Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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Le Shiva-linga
ou
Dieu fait lumière

Guy Deleury


SHIVA - LINGA :
SHIVA - SIGNE

Le mythe de la colonne de feu : la version de Bénarès

Les mystères du Linga

Le Linga, mont fauve : Tirouvannàmalei

Shiva, symbole solaire

Le linga, hémisphère

Shiva incarné :
Shiva - Pârvâti
;
le barattage de la mer de lait

Shiva, époux volage

Satî

Pârvâti

Shiva, ascète

Le Gange, shakti

Ellora : chambre de méditation

Le jeu de dés

Shiva, Nata-Râja

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)





Le Shiva-linga ou Dieu fait lumière

Guy Deleury

 

 

Toutes les grandes mythologies relatent le récit d'un déluge qui vient renouveler la face de la Terre. En Inde, la mousson qui détrempe chaque année au mois de juin le sol de ses pluies fécondantes invite les paysans à s'imaginer que la vie naquit un jour d'un déluge primordial. Les causes et les circonstances de cet événement diffèrent selon les contextes mythologiques.

Nous avons raconté le mythe de Vishnou-Nârâyana endormi sur le serpent d'éternité flottant sur l'océan cosmique. Quand Dieu s'endort, le monde retourne à l'état de latence : quand il rêve ou se réveille, l'univers déploie de nouveau ses formes évolutives. Nous verrons, dans un autre chapitre, comment la Déesse surgit du barattage de la mer de lait, en même temps que de nombreux autres trésors dont la liqueur d'immortalité. Dans la théologie shivaïte, le mythe du déluge se retrouve dans le récit du surgissement de la colonne de feu lumineux.

SHIVA - LINGA : SHIVA - SIGNE

Avec la figure de Shiva, la mythologie indoue nous fait accéder à un domaine proprement théologique. Krishna le sauveur et Rama le roi ont une histoire et un lieu de naissance. On les appelle des avatâr parce qu'ils sont "descendus" du ciel sur la terre des hommes en des moments de crise qui demandaient une intervention divine. Shiva n'a pas d'histoire : il existe éternellement. Il ne se manifeste pas en un lieu unique, il se dévoile partout. Quand. on le représente dans un sanctuaire pour célébrer son culte, on n'y place pas une statue à forme humaine, comme pour Râma ou pour Krishna : on y met un petit cylindre de pierre qu'on appelle un linga, c'est-à-dire un signe ".

A l'origine, " Shiva" était un adjectif qui qualifiait une divinité dangereuse, Roudra, qu'il était prudent de se rendre "propice ". Shiva ne devint le nom propre d'un Dieu qu'au moment du passage de l'Ancien Testament indou au Nouveau, quand l'idée qu'on se faisait de Dieu changea radicalement. Les Oupanishads définirent ce Dieu comme le brâhman, c'est-à-dire l'Être suprême que sa transcendance absolue situe au-delà de la connaissance même, dont on sait seulement qu'il est " bon ". Le mot shiva désigna cette " bonté " de Dieu que l'on représenta pour les besoins du culte sous la forme la plus abstraite et la moins anthropomorphisée qui se puisse concevoir, le petit cylindre de pierre qu'on appela le Shiva-linga, ou " signe du Dieu bon ". Au pays marathe, on préfère lui donner le nom de Shankara-pinda, ou la bosse (pinda) de pierre qui représente le Dieu bienveillant (Shankara). Pourquoi ce symbole fut-il choisi pour devenir le signe de la transcendance d'un Dieu bon ?

C'est ce qu'explique le mythe du surgissement, au moment du déluge, de la colonne de feu lumineux " ou jyotir-linga.

Le mythe de la colonne de feu : la version de Bénarès

Il existe de nombreuses versions de ce mythe ; nous résumons celle qu'on raconte à Bénarès, la cité de lumière (Kâshi dont Shiva est le Seigneur (Ishvara).

En ce temps du déluge, le Gange avait débordé, recouvrant toutes les terres habitées. Toutes, sauf un roc qui semblait flotter sur le magma universel. Sur ce roc, Vishnou et Brahmà se disputaient la primauté, l'un en qualité de démiurge, l'autre parce que c'était lui qui maintenait dans l'existence tout ce que Brahmà avait créé. Ils en vinrent à se battre avec une telle violence que le rocher trembla.

Shiva qui, invisible, maintenait émergé le rocher à la pointe de son trident, éclata de rire : n'était-il pas, lui, le Dieu unique et transcendant ? Pour départager les deux rivaux et leur donner une leçon méritée, il se transforma en colonne de feu lumineux, fendit le roc entre les deux adversaires puis alla se perdre dans la nue. Une vibration sortit alors de la colonne, et les deux divinités, ici plus rivales qu'alternatives, entendirent une voix qui leur disait : " La primauté appartient à qui pourra découvrir l'une ou l'autre de mes extrémités. "

Aussitôt Vishnou revêtit sa forme de sanglier et creusa les profondeurs du rocher pour atteindre la racine de la colonne : il creusa mille ans, en vain. Refaisant surface, il avoua sa défaite. Brahmâ n'eut pas cette honnêteté. Se métamorphosant en oie cendrée, l'oiseau migrateur des hautes altitudes, il s'envola vers la cime de la colonne. Au. bout de mille ans, épuisé, il s'arrêta. Il vit alors danser dans l'éther une fleur de pandanée (ketakt), cette fleur que les prêtres déposaient sur les linga d'adoration. Il la persuada d'affirmer qu'il l'avait recueillie sur le sommet du linga de lumière et atterrit, triomphant, prenant la fleur à témoin de sa victoire.

Sous l'effet de l'indignation, la colonne de feu s'échauffa tant qu'elle se fissura. Shiva en surgit sous sa forme terrifiante, Bhairava. Il se précipita sur Brahmâ et, d'un coup d'ongle, lui arracha sa cinquième tête, celle qui représente la transcendance. Il le condamna en outre à ne recevoir aucun culte pendant tout le temps du kali-youga.

L'histoire, selon la version de Bénarès, continue.
Un poète en extase, Pagal, la raconta dans les années 1970 à Diana L. Eck. Il la conduisit au sommet d'une colline qui domine la ville, où, parmi les tombes musulmanes, subsistent quelques vestiges du premier temple de la cité, Aumkareshvar : " C'est ici, lui expliqua-t-il, qu'en ces temps-là le linga de lumière creva le rocher. Des giclées de laves brûlantes tracèrent sur le rocher le "AUM" primordial. Voyez au nord le A, à l'ouest le U, au sud le M, à l'est le point de nasalisation et là, au centre, la vibration pure. "

Le poète s'arrêta quelques instants, puis continua l'histoire.

Shiva-Bhaïrava aveuglé par la colère, en le décapitant commis entre autres crimes, celui de brâhmanicide, puisque Brahmâ est la divinité éponyme des brahmanes. La tête coupée resta collée à sa paume assassine malgré tous ses efforts pour s'en débarrasser. Dans une folle course expiatoire, il fit le tour de l'Inde, douze ans durant. Le crâne s'était desséché sur sa paume et lui servait d'écuelle pour recevoir la nourriture qu'il mendiait. Il revint à Bénarès quasi désespéré, quand, près de l'étang qui depuis s'appelle le Kapâlamochana, le crâne (kapâla) se décolla enfin de sa main. Son crime inexpiable lui était pardonné .

Le mythe du surgissement du linga de lumière explique les deux formes sous lesquelles Shiva se manifeste selon la mythologie shivaïte. Ainsi, dans le Shiva Pourâna :

Seul Shiva peut être adoré selon sa forme sans détermination (nishkala), puisqu'il est identique au brahman suprême, et selon une forme déterminée ou incarnée. Il est à la fois transcendant et immanent. C'est son aspect transcendant que le linga rend manifeste.
(Shivq Pourâna, I, 5, 1 0-1 1

Ce texte revient souvent sur l'idée que le linga est le signe de la transcendance :

Pour humilier l'orgueil de Vishnou et de Brahmâ, Shiva leur manifesta sa forme transcendante sous l'aspect d'un colonne de feu et il se montra sous un aspect incarné (Bhaïrava) qui surgit de cette colonne. ( .. )
Pour punir Brahmâ de son mensonge, il surgit de la colonne de feu. Le voyant Vishnou joignit les mains pour l'adorer. (Shiva Pourâna, I, 5, 28-29.)

La colonne de feu lumineux serait à l'origine de tous les linga

Cette colonne sans racine ni faîte sera miniaturisée pour être vue et adorée par le monde ( .. ) qu'on la regarde, qu'on la touche ou qu'on en fasse l'objet de sa méditation, elle délivre des renaissances tous les êtres vivants. (Shiva Pourâna, I, 9, 19-20.)

Certes, le Shiva Pourâna n'a jamais eu l'influence sur les mentalités indiennes d'un Bhàgavata Pourâna et seules quelques sectes le considèrent comme l'un des grands Pourânas. Mais il nous fait comprendre ce que le linga représente généralement pour les indous. " Le mot linga a pour sens premier "signe", note P.-S. Filliozat. Le linga n'est pas une image de Dieu, mais un signe de la présence de Dieu. Cet objet a été consacré par des prêtres lors de son installation dans le temple, non pas pour qu'il devienne objet de culte, mais pour qu'il soit habilité à devenir un support à la conception abstraite qui est dans l'esprit du fidèle. "

Les mystères du Linga

Nous voici dans les mystères du linga. Les représentations de Krishna ou de Râma montrent l'intervention du Dieu unique dans l'histoire des hommes : Dieu s'est incarné en un temps et en un lieu déterminés pour venir au secours d'une humanité en péril. Elles racontent une histoire. Le linga, au contraire, évoque l'idée de Dieu que la philosophie indienne a élaborée à partir de l'expérience intérieure de ses grands spirituels.

Le renonçant, qui concentre sa pensée dans sa méditation, atteint à la pointe de son âme un signe. Un signe dont la représentation comme linga cache d'étonnantes richesses. Il existe certes une grande variété de linga. Certains ont la forme d'un phallus en érection, la moins fréquente, d'autres sont des protubérances sur un rocher ou, dans certaines grottes du haut Himalaya, des stalagmites de glace. Tous se réfèrent à la structure des linga que l'on érige dans les sanctuaires des temples : un cylindre plus ou moins haut, planté dans un socle appelé yoni. " Dans le culte shivaïte, écrit P.-S. Filliozat, la yoni est un support : d'une part pour le linga, d'autre part pour les offrandes de fleurs et de liquides faites à la divinité. Elle a une forme répondant à cette double fonction, d'abord celle d'un socle avec retrait, ensuite celle d'un déversoir " (Yoga et vie, 1986, p. 25).

C'est devant cette représentation du Dieu "bon" que le fidèle shivaïte fait sa méditation quotidienne : " il reconnaît dans le linga l'aspect "pourousha", c'est-à-dire transcendant et inconnaissable de la divinité, et dans la yoni l'aspect "prakriti" de la divinité qui se dévoile au coeur de tout ce qui existe" (ibid., p. 25).

Sur la tortue du monothéisme alternatif, Shiva représente le Dieu du philosophe. Mais la philosophie en Inde n'est pas réservée aux plaisirs secrets de quelques professeurs, comme l'attestent les innombrables linga que l'on trouve du nord au sud de l'Inde. Selon la tradition, il existe douze lieux privilégiés où le linga de feu s'est révélé, Bénarès étant le plus connu. En réalité, de Kédarnâth aux sources du Gange, à Râmeshvaram près du cap Comorin, de Somnâth au Goujarat à Shrishaïlam en pays andhra, toute la carte de l'Inde s'inscrit dans le losange sacré tracé par les jyotir-linga.

L'un des plus significatifs est peut-être celui qui se dresse sur l'île de la Narmadâ à laquelle il a donné son nom Aumkareshvar. La particularité de ce site est que l'île entière à la forme du caractère sanskrit qui transcrit le son AUM.Le pèlerin y parcourt un circuit calligraphique qui, de temple à temple et de linga à linga, le conduit jusqu'au coeur du mythe. Claude Lagoutte, un peintre français, y fit un pèlerinage en 1989 : " Cette promenade, aidée par l'image sainte représentant l'île, est la première que je fasse de ce type. Thème du parcours : suivre le tracé d'un mot ! Ou "lire avec ses jambes". Le paysage-écriture se lit dans une expérience de parcours (Tout un sujet de réflexion pour moi). Les indous ont peut-être trouvé depuis longtemps la solution de ce qui me tracasse : que mes mains [de peintre] veuillent bien dire ce que mes jambes ont lu c'est mon souci quotidien. "

Le linga de lumière a parfois des dimensions gigantesques, comme le laisse entendre ce verset du Shiva Pourâna (I, 9, 20) :
Comme le linga s'éleva dans la nue comme une montagne de feu, on le célébrera comme le mont fauve.

Le Linga, mont fauve : Tirouvannàmalei

A Tirouvannàmalei, en pays tamoul, toute la montagne est considérée comme un linga ; on l'appelle Arounâchala, le mont de la couleur fauve de l'aurore. L'un des premiers Français à le visiter fut sans doute Pierre Sonnerat en 1780 : " Le temple très célèbre de Tirounamaley est construit sur une montagne sacrée, parce qu'elle représente Chiven [Shiva] ; ce dernier y descendit en colonne de feu, pour terminer une dispute de préséance élevée entre Vichnou et Brouma. Chiven, pour perpétuer la mémoire de cet événement, changea la colonne enflammée en une montagne de terre : c'est à cause de son premier état qu'on allume sur le sommet un grand feu qui dure pendant la neuvaine [qui prépare la pleine lune de kârtika]. Ils le placent dans un immense chaudron de cuivre et l'entretiennent avec du beurre et du camphre qu'on y envoit de tous côtés : la mèche est composée de plusieurs toiles..." Sonnerat était un philosophe des Lumières, plus féru de botanique que de mystique.

Dom Le Saulx, un bénédictin breton séduit par l'Inde, fit retraite en mars 1952 sur les flancs du mont fauve : sans doute aucun Européen n'a-t-il ressenti aussi profondément son mystère que ce moine venu d'Occident dont la formation théologique brouillait un peu l'esprit :

Le Seigneur a choisi des lieux où sa grâce serait tangible,
où avec plus d'abondance son amour se déverserait.
Avec ferveur il les a préparés
quand il jetait les fondements de la terre
et dressa les monts au-dessus de l'abîme.
Les sages les ont devinés et s'y sont cachés
pour y être inondés de Ta lumière, embrasés de Ton feu.
Le peuple y sentit Ta présence
et la traduisit en des mythes.
Colonne de Feu, colonne d'amour
lieu de l'esprit !
En ton coeur sacré je me réfugie
en la caverne de Ton côté
où de l'eau et du feu je renais.
0, Jésus, Aurore resplendissante, rouge de Ton sang
et de Ton amour, Arouna ; Montagne de l'Aurore,
Arounachala!
Jésus, Advaita, l'unique Fils du Père, auquel nous ne sommes pas des seconds mais en qui nous sommes tous l'Unique Fils, Jésus la Grâce, Jésus la Paix,
JÉSUS BRAHMAN!
(La Montée au fond du coeur, pp. 57-58.)

En décrivant cette nature de Shiva, le bénédictin témoignait d'une remarquable intuition. Comme si, en méditant dans une des grottes de la montagne fauve, il en avait expérimenté le mystère. Son secret serait il compréhensible même pour des non-indous ? La signification symbolique de la montagne de l'aurore pourrait-elle se lire directement à partir de la forme
ses rochers, sans que l'on ait besoin de passer par l'interprétation d'une mythologie particulière ?

Shiva est en effet très étroitement lié à l'idée de montagne. Le lieu par excellence de sa présence cosmique est le mont Kaïlasa, près du lac de Manasarovar, sur le haut plateau tibétain, de l'autre côté de la chaîne himalayenne. Son paradis céleste s'appelle aussi le Kaïlasa. Son, épouse, nous le verrons, est la fille de la montagne, Pârvatî. A Tirouvannârnalei la montagne Arounâchala désigne aussi la montagne de l'aurore, ou du soleil levant.

Shiva, symbole solaire

Dans le plus ancien texte de la tradition shivaïte, la Shvétâshvatara Oupanishad, qui a sans doute précédé de peu la Bhagavad Gîtâ, Shiva a déjà un symbolisme solaire. L'auteur, qui se cache sous le nom de l'ascète-au-blanc-mulet (Shvétâshvatara), selon Aliette Silburn, "s'inspire des hymnes du Véda et cite de préférence ceux qui exaltent le soleil érigé en Dieu suprême et unique sous les noms de Hiranyagarbha (embryon d'or) et de Savitar (incitateur). Cependant, il éclaire d'un sens nouveau ces strophes védiques, interprétant les unes selon sa dévotion théiste et les autres selon les conceptions nouvelles du Sâmkhya " (Shvétâshvatara Oupanishad, p. 14). Ainsi dans cette célébration de Savitar :

Savitar attelant d'abord le sens interne, tendant les pensées, discerna le feu comme lumière, l'apporta de la terre.
Avec la pensée attelée nous sommes sous l'incitation du dieu Savitar pour le ciel, pour la puissance.
Quand, à l'aide du sens interne et de la pensée, il attelle les dieux qui s'en sont allés vers la lumière, qui créeront le ciel, l'aurore, puisse Savitar les inciter. (Shvétâshvatara Oupanishad, II, 1-3.)

Dans le Véda, Savitar est la forme naissante du soleil, quand il fait se réveiller les êtres : c'est le brihad-jyotir, la lumière fauve de l'aurore. Dans l'Oupanishad, c'est le feu de la concentration et de l'ascèse, de l'attelage des sens et de la pensée et de leur contrôle total qui conduit le renonçant à la lumière incréée du Dieu unique. Shiva, dès l'origine, est considéré comme le maître du yoga, Mahâyogin, et l'incitateur au réveil.

Une autre image, à la fois solaire et sacrificielle, explique le mystère du linga de Shiva. Aux temps védiques, pour produire le feu du sacrifice, on faisait pivoter une bûchette de bois dur en la pressant fortement et en la faisant tourner avec un archet sur une bûche de bois moins dur et cette espèce de barattage faisait jaillir le feu. L'Oupanishad s'inspire de ce rituel pour expliquer la nature du linga :

De même que la forme matérielle du feu n'est pas visible dans sa source (yoni) mais y est présente sous sa forme subtile (linga) puisqu'on peut la faire surgir de cette source (yoni), ainsi tous deux (yoni et linga) surgissent du corps par le (frottement) de la syllabe (AUM).
(Shvétâshvatara-Oupanishad, I, 13.)

Dans ce verset, le linga représente le virtuel et le subtil, tandis que la yoni signifie la source, le jaillissement, l'actualisation de ce virtuel. Ainsi le Shiva-linga composé d'un linga, au sens strict, et d'une yoni, dans une représentation holistique, manifeste dans la nature du Dieu unique, Shiva, son être invisible immanent, et son être visible et donc adorable. De ce point de vue, le Shiva-linga apparaît comme le seuil subtil entre l'invisible et le manifeste. Vénérer le linga, ce n'est donc pas donner à Dieu le visage qu'il a choisi au cours de l'une de ses incarnations, c'est le concevoir en deçà de toute manifestation. Pour les vishnouïtes, le mythe du sommeil de Dieu - Nârâyana couché sur le serpent d'éternité - constitue une " cosmogénèse " fréquente dans toutes les mythologies du monde, que l'on trouve par exemple dans la Bible avec le mythe du déluge. Dans le shivaïsme, c'est une " onthogénèse " qui révèle non pas une histoire des origines du cosmos et de l'humanité, mais la structure intérieure même de ce cosmos.

Le linga, hémisphère

Colonne de feu lumineux ou mont de l'éveil auroral, le linga revêt parfois des formes singulières qui relèvent d'un certain humour. Ainsi à Kédarnàth, aux sources du Gange, dans un somptueux décor de neiges éternelles, le linga de lumière apparaît sous l'aspect d'une excroissance hémisphérique du rocher divisée en deux parties égales par une fente.

La guerre du Mahâbhârata était finie, les massacres voulus par le destin accomplis, et les cinq frères Pândavas gouvernaient le monde en observant le bon dharma. Mais ils étaient pleins de remord et de culpabilité. N'avaient-ils pas du occire sur le champ de bataille nombre de brahmanes qui combattaient dans les armées de leurs cousins et ennemis ? Se sentant coupables d'un brâhmanicide de masse, ils décidèrent un jour d'aller en pèlerinage jusqu'au jyotirlinga himalayen, réputé pour délivrer de ce crime, puisque Shiva est un spécialiste dans l'absolution de cette faute irrémiscible. Les cinq frères enfourchèrent leurs destriers et entreprirent la rude montée.
Shiva entendit le martellement des sabots de la troupe : il n'appréciait que la solitude, qui favorisait sa concentration. Pour éviter de rencontrer les importuns, il prit la forme d'un taureau et s'enfuit dans les herbages. Les Pândavas l'y débusquèrent et se lancèrent à sa poursuite. Shiva, se voyant près d'être rejoint, creusa le sol pour s'y dissimuler. Il était trop tard. Quand les Pândavas le rejoignirent, son arrière train dépassait encore de la terre, et c'est sous cette forme qu'ils purent enfin adresser leurs prières au maître de l'univers.

Le temple de Kédarnath, à Bénarès, réplique du sanctuaire himalayen, offre à la vénération de ses fidèles un linga hémisphérique identique. Mais c'est un autre mythe qui explique sa présence.

En ce temps là vivait dans la ville-lumière, Kâshî, l'ancien nom de Bénarès, le roi-ascète Mândhàtri. Il allait sans cesse dans les Himalayas pour y vénérer le linga émisphérique, ce qu'il faisait sans difficulté grâce à ses pouvoirs magiques. Vint la vieillesse ; ses forces le trahirent. Shiva le releva du voeu qu'il avait fait de toujours commencer son pèlerinage à jeun : il lui ordonna même de manger un bon repas avant de se mettre en route.
Le jour du pèlerinage arriva. Le roi, en bon Banarsien, s'était préparé une platée de riz aux lentilles, le célèbre kitcheri, mais il attendait, avant de commencer son repas selon les rites, qu'un hôte se présente pour le partager avec lui. Les heures passèrent, pas de visiteur : le plat de riz refroidit. Enfin, un mendiant arriva. Le roi se précipita sur le riz et s'efforça de le fendre d'un grand coup de couteau pour le couper en deux. Mais le riz s'était solidifié et la lame se brisa dans la fente à peine entamée. Mândhâtri se retourna désolé vers le mendiant et vit Shiva qui lui souriait : " Nul besoin désormais pour toi d'aller sur ma lointaine montagne ; je serai présent pour toujours près de toi, dans cet hémisphère de riz fendu. " Voilà pourquoi la boule pétrifiée de kitcheri vénérée comme linga dans le sanctuaire de Kédarnàth à Bénarès ressemble si fort à l'arrière-train du Kédarnâth himalayen.

 

SHIVA incarné : SHIVA - PÂRVÂTI ; le barattage de la mer de lait

Quand Shiva se manifeste sous une forme " incarnée " et non plus seulement comme " signe ", le couple linga-yoni devient le couple Shiva-Shakti, où la shakti peut prendre des noms divers, comme Pârvatî, Oumâ, Dourgâ, Kâlî, Gauel, etc. A Jéjouri, au pays marathe, on l'appelle Mhâlsâ. Les légendes du temple commencent toutes par le récit du mythe du barattage de la mer de lait, l'un des plus universels de l'Inde, puisqu'on en trouve le récit aussi bien dans le Mahâbhârata que dans le Râmâyana, dans le Hanvamsha et dans plusieurs. Brâhmanas, dans le Bhagavata Pourâna comme dans le Shiva Pourâna. Chacun y apporte des variantes : nous suivrons la version du Bhagavata.

Nous sommes aux temps primordiaux de l'Ancien Testament indou, mais d'un Ancien Testament réinterprété par l'esprit du Nouveau. Les Dieux (védiques, les Soura) et les Démons (les Asoura) sont mortels et désirent donc obtenir la liqueur d'immortalité, l'amrita. Nârâyana conseille aux dieux de baratter la mer de lait pour en faire surgir l'amrita. C'était la technique utilisée par les sacrificateurs védiques pour faire sortir le feu du bois. En évoquant cette technique dans un autre contexte, les poètes du Nouveau Testament indou rattachent en quelque sorte le barattage de la mer de lait à un rituel sacrificiel.

Les Dieux et les Démons unirent leurs efforts : ils décidèrent d'abord de déraciner le mont Mandara pour s'en servir de baratton. Ce mont, qui se trouve dans le sud du Bihar, conserve sur son granit la trace de la corde dont se servirent les Dieux et les Démons pour faire tournoyer le baratton. Mais la montagne était si lourde que ses porteurs, épuisés, durent s'arrêter en chemin. Vishnou-Nârâyana saisit alors la montagne d'une seule main (geste qu'il accomplira de nouveau lorsqu'il s'incarnera en Krishna), la plaça sur son véhicule, le milan Garouda, et la fit tomber dans la mer.

Les Dieux, menés par le roi Indra, et les Démons, conduits par le roi Bali, mobilisèrent le roi des serpents, Vasouki, pour qu'il serve de corde autour de la montagne et ils se mirent à baratter la mer. Quoique la rotation ne fut pas rapide, la montagne s'enfonça dans la mer, ou elle disparut. Les baratteurs déjà fatigués cessèrent le travail et Vishnou du de nouveau intervenir : il prit la forme d'une gigantesque tortue, plongea et glissa sa carapace sous la montagne pour la supporter. Mais les futurs immortels n'avaient plus coeur à l'ouvrage. Vishnou prit alors d'un côté la forme d'un Démon et de l'autre la forme d'un Dieu, et le travail s'accéléra. Comme l'amrita ne paraissait toujours pas à la surface de la mer, Vishnou mobilisa toutes ses forces cosmiques et imprima au baratton une rotation infernale. Un liquide noirâtre suinta aussitôt de la mer et envahit le cosmos : c'était un poison mortel.

Menacés de mourir rapidement au lieu de devenir immortels, Dieux et Démons se tournèrent vers Shiva. Ils commencèrent par faire amende honorable, regrettant de l'avoir laissé jusque-là de côté :

Ceux qui t'accusent d'être cruel, emporté, de te livrer au plaisir dans les cimetières, et de ne jamais rien faire qu'en compagnie d'Oumâ, Ô toi dont les sages primordiaux contemplent dans leur coeur les empreintes, toi qui te consumes dans l'ascèse, on méconnaît la grandeur de tes oeuvres. Nous, nous voyons en toi l'être suprême, Ô Shiva, nul ne te surpasse. (Bhagavata Pourâna, VIII, 33-35.)

Flatté par ce discours, Shiva se manifesta avec Satî, sa première shakti ; il recueillit dans sa paume tout le poison répandu et l'avala. La drogue mortelle ne fut capable que de bleuir la gorge qui l'anéantissait. Shiva en gardera le nom de " Gorge-bleue ".

Le barattage reprit de plus belle, et voici que de merveilleux produits surgirent tour à tour de la crème qui s'épaississait. D'abord la vache d'abondance dont s'emparèrent les maîtres du sacrifice (védique), puis le cheval blanc que s'adjugea le roi des Démons, Bali ; ensuite l'éléphant royal dont Indra fit aussitôt sa monture ; ensuite encore un éclatant rubis dont Vishnou orna sa poitrine ; puis l'arbre-à-souhaits que les Dieux plantèrent dans leur jardin paradisiaque, et les danseuses célestes qu'ils embauchèrent pour leurs harems ; et enfin l'Adorable, la femme la plus belle du monde, que Dieux, Démons et humains inspectent avec concupiscence. Shri-la-Fortunée, c'était aussi son nom, inspecta ses inspecteurs pour y sélectionner un époux. Après mûre réflexion, elle choisit Krishna qui la pressa aussitôt sur son coeur.

Mais la précieuse récolte n'était pas tout à fait terminée. La liqueur hallucinogène vârouni apparaît à son tour et devient la propriété des Démons. Enfin parut un merveilleux jeune homme, éclatant de toute la beauté de sa peau noire, qui portait la coupe remplie de la liqueur d'immortalité. Les Démons sautèrent sur lui et s'emparèrent du vase. Les Dieux, voyant s'évaporer leur désir d'immortalité, se tournèrent en geignant vers Vishnou. C'est alors que se produisit l'événement le plus singulier de cette singulière histoire. Pour détourner l'attention avide des Démons, Vishnou prit aspect une voluptueuse courtisane, Mohinî :

Son teint avait la couleur foncée d'un beau lotus bleu ; tous ses membres étaient parfaits, ses oreilles égales et ornées d'anneaux, ses joues belles et son nez long.
Son ventre s'effaçait sous le poids de ses seins,auxquels la jeunesse épanouie donnait leur perfection. Des abeilles, attirés par le parfum de ses lèvres, bourdonnaient devant ses yeux troublés.
Ses cheveux s'ornaient de jasmins en fleur ; des joyaux couvraient son col et sa gorge ; des bracelets entouraient ses bras.
Une ceinture étincelant faisait ressortir la beauté de ses hanches larges, vêtues de pureté.
Ses chevilles en marchant faisaient tinter leurs grelots.
Ses regards se coulaient sous ses sourcils moqueurs, et, pudiques, allumaient le désir du roi des Démons. (Bhagavata Pourâna, VIII, 42-46.)

Les Démons n'ont plus d'yeux que pour Mohinî. Ils sont tellement subjugués par elle qu'ils lui confient la précieuse coupe pour qu'elle fasse une juste distribution de l'ambroisie. Elle dispose donc les Dieux et les Démons en deux rangs parallèles et, servant d'abord les Dieux, elle retient par ses oeillades l'attention des Démons. (Un seul Démon, Rahou, ne s'y laissa pas prendre. Il s'insinua dans le rang des Dieux et but sa part ambroisie. Or ses voisins, le soleil et la Lune, s'en étant immédiatement aperçu, avertirent Vishnou qui, d'un coup de disque, trancha la tête de l'imposteur. Son corps s'affala sur le sol, mais sa tête, pleine d'ambroisie, était devenue immortelle. Vishnou l'envoya rouler dans le ciel, où depuis elle suit une orbite et tente régulièrement d'avaler le Soleil et la Lune, provoquant les éclipses.)

Quand la belle courtisane eut donné sa part au dernier des Dieux, elle reprit sa forme originelle, et les Démons privés de leur dû entrèrent dans une folle colère. Une guerre inexpiable entre les Démons et les nouveaux Immortels s'ensuivit.

C'est là que la légende de Jéjouri insère son appendice. Pendant la distribution de l'ambroisie, Shiva était tombé follement amoureux de Mohinî. Il la prit donc à part avant qu'elle n'abandonne sa forme affolante, et lui demanda sa main. Vishnou lui promit de la lui accorder lors de l'une de ses prochaines incarnations, à Jéjouri.

La grande guerre des Dieux et des Démons eut en effet lieu dans ce voisinage. Les Démons étaient conduits par deux héros, Mani et Malla. Ils ravagèrent le territoire, persécutant les brahmanes locaux, interdisant leurs sacrifices. Les Dieux, frustrés de leur nourriture, demandèrent de nouveau à Shiva de les secourir. Celui-ci mobilisa donc une immense armée composé des troupes de tous les Dieux ses vassaux, et se mit à leur tête sous sa forme terrible de Bhaïrava, la Colère-de-Dieu.

Son général en chef, Skanda, était suivi de ses troupes montées sur leurs paons de guerre. Venaient ensuite les troupes d'Indra montées sur leurs éléphants, celles d'Agni montées sur leurs béliers, celles de Yama montées sur leurs buffles, celles de Varouna montées sur leurs crocodiles, celles de Ganesha montées sur leurs souris, celles du Soleil montées sur leurs chars à sept destriers, celles de Brahmâ montées sur leurs oies cendrées. Bhaïrava lui-même chevauchait un blanc destrier et brandissait un gigantesque sabre.

Lorsqu'ils passèrent par Névâsé, au confluent de la Godâvarî et de la Pravarâ, Bhaïrava fit halte pour y retrouver sa chère Mohinî. La légende locale du temple dédié à Mohinî sur les rives du fleuve raconte que c'est aussi là qu'eut lieu la distribution d'ambroisie. Quand Vishnou décapita le Démon Rahou, quelques gouttes du précieux liquide tombèrent dans le confluent, le rendant sacré à jamais. Un riche marchand du lieu, Timmashét, de la caste des banians, eut une nuit en rêve la vision de sa divinité de prédilection, Shiva, qui lui ordonna de fermer les yeux. Les ouvrant après le laps de temps fixé, il vit à terre devant lui un ravissant bébé qui vagissait : c'était Mohini, re-née. Il lui donna le nom de Mhâlsâ. Elle grandit, devint une jeune fille au caractère indépendant et risque-tout, qui ne rêvait que de Shiva comme futur époux.

La rencontre entre les deux amoureux fut passionnée. Shiva-Khandobâ enleva sa belle sur sa monture et l'emmena à Pâlî, un petit village de montagne à quelques lieues de Karhâd, dans le district de Sâtârâ, où il l'épousa. (Chaque année, au mois de pausha, dans le temple de ce village dédié à Khandobâ et bâti par la communauté des banians de Sâtârâ en 1496, on commémore ce mariage avec une grande solennité.)

Puis Bhaïrava-Khandobâ fit monter Mhàlsà en croupe et reprit la tête de ses armées. Arrivés à Jéjouri, ils livrèrent bataille aux Démons. Bhaïrava laissa à Mhâlsà le soin de tuer le roi Mani, et se chargea lui même de Malla. Avant de mourir, ce dernier implora la grâce d'être honoré en ce lieu parce que la main du Dieu unique l'avait libéré des enfers en le tuant. C'est pourquoi Khandobâ est appelé en ce lieu Mallâri, le destructeur-de-Malla.

A Jéjouri, comme à Pâlï, le sanctuaire du temple offre une singularité. On y trouve deux linga côte à côte : l'un est celui de Bhaïrava-Khandobâ, l'autre celui de Mohinî-Mhâlsâ. Le linga peut donc être le "signe" d'une divinité féminine : les deux linga placés l'un à côté de l'autre soulignent la croyance générale à l'étroite et constante collaboration entre Shiva et sa shaktî dans toutes leurs activités.

Shiva, époux volage

Shiva, malgré son caractère passionné, est un époux volage. A peine installé au sommet de la colline de Jéjouri avec sa terrible épouse, il tomba amoureux d'une jeune bergère qui paissait ses moutons dans un pâturage voisin. Il avait en effet coutume de se promener incognito dans ses domaines. La beauté de la jeune Bânaï le fascina. Un jour, il laissa tomber près d'elle une paire de sandales de grand prix. Pensant qu'elles appartenaient à quelqu'un habitant le château d'en haut, la bergère alla les rapporter. Elle fut conduite devant le châtelain et son épouse Mhâlsâ, reconnut l'homme des sandales et tomba amoureuse de lui. Elle ne fit rien voir de ses sentiments et retourna vers son troupeau. Mais son coeur était resté au sommet de la colline. Elle écrivit une lettre d'amour au seigneur d'en haut. Ils échangèrent des billets de plus en plus passionnés. L'un d'eux fut intercepté par Mhâlsâ qui, folle de jalousie, obligea son seigneur et maître à enfermer la tendre pucelle dans une affreuse caverne, sous le château, à mi-chemin du sommet. Mais peut-on emprisonner l'amour ? Shiva s'arrangea en cachette pour faire creuser un puits qui communiquait avec le cachot de son amante : ils se parlaient chaque jour, se donnaient des rendez-vous et se rencontraient la nuit pendant le sommeil de Mhâlsà. Ils n'eurent pas d'enfants, mais vécurent désormais dans le bonheur.

Ce joli conte a de nombreuses et multiples versions. Certains font de Bânâï la seconde femme légitime de Shiva. A Naldourg, près d'Ousmânâbâd, on commémore chaque année ce mariage par une grande fête, au premier jour clair du mois de mârgashîrsha. Le fait que Shiva soit doté fort souvent de deux épouses et que l'une soit de haute caste, tandis que l'autre appartient à la plus humble classe des habitants du lieu, tendrait à montrer qu'il ne fait pas acception de castes.

On raconte à Shrishaïlam, en pays télougou, une histoire fort semblable. C'est le plus grand centre shivaïte de toute cette province, et l'on y vénère Shiva sous le nom de Mallikârjouna. Le temple, niché au centre de sauvages collines, est immense et fort riche. Mallikârjouna y a deux femmes, l'une de caste brâhmanique et l'autre appartenant à une tribu de chasseurs néolitiques qui nomadisent dans la région, les Chenchous.

Les grands textes sanskrits, surtout ceux de tendance vishnouite comme le Mahâbhârata ou le Bhagavata Pourâna, se plaisent à raconter les mésaventures matrimoniales de Shiva.

Satî

La première femme de Shiva est connue sous le nom de Satî, c'est-à-dire " celle-qui-se-manifeste-dans toute-existence" "l'Immanente absolue ". Selon la légende du Màhâbhârata, Satî est une des filles du prophète Daksha, celui qui révéla aux hommes les techniques du sacrifice védique. Un jour, Daksha célébra un grand rituel ; à cette occasion, il avait convoqué tous les Dieux auxquels il avait donné ses quinze autres filles en mariage, mais il avait négligé d'inviter Shiva. Il haïssait son gendre, qu'il considérait comme un dangereux transgresseur : J'ai donné, quoique malgré moi, ma fille à ce comtempteur des sacrifices, à cet impur, à cet orgueilleux, à ce violateur de toutes les lois comme on donne à un shoudra la parole sainte du Véda.
Voyez-le entouré de Prétas et de troupes de Bhoutas, semblable à un insensé, nu, les cheveux en désordre, riant et pleurant tour à tour, errer par les demeures terribles des morts, faisant ses ablutions avec la cendre des bûchers, ayant pour guirlande un collier de crânes, et pour ornements des os humains et se prétendant Shiva, lui, ce misérable fou que seuls les fous vénèrent, ce chef des Pramâthas et des Bhoutas, dort la nature n'est que ténèbres.(Bhagavata Pourâna, IV, 2, 13-15.)

Selon le Bhâgavata, Shiva était en effet la personnification même de ce que le dharma condamnait, de tout ce qui était considéré comme impur et souillant. Pourtant il le reconnaît aussi comme une forme alternative du Dieu suprême.

Satî, poussée par le ressentiment que lui inspirait la non-invitation de son mari au sacrifice organisé par son père, brûlait du désir d'y assister. Shiva tenta de l'en dissuader. En vain. Elle arriva en plein milieu du sacrifice : sa mère et ses soeurs l'accueillirent avec affection, mais son père refusa de lui parler. Elle se lança alors dans une véhémente apologie du style de vie de son mari puis se tut et se mit en posture de yoga : elle en pratiqua les techniques avec une telle concentration que bientôt son corps s'embrasa tout entier.

Shiva, averti par Nârada, le gazetier du paradis, de la mort de son épouse entra dans une grande colère. Il s'arracha une touffe de ses longs cheveux dont se moquaient les autres Dieux et la jeta sur le sol. Un géant terrifiant en surgi, Vîrabhadra-le-Mâle, qui aussitôt enrôla quelques-uns des courtisans douteux de Shiva comme les Bhoutas, esprits malveillants de ceux qui sont morts de morts violentes, les Prétas, esprits frustrés de ceux pour qui personne n'a accompli les rites funéraires, ou les Pramâthas, esprits de ceux qui sont morts sans s'être vengés d'une injure. Vîrabhadra courut avec eux jusqu'au lieu du sacrifice, qu'il saccagea : il dispersa les feux, massacra les célébrants, expulsa les Dieux à coups de pierres et, finalement, décapita Daksha lui-même, faisant rouler sa tête dans les braises profanées. C'était un brâhmanicide de masse aggravé d'un sacrilège contre ce que les Védas tenaient pour le plus saint, le sacrifice.

Les dieux allèrent se plaindre à Brahmâ et à Vishnou. Tous ensemble, ils se mirent en route vers le Kaïlasa, où ils trouvèrent Shiva, assis en lotus sous un immense figuier banian, en train d'enseigner calmement Nârada. Au nom de tous les dieux, Brahmà fit amende honorable :

Je te reconnais pour le souverain suprême, le maître unique du pourousha et de la prakriti la
semence et la matrice du cosmos, le brahman insécable.
Tu es, en tant que Shiva et Shakti ces deux principes identiques l'un à l'autre, le créateur, le mainteneur et le destructeur de tout cet univers soumis à ton bon plaisir comme une araignée au centre de sa toile.
C'est toi qui as institué les rites du sacrifice fixés dans les Védas, toi qui as décidé des devoirs et des fonctions de chaque être, toi qui as fixé les frontières que les brahmanes doivent ne pas franchir.
Tu accordes le bonheur, soit dans ton paradis, soit dans la béatitude suprême, à qui se conduit bien ; tu punis dans ton terrible enfer ceux qui transgressent. Qui pourrait trouver à redire à ta propre conduite ? (Bhagavata Pourâna, IV, 6, 42-45.)

Brahmâ assura Shiva que Daksha et ses brahmanes s'étaient rendus coupables d'une regrettable ignorance des rites. Désormais il aura sa part légale dans tout sacrifice

Que ce qui reste du sacrifice soit ta part ! Que la cérémonie, toi qui peux la détruire, soit accomplie pour toi au moyen de cette part même 1 (Ibid., IV, 6, 53.)

Shiva se laissa convaincre que Daksha n'avait été coupable que d'une erreur dans le déroulement du rituel : il ressuscita tous les célébrants, qui purent ainsi reprendre le sacrifice.

Pârvati

Dans le Bhagavata, comme dans le Shiva Pourânae tout se finit bien, même pour Satî qui, transformée en flamme, prend possession d'un lieu himalayen où elle est vénérée sous cette forme de feu à jvâlàmoukhî. Elle obtint en outre de renaître comme Pârvatî :

La déesse Sati devint la fille de l'Himalaya sous le nom célèbre de Pârvati. Elle se rendit propice par un rigoureux ascétisme Shiva, qu'elle épousa. (Ibid., IV, 7, 58-59.)

Néanmoins, les versions " féminines " de ce mythe, nous le verrons, lui donnent une issue beaucoup plus dramatique.

Le linga est toujours le signe de l'unité du pourousha masculin et de la prakriti féminine, là même où il constitue le seul objet du culte d'un temple. Une fête annuelle célèbre dans ces sanctuaires la mémoire du mariage de Shiva avec l'une de ses shakti. Dans la conscience de tout indou, le couple Shiva-Parvatî représente l'idéal du couple humain.

Parmi les innombrables chants nuptiaux qu'on entonne pendant les cérémonies de mariage, l'un des plus populaires dans le nord de l'Inde est celui que composa Toulsi-dâs sur le mariage de Shiva et de Pârvatî. Celui qu'il composa sur le thème du mariage de Râma et de Sîtâ n'eut pas le même succès.

Si Pârvatî est incontestablement l'image de l'épouse idéale, Shiva est loin de constituer le mari parfait. Leur idylle commença dans l'Himalaya. Pârvati, réincarnation de Sati, était la fille du roi de la Montagne, d'où son nom de " Montagnarde ". Fillette, sa pensée déjà ne pouvait se détacher de Shiva. Quand elle devint nubile, ses parents lui cherchèrent un bon parti ; ils s'adressèrent à Nârada, qui leur prédit que leur fille épouserait un fou. Et s'ils voulaient lui éviter ce destin, il fallait qu'elle aille implorer Shiva sur sa montagne.

Pârvati trouva Shiva perdu dans une méditation profonde et s'en éprit sur-le-champ. Elle s'installa non loin de lui et s'imposa un yoga rigoureux, sans réussir à attirer l'attention de Shiva. Finalement, elle fit appel au Dieu d'amour, Kâma, qui décocha une de ses flèches fleuries dans le coeur de Shiva. Le coup réveilla le Dieu de sa contemplation ; celui-ci ouvrit les yeux et, furieux d'avoir été dérangé, foudroya de son troisième oeil le présomptueux archer, qui tomba calciné. Puis il changea de montagne et reprit son yoga.

Pârvatî, désespérée, resta sur place et se livra sans retenue à de terribles ascèses

Elle délaissa toute nourriture, comme on fuirait une maladie ou un serpent. De, tout son coeur, elle s'absorba dans des mortifications que les moines ne sauraient pas même imaginer.

Son corps si tendre que faisait frissonner le seul contact de ses vêtements et ornements, elle le voua, par amour pour Shiva, à de terribles macérations.

Elle ne connaît plus ni sommeil, ni faim, ni soif ; ses nuits ressemblent à des jours ; ses yeux pleurent, ses lèvres ne cessent de murmurer le nom aimé, son corps entre en transe et son coeur reste fixé en Shiva.

Pour toute nourriture, elle ne prend que des racines ou des fruits, parfois de l'eau seulement, parfois de l'air. D'autres jours, elle ne broute que def euilles de bilva séchées, les favorites de Shiva. (Pârvatf-Mangala, 34-38.)

Pârvati murmure inlassablement le nom de Shiva, d'une voix de plus en plus affaiblie. Enfin Shiva la remarque. Décidant de la mettre à l'épreuve, il prend l'apparence d'un jeune et bel adolescent brâhmane, s'approche de Pârvatî et lui demande la raison de ses mortifications. Apprenant qu'elle se consume d'amour pour Shiva, il lui fait un portrait peu flatteur de l'objet de sa flamme :

C'est un garçon sans qualités, sans naissance, sans honneur, sans caste et de surcroît sans parents. Il mendie sa pitance et ne dort que sur des bûchers. Il danse nu au clair de lune en lutinant les vampiresses.
Il s'adonne à la marijuana et aux hallucinogènes. Il s'enduit le corps de cendres ; c'est un yoga un ascète aux cheveux nattés, irascible, ennemi du plaisir. Il n'a aucune des qualités qui font un bon mari, tous les défauts qui rendent un homme tyrannique. Ses bijoux favoris sont des crânes humains, une peau d'éléphant et des serpents venimeux.
Il n'est amoureux que du croissant de lune, crois-tu qu'il se souciera jamais de toi. C'est un fou. (Pârvatî-Manigala, 49-56.)

Shiva n'est pas dénué d'humour : il se dépeint tel que beaucoup de gens l'imaginent, comme le Dieu des ascètes gyrovagues qui errent sur les routes de l'Inde dans différents degrés de nudité et, qui, grâce à des exercices ascétiques parfois singuliers, acquièrent de dangereux pouvoirs occultes. Mais cette description peu flatteuse ne décourage pas l'amoureuse Pârvatî, elle l'aime tel qu'il est. Touché de sa sincérité, Shiva finit par se révéler dans toute sa magnificente nudité et s'engage à épouser l'obstinée Montagnarde.

Les préparatifs du mariage commencent dans l'observance des coutumes brâhmaniques. La date de la cérémonie est fixée par les astrologues, les parents de Pârvatî décorent leur palais et invitent tous les princes des environs. Shiva s'approche, entouré de ses compagnons habituels qui ont revêtu pour une fois des formes plaisantes et élégantes. Mais la mère de Pârvatî a conservé toutes ses préventions contre Shiva et ce dernier s'entend avec les autres Dieux pour lui donner une leçon.

Bientôt on annonce l'arrivée au palais du cortège du gendre. La mère de Pârvatî se met à son balcon, s'attendant au pire. Lorsqu'elle aperçoit le premier Dieu, Vasou, et son brillant entourage, elle croit voir Shiva et s'en réjouit. Mais on la détrompe : ce n'est que le moins grand des Dieux et le plus humble des serviteurs de Shiva. L'idée qu'elle se faisait de son gendre se transforme peu à peu, à mesure que les Dieux défirent sous ses yeux avec une pompe toujours grandissante. Quand Vishnou parait, monté sur son milan Garouda harnaché d'or et de pierreries, elle pense que c'est Shiva qui s'avance. Apprenant qu'il s'agit de Vishnou, le maître de cérémonie du mariage et l'ami de Shiva, elle se pâme presque d'aise. Si Shiva a de tels serviteurs et de si riches amis, quelle ne doit pas être sa splendeur !

Shiva arrive enfin, entouré de ses gens qui ont repris leurs formes repoussantes. Shiva lui-même est nu, barbouillé de cendres, vêtu d'un haillon que retient un serpent enroulé autour de sa taille. Bien plus, quand le serpent aperçoit le milan de Vishnou, il a si peur qu'il s'enfuit, laissant l'ascète dans l'état de nature. La reine s'évanouit d'horreur. Mais elle reprend ses sens et découvre alors son gendre dans son aspect le plus éblouissant. Le mariage est aussitôt célébré selon les rituels dans la liesse générale.

Les chants nuptiaux s'arrêtent là et ne nous apprennent rien sur la vie du couple après le mariage. La leçon qu'ils suggèrent est claire : jeunes filles, aimez vos maris jusqu'au suprême sacrifice ; parents, ne jugez pas vos futurs gendres sur l'apparence.

Shiva, ascète

Shiva, dans toute cette histoire, apparaît comme le Dieu des ascètes qui préfère les lieux sauvages et la fréquentation des gobelins aux territoires civilisés et aux cours princières où se complaisent les autres Dieux et en particulier Vishnou : mais ils agissent tous à l'occasion ensemble, chacun respectant le territoire des autres.

Le légendaire de Bénarès, le Kâshf Khanda, prend le relais. Shiva retourna à ses montagnes et pendant quelque temps pratiqua avec son épouse des exercices de yoga et de méditation. Mais Pârvatî, malgré tout son amour conjugal, regrettait le confort de la ville. Elle convainquit Shiva de descendre dans la plaine. Il envoya ses gnomes en tournée d'inspection et décida d'aller s'installer à Bénarès, la plus florissante et la plus agréable des villes qu'ils avaient visitées, mais qui était pour lors gouvernée par un excellent roi, Divodâsa. Il fallut donc l'en déloger.

Shiva fit de nouveau appel aux autres Dieux et les délégua auprès du roi pour le persuader de renoncer à son pouvoir. Successivement les Yoginîs, qui jouent à la cour de Shiva le même rôle que les Apsarâs à celles d'Indra, puis Sourya le soleil, puis Brahmâ, puis les gnomes, puis Ganésha s'en vinrent à Bénarès. Mais ils se trouvaient si bien dans cette ville de rêve qu'ils y restèrent. (C'est pourquoi il y a à Bénarès des temples de tous les Dieux de l'Inde.) En désespoir de cause, Shiva envoya son plus puissant allié, Vishnou, qui imagina un singulier stratagème : il prit l'apparence d'un moine bouddhiste, Pounyakîrti, tandis que Lakshmî se transforma en moniale, Vijnânakaumoudî, et le milan Garouda en moinillon. Ils s'installèrent à Sàrnath, près de la ville, et s'employèrent à convertir tous les habitants à leur religion. Avec un plein succès : la non-violence y régna bientôt, interdisant tout sacrifice, et la croyance en l'égalité de tous les hommes y abolit la distinction des castes. Voyant la ville devenir un monastère, le roi décida de l'abandonner, et Shiva put enfin s'y établir.

Shiva et Pârvatî construisirent leur ermitage dans une forêt voisine, Ananda-vana, le " bois-de-béatitude", où ils pratiquèrent dans le bonheur leur occupation favorite, l'ascèse. A ce point du récit, la mythologie bascule et nous renvoie aux temps primordiaux qui suivirent le déluge et le surgissement du linga de feu lumineux représentant l'union du pourousha et de la prakriti.

Shiva et Shakti créèrent ce lieu. Shiva est le pourousha et Shakti la prakriti. Un jour, Shiva et Shakti qui vivaient dans le bois-de-béatitude, se mirent à rêver d'un être qui s'occuperait à créer le monde, à le gouverner et le protéger. Libres de tout soucis ils pourraient ainsi continuer en paix leur poursuite de la libération absolue. Ili créèrent donc Vishnou avec toute sa beauté et sa puissance et toutes les qualités possibles. Ils le chargèrent de créer le monde selon les plans du Véda.

Vishnou entra aussitôt en méditation. Puis, grâce à son disque appelé chakra, il creusa un étang superbe qu'il nomma l'étang-aux-lotus, Poushkarinî. Il le remplit de sa sueur et reprit sa méditation. Un jour, Shiva et Shakti passèrent par là et l'aperçurent entouré des flammes de son ascèse. Shiva lui demanda d'émettre un voeu : " Vivre pour jamais en ta présence ! " répondit Vishnou. Cette réponse les remplit d'une telle joie qu'ils se mirent à danser et se plongèrent dans l'étang. La perle du diadème de Shiva et les boucles d'oreilles de Shakti y tombèrent. C'est pourquoi on appelle cet étang le Mani-karnikâ, l'étang-de-la-perle-et-des-boucles. (Kâshf Khanda, XXVI, 1-65.)

Le Shiva Pourâna place cet épisode avant le surgissement du linga de feu. lumineux. Selon lui, en effet, la danse du couple primordial dans l'étang le fit déborder, si bien que les eaux couvrirent toute la terre. Pour préserver le site de leur forêt-de-béatitude, Shiva piqua alors le rocher de Bénarès à son trident et le brandit au-dessus du niveau diluvial. C'est alors que Brahmâ et Vishnou se disputèrent la primauté sur l'univers.

Pârvatî perd à Bénarès son identité de fille de la montagne pour se fondre dans le concept de la shakti. Dans cette cité aux mille temples, il n'y en a pas un seul qui lui soit dédié en tant que Pârvatî, comme si l'adoration des fidèles au Shiva-linga lui était aussi destinée. La légende du temple d'Annapournâ, la shakti la plus célèbre de Bénarès, situé non loin de principal temple du Shiva-linga appelé Vishveshvar, Seigneur du cosmos, mentionne seulement Pârvatî en un temps où la ville était déjà florissante et donc peu hospitalière. Vyâsa, le compilateur du Véda, y vint un jour mendier : ne recevant rien de personne, il s'apprêtait à maudire la ville, quand il frappa à la porte d'une humble demeure où Pârvati lui servit un repas si délicieux que l'irascible sage tourna sa malédiction en bénédiction : "Que tous ceux qui viendront à Bénarès y trouvent désormais une abondante nourriture ! " Aussi, depuis ce temps, le temple est-il dédié à Annapournâ, " la-pourvoyeuse-d'abondance ". Le rituel principal, lors des fêtes annuelles, consiste à offrir un repas à tous les pèlerins.

Le Gange

La plus importante shakti de Bénarès est le Gange. Dans le mythe de sa descente, qui est représenté sur la fresque des rochers de Mahâbalipouram, Shiva joue un rôle essentiel. Le Gange est femme et il aurait été plus convenable de lui garder son nom sanskrit de Gangâ.

En ces temps-là, le roi Bhagîratha régnait sur la plaine autour de Bénarès. La terre manquait d'eau, et les hommes ne pouvaient plus pratiquer les rites funéraires. Or le roi avait à incinérer soixante mille de ses grands-oncles! Il s'adressa donc à Brahmâ pour qu'il demande à la Voie-Lactée qui irriguait le ciel de descendre sur terre afin d'y remplir la même fonction. La Voie-Lactée refusa d'abord, puis se laissa convaincre et quitta les pieds de Vishnou où elle prenait source. Mais le roi craignit qu'en arrivant sur terre, elle ne provoque un déluge catastrophique. Il implora Shiva de se dresser sur sa montagne et de recevoir sur sa tête chevelue le torrent du ciel pour en amortir le choc. L'eau s'y divisa en effet en de multiples petits torrents qui irriguèrent la terre dans les quatre directions.

La Gangâ se trouvait si bien dans la chevelure de Shiva qu'elle résolut d'y rester. Mais Pârvati, jalouse, persuada Shiva de laisser partir Gangâ pour qu'elle accomplisse sa fonction sur la terre. Il s'en sépara donc. La Gangâ partit alors pour Bénarès, où elle renouvela l'eau des étangs en leur accordant ses vertus salvifiques ; elle recommença à chacune de ses grandes crues jusqu'à ce que les Anglais construisent des digues pour les contrôler.

Les eaux du Gange céleste se répandirent aussi dans toute l'Inde, ce qui explique que chaque rivière soit considérée comme une de ses branches, jusqu'à la Cavérî, à l'extrême sud.

Ellora : chambre de méditation

Les rochers sculptés ou les bas-reliefs des parois des cavernes-sanctuaires racontent les grands mythes de l'Inde mieux que les textes écrits car, visant l'essentiel, ils ne retiennent que les épisodes indispensables. Les murs d'une grotte illustrent les aspects du mythe de la divinité de son sanctuaire, comme un catéchisme en image destiné à imprégner la conscience du fidèle qui vient y méditer. Les temples-cavernes sont en effet moins des lieux de culte que des chambres de méditation. Par sa nature même, le Shiva-linga constitue un objet de vénération idéal.

A Ellora, par exemple, la plupart des caves sculptées sont dédiées à Shiva : c'est là que se trouve aussi l'un des douze grands jyotir-linga de l'Inde, celui que l'on appelle Ghrishméshvar. Les fresques, qui furent peintes entre le VI° et le VIII° siècle, représentent le combat de Shiva contre le démon aveugle Andhaka. La scène, dont les textes nous parlent peu, se déroule au temps où Shiva et Pârvati s'étaient retirés dans une grotte du mont Mandara pour y méditer.

La terre entière était alors la proie d'un féroce démon, Andhaka, qui était né dans cette grotte au cours des jeux érotiques de Shiva et de Pârvatî. Celle ci avait mis ses mains sur le front de Shiva lui fermant les yeux. La nuit aussitôt avait recouvert la terre, tandis qu'un autre phénomène, plus singulier encore, se produisait : les paumes de Pàrvatî exsudaient une liqueur aphrodisiaque qui tomba sur le troisième oeil brûlant de Shiva et en fit jaillir une goutte de sueur séminale. La goutte tomba à terre, d'où surgit un être difforme et aveugle d'une terrible puissance. Parvâtî l'éleva comme un fils, mais Shiva bientôt le donna à un puissant démon, Hiranyaksha, qui n'avait pas d'enfant. A la mort de son père, Andhaka avait pris sa succession et conquis les trois mondes, la terre, l'espace intermédiaire et le ciel.

Shiva et Pârvatî se trouvaient alors dans la grotte pour y pratiquer leur yoga. Andhaka ignorait qu'il était d'une certaine façon leur fils. Apprenant que Pârvatî était fort belle, il résolut de l'enlever. Il envoya des messagers expliquer à Shiva qu'un ascète n'avait que faire d'une épouse aussi belle que Pârvati, qu'elle risquait de mettre en péril son voeu de chasteté, qu'il ferait donc mieux de la donner comme compagne à Andhaka, leur roi. Shiva leur répondit qu'il n'était qu'un ascète, certes, mais que si leur roi désirait s'emparer de sa femme, il devrait le combattre. Le roi envoya son armée, entoura la grotte que défendait le seul Vîrabhaïrava, mais subit une déroute totale.

Cependant Shiva, troublé par le raisonnement des messagers du roi démoniaque, décida d'entreprendre une forme de yoga qu'on pratique dans une solitude absolue. Il partit donc sur une autre montagne, laissant Pârvatî seule dans sa caverne sous la garde de Vîrabhaïrava. Andhaka en profita pour renouveler son attaque. Vîrabhaïrava, rendu vulnérable par l'absen- ce de Shiva, fut blessé et tomba devant l'entrée de la caverne. Les troupes démoniaques partirent à l'assaut. Pârvatî se réfugia dans le fond de la grotte et appela toutes les shakti des dieux du Ciel qui, en un clin d'oeil, vinrent l'entourer. Les terribles amazones, Lakshmî et Sarasvatî en tête, foncèrent alors sur les Démons. Un combat épique s'engagea entre ces mâles Démons et ces Dieux femelles. Shiva revint de sa montagne vers la fin du combat et assista calmement aux exploits guerriers de son épouse. Quand les Démons se furent tous enfuis, il félicita les dames puis les renvoya à leurs maris.

Voyant les Dieux partir, Andhaka reprit courage et engagea l'ogre terrible appelé Vighasa. Les troupes d'Andhaka attaquèrent de nouveau la caverne. Cette fois, Shiva convoqua les Dieux, qui arrivèrent aussitôt avec leurs armées. Le combat recommença, mais à mesure que les Dieux chargeaient, l'ogre, ouvrant la bouche, les avalait. Indra, Brahmâ, Vishnou disparurent ainsi dans les entrailles de l'ogre. Vîrabhaïrava en porta la nouvelle à Shiva, qui récitait au fond de la grotte des mantras védiques. Ils revinrent ensemble jusqu'à l'entrée de la caverne. Encouragés par la présence de Shiva, Vîrabhaïrava et Pârvati tentèrent une dernière charge mais furent engloutis à leur tour par le monstre. Les Démons entonnaient leur péan de victoire, lorsque Shiva se mit à chanter les mantras magiques qui provoquèrent le vomissement de l'ogre. Il dégurgita Pârvatî, tous les Dieux et leurs armées, avant de se dégurgiter lui-même dans un dernier spasme.

Les Démons jonchaient le sol, mais de leur sang renaissaient de nouveaux monstres. Pensant que le combat ne se terminerait jamais, Vishnou revêtit une forme féminine, et recueillit dans une coupe le sang des Démons tués. Bientôt Andhaka resta seul en face de Shiva, qui le transperça de son trident et le brandit haut, pendant que Vishnou récoltait son sang. Andhaka s'avoua vaincu. Dans un dernier râle, il implora Shiva de renaître comme chef de ses armées, ce qui lui fut accordé. Puis Shiva remercia les Dieux, les renvoya dans leur paradis, et reprit ses jeux amoureux avec Pârvatî dans la caverne du mont Mandara.

Le couple idéal se livrait à d'autres jeux. Les bas reliefs des grottes d'Ellora montrent souvent Shiva et Pârvati en train de jouer aux dés, ou plus exactement au sârîpât. Ce jeu de hasard, l'un des jeux de société les plus populaires de l'Inde, se joue à deux ou à quatre et ressemble au jeu des petits-chevaux. L'échiquier a la forme d'une croix à quatre branches, dont le centre est appelé le trône. Chaque joueur a quatre pions (sârî) qui ont la forme de cônes ou de ruches d'abeilles. Chaque série de quatre pions est de couleur différente : vert, jaune, rouge et noir. Les cases forment un parcours qui suit les quatre branches de la croix ; certaines cases représentent des asiles où le joueur est à l'abri des agressions. Au début du jeu, le trône est vide : pour y placer un de ses pions, il faut lancer les dés et tirer le bon numéro. Les dés sont le plus souvent des petits coquillages appelés cauris, que l'on jette devant soi pour calculer le chiffre selon qu'ils présentent leur dos nacré ou leur fente vulvaire. Chaque joueur doit avancer le plus rapidement possible ses pions sur le parcours et les faire rentrer sur le trône central. Quand deux pions rivaux s'arrêtent dans la même case, le dernier arrivé expulse le premier occupant, qui doit recommencer le parcours, à moins qu'il ne se trouve sur une case-asile où il est intouchable, l'autre étant dans ce cas expulsé.

Le jeu de dés

Pourquoi Shiva et Pârvatî sont-ils si souvent représentés en train de jouer aux dés ? Faut-il penser à la célèbre partie de dés entre les Pândavas et les Kauravas racontée par le Mahâbhârata, qui décida de la grande guerre entre les cousins et donc du passage de l'ordre ancien à l'âge nouveau ? Ou à cet autre passage qu'aimait raconter Dumézil dans lequel Indra, le roi des Dieux renaissant à chaque cycle cosmique, vit une étrange aventure en sortant d'une assemblée où l'on avait discuté de l'immortalité :

" Revenant de cette étrange assemblée, Indra aperçoit une femme qui pleure et dont les larmes se transforment en lotus d'or. Il l'interroge sur la cause de sa peine : "Tu ne peux la connaître, répond-elle, que si tu m'accompagnes." Il la suit, et elle le mène sur un sommet de l'Himalaya, où il voit un beau jeune homme assis sur un trône et jouant aux dés avec une jeune femme. Indra se présente : "Sache, intelligent jeune homme, que le monde est en mon pouvoir !" Le joueur, absorbé, ne l'écoute pas. Irrité, Indra répète : "Je suis le maître du monde." Le jeune homme se retourne et sourit, mais d'un sourire qui glace Indra. Le jeune homme - c'est Shiva - achève la partie de dés, puis dit à la femme : "Emmène Indra ; je ferai en sorte que l'orgueil n'entre plus dans son coeur." Dès que la femme le touche, il tombe sur la terre. Shiva lui dit : "Ne recommence pas! Déplace cet énorme rocher et entre dans la caverne qui s'ouvrira !" Or, dans la caverne, quatre hommes attendent déjà, tous semblables à Indra : ce sont en effet quatre Indra des temps antérieurs, qui ont déjà commis le même péché que lui, la même offense envers Shiva. " (Mythe et épopée, II P. III .)

Indra, terrifié, se répand en louanges tardives. Mais Shiva le fait entrer dans la caverne où il attendra le moment de renaître parmi le monde des hommes.

Dans les deux cas, le jeu de dés est lié au passage d'un âge à un autre, comme si ce passage était le fait du hasard. Mais ce n'est pas un hasard si les noms des âges (youga) - krita, tréta, dvâpara, kali - sont aussi ceux de coups de dés. Shiva est donc, dès l'àge du Mahâbhârata, associé au jeu de dés, comme si, parmi ses qualités, il y avait celle d'être imprévisible.

C'est du reste à une partie malheureuse qu'est due l'installation du jyotir-linga d'Ellora, selon la légende locale. Un jour Shiva jouait avec Pârvatî à son jeu favori, dans le bois-de-béatitude de Bénarès, mais il perdait sans cesse. Irrité et excédé, pour retrouver son calme il quitta Pârvatî et s'enfuit dans la forét-du désir qui se trouvait sur les bords de la Godâvarî.

Pârvatî se reprochait amèrement d'avoir gagné au jeu et perdu son époux. N'y tenant plus, elle se lança sur ses traces et arriva sur les rives du fleuve. Mais là, réfléchissant à des situations précédentes où Shiva n'avait retrouvé son calme que dans les bras d'une autre femme, elle imagina un subterfuge pour récupérer son mari. Elle se transforma en belle sauvage à la jeunesse radieuse et aux oeillades assassines. Puis, s'arrêtant partout où elle pensait que Shiva pourrait se cacher pour méditer, elle chanta d'une voix douce cette mélodie préférée de Shiva qu'on appelle le Raga Malhâr. Son seigneur et maître l'entendit enfin. Il interrompit sa méditation pour chercher la chanteuse. Il la vit et la désira. Quand la belle se mit à danser pour accompagner son chant, il se précipita sur elle, lui prit la main et entra dans sa danse, qui le fit tomber en transe. Quand la belle le vit dans cet état, son coeur bondit de joie, et sans reprendre encore son aspect de Pârvatî, elle dit à Shiva : " je ne me marierai que sur l'ordre de mes parents et, de plus, j'y mettrai quelques conditions! " - " Dis-moi tes conditions, je suis d'accord avec toutes ! " - " Tu devras d'abord oublier ta colère contre ton épouse : ensuite, tu devras t'installer avec moi dans ce bois-de-désir. D'accord ? " - " D'accord, d'accord ", répéta Shiva en serrant très fort la main de la belle sauvage qui reprit à cet instant son visage de Pârvatî. A cette vue, Shiva fut rempli de confusion et demanda son pardon. Les deux époux décidèrent de s'installer dans cette forêt.

La danse avait assoiffé Pârvatî. Shiva enfonça son trident en terre et en fit jaillir une source. Pârvati allait chaque jour s'y désaltérer ; un jour, en se penchant sur la fontaine, elle aperçut son visage qui s'y reflétait comme sur un miroir. Elle se mit aussitôt à se farder. Prenant dans sa paume gauche la pâte de safran, elle y frotta son index droit et se traça sur le front la marque de l'épouse. La pâte sur sa paume prit la forme d'un minuscule linga, qu'elle déposa à terre et que l'on nomma le linga-de-safran, ou Ghrishméshvar. Puis, peu à peu, dans le flanc des falaises qui formaient comme un cirque autour de la fontaine, les ermites creusèrent des cellules, des monastères, des temples, dont les parois se couvrirent de légendes.

Shiva, Nata-Râja

Les textes classiques attribuent à Shiva cent huit danses différentes. Nous ne connaissons avec précision que les sept modes, dits Tândava. Selon le NâtyaShâstra, composé au début de notre ère, Shiva et Pârvatî auraient inventé la danse, l'un dans ses modes virils ou Tândava, l'autre dans ses modes gracieux ou Lâsya.

Plusieurs temples sont consacrés à Shiva en tant que roi de la danse, Nata-râja. Le plus célèbre, celui de Cidambaram, construit au IXe siècle, développe ses magnifique architectures à quelques lieues au nord de Pondichéry. Cette proximité explique qu'il fut souvent visité par des Français. L'un d'eux, Jacques Maissin, y cantonna avec ses troupes en 1753. Il a raconté la légende selon laquelle Shiva entra en rivalité avec sa shakti, qu'il nomme Cali (Kâlî), à propos de leur excellence à la danse :

" La jalousie s'empara de l'esprit de Cali : elle proposa le défi ; Shiva l'accepta. Ils commencèrent leur danse et la continuèrent pendant trois jours sans interruption. Cependant Shiva commençait le premier à se lasser, et il était sur le point d'être vaincu par Cali, lorsque Vishnou qui s'aperçut de son embarras, lui fit un signe en levant le pied gauche et les yeux vers le ciel. Shiva, qui entendait à demi-mot, levant un pied et dansant sur l'autre, laissa apercevoir ce que la pudeur ordonne de cacher.
" Cali, honteuse de voir la nudité de Shiva, baissa la tête ; ce qui la dérouta ; elle regarda les dieux avec colère et leur dit : Est-ce ainsi qu'on me trompe ? Permettez-moi de prendre un caleçon, afin que je puisse danser comme Shiva. Nous recommencerons, pour lors vous verrez qui des deux aura le dessus. " (Recherche de la vérité, p. 255.)

Les dieux refusent d'accorder à Kâlî une seconde chance, mais obligent Shiva à prendre Kâli pour épouse. Malgré son ton ironique, cette légende de Cidambaram fait sentir combien cette activité de Shiva et de Pârvatî leur est commune. A l'entrée de la grotte d'Éléphanta, près de Bombay, deux magnifiques bas reliefs se font face : l'un représente Shiva en maître du yoga et l'autre en roi de la danse. Au fond de la grotte se trouve le célèbre Shiva à cinq têtes dont trois seulement sont visibles. On lui donne tantôt le nom de Trimourti c'est-à-dire celui-qui-a-trois-aspects, tantôt plus justement celui de Maheshvar, le Grand Seigneur. Le pèlerin qui y allait méditer pouvait lire sur les murs le même grand enseignement mythologique. Le Dieu unique, à la fois intérieur et personnel, qui se dévoile dans la grotte de son coeur constitue l'essence et la substance de tout être. Et si le maître du yoga représente son aspect de pourousha, le roi de la danse exprime le dynamisme de sa prakriti qui se déroule en cinq étapes, que les membres du danseur comme les têtes du Maheshvar représentent une à une.

Le bras qui tient le petit tambourin damarou et la tête brahmanique représentent l'énergie créatrice ; le bras dont la main s'ouvre dans le geste apaisant de l'abhaya-moudra et la tête vishnouïque représentent l'énergie vivificatrice qui maintient le crée dans l'être ; le bras dont la main tient une boule de feu et la tête roudraïque représentent la destruction escatologique des êtres ; le pied qui foule le Démon de la non-mémoire Apasmara et la tête cachée, représentent l'énergie au repos dans les périodes de latence ; quant à la jambe dressée vers le ciel et la tête invisible, c'est l'énergie libératrice qui donne accès au suprême séjour.

Le bras qui sépare avec la puissance d'une trompe d'éléphant, les trois premières étapes de l'évolution cosmique, comme le mur du fond de la caverne, indiquent le passage du mouvement à la stabilité, du cosmos à l'individu, du visible à l'invisible, du couple à la fusion.


C'est aussi le sens des nombreuses représentations de Shiva ardha-nâri, mi-homme, mi-femme, qui donnèrent aux artistes des grottes comme aux sculpteurs qui leur succédèrent une occasion singulière pour inventer des formes inoubliables. La plus bouleversante est peut-être celle qu'abrite le sanctuaire de Cidambaram : non plus un linga de lumière, mais un linga de vide.

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