Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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Un sadhou de Bénarès

Alexandra David Néel

 

 

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)






Un sadhou de Bénarès

Alexandra David Néel

 

 

Les quais du Gange (ghâts) sont constitués à Bénarès par des gradins descendant de la ville jusqu'au niveau du fleuve, niveau qui varie de dix mètres ou de plus entre les eaux basses de l'hiver et la crue estivale. Sur ces gradins, de largeurs diverses, s'étagent une multitude d'édifices religieux; les uns de la dimension d'un véritable petit temple et d'autres réduits aux proportions d'une simple niche abritant la statue d'un dieu ou son emblème.

Quand le fleuve s'enfle, grossi par l'apport de ses affluents qui y déversent le ruissellement des pluies torrentielles et de la fonte des neiges sur les pentes des Himâlayas, il recouvre l'un après l'autre tous les gradins avec les chapelles qu'ils supportent.

Peu avant la crue qui s'annonçait, un sadhou s'installa dans l'une de celles-ci, une simple logette abritant un lingam de marbre noir symbolisant Shiva. Il s'assit les ambes croisées, en posture de méditation, derrière l'image du dieu et ne bougea plus.

La crue commença : jour après jour, l'eau montait. De sa logette, le sadhou pouvait la voir couvrir successivement une des marches du ghat, Puis une autre au-dessus de celle-là. nuis une autre plus élevée encore. Il la voyait monter vers lui qui demeurait immobile ayant décidé de la laisser passer au-dessus de lui. Sa résolution était connue et suscitait une admiration respectueuse parmi la foule. Des dévots jetaient des fleurs devant la chapelle et y suspendaient des guirlandes. Le sadhou restait impassible : il jeûnait.

Je demandai à quelques-uns de mes amis hindous si l'on ne pouvait pas enlever de là ce fanatique et l'empêcher de se suicider. Au besoin, pourquoi ne requérrait-on pas l'aide de la police britannique ?

Ceux à qui je m'adressai hochèrent la tête, paraissant sourire de ma naïveté. L'immense majorité de la population approuvait le zèle du sadhou, elle le considérait comme sublime-et saurait crié au sacrilège si l'on s'était interposé.

Quant aux fonctionnaires étrangers, disaient mes contradicteurs, ils demeuraient très loin du Gange, à Bénarès-Cantonnement; leur politique était de ne pas intervenir dans les questions religieuses, ils préféreraient " ne pas savoir ". D'ailleurs, le sadhou agissait librement, nul ne s'opposerait à ce qu'il quittât la chapelle s'il le désirait et il ne le désirait pas.

Pendant plusieurs jours je retournai au Gange pour observer l'homme qui allait mourir. Pas un de ses membres ne bougeait, il demeurait, le buste et la tête droits, pareil aux statues de pierre trônant dans les chapelles voisines.

L'eau couvrit la première marche de sa logette, elle couvrit la seconde, elle lécha le seuil. Des gens sen vinrent en bateau regarder le sadhou et lui jeter des fleurs.

L'eau montait toujours, elle atteignit la ceinture de l'homme impassible, atteignit ses épaules, son cou, lui caressa la bouche et submergea sa tête sans qu'il se soit départi de son immobilité.

Des cris de , jaî! iaî! " (victoire) retentirent, poussés par les dévots assemblés qui avaient contemplé la fin du drame.

Un tel acte est absurde, c'est celui d'un fou. On ne peut le qualifier autrement. Pourtant... pourtant... dans l'inflexible et stoïque attitude mentale de celui qui le commet, il y a une effroyable grandeur qui commande un religieux respect.

Si mon ami, le magistrat indien, a de bonnes raisons d'affirmer que, parmi les cinq ou six millions - de " saints professionnels " de son pays, l'on compte 90 pour 100 d'imposteurs et de vauriens, l'on ne peut douter que l'on y rencontre aussi quelques individus convaincus dont les extravagances mêmes sont un gage de sincérité.

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