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Le Shiva-linga
Guy Deleury
Le mythe de la colonne de feu :
la version de Bénarès Le Linga, mont fauve : Tirouvannàmalei Shiva incarné
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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
Le Shiva-linga ou Dieu fait lumière Guy Deleury
Toutes les grandes mythologies relatent le récit d'un déluge
qui vient renouveler la face de la Terre. En Inde, la mousson qui détrempe
chaque année au mois de juin le sol de ses pluies fécondantes
invite les paysans à s'imaginer que la vie naquit un jour d'un
déluge primordial. Les causes et les circonstances de cet événement
diffèrent selon les contextes mythologiques. SHIVA - LINGA : SHIVA - SIGNE Avec la figure de Shiva, la mythologie indoue nous fait accéder à un domaine proprement théologique. Krishna le sauveur et Rama le roi ont une histoire et un lieu de naissance. On les appelle des avatâr parce qu'ils sont "descendus" du ciel sur la terre des hommes en des moments de crise qui demandaient une intervention divine. Shiva n'a pas d'histoire : il existe éternellement. Il ne se manifeste pas en un lieu unique, il se dévoile partout. Quand. on le représente dans un sanctuaire pour célébrer son culte, on n'y place pas une statue à forme humaine, comme pour Râma ou pour Krishna : on y met un petit cylindre de pierre qu'on appelle un linga, c'est-à-dire un signe ". A l'origine, " Shiva" était un adjectif qui qualifiait une divinité dangereuse, Roudra, qu'il était prudent de se rendre "propice ". Shiva ne devint le nom propre d'un Dieu qu'au moment du passage de l'Ancien Testament indou au Nouveau, quand l'idée qu'on se faisait de Dieu changea radicalement. Les Oupanishads définirent ce Dieu comme le brâhman, c'est-à-dire l'Être suprême que sa transcendance absolue situe au-delà de la connaissance même, dont on sait seulement qu'il est " bon ". Le mot shiva désigna cette " bonté " de Dieu que l'on représenta pour les besoins du culte sous la forme la plus abstraite et la moins anthropomorphisée qui se puisse concevoir, le petit cylindre de pierre qu'on appela le Shiva-linga, ou " signe du Dieu bon ". Au pays marathe, on préfère lui donner le nom de Shankara-pinda, ou la bosse (pinda) de pierre qui représente le Dieu bienveillant (Shankara). Pourquoi ce symbole fut-il choisi pour devenir le signe de la transcendance d'un Dieu bon ? C'est ce qu'explique le mythe du surgissement, au moment du déluge,
de la colonne de feu lumineux " ou jyotir-linga. Le mythe de la colonne de feu : la version de Bénarès Il existe de nombreuses versions de ce mythe ; nous résumons
celle qu'on raconte à Bénarès, la cité
de lumière (Kâshi dont Shiva est le Seigneur (Ishvara). En ce temps du déluge, le Gange avait débordé,
recouvrant toutes les terres habitées. Toutes, sauf un roc qui
semblait flotter sur le magma universel. Sur ce roc, Vishnou et Brahmà
se disputaient la primauté, l'un en qualité de démiurge,
l'autre parce que c'était lui qui maintenait dans l'existence
tout ce que Brahmà avait créé. Ils en vinrent à
se battre avec une telle violence que le rocher trembla. Shiva qui, invisible, maintenait émergé le rocher à
la pointe de son trident, éclata de rire : n'était-il
pas, lui, le Dieu unique et transcendant ? Pour départager les
deux rivaux et leur donner une leçon méritée, il
se transforma en colonne de feu lumineux, fendit le roc entre les deux
adversaires puis alla se perdre dans la nue. Une vibration sortit alors
de la colonne, et les deux divinités, ici plus rivales qu'alternatives,
entendirent une voix qui leur disait : " La primauté appartient
à qui pourra découvrir l'une ou l'autre de mes extrémités.
" Aussitôt Vishnou revêtit sa forme de sanglier et creusa
les profondeurs du rocher pour atteindre la racine de la colonne : il
creusa mille ans, en vain. Refaisant surface, il avoua sa défaite.
Brahmâ n'eut pas cette honnêteté. Se métamorphosant
en oie cendrée, l'oiseau migrateur des hautes altitudes, il s'envola
vers la cime de la colonne. Au. bout de mille ans, épuisé,
il s'arrêta. Il vit alors danser dans l'éther une fleur
de pandanée (ketakt), cette fleur que les prêtres déposaient
sur les linga d'adoration. Il la persuada d'affirmer qu'il l'avait recueillie
sur le sommet du linga de lumière et atterrit, triomphant, prenant
la fleur à témoin de sa victoire. Sous l'effet de l'indignation, la colonne de feu s'échauffa
tant qu'elle se fissura. Shiva en surgit sous sa forme terrifiante,
Bhairava. Il se précipita sur Brahmâ et, d'un coup d'ongle,
lui arracha sa cinquième tête, celle qui représente
la transcendance. Il le condamna en outre à ne recevoir aucun
culte pendant tout le temps du kali-youga. L'histoire, selon la version de Bénarès, continue. Le poète s'arrêta quelques instants, puis continua l'histoire. Shiva-Bhaïrava aveuglé par la colère, en le décapitant
commis entre autres crimes, celui de brâhmanicide, puisque Brahmâ
est la divinité éponyme des brahmanes. La tête coupée
resta collée à sa paume assassine malgré tous ses
efforts pour s'en débarrasser. Dans une folle course expiatoire,
il fit le tour de l'Inde, douze ans durant. Le crâne s'était
desséché sur sa paume et lui servait d'écuelle
pour recevoir la nourriture qu'il mendiait. Il revint à Bénarès
quasi désespéré, quand, près de l'étang
qui depuis s'appelle le Kapâlamochana, le crâne (kapâla)
se décolla enfin de sa main. Son crime inexpiable lui était
pardonné . Le mythe du surgissement du linga de lumière explique les deux formes sous lesquelles Shiva se manifeste selon la mythologie shivaïte. Ainsi, dans le Shiva Pourâna : Seul Shiva peut être adoré selon sa forme sans détermination
(nishkala), puisqu'il est identique au brahman suprême, et selon
une forme déterminée ou incarnée. Il est à
la fois transcendant et immanent. C'est son aspect transcendant que
le linga rend manifeste. Ce texte revient souvent sur l'idée que le linga est le signe de la transcendance : Pour humilier l'orgueil de Vishnou et de Brahmâ, Shiva leur manifesta
sa forme transcendante sous l'aspect d'un colonne de feu et il se montra
sous un aspect incarné (Bhaïrava) qui surgit de cette colonne.
( .. ) La colonne de feu lumineux serait à l'origine de tous les linga Cette colonne sans racine ni faîte sera miniaturisée pour être vue et adorée par le monde ( .. ) qu'on la regarde, qu'on la touche ou qu'on en fasse l'objet de sa méditation, elle délivre des renaissances tous les êtres vivants. (Shiva Pourâna, I, 9, 19-20.) Certes, le Shiva Pourâna n'a jamais eu l'influence sur les mentalités indiennes d'un Bhàgavata Pourâna et seules quelques sectes le considèrent comme l'un des grands Pourânas. Mais il nous fait comprendre ce que le linga représente généralement pour les indous. " Le mot linga a pour sens premier "signe", note P.-S. Filliozat. Le linga n'est pas une image de Dieu, mais un signe de la présence de Dieu. Cet objet a été consacré par des prêtres lors de son installation dans le temple, non pas pour qu'il devienne objet de culte, mais pour qu'il soit habilité à devenir un support à la conception abstraite qui est dans l'esprit du fidèle. " Nous voici dans les mystères du linga. Les représentations
de Krishna ou de Râma montrent l'intervention du Dieu unique dans
l'histoire des hommes : Dieu s'est incarné en un temps et en
un lieu déterminés pour venir au secours d'une humanité
en péril. Elles racontent une histoire. Le linga, au contraire,
évoque l'idée de Dieu que la philosophie indienne a élaborée
à partir de l'expérience intérieure de ses grands
spirituels. Le renonçant, qui concentre sa pensée dans sa méditation,
atteint à la pointe de son âme un signe. Un signe dont
la représentation comme linga cache d'étonnantes richesses.
Il existe certes une grande variété de linga. Certains
ont la forme d'un phallus en érection, la moins fréquente,
d'autres sont des protubérances sur un rocher ou, dans certaines
grottes du haut Himalaya, des stalagmites de glace. Tous se réfèrent
à la structure des linga que l'on érige dans les sanctuaires
des temples : un cylindre plus ou moins haut, planté dans un socle
appelé yoni. " Dans le culte shivaïte, écrit
P.-S. Filliozat, la yoni est un support : d'une part pour le linga, d'autre
part pour les offrandes de fleurs et de liquides faites à la
divinité. Elle a une forme répondant à cette double
fonction, d'abord celle d'un socle avec retrait, ensuite celle d'un
déversoir " (Yoga et vie, 1986, p. 25). C'est devant cette représentation du Dieu "bon" que le fidèle shivaïte fait sa méditation quotidienne : " il reconnaît dans le linga l'aspect "pourousha", c'est-à-dire transcendant et inconnaissable de la divinité, et dans la yoni l'aspect "prakriti" de la divinité qui se dévoile au coeur de tout ce qui existe" (ibid., p. 25). Sur la tortue du monothéisme alternatif, Shiva représente le Dieu du philosophe. Mais la philosophie en Inde n'est pas réservée aux plaisirs secrets de quelques professeurs, comme l'attestent les innombrables linga que l'on trouve du nord au sud de l'Inde. Selon la tradition, il existe douze lieux privilégiés où le linga de feu s'est révélé, Bénarès étant le plus connu. En réalité, de Kédarnâth aux sources du Gange, à Râmeshvaram près du cap Comorin, de Somnâth au Goujarat à Shrishaïlam en pays andhra, toute la carte de l'Inde s'inscrit dans le losange sacré tracé par les jyotir-linga. L'un des plus significatifs est peut-être celui qui se dresse
sur l'île de la Narmadâ à laquelle il a donné
son nom Aumkareshvar. La particularité de ce site est que l'île
entière à la forme du caractère sanskrit qui transcrit
le son AUM.Le pèlerin y parcourt un circuit calligraphique qui,
de temple à temple et de linga à linga, le conduit jusqu'au
coeur du mythe. Claude Lagoutte, un peintre français, y fit un
pèlerinage en 1989 : " Cette promenade, aidée par
l'image sainte représentant l'île, est la première
que je fasse de ce type. Thème du parcours : suivre le tracé
d'un mot ! Ou "lire avec ses jambes". Le paysage-écriture
se lit dans une expérience de parcours (Tout un sujet de réflexion
pour moi). Les indous ont peut-être trouvé depuis longtemps
la solution de ce qui me tracasse : que mes mains [de peintre] veuillent
bien dire ce que mes jambes ont lu c'est mon souci quotidien. " Le linga de lumière a parfois des dimensions gigantesques,
comme le laisse entendre ce verset du Shiva Pourâna (I, 9, 20)
: Le Linga, mont fauve : Tirouvannàmalei A Tirouvannàmalei, en pays tamoul, toute la montagne
est considérée comme un linga ; on l'appelle Arounâchala,
le mont de la couleur fauve de l'aurore. L'un des premiers Français
à le visiter fut sans doute Pierre Sonnerat en 1780 : "
Le temple très célèbre de Tirounamaley est construit
sur une montagne sacrée, parce qu'elle représente Chiven
[Shiva] ; ce dernier y descendit en colonne de feu, pour terminer une
dispute de préséance élevée entre Vichnou
et Brouma. Chiven, pour perpétuer la mémoire de cet événement,
changea la colonne enflammée en une montagne de terre : c'est
à cause de son premier état qu'on allume sur le sommet
un grand feu qui dure pendant la neuvaine [qui prépare la pleine
lune de kârtika]. Ils le placent dans un immense chaudron de cuivre
et l'entretiennent avec du beurre et du camphre qu'on y envoit de tous
côtés : la mèche est composée de plusieurs
toiles..." Sonnerat était un philosophe des Lumières,
plus féru de botanique que de mystique. Le Seigneur a choisi des lieux où sa grâce serait tangible, En décrivant cette nature de Shiva, le bénédictin
témoignait d'une remarquable intuition. Comme si, en méditant
dans une des grottes de la montagne fauve, il en avait expérimenté
le mystère. Son secret serait il compréhensible même
pour des non-indous ? La signification symbolique de la montagne de
l'aurore pourrait-elle se lire directement à partir de la forme
Shiva est en effet très étroitement lié à
l'idée de montagne. Le lieu par excellence de sa présence
cosmique est le mont Kaïlasa, près du lac de Manasarovar,
sur le haut plateau tibétain, de l'autre côté de
la chaîne himalayenne. Son paradis céleste s'appelle aussi
le Kaïlasa. Son, épouse, nous le verrons, est la fille de
la montagne, Pârvatî. A Tirouvannârnalei la montagne
Arounâchala désigne aussi la montagne de l'aurore, ou du
soleil levant. Dans le plus ancien texte de la tradition shivaïte, la Shvétâshvatara Oupanishad, qui a sans doute précédé de peu la Bhagavad Gîtâ, Shiva a déjà un symbolisme solaire. L'auteur, qui se cache sous le nom de l'ascète-au-blanc-mulet (Shvétâshvatara), selon Aliette Silburn, "s'inspire des hymnes du Véda et cite de préférence ceux qui exaltent le soleil érigé en Dieu suprême et unique sous les noms de Hiranyagarbha (embryon d'or) et de Savitar (incitateur). Cependant, il éclaire d'un sens nouveau ces strophes védiques, interprétant les unes selon sa dévotion théiste et les autres selon les conceptions nouvelles du Sâmkhya " (Shvétâshvatara Oupanishad, p. 14). Ainsi dans cette célébration de Savitar : Savitar attelant d'abord le sens interne, tendant les pensées,
discerna le feu comme lumière, l'apporta de la terre. Dans le Véda, Savitar est la forme naissante du soleil, quand il fait se réveiller les êtres : c'est le brihad-jyotir, la lumière fauve de l'aurore. Dans l'Oupanishad, c'est le feu de la concentration et de l'ascèse, de l'attelage des sens et de la pensée et de leur contrôle total qui conduit le renonçant à la lumière incréée du Dieu unique. Shiva, dès l'origine, est considéré comme le maître du yoga, Mahâyogin, et l'incitateur au réveil. Une autre image, à la fois solaire et sacrificielle, explique le mystère du linga de Shiva. Aux temps védiques, pour produire le feu du sacrifice, on faisait pivoter une bûchette de bois dur en la pressant fortement et en la faisant tourner avec un archet sur une bûche de bois moins dur et cette espèce de barattage faisait jaillir le feu. L'Oupanishad s'inspire de ce rituel pour expliquer la nature du linga : De même que la forme matérielle du feu n'est pas visible
dans sa source (yoni) mais y est présente sous sa forme subtile
(linga) puisqu'on peut la faire surgir de cette source (yoni), ainsi
tous deux (yoni et linga) surgissent du corps par le (frottement) de
la syllabe (AUM). Dans ce verset, le linga représente le virtuel et le subtil, tandis que la yoni signifie la source, le jaillissement, l'actualisation de ce virtuel. Ainsi le Shiva-linga composé d'un linga, au sens strict, et d'une yoni, dans une représentation holistique, manifeste dans la nature du Dieu unique, Shiva, son être invisible immanent, et son être visible et donc adorable. De ce point de vue, le Shiva-linga apparaît comme le seuil subtil entre l'invisible et le manifeste. Vénérer le linga, ce n'est donc pas donner à Dieu le visage qu'il a choisi au cours de l'une de ses incarnations, c'est le concevoir en deçà de toute manifestation. Pour les vishnouïtes, le mythe du sommeil de Dieu - Nârâyana couché sur le serpent d'éternité - constitue une " cosmogénèse " fréquente dans toutes les mythologies du monde, que l'on trouve par exemple dans la Bible avec le mythe du déluge. Dans le shivaïsme, c'est une " onthogénèse " qui révèle non pas une histoire des origines du cosmos et de l'humanité, mais la structure intérieure même de ce cosmos. Colonne de feu lumineux ou mont de l'éveil auroral, le linga
revêt parfois des formes singulières qui relèvent
d'un certain humour. Ainsi à Kédarnàth, aux sources
du Gange, dans un somptueux décor de neiges éternelles,
le linga de lumière apparaît sous l'aspect d'une excroissance
hémisphérique du rocher divisée en deux parties
égales par une fente. La guerre du Mahâbhârata était finie, les massacres
voulus par le destin accomplis, et les cinq frères Pândavas
gouvernaient le monde en observant le bon dharma. Mais ils étaient
pleins de remord et de culpabilité. N'avaient-ils pas du occire
sur le champ de bataille nombre de brahmanes qui combattaient dans les
armées de leurs cousins et ennemis ? Se sentant coupables d'un
brâhmanicide de masse, ils décidèrent un jour d'aller
en pèlerinage jusqu'au jyotirlinga himalayen, réputé
pour délivrer de ce crime, puisque Shiva est un spécialiste
dans l'absolution de cette faute irrémiscible. Les cinq frères
enfourchèrent leurs destriers et entreprirent la rude montée. Le temple de Kédarnath, à Bénarès,
réplique du sanctuaire himalayen, offre à la vénération
de ses fidèles un linga hémisphérique identique.
Mais c'est un autre mythe qui explique sa présence.
SHIVA incarné : SHIVA - PÂRVÂTI ; le barattage de la mer de lait Quand Shiva se manifeste sous une forme " incarnée " et non plus seulement comme " signe ", le couple linga-yoni devient le couple Shiva-Shakti, où la shakti peut prendre des noms divers, comme Pârvatî, Oumâ, Dourgâ, Kâlî, Gauel, etc. A Jéjouri, au pays marathe, on l'appelle Mhâlsâ. Les légendes du temple commencent toutes par le récit du mythe du barattage de la mer de lait, l'un des plus universels de l'Inde, puisqu'on en trouve le récit aussi bien dans le Mahâbhârata que dans le Râmâyana, dans le Hanvamsha et dans plusieurs. Brâhmanas, dans le Bhagavata Pourâna comme dans le Shiva Pourâna. Chacun y apporte des variantes : nous suivrons la version du Bhagavata. Nous sommes aux temps primordiaux de l'Ancien Testament indou, mais
d'un Ancien Testament réinterprété par l'esprit
du Nouveau. Les Dieux (védiques, les Soura) et les Démons
(les Asoura) sont mortels et désirent donc obtenir la liqueur
d'immortalité, l'amrita. Nârâyana conseille aux dieux
de baratter la mer de lait pour en faire surgir l'amrita. C'était
la technique utilisée par les sacrificateurs védiques
pour faire sortir le feu du bois. En évoquant cette technique
dans un autre contexte, les poètes du Nouveau Testament indou
rattachent en quelque sorte le barattage de la mer de lait à
un rituel sacrificiel. Les Dieux et les Démons unirent leurs efforts : ils décidèrent
d'abord de déraciner le mont Mandara pour s'en servir de baratton.
Ce mont, qui se trouve dans le sud du Bihar, conserve sur son granit
la trace de la corde dont se servirent les Dieux et les Démons
pour faire tournoyer le baratton. Mais la montagne était si lourde
que ses porteurs, épuisés, durent s'arrêter en chemin.
Vishnou-Nârâyana saisit alors la montagne d'une seule main
(geste qu'il accomplira de nouveau lorsqu'il s'incarnera en Krishna),
la plaça sur son véhicule, le milan Garouda, et la fit
tomber dans la mer. Les Dieux, menés par le roi Indra, et les Démons, conduits
par le roi Bali, mobilisèrent le roi des serpents, Vasouki, pour
qu'il serve de corde autour de la montagne et ils se mirent à
baratter la mer. Quoique la rotation ne fut pas rapide, la montagne
s'enfonça dans la mer, ou elle disparut. Les baratteurs déjà
fatigués cessèrent le travail et Vishnou du de nouveau
intervenir : il prit la forme d'une gigantesque tortue, plongea et glissa
sa carapace sous la montagne pour la supporter. Mais les futurs immortels
n'avaient plus coeur à l'ouvrage. Vishnou prit alors d'un côté
la forme d'un Démon et de l'autre la forme d'un Dieu, et le travail
s'accéléra. Comme l'amrita ne paraissait toujours pas
à la surface de la mer, Vishnou mobilisa toutes ses forces cosmiques
et imprima au baratton une rotation infernale. Un liquide noirâtre
suinta aussitôt de la mer et envahit le cosmos : c'était
un poison mortel. Menacés de mourir rapidement au lieu de devenir immortels, Dieux et Démons se tournèrent vers Shiva. Ils commencèrent par faire amende honorable, regrettant de l'avoir laissé jusque-là de côté : Ceux qui t'accusent d'être cruel, emporté, de te livrer au plaisir dans les cimetières, et de ne jamais rien faire qu'en compagnie d'Oumâ, Ô toi dont les sages primordiaux contemplent dans leur coeur les empreintes, toi qui te consumes dans l'ascèse, on méconnaît la grandeur de tes oeuvres. Nous, nous voyons en toi l'être suprême, Ô Shiva, nul ne te surpasse. (Bhagavata Pourâna, VIII, 33-35.) Flatté par ce discours, Shiva se manifesta avec Satî,
sa première shakti ; il recueillit dans sa paume tout le poison
répandu et l'avala. La drogue mortelle ne fut capable que de
bleuir la gorge qui l'anéantissait. Shiva en gardera le nom de
" Gorge-bleue ". Le barattage reprit de plus belle, et voici que de merveilleux produits
surgirent tour à tour de la crème qui s'épaississait.
D'abord la vache d'abondance dont s'emparèrent les maîtres
du sacrifice (védique), puis le cheval blanc que s'adjugea le
roi des Démons, Bali ; ensuite l'éléphant royal
dont Indra fit aussitôt sa monture ; ensuite encore un éclatant
rubis dont Vishnou orna sa poitrine ; puis l'arbre-à-souhaits
que les Dieux plantèrent dans leur jardin paradisiaque, et les
danseuses célestes qu'ils embauchèrent pour leurs harems
; et enfin l'Adorable, la femme la plus belle du monde, que Dieux, Démons
et humains inspectent avec concupiscence. Shri-la-Fortunée, c'était
aussi son nom, inspecta ses inspecteurs pour y sélectionner un
époux. Après mûre réflexion, elle choisit
Krishna qui la pressa aussitôt sur son coeur. Mais la précieuse récolte n'était pas tout à fait terminée. La liqueur hallucinogène vârouni apparaît à son tour et devient la propriété des Démons. Enfin parut un merveilleux jeune homme, éclatant de toute la beauté de sa peau noire, qui portait la coupe remplie de la liqueur d'immortalité. Les Démons sautèrent sur lui et s'emparèrent du vase. Les Dieux, voyant s'évaporer leur désir d'immortalité, se tournèrent en geignant vers Vishnou. C'est alors que se produisit l'événement le plus singulier de cette singulière histoire. Pour détourner l'attention avide des Démons, Vishnou prit aspect une voluptueuse courtisane, Mohinî : Son teint avait la couleur foncée d'un beau lotus bleu ; tous
ses membres étaient parfaits, ses oreilles égales et ornées
d'anneaux, ses joues belles et son nez long. Les Démons n'ont plus d'yeux que pour Mohinî. Ils sont
tellement subjugués par elle qu'ils lui confient la précieuse
coupe pour qu'elle fasse une juste distribution de l'ambroisie. Elle
dispose donc les Dieux et les Démons en deux rangs parallèles
et, servant d'abord les Dieux, elle retient par ses oeillades l'attention
des Démons. (Un seul Démon, Rahou, ne s'y laissa pas prendre.
Il s'insinua dans le rang des Dieux et but sa part ambroisie. Or ses
voisins, le soleil et la Lune, s'en étant immédiatement
aperçu, avertirent Vishnou qui, d'un coup de disque, trancha
la tête de l'imposteur. Son corps s'affala sur le sol, mais sa
tête, pleine d'ambroisie, était devenue immortelle. Vishnou
l'envoya rouler dans le ciel, où depuis elle suit une orbite
et tente régulièrement d'avaler le Soleil et la Lune,
provoquant les éclipses.) Quand la belle courtisane eut donné sa part au dernier des
Dieux, elle reprit sa forme originelle, et les Démons privés
de leur dû entrèrent dans une folle colère. Une
guerre inexpiable entre les Démons et les nouveaux Immortels
s'ensuivit. C'est là que la légende de Jéjouri insère son appendice. Pendant la distribution de l'ambroisie, Shiva était tombé follement amoureux de Mohinî. Il la prit donc à part avant qu'elle n'abandonne sa forme affolante, et lui demanda sa main. Vishnou lui promit de la lui accorder lors de l'une de ses prochaines incarnations, à Jéjouri. La grande guerre des Dieux et des Démons eut en effet lieu dans
ce voisinage. Les Démons étaient conduits par deux héros,
Mani et Malla. Ils ravagèrent le territoire, persécutant
les brahmanes locaux, interdisant leurs sacrifices. Les Dieux, frustrés
de leur nourriture, demandèrent de nouveau à Shiva de
les secourir. Celui-ci mobilisa donc une immense armée composé
des troupes de tous les Dieux ses vassaux, et se mit à leur tête
sous sa forme terrible de Bhaïrava, la Colère-de-Dieu. Son général en chef, Skanda, était suivi de ses
troupes montées sur leurs paons de guerre. Venaient ensuite les
troupes d'Indra montées sur leurs éléphants, celles
d'Agni montées sur leurs béliers, celles de Yama montées
sur leurs buffles, celles de Varouna montées sur leurs crocodiles,
celles de Ganesha montées sur leurs souris, celles du Soleil
montées sur leurs chars à sept destriers, celles de Brahmâ
montées sur leurs oies cendrées. Bhaïrava lui-même
chevauchait un blanc destrier et brandissait un gigantesque sabre. Lorsqu'ils passèrent par Névâsé, au confluent
de la Godâvarî et de la Pravarâ, Bhaïrava fit
halte pour y retrouver sa chère Mohinî. La légende
locale du temple dédié à Mohinî sur les rives
du fleuve raconte que c'est aussi là qu'eut lieu la distribution
d'ambroisie. Quand Vishnou décapita le Démon Rahou, quelques
gouttes du précieux liquide tombèrent dans le confluent,
le rendant sacré à jamais. Un riche marchand du lieu,
Timmashét, de la caste des banians, eut une nuit en rêve
la vision de sa divinité de prédilection, Shiva, qui lui
ordonna de fermer les yeux. Les ouvrant après le laps de temps
fixé, il vit à terre devant lui un ravissant bébé
qui vagissait : c'était Mohini, re-née. Il lui donna le
nom de Mhâlsâ. Elle grandit, devint une jeune fille au caractère
indépendant et risque-tout, qui ne rêvait que de Shiva
comme futur époux. La rencontre entre les deux amoureux fut passionnée. Shiva-Khandobâ
enleva sa belle sur sa monture et l'emmena à Pâlî,
un petit village de montagne à quelques lieues de Karhâd,
dans le district de Sâtârâ, où il l'épousa.
(Chaque année, au mois de pausha, dans le temple de ce village
dédié à Khandobâ et bâti par la communauté
des banians de Sâtârâ en 1496, on commémore
ce mariage avec une grande solennité.) Puis Bhaïrava-Khandobâ fit monter Mhàlsà
en croupe et reprit la tête de ses armées. Arrivés
à Jéjouri, ils livrèrent bataille aux Démons.
Bhaïrava laissa à Mhâlsà le soin de tuer le
roi Mani, et se chargea lui même de Malla. Avant de mourir, ce
dernier implora la grâce d'être honoré en ce lieu
parce que la main du Dieu unique l'avait libéré des enfers
en le tuant. C'est pourquoi Khandobâ est appelé en ce lieu
Mallâri, le destructeur-de-Malla. A Jéjouri, comme à Pâlï, le sanctuaire du
temple offre une singularité. On y trouve deux linga côte
à côte : l'un est celui de Bhaïrava-Khandobâ,
l'autre celui de Mohinî-Mhâlsâ. Le linga peut donc
être le "signe" d'une divinité féminine
: les deux linga placés l'un à côté de l'autre
soulignent la croyance générale à l'étroite
et constante collaboration entre Shiva et sa shaktî dans toutes
leurs activités. Shiva, malgré son caractère passionné, est un époux volage. A peine installé au sommet de la colline de Jéjouri avec sa terrible épouse, il tomba amoureux d'une jeune bergère qui paissait ses moutons dans un pâturage voisin. Il avait en effet coutume de se promener incognito dans ses domaines. La beauté de la jeune Bânaï le fascina. Un jour, il laissa tomber près d'elle une paire de sandales de grand prix. Pensant qu'elles appartenaient à quelqu'un habitant le château d'en haut, la bergère alla les rapporter. Elle fut conduite devant le châtelain et son épouse Mhâlsâ, reconnut l'homme des sandales et tomba amoureuse de lui. Elle ne fit rien voir de ses sentiments et retourna vers son troupeau. Mais son coeur était resté au sommet de la colline. Elle écrivit une lettre d'amour au seigneur d'en haut. Ils échangèrent des billets de plus en plus passionnés. L'un d'eux fut intercepté par Mhâlsâ qui, folle de jalousie, obligea son seigneur et maître à enfermer la tendre pucelle dans une affreuse caverne, sous le château, à mi-chemin du sommet. Mais peut-on emprisonner l'amour ? Shiva s'arrangea en cachette pour faire creuser un puits qui communiquait avec le cachot de son amante : ils se parlaient chaque jour, se donnaient des rendez-vous et se rencontraient la nuit pendant le sommeil de Mhâlsà. Ils n'eurent pas d'enfants, mais vécurent désormais dans le bonheur. Ce joli conte a de nombreuses et multiples versions. Certains font
de Bânâï la seconde femme légitime de Shiva.
A Naldourg, près d'Ousmânâbâd, on commémore
chaque année ce mariage par une grande fête, au premier
jour clair du mois de mârgashîrsha. Le fait que Shiva soit
doté fort souvent de deux épouses et que l'une soit de
haute caste, tandis que l'autre appartient à la plus humble classe
des habitants du lieu, tendrait à montrer qu'il ne fait pas acception
de castes. On raconte à Shrishaïlam, en pays télougou, une histoire fort semblable. C'est le plus grand centre shivaïte de toute cette province, et l'on y vénère Shiva sous le nom de Mallikârjouna. Le temple, niché au centre de sauvages collines, est immense et fort riche. Mallikârjouna y a deux femmes, l'une de caste brâhmanique et l'autre appartenant à une tribu de chasseurs néolitiques qui nomadisent dans la région, les Chenchous. Les grands textes sanskrits, surtout ceux de tendance vishnouite comme
le Mahâbhârata ou le Bhagavata Pourâna, se plaisent
à raconter les mésaventures matrimoniales de Shiva. La première femme de Shiva est connue sous le nom de Satî,
c'est-à-dire " celle-qui-se-manifeste-dans toute-existence"
"l'Immanente absolue ". Selon la légende du Màhâbhârata,
Satî est une des filles du prophète Daksha, celui qui révéla
aux hommes les techniques du sacrifice védique. Un jour, Daksha
célébra un grand rituel ; à cette occasion, il
avait convoqué tous les Dieux auxquels il avait donné
ses quinze autres filles en mariage, mais il avait négligé
d'inviter Shiva. Il haïssait son gendre, qu'il considérait
comme un dangereux transgresseur : J'ai donné, quoique malgré
moi, ma fille à ce comtempteur des sacrifices, à cet impur,
à cet orgueilleux, à ce violateur de toutes les lois comme
on donne à un shoudra la parole sainte du Véda. Selon le Bhâgavata, Shiva était en effet la personnification
même de ce que le dharma condamnait, de tout ce qui était
considéré comme impur et souillant. Pourtant il le reconnaît
aussi comme une forme alternative du Dieu suprême. Satî, poussée par le ressentiment que lui inspirait la
non-invitation de son mari au sacrifice organisé par son père,
brûlait du désir d'y assister. Shiva tenta de l'en dissuader.
En vain. Elle arriva en plein milieu du sacrifice : sa mère et
ses soeurs l'accueillirent avec affection, mais son père refusa
de lui parler. Elle se lança alors dans une véhémente
apologie du style de vie de son mari puis se tut et se mit en posture
de yoga : elle en pratiqua les techniques avec une telle concentration
que bientôt son corps s'embrasa tout entier. Shiva, averti par Nârada, le gazetier du paradis, de la mort
de son épouse entra dans une grande colère. Il s'arracha
une touffe de ses longs cheveux dont se moquaient les autres Dieux et
la jeta sur le sol. Un géant terrifiant en surgi, Vîrabhadra-le-Mâle,
qui aussitôt enrôla quelques-uns des courtisans douteux
de Shiva comme les Bhoutas, esprits malveillants de ceux qui sont morts
de morts violentes, les Prétas, esprits frustrés de ceux
pour qui personne n'a accompli les rites funéraires, ou les Pramâthas,
esprits de ceux qui sont morts sans s'être vengés d'une
injure. Vîrabhadra courut avec eux jusqu'au lieu du sacrifice,
qu'il saccagea : il dispersa les feux, massacra les célébrants,
expulsa les Dieux à coups de pierres et, finalement, décapita
Daksha lui-même, faisant rouler sa tête dans les braises
profanées. C'était un brâhmanicide de masse aggravé
d'un sacrilège contre ce que les Védas tenaient pour le
plus saint, le sacrifice. Les dieux allèrent se plaindre à Brahmâ et à Vishnou. Tous ensemble, ils se mirent en route vers le Kaïlasa, où ils trouvèrent Shiva, assis en lotus sous un immense figuier banian, en train d'enseigner calmement Nârada. Au nom de tous les dieux, Brahmà fit amende honorable : Je te reconnais pour le souverain suprême, le maître unique
du pourousha et de la prakriti la Brahmâ assura Shiva que Daksha et ses brahmanes s'étaient rendus coupables d'une regrettable ignorance des rites. Désormais il aura sa part légale dans tout sacrifice Que ce qui reste du sacrifice soit ta part ! Que la cérémonie, toi qui peux la détruire, soit accomplie pour toi au moyen de cette part même 1 (Ibid., IV, 6, 53.) Shiva se laissa convaincre que Daksha n'avait été coupable que d'une erreur dans le déroulement du rituel : il ressuscita tous les célébrants, qui purent ainsi reprendre le sacrifice. Dans le Bhagavata, comme dans le Shiva Pourânae tout se finit bien, même pour Satî qui, transformée en flamme, prend possession d'un lieu himalayen où elle est vénérée sous cette forme de feu à jvâlàmoukhî. Elle obtint en outre de renaître comme Pârvatî : La déesse Sati devint la fille de l'Himalaya sous le nom célèbre de Pârvati. Elle se rendit propice par un rigoureux ascétisme Shiva, qu'elle épousa. (Ibid., IV, 7, 58-59.) Néanmoins, les versions " féminines " de ce mythe, nous le verrons, lui donnent une issue beaucoup plus dramatique. Le linga est toujours le signe de l'unité du pourousha masculin
et de la prakriti féminine, là même où il
constitue le seul objet du culte d'un temple. Une fête annuelle
célèbre dans ces sanctuaires la mémoire du mariage
de Shiva avec l'une de ses shakti. Dans la conscience de tout indou,
le couple Shiva-Parvatî représente l'idéal du couple
humain. Parmi les innombrables chants nuptiaux qu'on entonne pendant les cérémonies
de mariage, l'un des plus populaires dans le nord de l'Inde est celui
que composa Toulsi-dâs sur le mariage de Shiva et de Pârvatî.
Celui qu'il composa sur le thème du mariage de Râma et
de Sîtâ n'eut pas le même succès. Si Pârvatî est incontestablement l'image de l'épouse
idéale, Shiva est loin de constituer le mari parfait. Leur idylle
commença dans l'Himalaya. Pârvati, réincarnation
de Sati, était la fille du roi de la Montagne, d'où son
nom de " Montagnarde ". Fillette, sa pensée déjà
ne pouvait se détacher de Shiva. Quand elle devint nubile, ses
parents lui cherchèrent un bon parti ; ils s'adressèrent
à Nârada, qui leur prédit que leur fille épouserait
un fou. Et s'ils voulaient lui éviter ce destin, il fallait qu'elle
aille implorer Shiva sur sa montagne. Pârvati trouva Shiva perdu dans une méditation profonde
et s'en éprit sur-le-champ. Elle s'installa non loin de lui et
s'imposa un yoga rigoureux, sans réussir à attirer l'attention
de Shiva. Finalement, elle fit appel au Dieu d'amour, Kâma, qui
décocha une de ses flèches fleuries dans le coeur de Shiva.
Le coup réveilla le Dieu de sa contemplation ; celui-ci ouvrit
les yeux et, furieux d'avoir été dérangé,
foudroya de son troisième oeil le présomptueux archer,
qui tomba calciné. Puis il changea de montagne et reprit son
yoga. Pârvatî, désespérée, resta sur place et se livra sans retenue à de terribles ascèses Elle délaissa toute nourriture, comme on fuirait une maladie
ou un serpent. De, tout son coeur, elle s'absorba dans des mortifications
que les moines ne sauraient pas même imaginer. Son corps si tendre que faisait frissonner le seul contact de ses
vêtements et ornements, elle le voua, par amour pour Shiva, à
de terribles macérations. Elle ne connaît plus ni sommeil, ni faim, ni soif ; ses nuits
ressemblent à des jours ; ses yeux pleurent, ses lèvres
ne cessent de murmurer le nom aimé, son corps entre en transe
et son coeur reste fixé en Shiva. Pour toute nourriture, elle ne prend que des racines ou des fruits, parfois de l'eau seulement, parfois de l'air. D'autres jours, elle ne broute que def euilles de bilva séchées, les favorites de Shiva. (Pârvatf-Mangala, 34-38.) Pârvati murmure inlassablement le nom de Shiva, d'une voix de plus en plus affaiblie. Enfin Shiva la remarque. Décidant de la mettre à l'épreuve, il prend l'apparence d'un jeune et bel adolescent brâhmane, s'approche de Pârvatî et lui demande la raison de ses mortifications. Apprenant qu'elle se consume d'amour pour Shiva, il lui fait un portrait peu flatteur de l'objet de sa flamme : C'est un garçon sans qualités, sans naissance, sans honneur,
sans caste et de surcroît sans parents. Il mendie sa pitance et
ne dort que sur des bûchers. Il danse nu au clair de lune en lutinant
les vampiresses. Shiva n'est pas dénué d'humour : il se dépeint
tel que beaucoup de gens l'imaginent, comme le Dieu des ascètes
gyrovagues qui errent sur les routes de l'Inde dans différents
degrés de nudité et, qui, grâce à des exercices
ascétiques parfois singuliers, acquièrent de dangereux
pouvoirs occultes. Mais cette description peu flatteuse ne décourage
pas l'amoureuse Pârvatî, elle l'aime tel qu'il est. Touché
de sa sincérité, Shiva finit par se révéler
dans toute sa magnificente nudité et s'engage à épouser
l'obstinée Montagnarde. Les préparatifs du mariage commencent dans l'observance des
coutumes brâhmaniques. La date de la cérémonie est
fixée par les astrologues, les parents de Pârvatî
décorent leur palais et invitent tous les princes des environs.
Shiva s'approche, entouré de ses compagnons habituels qui ont
revêtu pour une fois des formes plaisantes et élégantes.
Mais la mère de Pârvatî a conservé toutes
ses préventions contre Shiva et ce dernier s'entend avec les
autres Dieux pour lui donner une leçon. Bientôt on annonce l'arrivée au palais du cortège
du gendre. La mère de Pârvatî se met à son
balcon, s'attendant au pire. Lorsqu'elle aperçoit le premier
Dieu, Vasou, et son brillant entourage, elle croit voir Shiva et s'en
réjouit. Mais on la détrompe : ce n'est que le moins grand
des Dieux et le plus humble des serviteurs de Shiva. L'idée qu'elle
se faisait de son gendre se transforme peu à peu, à mesure
que les Dieux défirent sous ses yeux avec une pompe toujours
grandissante. Quand Vishnou parait, monté sur son milan Garouda
harnaché d'or et de pierreries, elle pense que c'est Shiva qui
s'avance. Apprenant qu'il s'agit de Vishnou, le maître de cérémonie
du mariage et l'ami de Shiva, elle se pâme presque d'aise. Si
Shiva a de tels serviteurs et de si riches amis, quelle ne doit pas
être sa splendeur ! Shiva arrive enfin, entouré de ses gens qui ont repris leurs formes repoussantes. Shiva lui-même est nu, barbouillé de cendres, vêtu d'un haillon que retient un serpent enroulé autour de sa taille. Bien plus, quand le serpent aperçoit le milan de Vishnou, il a si peur qu'il s'enfuit, laissant l'ascète dans l'état de nature. La reine s'évanouit d'horreur. Mais elle reprend ses sens et découvre alors son gendre dans son aspect le plus éblouissant. Le mariage est aussitôt célébré selon les rituels dans la liesse générale. Les chants nuptiaux s'arrêtent là et ne nous apprennent
rien sur la vie du couple après le mariage. La leçon qu'ils
suggèrent est claire : jeunes filles, aimez vos maris jusqu'au
suprême sacrifice ; parents, ne jugez pas vos futurs gendres sur
l'apparence. Shiva, dans toute cette histoire, apparaît comme le Dieu des ascètes qui préfère les lieux sauvages et la fréquentation des gobelins aux territoires civilisés et aux cours princières où se complaisent les autres Dieux et en particulier Vishnou : mais ils agissent tous à l'occasion ensemble, chacun respectant le territoire des autres. Le légendaire de Bénarès, le Kâshf Khanda,
prend le relais. Shiva retourna à ses montagnes et pendant quelque
temps pratiqua avec son épouse des exercices de yoga et de méditation.
Mais Pârvatî, malgré tout son amour conjugal, regrettait
le confort de la ville. Elle convainquit Shiva de descendre dans la
plaine. Il envoya ses gnomes en tournée d'inspection et décida
d'aller s'installer à Bénarès, la plus florissante
et la plus agréable des villes qu'ils avaient visitées,
mais qui était pour lors gouvernée par un excellent roi,
Divodâsa. Il fallut donc l'en déloger. Shiva fit de nouveau appel aux autres Dieux et les délégua
auprès du roi pour le persuader de renoncer à son pouvoir.
Successivement les Yoginîs, qui jouent à la cour de Shiva
le même rôle que les Apsarâs à celles d'Indra,
puis Sourya le soleil, puis Brahmâ, puis les gnomes, puis Ganésha
s'en vinrent à Bénarès. Mais ils se trouvaient
si bien dans cette ville de rêve qu'ils y restèrent. (C'est
pourquoi il y a à Bénarès des temples de tous les
Dieux de l'Inde.) En désespoir de cause, Shiva envoya son plus
puissant allié, Vishnou, qui imagina un singulier stratagème
: il prit l'apparence d'un moine bouddhiste, Pounyakîrti, tandis
que Lakshmî se transforma en moniale, Vijnânakaumoudî,
et le milan Garouda en moinillon. Ils s'installèrent à
Sàrnath, près de la ville, et s'employèrent à
convertir tous les habitants à leur religion. Avec un plein succès
: la non-violence y régna bientôt, interdisant tout sacrifice,
et la croyance en l'égalité de tous les hommes y abolit
la distinction des castes. Voyant la ville devenir un monastère,
le roi décida de l'abandonner, et Shiva put enfin s'y établir. Shiva et Pârvatî construisirent leur ermitage dans une forêt voisine, Ananda-vana, le " bois-de-béatitude", où ils pratiquèrent dans le bonheur leur occupation favorite, l'ascèse. A ce point du récit, la mythologie bascule et nous renvoie aux temps primordiaux qui suivirent le déluge et le surgissement du linga de feu lumineux représentant l'union du pourousha et de la prakriti. Shiva et Shakti créèrent ce lieu. Shiva est le pourousha
et Shakti la prakriti. Un jour, Shiva et Shakti qui vivaient dans le
bois-de-béatitude, se mirent à rêver d'un être
qui s'occuperait à créer le monde, à le gouverner
et le protéger. Libres de tout soucis ils pourraient ainsi continuer
en paix leur poursuite de la libération absolue. Ili créèrent
donc Vishnou avec toute sa beauté et sa puissance et toutes les
qualités possibles. Ils le chargèrent de créer
le monde selon les plans du Véda. Vishnou entra aussitôt en méditation. Puis, grâce à son disque appelé chakra, il creusa un étang superbe qu'il nomma l'étang-aux-lotus, Poushkarinî. Il le remplit de sa sueur et reprit sa méditation. Un jour, Shiva et Shakti passèrent par là et l'aperçurent entouré des flammes de son ascèse. Shiva lui demanda d'émettre un voeu : " Vivre pour jamais en ta présence ! " répondit Vishnou. Cette réponse les remplit d'une telle joie qu'ils se mirent à danser et se plongèrent dans l'étang. La perle du diadème de Shiva et les boucles d'oreilles de Shakti y tombèrent. C'est pourquoi on appelle cet étang le Mani-karnikâ, l'étang-de-la-perle-et-des-boucles. (Kâshf Khanda, XXVI, 1-65.) Le Shiva Pourâna place cet épisode avant le surgissement
du linga de feu. lumineux. Selon lui, en effet, la danse du couple primordial
dans l'étang le fit déborder, si bien que les eaux couvrirent
toute la terre. Pour préserver le site de leur forêt-de-béatitude,
Shiva piqua alors le rocher de Bénarès à son trident
et le brandit au-dessus du niveau diluvial. C'est alors que Brahmâ
et Vishnou se disputèrent la primauté sur l'univers. Pârvatî perd à Bénarès son identité de fille de la montagne pour se fondre dans le concept de la shakti. Dans cette cité aux mille temples, il n'y en a pas un seul qui lui soit dédié en tant que Pârvatî, comme si l'adoration des fidèles au Shiva-linga lui était aussi destinée. La légende du temple d'Annapournâ, la shakti la plus célèbre de Bénarès, situé non loin de principal temple du Shiva-linga appelé Vishveshvar, Seigneur du cosmos, mentionne seulement Pârvatî en un temps où la ville était déjà florissante et donc peu hospitalière. Vyâsa, le compilateur du Véda, y vint un jour mendier : ne recevant rien de personne, il s'apprêtait à maudire la ville, quand il frappa à la porte d'une humble demeure où Pârvati lui servit un repas si délicieux que l'irascible sage tourna sa malédiction en bénédiction : "Que tous ceux qui viendront à Bénarès y trouvent désormais une abondante nourriture ! " Aussi, depuis ce temps, le temple est-il dédié à Annapournâ, " la-pourvoyeuse-d'abondance ". Le rituel principal, lors des fêtes annuelles, consiste à offrir un repas à tous les pèlerins. La plus importante shakti de Bénarès est le Gange. Dans le mythe de sa descente, qui est représenté sur la fresque des rochers de Mahâbalipouram, Shiva joue un rôle essentiel. Le Gange est femme et il aurait été plus convenable de lui garder son nom sanskrit de Gangâ. En ces temps-là, le roi Bhagîratha régnait sur
la plaine autour de Bénarès. La terre manquait d'eau,
et les hommes ne pouvaient plus pratiquer les rites funéraires.
Or le roi avait à incinérer soixante mille de ses grands-oncles!
Il s'adressa donc à Brahmâ pour qu'il demande à
la Voie-Lactée qui irriguait le ciel de descendre sur terre afin
d'y remplir la même fonction. La Voie-Lactée refusa d'abord,
puis se laissa convaincre et quitta les pieds de Vishnou où elle
prenait source. Mais le roi craignit qu'en arrivant sur terre, elle
ne provoque un déluge catastrophique. Il implora Shiva de se
dresser sur sa montagne et de recevoir sur sa tête chevelue le
torrent du ciel pour en amortir le choc. L'eau s'y divisa en effet en
de multiples petits torrents qui irriguèrent la terre dans les
quatre directions. La Gangâ se trouvait si bien dans la chevelure de Shiva qu'elle
résolut d'y rester. Mais Pârvati, jalouse, persuada Shiva
de laisser partir Gangâ pour qu'elle accomplisse sa fonction sur
la terre. Il s'en sépara donc. La Gangâ partit alors pour
Bénarès, où elle renouvela l'eau des étangs
en leur accordant ses vertus salvifiques ; elle recommença à
chacune de ses grandes crues jusqu'à ce que les Anglais construisent
des digues pour les contrôler. Les eaux du Gange céleste se répandirent aussi dans toute l'Inde, ce qui explique que chaque rivière soit considérée comme une de ses branches, jusqu'à la Cavérî, à l'extrême sud. Ellora : chambre de méditation Les rochers sculptés ou les bas-reliefs des parois des cavernes-sanctuaires
racontent les grands mythes de l'Inde mieux que les textes écrits
car, visant l'essentiel, ils ne retiennent que les épisodes indispensables.
Les murs d'une grotte illustrent les aspects du mythe de la divinité
de son sanctuaire, comme un catéchisme en image destiné
à imprégner la conscience du fidèle qui vient y
méditer. Les temples-cavernes sont en effet moins des lieux de
culte que des chambres de méditation. Par sa nature même,
le Shiva-linga constitue un objet de vénération idéal. A Ellora, par exemple, la plupart des caves sculptées
sont dédiées à Shiva : c'est là que se trouve
aussi l'un des douze grands jyotir-linga de l'Inde, celui que l'on appelle
Ghrishméshvar. Les fresques, qui furent peintes entre le VI°
et le VIII° siècle, représentent le combat de Shiva
contre le démon aveugle Andhaka. La scène, dont les textes
nous parlent peu, se déroule au temps où Shiva et Pârvati
s'étaient retirés dans une grotte du mont Mandara pour
y méditer. La terre entière était alors la proie d'un féroce
démon, Andhaka, qui était né dans cette grotte
au cours des jeux érotiques de Shiva et de Pârvatî.
Celle ci avait mis ses mains sur le front de Shiva lui fermant les yeux.
La nuit aussitôt avait recouvert la terre, tandis qu'un autre
phénomène, plus singulier encore, se produisait : les
paumes de Pàrvatî exsudaient une liqueur aphrodisiaque
qui tomba sur le troisième oeil brûlant de Shiva et en
fit jaillir une goutte de sueur séminale. La goutte tomba à
terre, d'où surgit un être difforme et aveugle d'une terrible
puissance. Parvâtî l'éleva comme un fils, mais Shiva
bientôt le donna à un puissant démon, Hiranyaksha,
qui n'avait pas d'enfant. A la mort de son père, Andhaka
avait pris sa succession et conquis les trois mondes, la terre, l'espace
intermédiaire et le ciel. Shiva et Pârvatî se trouvaient alors dans la grotte pour
y pratiquer leur yoga. Andhaka ignorait qu'il était d'une certaine
façon leur fils. Apprenant que Pârvatî était
fort belle, il résolut de l'enlever. Il envoya des messagers
expliquer à Shiva qu'un ascète n'avait que faire d'une
épouse aussi belle que Pârvati, qu'elle risquait de mettre
en péril son voeu de chasteté, qu'il ferait donc mieux
de la donner comme compagne à Andhaka, leur roi. Shiva leur répondit
qu'il n'était qu'un ascète, certes, mais que si leur roi
désirait s'emparer de sa femme, il devrait le combattre. Le roi
envoya son armée, entoura la grotte que défendait le seul
Vîrabhaïrava, mais subit une déroute totale. Cependant Shiva, troublé par le raisonnement des messagers
du roi démoniaque, décida d'entreprendre une forme de
yoga qu'on pratique dans une solitude absolue. Il partit donc sur une
autre montagne, laissant Pârvatî seule dans sa caverne sous
la garde de Vîrabhaïrava. Andhaka en profita pour renouveler
son attaque. Vîrabhaïrava, rendu vulnérable par l'absen-
ce de Shiva, fut blessé et tomba devant l'entrée de la
caverne. Les troupes démoniaques partirent à l'assaut.
Pârvatî se réfugia dans le fond de la grotte et appela
toutes les shakti des dieux du Ciel qui, en un clin d'oeil, vinrent
l'entourer. Les terribles amazones, Lakshmî et Sarasvatî
en tête, foncèrent alors sur les Démons. Un combat
épique s'engagea entre ces mâles Démons et ces Dieux
femelles. Shiva revint de sa montagne vers la fin du combat et assista
calmement aux exploits guerriers de son épouse. Quand les Démons
se furent tous enfuis, il félicita les dames puis les renvoya
à leurs maris. Voyant les Dieux partir, Andhaka reprit courage et engagea l'ogre
terrible appelé Vighasa. Les troupes d'Andhaka attaquèrent
de nouveau la caverne. Cette fois, Shiva convoqua les Dieux, qui arrivèrent
aussitôt avec leurs armées. Le combat recommença,
mais à mesure que les Dieux chargeaient, l'ogre, ouvrant la bouche,
les avalait. Indra, Brahmâ, Vishnou disparurent ainsi dans les
entrailles de l'ogre. Vîrabhaïrava en porta la nouvelle à
Shiva, qui récitait au fond de la grotte des mantras védiques.
Ils revinrent ensemble jusqu'à l'entrée de la caverne.
Encouragés par la présence de Shiva, Vîrabhaïrava
et Pârvati tentèrent une dernière charge mais furent
engloutis à leur tour par le monstre. Les Démons entonnaient
leur péan de victoire, lorsque Shiva se mit à chanter
les mantras magiques qui provoquèrent le vomissement de l'ogre.
Il dégurgita Pârvatî, tous les Dieux et leurs armées,
avant de se dégurgiter lui-même dans un dernier spasme. Les Démons jonchaient le sol, mais de leur sang renaissaient de nouveaux monstres. Pensant que le combat ne se terminerait jamais, Vishnou revêtit une forme féminine, et recueillit dans une coupe le sang des Démons tués. Bientôt Andhaka resta seul en face de Shiva, qui le transperça de son trident et le brandit haut, pendant que Vishnou récoltait son sang. Andhaka s'avoua vaincu. Dans un dernier râle, il implora Shiva de renaître comme chef de ses armées, ce qui lui fut accordé. Puis Shiva remercia les Dieux, les renvoya dans leur paradis, et reprit ses jeux amoureux avec Pârvatî dans la caverne du mont Mandara. Le couple idéal se livrait à d'autres jeux. Les bas reliefs
des grottes d'Ellora montrent souvent Shiva et Pârvati en train
de jouer aux dés, ou plus exactement au sârîpât.
Ce jeu de hasard, l'un des jeux de société les plus populaires
de l'Inde, se joue à deux ou à quatre et ressemble au
jeu des petits-chevaux. L'échiquier a la forme d'une croix à
quatre branches, dont le centre est appelé le trône. Chaque
joueur a quatre pions (sârî) qui ont la forme de cônes
ou de ruches d'abeilles. Chaque série de quatre pions est de
couleur différente : vert, jaune, rouge et noir. Les cases forment
un parcours qui suit les quatre branches de la croix ; certaines cases
représentent des asiles où le joueur est à l'abri
des agressions. Au début du jeu, le trône est vide : pour
y placer un de ses pions, il faut lancer les dés et tirer le
bon numéro. Les dés sont le plus souvent des petits coquillages
appelés cauris, que l'on jette devant soi pour calculer le chiffre
selon qu'ils présentent leur dos nacré ou leur fente vulvaire.
Chaque joueur doit avancer le plus rapidement possible ses pions sur
le parcours et les faire rentrer sur le trône central. Quand deux
pions rivaux s'arrêtent dans la même case, le dernier arrivé
expulse le premier occupant, qui doit recommencer le parcours, à
moins qu'il ne se trouve sur une case-asile où il est intouchable,
l'autre étant dans ce cas expulsé. Pourquoi Shiva et Pârvatî sont-ils si souvent représentés
en train de jouer aux dés ? Faut-il penser à la célèbre
partie de dés entre les Pândavas et les Kauravas racontée
par le Mahâbhârata, qui décida de la grande guerre
entre les cousins et donc du passage de l'ordre ancien à l'âge
nouveau ? Ou à cet autre passage qu'aimait raconter Dumézil
dans lequel Indra, le roi des Dieux renaissant à chaque cycle
cosmique, vit une étrange aventure en sortant d'une assemblée
où l'on avait discuté de l'immortalité : " Revenant de cette étrange assemblée, Indra aperçoit
une femme qui pleure et dont les larmes se transforment en lotus d'or.
Il l'interroge sur la cause de sa peine : "Tu ne peux la connaître,
répond-elle, que si tu m'accompagnes." Il la suit, et elle
le mène sur un sommet de l'Himalaya, où il voit un beau
jeune homme assis sur un trône et jouant aux dés avec une
jeune femme. Indra se présente : "Sache, intelligent jeune
homme, que le monde est en mon pouvoir !" Le joueur, absorbé,
ne l'écoute pas. Irrité, Indra répète :
"Je suis le maître du monde." Le jeune homme se retourne
et sourit, mais d'un sourire qui glace Indra. Le jeune homme - c'est
Shiva - achève la partie de dés, puis dit à la
femme : "Emmène Indra ; je ferai en sorte que l'orgueil
n'entre plus dans son coeur." Dès que la femme le touche,
il tombe sur la terre. Shiva lui dit : "Ne recommence pas! Déplace
cet énorme rocher et entre dans la caverne qui s'ouvrira !"
Or, dans la caverne, quatre hommes attendent déjà, tous
semblables à Indra : ce sont en effet quatre Indra des temps
antérieurs, qui ont déjà commis le même péché
que lui, la même offense envers Shiva. " (Mythe et épopée,
II P. III .) Indra, terrifié, se répand en louanges tardives. Mais
Shiva le fait entrer dans la caverne où il attendra le moment
de renaître parmi le monde des hommes. Dans les deux cas, le jeu de dés est lié au passage
d'un âge à un autre, comme si ce passage était le
fait du hasard. Mais ce n'est pas un hasard si les noms des âges
(youga) - krita, tréta, dvâpara, kali - sont aussi ceux
de coups de dés. Shiva est donc, dès l'àge du Mahâbhârata,
associé au jeu de dés, comme si, parmi ses qualités,
il y avait celle d'être imprévisible. C'est du reste à une partie malheureuse qu'est due l'installation
du jyotir-linga d'Ellora, selon la légende locale. Un jour Shiva
jouait avec Pârvatî à son jeu favori, dans le bois-de-béatitude
de Bénarès, mais il perdait sans cesse. Irrité
et excédé, pour retrouver son calme il quitta Pârvatî
et s'enfuit dans la forét-du désir qui se trouvait sur
les bords de la Godâvarî. Pârvatî se reprochait amèrement d'avoir gagné
au jeu et perdu son époux. N'y tenant plus, elle se lança
sur ses traces et arriva sur les rives du fleuve. Mais là, réfléchissant
à des situations précédentes où Shiva n'avait
retrouvé son calme que dans les bras d'une autre femme, elle
imagina un subterfuge pour récupérer son mari. Elle se
transforma en belle sauvage à la jeunesse radieuse et aux oeillades
assassines. Puis, s'arrêtant partout où elle pensait que
Shiva pourrait se cacher pour méditer, elle chanta d'une voix
douce cette mélodie préférée de Shiva qu'on
appelle le Raga Malhâr. Son seigneur et maître l'entendit
enfin. Il interrompit sa méditation pour chercher la chanteuse.
Il la vit et la désira. Quand la belle se mit à danser
pour accompagner son chant, il se précipita sur elle, lui prit
la main et entra dans sa danse, qui le fit tomber en transe. Quand la
belle le vit dans cet état, son coeur bondit de joie, et sans
reprendre encore son aspect de Pârvatî, elle dit à
Shiva : " je ne me marierai que sur l'ordre de mes parents et,
de plus, j'y mettrai quelques conditions! " - " Dis-moi tes
conditions, je suis d'accord avec toutes ! " - " Tu devras
d'abord oublier ta colère contre ton épouse : ensuite,
tu devras t'installer avec moi dans ce bois-de-désir. D'accord
? " - " D'accord, d'accord ", répéta Shiva
en serrant très fort la main de la belle sauvage qui reprit à
cet instant son visage de Pârvatî. A cette vue, Shiva fut
rempli de confusion et demanda son pardon. Les deux époux décidèrent
de s'installer dans cette forêt. La danse avait assoiffé Pârvatî. Shiva enfonça son trident en terre et en fit jaillir une source. Pârvati allait chaque jour s'y désaltérer ; un jour, en se penchant sur la fontaine, elle aperçut son visage qui s'y reflétait comme sur un miroir. Elle se mit aussitôt à se farder. Prenant dans sa paume gauche la pâte de safran, elle y frotta son index droit et se traça sur le front la marque de l'épouse. La pâte sur sa paume prit la forme d'un minuscule linga, qu'elle déposa à terre et que l'on nomma le linga-de-safran, ou Ghrishméshvar. Puis, peu à peu, dans le flanc des falaises qui formaient comme un cirque autour de la fontaine, les ermites creusèrent des cellules, des monastères, des temples, dont les parois se couvrirent de légendes. Les textes classiques attribuent à Shiva cent huit danses différentes.
Nous ne connaissons avec précision que les sept modes, dits Tândava.
Selon le NâtyaShâstra, composé au début de
notre ère, Shiva et Pârvatî auraient inventé
la danse, l'un dans ses modes virils ou Tândava, l'autre dans
ses modes gracieux ou Lâsya. Plusieurs temples sont consacrés à Shiva en tant que
roi de la danse, Nata-râja. Le plus célèbre,
celui de Cidambaram, construit au IXe siècle, développe
ses magnifique architectures à quelques lieues au nord de Pondichéry.
Cette proximité explique qu'il fut souvent visité par
des Français. L'un d'eux, Jacques Maissin, y cantonna avec ses
troupes en 1753. Il a raconté la légende selon laquelle
Shiva entra en rivalité avec sa shakti, qu'il nomme Cali (Kâlî),
à propos de leur excellence à la danse : " La jalousie s'empara de l'esprit de Cali : elle proposa le
défi ; Shiva l'accepta. Ils commencèrent leur danse et
la continuèrent pendant trois jours sans interruption. Cependant
Shiva commençait le premier à se lasser, et il était
sur le point d'être vaincu par Cali, lorsque Vishnou qui s'aperçut
de son embarras, lui fit un signe en levant le pied gauche et les yeux
vers le ciel. Shiva, qui entendait à demi-mot, levant un pied
et dansant sur l'autre, laissa apercevoir ce que la pudeur ordonne de
cacher. Les dieux refusent d'accorder à Kâlî une seconde
chance, mais obligent Shiva à prendre Kâli pour épouse.
Malgré son ton ironique, cette légende de Cidambaram fait
sentir combien cette activité de Shiva et de Pârvatî
leur est commune. A l'entrée de la grotte d'Éléphanta,
près de Bombay, deux magnifiques bas reliefs se font face : l'un
représente Shiva en maître du yoga et l'autre en roi de
la danse. Au fond de la grotte se trouve le célèbre Shiva
à cinq têtes dont trois seulement sont visibles. On lui
donne tantôt le nom de Trimourti c'est-à-dire celui-qui-a-trois-aspects,
tantôt plus justement celui de Maheshvar, le Grand Seigneur. Le
pèlerin qui y allait méditer pouvait lire sur les murs
le même grand enseignement mythologique. Le Dieu unique, à
la fois intérieur et personnel, qui se dévoile dans la
grotte de son coeur constitue l'essence et la substance de tout être.
Et si le maître du yoga représente son aspect de pourousha,
le roi de la danse exprime le dynamisme de sa prakriti qui se déroule
en cinq étapes, que les membres du danseur comme les têtes
du Maheshvar représentent une à une. Le bras qui tient le petit tambourin damarou et la tête brahmanique
représentent l'énergie créatrice ; le bras dont
la main s'ouvre dans le geste apaisant de l'abhaya-moudra et la tête
vishnouïque représentent l'énergie vivificatrice
qui maintient le crée dans l'être ; le bras dont la main
tient une boule de feu et la tête roudraïque représentent
la destruction escatologique des êtres ; le pied qui foule le
Démon de la non-mémoire Apasmara et la tête cachée,
représentent l'énergie au repos dans les périodes
de latence ; quant à la jambe dressée vers le ciel et
la tête invisible, c'est l'énergie libératrice qui
donne accès au suprême séjour. Le bras qui sépare avec la puissance d'une trompe d'éléphant, les trois premières étapes de l'évolution cosmique, comme le mur du fond de la caverne, indiquent le passage du mouvement à la stabilité, du cosmos à l'individu, du visible à l'invisible, du couple à la fusion.
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