Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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L'"animation" de l'objet
du culte

Alexendra David Néel

 

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)







L'"animation"de l'objet du culte

Alexendra David Néel




 

Tout d'abord, avant que l'idole soit considérée comme propre à être l'objet d'un culte, il est essentiel qu'elle ait été " animée ", c'est-à-dire qu'elle soit devenue vivante. Avant ce moment la statue, quelle qu'elle- soit, n'est qu'un morceau de bois ou un bloc de pierre sculpté auquel nul respect n'est dû.

N'importe quel objet peut être rendu vivant et, à lui, peuvent s'attacher des propriétés, des facultés et des vertus propres aux êtres vivants. Si les effigies des déités sont plus particulièrement choisies pour être douées de vie, c'est que leur forme, évoquant celle d'un dieu ou d'une déesse, est plus susceptible de capter l'attention des dévots et de les amener, consciemment ou non, au degré de concentration de pensée nécessaire pour infuser de la vie à la matière inerte. Cependant, nous rencontrons aussi, dans l'Inde de simples pierres adorées comme des déités. Les plus vénérées des idoles de l'Inde sont trois blocs de bois à peu près informes. J'entends : Jaganath, " le Seigneur du monde ", son frère Balabhadra et sa soeur Subhadra, adorés dans le célèbre temple de Pouri (Puri), au sud de l'Inde.

La communication de la " vie " se fait au moyen du rite dénommé prâna pratishtd, c'est-à-dire transmission du souffle vital.
Ce souffle vital est, au cours du rite, emprunté au célébrant et aux assistants. Ceux-ci concentrant fortement leur volonté opèrent, à un moment donné, une transfusion de l'énergie qui est en eux et l'incorporent dans l'effigie jusque-là inerte. D'après cette théorie, la statue ou l'objet quelconque ayant subi l'influence du rite devient un individu digne de vénération et possédant une somme de forces actives.

Il est curieux et impressionnant d'assister à la célébration du prâna pratishtâ, d'observer l'état d'extrême tension nerveuse d'une assemblée de fidèles, tous concentrés dans un effort de volonté tendant à transmettre à une statue une part de leur vitalité. Le mot pratishtâ est constamment répété par l'officiant et par les assistants qui, souvent, miment le geste d'arracher quelque chose hors d'eux et de le projeter vers la statue placée sur l'autel. Leur attitude paraît démontrer qu'ils savent que ce n'est pas un dieu ou une déesse résidant dans un séjour céleste qui en descendra pour s'incorporer dans son image, mais que c'est eux-mêmes qui habiteront cette image et que, lorsqu'ils s'adresseront à elle, ce sera à eux-mêmes, à l'énergie issue d'eux, qu'ils auront recours. Néanmoins, on a sujet de craindre qu'ils ne saisissent pas toujours, ou ne saisissent qu'incomplètement la signification du rite qu'ils accomplissent.

Cette ardente concentration d'esprit de tout un groupe d'individus est bien propre à produire des hallucinations Lors d'une cérémonie à laquelle j'assistais, certains des adorateurs, déclarèrent, qu'ils voyaient la statue de la déesse Dourga pencher la tête vers eux en leur souriant.

Une autre fois, la même déesse, violemment éclairée par des projecteurs qui faisaient rutiler les ornements de clinquant et de verre dont elle était parée, me parut ouvrir et fermer les yeux, je frottai les miens, pensant que la clarté trop vive m'éblouissait, mais une femme placée près de moi fut victime de la même illusion. Elle murmura : " Voyez-vous... elle ouvre et ferme les yeux. "

Les phénomènes de vision

Chez les sectateurs de l'hindouisme, les phénomènes de vision sont fréquents (Nombre d'autres religions, notamment le catholicisme, relatent également des faits de ce genre). Non seulement il nous est raconté que Vishnou - le plus souvent sous la forme d'un de ses avatars : Râma ou Krishna - est brièvement apparu à certains de ses adorateurs, mais des histoires de relations prolongées entre le fidèle et son dieu nous sont aussi rapportées.

Sans aller chercher celles-ci dans la mythologie, en voici une à peu près moderne - les "faits" sont dits s'être produits en 1864 :

Tandis que Râmakrishna résidait dans le temple de Dakshineswar sur le bord du Gange, près de Calcutta, il y vint un sannyâsin pèlerin (ascète) nommé Jatadhâri qui, depuis des années, portait avec lui dans ses voyages une petite statuette représentant Râm enfant (Râmbâla ou Râmlala, le folâtre, juvénile Râm.). Il lui rendait cette sorte de culte particulier dans lequel le dévot considère l'image du dieu comme une personne vivante (Nous verrons plus loin que ce culte est habituel dans les temples hindous). Dans ce cas, il s'agissait d'un dieu enfant : Jatadhâri prodiguait donc à la statuette tous les soins que l'on donne à un véritable enfant, le baignant, le berçant dans ses bras, etc. D'autre part, l'idole servait aussi à Jatadhâri d'instrument destiné à fixer son attention alors qu'il méditait sur Râm enfant, c'est-à-dire quand il s'efforçait de se le rendre visible.

Lorsque Jatadhâri quitta le temple pour reprendre ses voyages, il laissa la statuette à Râmakrishna, déclarant qu'elle lui était devenue inutile car il était parvenu à voir Râmbâla continuellement et partout. Néanmoins Râmakrishna, lorsqu'il racontait cette histoire à ses disciples, disait que le sannyâsin avait pleuré en se séparant de la statuette, devenue, pour lui, à la fois son dieu et son fils chéri.

Râmakrishna prit la suite du culte bizarre que Jatadhâri rendait à la petite idole, mais il s'agissait de tout autre chose que d'une idole immobile sur un autel. Râmbâla vivait. Râmakrishna le voyait distinctement, sous la forme d'un gamin espiègle qui le suivait, dansait devant lui ou sautait sur son dos. Râmakrishna lui donnait des jouets, le prenait sur ses genoux, le berçait (On entend raconter des histoires analogues au sujet d'autres dévots qui vont jusqu'à mimer le geste d'allaiter des statuettes représente Krishna enfant. Des dévots mâles le font aussi bien que des dévotes. L'idée de sexe est abolie dans ce cas, il ne subsiste qu'un sentiment de tendre amour maternel.). Le bambin courait a travers le jardin, cueillait des fleurs, il se baignait dans le Gange qui coule devant le temple. Râmakrishna, complètement hypnotisé par sa création, traitait le fantôme comme un véritable enfant; il l'admonestait : " Ne demeure pas en plein soleil. Ne reste pas si longtemps dans l'eau, tu prendras la fièvre. " Le gosse se moquait de lui, il lui faisait des grimaces. Alors Râmakrishna se fâchait, il menaçait le petit drôle, il allait même jusqu'à le frapper et Râmbâlà pleurait, ce qui causait une peine extrême au repentant Râmakrishna.

Les disciples de Râmakrishna affirment que les faits que je viens de narrer en abrégé sont réels. Leur Maître leur en a donné l'assurance formelle et, naturellement, ils ne doutent point de leur véracité. Je n'en doute pas non plus. Râmakrishna a dû voir Râmbâla comme il l'a raconté.

J'ai eu l'occasion d'observer, au Tibet, les résultats étonnants des exercices systématiques visant à la production de créations mentales revêtant des formes matérielles (Voir à ce sujet mon livre : Parmi les mystiques et les magiciens duTibet ;PLON Paris).). La différence entre les hallucinations du genre de celle que constituait le Râmbâla de Râmakrishna et celles que les gourous (Gourou : Maître et directeur spirituel.) tibétains entraînent leurs disciples à provoquer, est que ces derniers ont pour but d'amener ceux des disciples qui en sont capables, à comprendre que toutes ces apparitions sont l'oeuvre de ceux qui les contemplent et que dieux et démons n'ont pas d'autre existence que celle que nous leur prêtons.

Je n'ai pas connu Râmakrishna et, chez ceux de ses disciples directs avec qui j'ai été en relations amicales, la vénération excessive qu'ils entretenaient pour leur défunt Maître ne laissait pas de place pour les investigations critiques. Il aurait été intéressant de savoir ce que devenait la petite statuette représentant Râmbâla tandis que Râmbâla lui-même, sous les traits d'un enfant réel, gambadait dans les jardins de Dakshineswar. Plus intéressant encore aurait été de savoir si d'autres personnes que Râmakrishna voyaient Râmbâla.

Je n'ai pas entendu dire dans l'Inde que, dans les visions prolongées formant une suite d'événements, les personnages fantômes qui constituent la vision, sont vus par d'autres que le visionnaire. Il en est évidemment différemment des visions collectives, généralement bornées à une brève apparition.

Quant aux Tibétains, ils croient que les formes créées par notre esprit sont susceptibles d'être vues et touchées par d'autres que par le créateur. Ils croient même à la possibilité de créer des êtres fantômes - des tulpas - capables de se comporter en tout comme des individus ordinaires. Cela sort de mon sujet et je ne puis que signaler le fait en passant.

J'ai d'autre part raconté une expérience que j'ai faite à ce propos (Dans Parmi les Mystiques et les Magiciens du Tibet ; PLON, Paris). :

Le fantôme (un moine tibétain) qu'après une longue série d'efforts, j'avais réussi à me rendre nettement visible et qui en était graduellement venu à vivre, autour de moi, d'une existence apparemment indépendante - comme Râmbâla - fut distinctement vu, dans ma tente, par un visiteur qui le prit pour un homme réel et le salua comme il convenait. Faute de meilleure explication, j'ai cru qu'il y avait eu là un phénomène de transmission de pensée. Mon visiteur avait vu l'image qui existait dans mon esprit. D'autres explications m'ont pourtant été offertes.

Parmi celles que j'ai recueillies dans l'Inde à propos des idoles " animées " et des hallucinations donnent parfois lieu, il en est auxquelles celles-ci qui peuvent également s'appliquer aux visions telles que celle de Râmbâla ou aux fantômes de déités créées par des Tibétains

Le terme " hallucination " que j'emploie comme étant familier aux occidentaux est, néanmoins, rejeté par ceux qui proposent ces explications. Hallucination, disent-ils, évoque l'idée d'irréalité. Selon la définition habituelle, l'hallucination est une sensation visuelle ou autre, dont la cause n'est pas un " objet réel ". Il y a lieu de s'entendre sur la signification du terme " objet réel ". L'on peut admettre que, lorsque le dévot voit Dourga ou Krishna ou n'importe quelle déité, au cours de la célébration d'un rite, aucun de ces personnages n'est matériellement présent, mais autre chose peut tenir leur place.

L'énergie que les participants au rite du prâna pratishtâ ont projetée n'est pas absolument immatérielle. On peut approximativement l'assimiler à une substance subtile qui, à ce mornent, est imprégnée de pensées et d'images conformes aux pensées et aux désirs des officiants.

Il en est de même de l'énergie engendrée dans les rites de sâdhana (Rites visant à l'obtention de quelque chose de nature matérielle ou des moyens dérivés de la spirituelle par la propitiation des déités ou par magie), du genre de ceux qui conduisent les Tibétains à obtenir la compagnie d'une déité de leur choix.

Quant à l'idole " animée ", elle est non seulement jugée digne de recevoir un culte, mais elle est aussi considérée comme étant capable de répondre efficacement aux prières qui lui sont adressées et, en général, d'exercer une influence réelle sur l'esprit et sur le corps de ses dévots. Enfin, par l'intermédiaire conscient ou non de ces derniers, l'effigie du dieu est estimée capable d'action sur le milieu où ceux-ci se meuvent.

L'existence réelle ou non de la déité représentée n'a aucune importance, ce qui agit c'est l'accumulation des forces psychiques contenues dans son effigie. D'après cette théorie, les images des dieux remplissent un rôle analogue à celui d'un accumulateur électrique. L'accumulateur ayant été chargé, on peut en soutirer du courant. Il ne se déchargera pas si l'on continue à y emmagasiner de l'électricité. Cette continuation " d'emmagasinage " d'énergie, dans l'idole, s'opère par l'effet du culte qui lui est rendu, et par la concentration sur elle des pensées des fidèles.

Qu'est-ce donc, en définitive, que cela qui répond aux prières des dévots, qui les terrifie ou qui les rend joyeux, qui les guérit, qui leur ouvre parfois les portes de l'extase ?....Ce n'est, ai-je entendu déclarer par certains penseurs indiens, ni Vishnou, ni Shiva, ni aucune autre déité trônant dans un monde céleste. C'est une force subtile engendrée par les sentiments et par les pensées des fidèles eux-mêmes. Non point, précisément, la force produite par un adorateur isolé, mais celle qui est engendrée par la collectivité de ceux-ci.

Telle idole qui a été adorée depuis des siècles, par des millions de dévots, est maintenant " chargée " d'une somme considérable d'énergie due à la répétition d'innombrables actes de dévotion pendant lesquels la foi, l'imagination, les aspirations, les désirs de ces nombreuses foules de fidèles ont convergé vers l'image du dieu. Ainsi, cette image s'est-elle vue douée d'une puissance d'ordre psychique - et peut-être d'ordre matériel - qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle en particulier.

Il ne paraît point que des théories de ce genre aient cours en Occident, tout au moins qu'elles y soient ouvertement répandues. Cependant, nous en constatons clairement les traces dans les religions qui comportent le culte des images.

Pourquoi telle statue de la Vierge, d'un saint ou d'une sainte, est-elle estimée être particulièrement miraculeuse ?... Si elle n'est que l'effigie d'une personnalité vivant actuellement dans le séjour des Bienheureux et si les miracles qui lui sont attribués sont uniquement l'oeuvre de la haute personnalité céleste qu'elle représente, toute autre image devrait produire les mêmes effets merveilleux. Pourtant, l'opinion des fidèles est différente. Je me souviens d'un brave curé de campagne, en Belgique, à qui l'on avait proposé d'échanger une ancienne Vierge en bois sculpté passablement endommagée par les vers, contre une statue neuve. Le curé s'y refusait. " Vous comprenez, me disait-il, la vieille statuette est miraculeuse. L'autre ne serait qu'une " bonne femme ", respectable parce qu'elle représente la Vierge, mais rien de plus.

Il en est de même quant aux lieux de pèlerinages qui existent dans tous les pays. Pourquoi le même dieu, le même saint personnage, manifeste-t-il plus particulièrement son pouvoir à tel lieu précis plutôt qu'ailleurs ?...

Je viens de mentionner l'explication de ces faits tels que certains hindous les comprennent. Je n'affirmerai pas que leurs théories sont clairement comprises par les masses populaires indiennes, cependant un bon nombre d'hindous se rendent compte que le pouvoir des images des dieux, et la " vie " même de celles-ci, dépendent de nous. En voici un exemple pris entre beaucoup d'autres :

Tandis que je résidais à Bénarès, un de mes amis hindous, obligé de partir en voyage, me pria de rendre chez moi une statuette de Krishna et de l'honorer en son absence. Il vivait seul et il ne trouvait à sa portée personne qui lui paraissait mériter sa confiance. En fait, ce qui m'était demandé, c'était " de 1'alimenter " la statuette pour l'empêcher de dépérir ou, comme je dirai prosaïquement, en reprenant la comparaison de l'accumulateur, pour l'empêcher de se " décharger ". Je ne pouvais pas refuser de rendre ce menu service à mon ami. Le Krishna fut installé sur une tablette, mon boy acheta chaque matin quelques fleurs qu'il lui offrit et, le soir, je fis brûler des bâtons d'encens devant lui. En même temps, je lui disais familièrement quelques paroles aimables. Krishna est un dieu enjoué et charmant, il n'exige pas qu'on le traite avec solennité.

Des croyances analogues à celles que je viens de mentionner, et encore plus dignes de notre attention, concernent les dieux eux-mêmes.

Les intellectuels hindous sont portés à leur assigner une existence dépendant entièrement de la place qu'ils occupent dans la pensée de leurs adorateurs. Les dieux aussi sont créés par l'énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d'amour qu'ils inspirent et par le culte matériel qui donne expression à cette foi, à cette crainte ou à cet amour.

Le dieu à l'existence de qui nul ne croirait plus, que nul n'adorerait plus, cesserait d'exister. Il serait mort comme le sont beaucoup de dieux que des peuples anciens, ou disparus, ont adorés jadis.

Ceux des hindous qui m'ont exposé ces théories, tout en attribuant aux déités une existence purement subjective, déclaraient, en même temps, que cette existence était réelle. La concentration de pensée de millions d'adorateurs pendant de nombreux siècles avait eu des effets analogues à ceux qui ont trait aux idoles ; elle avait fait des dieux de véritables entités, des centres de forces et il ne suffisait pas à un individu isolé de nier leur existence pour échapper complètement à leur influence.

Les dieux, comme nous qui leur avons donné la vie, nous appartenons à cet éternel et incompréhensible " jeu" ce lila, comme disent les philosophes hindous - que l'Etre en Soi, le Brahman, joue avec lui-même et qui, dans tous les cas, est la seule vision que nous soyons capables d'avoir de lui.

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