Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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Crémation - Sati

Alexendra David Néel

 

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)







Crémation

Alexendra David Néel




 

Râm! Râm!... ouvre dans un autre monde un bienheureux asile à ceux dont les membres noircissent et se recroquevillent dans les flammes des bûchers.

Voir incinérer un cadavre est un spectacle que peu d'occidentaux ont contemplé. Les fours crématoires de nos cités dérobent à la vue des familles, les contorsions auxquelles se livre le défunt avant d'être consumé. En Orient, au contraire, et tout spécialement à Bénarès, c'est là un tableau quotidien et banal qui n'émeut aucun des passants.

A part quelques yoguins enduits de cendres et coiffés de leur tignasse embroussaillée comme d'un volumineux turban, dont on trouve toujours quelques exemplaires assis en contemplation à proximité des bûchers ou de parents venus accompagner un mort, les gens traversent le ghât funèbre avec une complète indifférence, sans jamais s'arrêter pour donner un coup d'oeil aux ultimes gesticulations des bras et des jambes qui, vivants, ont été actifs pour le travail ou pour le plaisir, sans que le bruit sec des crânes qui éclatent, les amènent à se demander quelles pensées ont pu engendrer et nourrir les cervelles qui s'en échappent et s'écoulent bouillantes comme du lait répandu.

Les solides gaillards préposés au service de la crémation, qui travaillent le torse nu, un court doti couvrant le haut de leurs cuisses, contribuent à donner à leur opération macabre un vague et banal air de cuisine. Armés de longues gaules, ils tournent et retournent dans le feu les morceaux déjà disjoints des corps, le bassin surtout dont les os résistent les derniers.

Souvent, les familles pauvres n'ont pas les moyens d'acheter une quantité de bois suffisante pour amener une prompte et complète combustion. Alors quoi ? Il faut pousser dans le Gange les restes à demi carbonisés.

Du reste, en période d'épidémie plus qu'en tout autre temps, il faut se hâter. Couchés sur des civières, enveloppés dans un linceul, les pieds ou la moitié du corps baignant dans le fleuve sacré pour assurer leur salut, d'autres " clients " attendent leur tour. Actuellement, ils font " queue ".

Tout près d'eux, écartant parfois une civière, des hommes nus, à part un minuscule cache-sexe, fouillent avec les mains dans la vase, s'aventurent dans l'eau plus profonde, y plongent parfois, toujours fouillant et examinant les poignées de vase qu'ils retirent. Ces misérables cherchent de menus morceaux des bijoux qu'on a laissés aux corps des défunts riches et qui se sont mêlés aux cendres et aux débris d'ossements qui ont été jetés au fleuve.

( Jadis, de l'or, des perles et d'autres substances précieuses -étaient placés sur les bûchers des grands personnages ou des morts très riches. La part de reliques du bûcher du Bouddha - fragments de bois et d'os calcinés - qui fut renfermée dans le stûpa de Kousinara et découverte dans les temps modernes par le service archéologique britannique dans l'Inde, contenait de ces perles minuscules que nous dénommons " semences ". Il s'en trouve dans la quantité infinitésimale de ces reliques que j'ai obtenue sur place à l'époque de leur découverte Je ne veux pas laisser mes lecteurs sur 1" impression que je vénère des reliques. Cela serait en contradiction formelle avec l'enseignement du Bouddha. Un sage est grand par les idées qu'il a exprimées; ses os sont composés de la même matière que ceux de tous les mammifères et n'ont rien de particulièrement vénérable).

De nos jours, le nombre de gens disposés à laisser se perdre, avec les morts, des objets de valeur, se fait de plus en plus petit.


 

SATI

 

Des stèles naïves, de petits monuments hauts de cinquante centimètres donnent aussi à rêver sur ce ghât funèbre. Ils rappellent que ce ne sont pas seulement des morts qui y ont été brûlés, mais que des femmes vivantes ont été couchées là, sur le bûcher de leur défunt époux. Les stèles montrent, grossièrement sculptée, l'image d'un homme et d'une femme debout l'un près de l'autre, elles sont d'ancienne date... La sinistre superstition dont elles commémorent les effets tragiques est-elle bien définitivement morte?...

Satî est le nom de l'épouse de Shiva dans une des légendes relatées dans les Pouranas (ancienne histoire des déités). Shiva ayant été offensé, Sâtî meurt de la douleur qu'elle ressent de l'insulte faite à son bien-aimé mari. D'après une des versions de cette légende, Satî mourut de la façon suivante : elle se retira à l'écart, pratiqua une méditation yoguique particulière qui engendra du feu, dans le corps du yoguin et ce feu la consuma. De là vient que, par extension, le nom de Satî a été donné aux veuves qui témoignent leur amour pour leur époux en se brûlant vives pour ne pas lui survivre.

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