent que c'est la seule eau qui ne permet pas la multiplication des microbes malsains." Cette dernière affirmation, fondée sur je ne sais quoi, marque un enthousiasme passablement exagéré. A Bénarès, où l'alimentation de la ville en eau provient du Gange, l'eau est décantée et désinfectée dans un grand établissement spécial comprenant nombre de bassins par lesquels l'eau passe avant d'être distribuée. Mais les " croyants " ne se font pas faute de boire à même le fleuve en prenant leur bain rituel au bas des quais. Aux déités énumérées ci-dessus, s'en ajoutent d'innombrables autres qui, véritablement, ne sont guère que les précédentes sous des noms différents la préséance et les mérites des dieux Chaque dieu, chaque déesse est adoré sous un nom particulier dans presque chacun des temples qui lui sont dédiés et ce fait entraîne des conséquences bizarres. Les moins intelligents, parmi la plèbe des dévots, ignorent que cette multitude de noms se rapporte à quelques personnalités divines seulement et en viennent à détester férocement le dieu X... s'ils sont adorateurs du dieu Z... sans se douter que X et Z sont le même individu. Il y a là plus qu'une erreur prêtant à rire. La haine portée au dieu s'étend, naturellement, à ses adorateurs et, si le dieu peut rester impassible, quelles que soient les injures qu'on lui adresse, il n'en est pas de même de ses fidèles, quand ils sont victimes de voies de fait. L'histoire nous fournit plus d'un exemple de procédés cruels employés par les adorateurs de tel dieu pour faire reconnaître la prééminence de celui-ci par les adorateurs d'un autre dieu, les deux déités étant foncièrement le même personnage. Je ne citerai qu'un cas qui se rapporte à Râmanuja, l'un des philosophes les plus célèbres de l'Inde (né vers 1017) : " Le roi de la dynastie des Chola, Kulathunga, poussé par les shivaites de sa Cour, voulut obtenir de Râmanuja une déclaration publique par laquelle il reconnaîtrait que Shiva est supérieur à Vishnou. " Râmanuja était vaishnava, c'est-à-dire adorateur de Vishnou. il était en voyage, quand l'ordre du roi le mandant devant lui parvint à sa résidence ; un de ses disciples, nommé Kurathalvan, et son vieux précepteur, Périyanambi, s'offrirent à le remplacer. " Ils tentèrent d'engager une controverse portant sur les mérites respectifs des deux déités. Une tradition veut que Kurathalvan se permit une plaisanterie en jouant sur un des sens du terme Shiva. On lui demandait de confesser qu'il n'existait rien de supérieur à Shiva (Shiva parataram nasti). Prenant Shiva comme étant le nom d'une mesure en usage à cette époque, Kuruthalvan répliqua qu'une autre mesure de capacité : dronâ était supérieure à Shiva. Mal lui en prit d'avoir voulu se montrer spirituel, il fut condamné avoir les yeux arrachés. Son vieux compagnon Périyanambi eut le même sort et les deux aveugles furent jetés sur la route après le supplice. Périyanambi mourut de ses blessures et Kurathalvan, plus robuste, parvint à regagner la ville de Srirangam où il fut recueilli par ses coreligionnaires. " Il s'agit là d'une très vieille histoire mais, avec des variantes, elle s'est répétée plus d'une fois au cours des siècles. Dans les temps modernes, il a été commun de voir, à l'occasion des mélas (grandes assemblées religieuses) à Hardwar et en d'autres lieux saints, les fidèles des différentes sectes boxant et jouant du bâton avec ardeur en l'honneur de leurs déités respectives. Dans ces bagarres qui mettent aux prises plusieurs centaines d'individus, contusions et fractures ne se comptent pas, et il est rare que le bilan de ces pieuses réunions ne présente pas quelques têtes irrémédiablement cassées. Au-dessus de ces débats concernant la préséance
et les mérites des dieux, la Déesse plane sereinement.
Nul ne conteste son éminence et son pouvoir et les adorateurs
de tous les dieux ne manquent pas de l'adorer aussi, sous l'un ou l'autre
de ses multiples noms. Mais il s'en faut qu'il y ait uniformité dans les pratiques rituelles qui constituent son culte et dans les sentiments qu'elles inspire à ses dévots. Un gros livre serait, nécessaire pour dépeindre tous les aspects de Shakti et toutes les attitudes spirituelles de ses fidèles. Je ne puis en présenter ici qu'un tableau sommaire. En plus de son aspect philosophico-scientifique d'Energie que j'ai mentionné au début de ce chapitre, Shakti nous est présentée sous des aspects symboliques à signification ésotérique et des aspects exotériques : ceux qui donnent lieu au culte public. Voyons d'abord quelques-uns de ces premiers aspects. Il est dit dans les Pouranas (Pouranas : livres relatant les anciennes légendes des dieux.) qu'en une certaine occasion (Shiva avait défendu à Shakti d'aller assister au grand sacrifice rituel, yana, que son père Daksha allait célébrer et auquel lui, Shiva, n'avait pas été invité.) Shakti apparut à son époux Shiva en dix formes différentes. Premièrement elle apparut comme Kâli. Voici la description qui en est donnée : " Son corps était d'un bleu aussi sombre que le plus sombre
des nuages ; elle était nue et terrible. Sa longue chevelure
noire pendait éparse sur son dos; une ceinture, à laquelle
des têtes humaines étaient suspendues, entourait sa taille
et une longue guirlande de têtes coupées dont le sang dégouttait,
descendait de son cou à ses genoux. La seconde apparition fut celle de Tara. " De couleur bleu foncé et de contenance terrifiante, la langue pendante, les cheveux emmêlés ramassés au sommet de la tête en un chignon attaché avec un serpent, cinq croissants de lune formaient un diadème au-dessus de son front. Elle avait trois yeux et quatre bras. Dans ses quatre mains, elle tenait un lotus, un sabre, un poignard et un pot contenant du vin. Une peau de tigre était enroulée autour de ses reins. " La troisième apparition fut Rairajeswari " De couleur rouge, trois yeux, une lune brillante au-dessus de son front, parée de magnifiques bijoux. Dans ses quatre mains, elle tenait un lasso, un aiguillon, un arc et une flèche. Elle était assise sur un trône que Brahmâ, Vishnou, Roudra (Shiva) Eshana et Mahesha supportaient sur leurs têtes. Cette allégorie est expliquée comme signifiant Shakti dominant tous les dieux. " Quatrième apparition, Bhuvaneshwari : " De couleur cramoisie, magnifiquement vêtue et parée. Deux de ses mains tenaient le lasso et l'aiguillon, les deux autres faisaient des gestes de bénédiction. Elle avait trois yeux et une demi-lune brillante au-dessus du front. "
" Assise sur un lotus, le visage rouge, richement vêtue et parée, un collier de têtes humaines pendait à son cou, les trois yeux habituels et une demi-lune au-dessus du front. Deux de ses mains tenaient une guirlande de fleurs et un livre, les deux autres encourageaient et bénissaient. "
Elle m'est particulièrement familière parce que il y a très longtemps, un ascète hindou m'a fait cadeau d'une aquarelle ancienne qui la représente. Ces tableaux sont rares et aucun Indien chef de famille n'oserait en garder un, chez lui, car Chinnamastha est la déesse mystique qui détruit tout ce qui appartient à ce monde.! Seuls, les sannyâsins qui ont renoncé, non seulement à notre monde, mais aussi à tous les autres, y compris les paradis demeures des dieux, suspendent parfois l'image de Chinnamastha au mur de leur chambre. C'est ce que j'ai fait de mon aquarelle pour la soustraire aux regards, car son symbolisme, incompris par les profanes, pourrait leur paraître choquant. " Chinnamastha est représentée tantôt de couleur
écarlate, tantôt d'un gris rougeâtre (comme sur mon
aquarelle). Elle est nue, svelte et de formes parfaites. Une guirlande
de têtes humaines passée à son cou descend jusqu'à
ses genoux. Elle n'a que deux bras. Elle s'est coupé la tête,
avec le sabre qu'elle brandit encore dans sa main droite, tandis que
sa main gauche supporte la tête à longue chevelure noire
qu'elle a tranchée. De son cou tronqué jaillissent trois
jets de sang qui décrivent une haute courbe, l'un d'eux retombe
dans la bouche de la tête - sa propre tête - que la déesse
tient en main, les deux autres jets sont bus par deux déités
féminines de taille beaucoup plus petite que celle de la déesse
: Dakîni et Yoguini, l'une noire, l'autre blanche, qui se tiennent
debout des deux côtés d'elle et brandissent des sabres.
" Couleur de fumée, hideuse, d'une maigreur qui laisse apparaître son squelette. Elle tient un panier dans lequel on nettoie le grain (un Koula). Elle est dans un char décoré par une bannière sur laquelle est peint un corbeau (la bannière du dieu de la mort). "
" Elle a le teint jaune, ses vêtements sont jaunes et elle est parée de bijoux en or. Ses trois yeux brillent d'un vif éclat ; une demi-lune lui sert de diadème. Elle est assise sur un trône d'or dans une chambre dont les murs sont en or. Des pierres précieuses sont serties dans le trône et dans les murs. " Neuvième apparition, Mathangi " Noire assise sur un lotus rouge, vêtue d'habits rouges. Elle a les trois yeux habituels et quatre bras. Dans ses mains, elle tient un lasso, un aiguillon, un sabre et un bouclier. "
" Elle est généralement représentée comme une jeune et jolie femme au teint rose, elle est assise sur un lotus rouge. Elle a quatre bras ; deux de ses mains tiennent des lotus, des deux autres elle fait des signes encourageants et bénit ses fidèles. Quatre éléphants blancs élevant avec leur trompe des vases dans lesquels des pierres précieuses sont serties, versent l'eau d'immortalité ;sur la déesse. " Sous cette forme, Shakti est la déesse de la richesse.
Toutefois les épisodes des histoires légendaires de Dourgâ et de Kâli sont presque identiques et se rapportent, visiblement, à une même personnalité symbolique. Le culte offert à ces deux déesses, par la masse populaire de leurs dévots, est aussi analogue. Toutes deux prennent plaisir aux sacrifices sanglants. Sacrifices sanglants à Kâli, la sanguinaire C'est par milliers que des chèvres sont quotidiennement sacrifiées devant les nombreux autels élevés à Kâli dans l'Inde. Certains temples, comme celui de Kâlighat à Calcutta, sont de véritables abattoirs. Les chèvres y sont amenées par les fidèles et décapitées par un prêtre préposé à cet office. Celui qui a offert la bête peut en emporter le corps et manger la viande chez lui. Des échoppes de bouchers occupent le voisinage du temple ; on peut y acheter, au détail, de la viande provenant d'animaux qui ont été sacrifiés. En fait, ceux des hindous orthodoxes qui consomment de la viande ne devraient manger que celle des bêtes qui ont été offertes en sacrifice. Quant à la déesse, il lui suffit apparemment d'avoir vu ruisseler le sang des victimes et d'en avoir humé l'odeur. Il ne faut pas croire que les sacrifices ont toujours lieu en présence d'une effigie de Kâli. Une légende, se rapportant à Shakti, épouse de Shiva (dans cette incarnation, elle portait le nom de Satî), qui mourut de douleur en voyant son époux publiquement humilié, continue en disant que Shiva releva le corps de Shakti et, l'esprit égaré par l'affliction, erra de par le monde en transportant sur son épaule le cadavre de la bien-aimée. Comme sa marche désordonnée menaçait d'ébranler l'équilibre de l'univers, Vishnou voulut délivrer Shiva de son funèbre fardeau afin de lui faire recouvrer son calme d'esprit. Se tenant derrière Shiva, Vishnou coupa donc en morceaux le corps de la défunte. Ces morceaux tombèrent en différents endroits, suivant le progrès de la marche du dieu. Ces endroits dénommés Mahâ pitas (on en compte cinquante-deux dans l'Inde) sont des lieux de pèlerinage, des tirthas, dédiés respectivement aux parties du corps de Shakti qui y sont tombées. A Kâlighat, il est dit que ce sont quatre doigts du pied droit de Shakti qui ont chu. Une imitation de ces doigts de pied est gardée strictement cachée dans le temple, et c'est à elle que les brahmanes officiants adressent les rites d'adoration. C'est là un fait peu connu, même des hindous. Cependant, dans ce même temple, accroché à une stèle, est un autre simulacre tenant la place de la déesse. Ce n'est qu'une tête en or à laquelle quatre mains, également en or, sont attachées. Un rideau dérobe la vue de cet emblème aux visiteurs. Il en est de même dans tous les temples érigés sur l'emplacement des Mâha Pitas. A Kamàkhya, en Assam, c'est une effigie des parties sexuelles de la déesse qui est vénérée. J'aurai à reparler de ce pèlerinage. Dans tous ces endroits, le culte comprend des sacrifices sanglants, mais nulle part ceux-ci n'atteignent les proportions qui leur sont é données au Népal (observations faites vers 1950.). Au Népal, un pays himalayen qui s'intitule complaisamment le " Rempart de l'orthodoxie hindoue ", le Dasaharal, la grande fête en l'honneur de Dourgâ, est l'occasion du massacre de milliers de buffles et des ruisseaux de sang y coulent alors dans les rues des villes (voir mon livre, Au coeur de l'Himàlaya, le Népal (Dessart éditeur, Paris). Un rite effroyable, pratiqué au Népal et probablement ailleurs, consiste à asperger de sang l'effigie de la déesse en pressant l'artère carotide de la victime pour en faire jaillir le sang sous pression, comme nous le faisons parfois avec l'eau d'un tuyau d'arrosage. Certains sacrificateurs se vantent de pouvoir, de cette façon, faire durer l'agonie d'une victime pendant plus d'une heure. Les dévots de Kâli-Dourgâ ne se sont pas arrêtés
là. L'idée d'offrir à la mère des victimes
plus nobles que des animaux, les hantent. Ils voudraient lui offrir
des hommes. Un jour, me trouvant dans le sud de l'Inde, un de ces fanatiques me déclara franchement : " Nous sacrifions des chèvres à la Mère, elle préférerait des hommes, mais nous ne pouvons pas lui en donner. Les Anglais le défendent (Nous sommes portés à croire qu'il en est de même du gouvernement de l'Inde indépendante.) Les Anglais sont partis et l'on peut se demander si, malgré la haute intellectualité de la plupart des dirigeants actuels de l'Inde et leur incontestable volonté d'éclairer leurs compatriotes, ils arriveront à toujours empêcher qu'en des coins reculés du vaste territoire qu'ils ont à régir, des individus nourrissant d'aussi affreuses superstitions n'en arrivent à les traduire en actes. Les sacrifices humains ont d'ailleurs existé chez tous les peuples. Pour nous en tenir à l'Inde, chez certaines tribus aborigènes, des jeunes filles étaient sacrifiées au-dessus d'une fosse afin que leur sang, pénétrant dans la terre, propitie la déesse de la Fertilité et assure des récoltes abondantes. En ce qui concerne les temps védiques, il y a lieu de croire que le sacrifice de l'homme (purushamedha) a été réellement pratiqué. Les explications, visant à établir que ce sacrifice n'a jamais été que celui du mythologique homme primordial, ne sont pas convaincantes à cet effet. Quant à Kâli, elle a engendré la sinistre fraternité criminelle des thugs. Ses membres étaient des dévots de la terrible déesse, ils assassinaient en son honneur en étranglant leurs victimes. La suppression de cette secte d'assassins mystiques fut énergiquement entreprise par les autorités britanniques en 1830, mais ce n'est qu'en 1848 que les thugs furent entièrement supprimés. A leur propos, il s'est formé une légende qui m'a été racontée par un Indien. Le narrateur croyait fermement à la réalité des faits qu'il relatait. La voici : " Au début, les corps des hommes assassinés n'étaient jamais découverts et, ainsi, les assassins échappaient au châtiment. La déesse leur avait formellement enjoint de ne point regarder derrière eux lorsqu'ils s'éloignaient après avoir commis un meurtre. " Cependant, un jour, un des associés, poussé par la curiosité, se retourna pour voir ce qu'il advenait du corps de la victime. Et ce qu'il vit, ce fut Kâli dévorant le cadavre. Elle disparut aussitôt et, depuis ce temps, elle cessa de remplir son office protecteur. Les corps des assassinés furent trouvés et leur découverte amena celle des criminels, dont la confrérie finit, comme je viens de le dire, par être supprimée. " Des moeurs analogues existaient dans la secte des kapalikas. Ceux-ci n'étaient pas directement des adorateurs de Kâli. Ils vénéraient Bhairava (celui qui produit l'effroi), une des formes de Shiva, mais ils étaient apparentés au shaktisme (culte de Shakti, la déesse). Ces fanatiques estimaient que l'offrande la plus agréable à leur dieu était une tête humaine, mais non pas la tête de n'importe quel individu. Il fallait que ce fût celle d'un brahmine et, de préférence, celle d'un brahmine éminent, érudit ou saint. Souvent, les criminels étaient eux-mêmes des brahmines. On rapporte qu'à l'époque de Shankarâcharya, le plus célèbre des philosophes indiens, une fraction de Mahrattes brahmanes dénommés Kanadis avait coutume d'attirer des pèlerins hors de leur route sous un prétexte ou sous un autre, puis de les décapiter lorsqu'ils les avaient amenés dans un endroit isolé. Il est dit qu'au cours de ses pérégrinations, Shankarâcharya faillit devenir la victime de l'un d'eux et ne fut sauvé que par l'arrivée inopinée d'un de ses disciples qui tua le Kanadi. Chose propre à nous étonner, Shakti sous la forme de Kâli, la déesse sanguinaire, inspiratrice de cultes féroces, est considérée par d'autres de ses adorateurs comme une tendre mère et reçoit d'eux un culte d'exaltation sentimentale, analogue à celui qui est voué à Krishna, avec cette différence que Krishna excite des sentiments pareils à ceux que l'on éprouve pour un amant, tandis que ceux des adorateurs de Kâli sont de la nature de l'amour filial. A part cette différence, nous retrouvons chez ces derniers toutes les caractéristiques des cultes vaishnavites, visions, manifestations extravagantes, danses, cris, pleurs, etc., qui ont été décrites précédemment. Des histoires de visions sont nombreuses. L'une d'elles, dont le philosophe Shankarâcharya est dit avoir été le héros, est contée comme suit : Un jour, à Bénarès, se sentant accablé par la fatigue et par la chaleur, il s'était étendu sur les dalles d'une étroite ruelle en escaliers descendant vers le Gange. Comme il était là, affalé et somnolent, une jeune fille arriva portant sur son épaule une jarre vide qu'elle se disposait à remplir au fleuve. Les jambes de Shankara allongées en travers des escaliers bloquaient le passage. La jeune fille s'arrêta :. " Brahmine, dit-elle à Shankara, retirez vos jambes, je
vous prie, je voudrais passer et il ne " Comprends-tu, dit-elle, toi qui refuses de m'honorer, "
que tu ne peux rien sans moi ? " Telle est l'histoire fantaisiste qui me fut racontée sur les marches de ce même temple d'Annapurna (Annapuma est le nom de Shakti en tant que déesse des vivres) et l'on me montra, de plus, les escaliers de la ruelle en travers desquels Shankara était étendu lorsque la déesse lui apparut. La foi des âmes simples engendre partout les mêmes aberrations. Shankâracharya est dit avoir composé sur le champ un hymne en l'honneur de la déesse : Ô Mère Annapurna dispensatrice du bonheur " Au temps de la dissolution ", c'est-à-dire quand les atomes constituant la matière se dissocient et que seule demeure l'énergie pure. C'est le pralaya, la façon dont les Indiens conçoivent la fin des mondes. L'hymne est long et chacun de ses couplets se termine par " accorde-moi ton aide ". Des centaines d'hymnes ont été composés en l'honneur de Shakti, adressés sous ses différents noms. Voici des fragments extraits de quelques-uns de ceux-ci : "Dévi, toi qui délivres tes suppliants de la douleur,
Tu es le seul soutien du monde Et celui-ci : "Je ne connais ni les formules ni les gestes rituels Ce dernier hymne est aussi attribué à Shankarâcharya, mais on peut douter que son auteur soit le Shankarâcharya, célèbre commentateur suivant du Védanta, à qui sont également attribués les vers révélant une tout autre attitude : "Je ne me prosterne pas devant les dieux Shankarâcharya, prenant exemple sur le Sangha (ordre religieux) des bouddhistes, fonda un ordre de sannyâsins, professant la philosophie Védanta. Tous ceux qui successivement remplissent les fonctions de Chef de l'ordre sont dénommés Shankarâcharya, le nom propre du Maître étant devenu un titre. Il s'ensuit que la confusion est facile entre les auteurs des diverses productions littéraires signées Shankarâcharya. Peu nous importe, d'ailleurs, je n'ai voulu que montrer le côté émotionnel du culte de la terrible déesse. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet ; les "fils" attendris de la " Mère " ne perdent guère de vue son caractère âpre d'Energie créatrice des dieux et de ceux qui les adorent, créatrice impassible du mirage du monde et " Dévoratrice des univers, au jour de la dissolution des choses ". Les récits d'apparitions de Shakti sous l'une ou l'autre de ses formes ne se comptent pas. Dans les temps modernes, Râmakrishna qui voyait Râmbâla, voyait aussi Kâli dont, on vénérait la statue dans le temple de Dakshineswar où il habitait. Pendant la nuit, il entendait des pas légers comme ceux d'une fillette montant l'escalier conduisant à l'étage supérieur du temple. Il entendait le cliquetis des, anneaux que la mystérieuse promeneuse portait à ses chevilles; la suivant, il la découvrait sur un balcon, ",Ses longs cheveux noirs flottaient épars sur son dos et sa forme sombre se dessinait sur le ciel nocturne, elle regardait le Gange coulant devant le temple, ou les lumières de Calcutta au lointain (d'après un disciple de Râmakrishna dans Râmakrishna Prophet of New Indi). " |