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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
Crémation Alexendra David Néel
Râm! Râm!... ouvre dans un autre monde un
bienheureux asile à ceux dont les membres noircissent et se recroquevillent
dans les flammes des bûchers. Voir incinérer un cadavre est un spectacle que
peu d'occidentaux ont contemplé. Les fours crématoires
de nos cités dérobent à la vue des familles, les
contorsions auxquelles se livre le défunt avant d'être
consumé. En Orient, au contraire, et tout spécialement
à Bénarès, c'est là un tableau quotidien
et banal qui n'émeut aucun des passants. A part quelques yoguins enduits de cendres et coiffés
de leur tignasse embroussaillée comme d'un volumineux turban,
dont on trouve toujours quelques exemplaires assis en contemplation
à proximité des bûchers ou de parents venus accompagner
un mort, les gens traversent le ghât funèbre avec une complète
indifférence, sans jamais s'arrêter pour donner un coup
d'oeil aux ultimes gesticulations des bras et des jambes qui, vivants,
ont été actifs pour le travail ou pour le plaisir, sans
que le bruit sec des crânes qui éclatent, les amènent
à se demander quelles pensées ont pu engendrer et nourrir
les cervelles qui s'en échappent et s'écoulent bouillantes
comme du lait répandu. Les solides gaillards préposés au service
de la crémation, qui travaillent le torse nu, un court doti couvrant
le haut de leurs cuisses, contribuent à donner à leur
opération macabre un vague et banal air de cuisine. Armés
de longues gaules, ils tournent et retournent dans le feu les morceaux
déjà disjoints des corps, le bassin surtout dont les os
résistent les derniers. Souvent, les familles pauvres n'ont pas les moyens d'acheter
une quantité de bois suffisante pour amener une prompte et complète
combustion. Alors quoi ? Il faut pousser dans le Gange les restes à
demi carbonisés. Du reste, en période d'épidémie
plus qu'en tout autre temps, il faut se hâter. Couchés
sur des civières, enveloppés dans un linceul, les pieds
ou la moitié du corps baignant dans le fleuve sacré pour
assurer leur salut, d'autres " clients " attendent leur tour.
Actuellement, ils font " queue ". Tout près d'eux, écartant parfois une civière,
des hommes nus, à part un minuscule cache-sexe, fouillent avec
les mains dans la vase, s'aventurent dans l'eau plus profonde, y plongent
parfois, toujours fouillant et examinant les poignées de vase
qu'ils retirent. Ces misérables cherchent de menus morceaux des
bijoux qu'on a laissés aux corps des défunts riches et
qui se sont mêlés aux cendres et aux débris d'ossements
qui ont été jetés au fleuve. ( Jadis, de l'or, des perles et d'autres
substances précieuses -étaient placés sur les bûchers
des grands personnages ou des morts très riches. La part de reliques
du bûcher du Bouddha - fragments de bois et d'os calcinés
- qui fut renfermée dans le stûpa de Kousinara et découverte
dans les temps modernes par le service archéologique britannique
dans l'Inde, contenait de ces perles minuscules que nous dénommons
" semences ". Il s'en trouve dans la quantité infinitésimale
de ces reliques que j'ai obtenue sur place à l'époque
de leur découverte Je ne veux pas laisser mes lecteurs sur 1"
impression que je vénère des reliques. Cela serait en
contradiction formelle avec l'enseignement du Bouddha. Un sage est grand
par les idées qu'il a exprimées; ses os sont composés
de la même matière que ceux de tous les mammifères
et n'ont rien de particulièrement vénérable).
De nos jours, le nombre de gens disposés à laisser se perdre, avec les morts, des objets de valeur, se fait de plus en plus petit.
SATI
Des stèles naïves, de petits monuments hauts de cinquante centimètres donnent aussi à rêver sur ce ghât funèbre. Ils rappellent que ce ne sont pas seulement des morts qui y ont été brûlés, mais que des femmes vivantes ont été couchées là, sur le bûcher de leur défunt époux. Les stèles montrent, grossièrement sculptée, l'image d'un homme et d'une femme debout l'un près de l'autre, elles sont d'ancienne date... La sinistre superstition dont elles commémorent les effets tragiques est-elle bien définitivement morte?... Satî est le nom de l'épouse de Shiva dans une des légendes relatées dans les Pouranas (ancienne histoire des déités). Shiva ayant été offensé, Sâtî meurt de la douleur qu'elle ressent de l'insulte faite à son bien-aimé mari. D'après une des versions de cette légende, Satî mourut de la façon suivante : elle se retira à l'écart, pratiqua une méditation yoguique particulière qui engendra du feu, dans le corps du yoguin et ce feu la consuma. De là vient que, par extension, le nom de Satî a été donné aux veuves qui témoignent leur amour pour leur époux en se brûlant vives pour ne pas lui survivre. retour
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