Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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SHIVA

Aspects et légendes du dieu

A. Daniélou

 

- LE SACRIFICE DE DAKSHA

- NOMS ET ASPECTS DU DIEU

- PASHUPATI, SEIGNEUR DES ANIMAUX

- LE GÉNIE DES FORÊTS, LE DIEU LUBRIQUE ET NU

- LE "LINGA ", PRINCIPE DE VIE

- L'HERMAPHRODITE (ARDHANARÎSHVARA)

- VISHNOU ET APOLLON

- LE DIEU DES HUMBLES

- LE GUÉRISSEUR

- LE SOUVERAIN DES DIRECTIONS DE L'ESPACE

- LE DIEU DE LA MORT

- LES CENDRES ET LE VÈTEMENT COULEUR SAFRAN

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)






Shiva et Dionysos

Alain Daniélou, éd. Fayard

 

SHIVA : Aspects et légendes du dieu

 

LE SACRIFICE DE DAKSHA

Quel qu'ait été originellement le caractère du Védisme, la religion aryenne une fois établie dans l'Inde, comme d'ailleurs en Iran et en Grèce, devint la religion d'une classe dirigeante citadine guerrière et bourgeoise qui réduisait en esclavage les anciennes populations et méprisait leurs dieux, leurs rites et leurs coutumes.

Le sacrifice de Daksha évoque le conflit de la religion de la cité, représentée par le Brahmanisme et les rites aryens, avec l'antique Shivaïsme, religion du peuple et de la nature.

Daksha, souverain et sage védique, organise un grand sacrifice en honneur de tous les dieux, mais il en exclut Shiva, considéré comme une divinité non védique et impure, bien qu'il lui ait autrefois accordé, pour des raisons politiques, la main de sa fille Sati (Fidélité), union qui symbolise l'acceptation contestée de l'ancien dieu dravidien parmi les dieux aryens.
Selon la version du Bhâgavata Purâna (IV, chap. 2 à 7), Daksha dit : " Contre ma volonté, à l'instigation de Brahmâ, j'ai donné ma fille à cet être impur, destructeur des rites et des barrières sociales, qui enseigne les textes sacrés aux hommes de basse naissance, aux shudras. Comme un dément, il erre dans d'horribles cimetières entouré de fantômes et d'esprits malins. Il est nu, les cheveux en désordre. Il rit, a pleure, a s'enduit de cendres et porte comme seul ornement un collier de têtes de morts et d'ossements humains. Il prétend être "de bon augure " (shiva), il est en réalité " de mauvaise augure " (ashiva). Il est fou, adoré par les fous, il règne sur les esprits des ténèbres. Puisse ce soi-disant souverain, dernier des dieux, ne jamais recevoir une part des offrandes des sacrifices. "

Mais, d'après le Shiva Purâna (Rudra Sambitâ, Sati khanda, chap. ler, 22-23), Daksha est à son tour maudit par Nandi (joyeux), le taureau qui est le compagnon et la personnification de Shiva dans le règne animal.

" Cet ignorant mortel hait le seul dieu qui ne réciproque pas la haine et il refuse de reconnaître la vérité. Il ne s'occupe que de sa vie domestique, avec tous les compromis quelle implique. Pour satisfaire ses intérêts, il pratique d'interminables rites avec une mentalité avilie par les prescriptions védiques. Il oublie la nature de l'âme, car il s'occupe de bien autre chose. Le brutal Daksha, qui ne pense qu'à ses femmes, aura désormais la tête d'un bouc. Que cet être stupide, gonflé de la vanité qu'il tire de son savoir ainsi que tous ceux qui, avec lui, s'opposent au Grand Archer Shiva continuent a vivre dans leur ignorant ritualisme.

" Que ces ennemis de " Celui qui calme la douleur ", dont l'esprit est troublé par l'odeur des sacrifices et les paroles fleuries des Védas, continuent à vivre dans leurs illusions. Puissent tous ces prêtres qui ne songent qu'à manger, qui ne font cas du savoir que par intérêt, ne pratiquent les austérités et les cérémonies que pour gagner leur subsistance, qui ne cherchent que la richesse et les honneurs, finir comme des mendiants. "

Le sage védique Bhrigu, qui présidait au sacrifice, réplique :

" Tous ceux qui pratiquent les rites de Shiva et le suivent ne sont que des hérétiques qui s'opposent à la vraie foi. Ils ont renoncé à la pureté rituelle. Ils vivent dans l'erreur. Ils portent leurs cheveux emmêlés, des colliers d'ossements, et s'enduisent de cendre. Ils pratiquent les rites d'initiation de Shiva dans lesquels les liqueurs intoxicantes sont considérées comme des boissons sacrées. Puisqu'ils méprisent les Védas et les brahmanes, supports de l'ordre social, ils sont des hérétiques. Les Védas sont la seule voie de la vertu. Qu'ils suivent donc leur dieu, le roi des esprits malins. "

Le roi-prêtre, l'orgueilleux Daksha qui avait invité Vishnou et les autres dieux à participer aux rites du sacrifice, n'invita ni Shiva ni sa propre fille Sati. Bien que n'ayant pas été convoquée par son père, Sati se rendit à sa demeure. Voyant qu'a n'y avait pas de part des offrandes réservée pour son époux, et insultée par son père, elle se donna la mort.

" Shiva alors dans son affliction créa un génie terrifiant appelé Virabhadra qui, à la tête des compagnons de Shiva, les Ganas, détruisit tout autour du sacrifice, n'épargnant personne. Ayant tranché la tête de Daksha, il la jeta dans le feu." (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, Sati Khanda, chap. 1er, 23.)

Shiva lui-même arracha la barbe du sage Bhrigu qui versait des oblations dans le feu sacré, il fit sauter les yeux de Bhaga (dieu aryen des biens hérités) et brisa les dents de Pushân (dieu des richesses acquises).

Nous retrouvons le même ostracisme du dieu dans la tradition dionysiaque. Dionysos est insulté et expulsé par Lycurgue, roi des Édones (Apollodore, III, V, I - 3)- Par ailleurs, d'après un fragment des Crétois d'Euripide, c'est par suite de l'impiété de Minos, qui avait refusé de sacrifier au dieu un taureau, que celui-ci rendit folle son épouse Pasiphaé et qu'elle s'éprit d'un taureau. C'est ainsi que fut conçu le Minotaure.

NOMS ET ASPECTS DU DIEU

Dans la forêt, on ne prononce pas le nom du tigre ; de même, on ne prononce jamais ouvertement le nom d'un dieu. On ne révoque qu'indirectement par des adjectifs. Le mot " dieu " vient lui-même de la racine div qui veut dire "rayonnant". Le Gott germanique et le God anglais viendraient d'une racine indo européenne, Go signifiant le "taureau ".

"L'Aitarbya Brâbmana (II, chap- 34, 7) prescrit que les formules sacrées doivent être altérées pour éviter de prononcer directement le nom d'un dieu. Les références au dieu doivent toujours être indirectes, suggérées par la mention d'une de ses qualités, d'un de ses attributs. " (P. Banerjee, Early Indian Religions, P- 49-) C'est pourquoi dans toutes les mythologies les différents aspects du divin ont des noms multiples.

Il apparaît que, dans la préhistoire indienne, Shiva (le Bienveillant) était appelé " Ann ", nom attribué aussi à la déesse et dont nous ignorons le sens, mais que l'on peut rapprocher du Ann hittite, de l'Anat cananéenne, de l'Ana celtique (qui devient sainte Anne en Bretagne). Dans le panthéon védique, Rudra, "Celui qui cause des larmes" (D'après une autre étymologie retenue dans le Shiva Puràna (Vâyavàa Samhità, Chap. I 2, 3o), Rudra signifie " le Hurleur ".), se réfère à son aspect terrible. Un texte du Shiva Purâna commenté dans un traité sanskrit, le Shiva Sahasra Nâma, explique le sens d'un millier de noms du dieu. C'est suivant l'aspect du dieu préféré du fidèle que sera établie la formule secrète et magique qui sera communiquée à l'apprenti lors de son initiation et qui sera son constant compagnon et recours tout au long de sa vie.

Il n'est point de mot qui puisse exprimer la majesté divine. On évoque les dieux par leurs attributs, leurs qualités telles qu'elles se manifestent dans la création. La divinité ne saurait être cernée ou définie par la forme ou la parole. Les mille noms de Shiva ne sont que des épithètes se référant aux divers aspects de sa manifestation.

Dionysos lui aussi apparaît sous des aspects multiples : c'est un dieu-taureau, un dieu mourant, un dieu-enfant, un dieu abandonné par sa mère, ayant une double naissance. En Crète, des monnaies de Kydonia nous montrent un Dionysos jeune d'autres, de Polyrhenia, un Dionysos cornu ; celles de Sybrita, un Dionysos barbu tenant un thyrse. Ailleurs, c'est un Dionysos jeune chevauchant une panthère galopante, etc. Le dieu apparaît dans chaque région avec un nom et sous des aspects différents.

Les parallèles entre les noms et les légendes de Shiva, d'Orisis et de Dionysos sont si nombreux qu'il y a peu de doute sur leur identité originelle.

Skanda, le " fils " de Shiva, assimilé au second Dionysos, est appelé Agnibhû (Né du feu), comme Dionysos est Pyrigènes (Né du feu). Il est Karttikeya (Fils des Pléiades) alors que Dionysos est Briseus (Fils des Nymphes). Skanda est Sarajamna (Né dans les roseaux), Dionysos est Limnaios ("du marais "). Dionysos est le Prôtogonos (le Premier-né) comme Shiva est Prathamajâ (Premier-né), le "plus ancien des dieux ", aussi appelé Bhâskara (Lumineux) ou Phanès (Celui qui illumine) dans la tradition orphique. Ce dieu qui enseigne l'unité fondamentale des choses est appelé Shiva (Bienveillant) ou Medichios (le Bienveillant). Il est Nisah (la Béatitude), le dieu de Naxos ou de Nysa. Le nom même de Dionysos signifie vraisemblablement le " dieu de Nysa " (la montagne sacrée de Shiva) comme Zagréus est le dieu du mont Zagron. Shiva-Dionysos est aussi Bhairava (le Terrible) ou Bromios (le Bruyant), Rudra ou Eriboas (le Hurleur). Son aspect féminin est la "Dame des montagnes " (Pârvatî, ou Rhéa, ou Cybèle), appelée aussi la "Dame blanche " (Gaurî ou Leucothéa). Shiva est Shankara (le Pacificateur), il est Isha (Jésus)- (le Seigneur), Pashupati (le protecteur des bêtes), Kâla ou Kronos (le Temps qui détruit toutes choses, le seigneur de la mort). Il est Skanda (le jet de Sperme), le dieu de la Beauté et des Mystères, Murugan ou Kumâra (PAdolescent) équivalent du Kouros (Garçon) crétois, aussi appelé Guha (le Mystérieux) que les Grecs appelaient Hermès.

Le Zeus crétois est entouré des Korybantes, serviteurs de la déesse. Le chef des compagnons (Ganas) de Shiva est Ganapati, créé pour être le gardien de la porte de la déesse. Il est le dieu des Portes et en ce sens correspond à Apulunas, dieu des Portes en Anatolie. Ganapati est appelé Mushaka-vâhana, " Chevaucheur de souris") comme Apollon est Smintheus (" des souris "). En tant que seigneur des montagnes, Shiva est appelé Kolônatas ou Girisha (seigneur des montagnes). Il est Bhava (le Roi), Agrionos (le Chasseur) ou Sharva (l'Archer), Mahâdeva (le Dieu suprême). Errant comme un fou, il est appelé Unmatta ou Mainomenos (le Fou). Comme principe universel, il est l'Hermaphrodite (Ardhanarîshvara), correspondant à l'Erikepaios grec. Comme principe de toute vie, son symbole est le phallus (Linga ou priape). Représenté comme un pilier, une pierre dressée, il est appelé Sthanu (Pilier) ou Perikionos ("à la colonne"). Comme seigneur du Yoga, Shiva est appelé Yogéndra, Yogéshvara, Mahâyogi, car c'est lui qui enseigna au monde la méthode du Yoga par l'homme peut se connaître lui-même, se réaliser et communiquer avec les êtres subtils, les bêtes, les plantes et les dieux. Il aussi la danse et la musique qui mènent à l'extase, l'ivresse permet de sortir de soi-même. Il est Melpomenos (le Chanteur) ou Natarâja, le " roi de la danse et du théâtre ". C'est par la danse extatique et sacrée que les fidèles de dieu, les bhaktas, ou baccchants, prennent contact avec lui et reçoivent le message de la sagesse. Ses fêtes sont celles du Printemps, du Renouveau de la vie, de l'Érotisme créateur. Il est Bhûpati (seigneur de la terre), Phlios (Verdoyant), Setaneios, le dieu de la Nouvelle Récolte. Liber est le nom usuel de Dionysos chez les Romains. Certains textes mentionnent le vagabondage incessant de Dionysos par monts et par vaux. Son véhicule est le taureau. Il est le dieu-taureau. Le taureau est sa manifestation dans le règne animal. Il s'incarne dans le plus mâle et le plus noble des animaux par lequel, sur l'autel du sacrifice, il apporte au monde la rédemption. L'image du taureau est souvent substituée à son image anthropomorphique. Il se manifeste aussi dans le figuier sacré et dans les pierres précieuses. Son collier est le serpent. Il est appelé Vyâlin (Ceint de serpents). Il est nu, lubrique, il prêche l'ivresse, l'amour et le détachement, l'amitié avec la nature. Dieu de la Volupté et de la Mort, il est présent dans la forêt et auprès des bûchers funèbres. Shiva est à la fois bienveillant (Shambhu) et terrible (Bhîma). Dionysos lui aussi est doux pour ceux qui le vénèrent et terrible pour ses ennemis. Il est le charmant éphèbe qui entraîne dans la montagne le jeune roi de Thèbes et le fait déchirer vivant par ses bacchantes. Celui qui ne vénère pas le phallus divin, source de toute vie, est voué à la destruction, à Ferreur, à la folie, à la mort physique et spirituelle.

De même qu'on ne doit pas prononcer le nom d'un dieu, on ne doit pas non plus le regarder. La crainte de regarder les dieux en Grèce provient de l'héritage minoen. Selon Callimaque, Tirésias avait perdu la vue pour avoir aperçu Pallas prenant un bain. Pour permettre à Héradès de le contempler, Zeus avait dû s'envelopper dans une peau de bélier. En Inde, une puissance foudroyante est attribuée au regard des dieux. Kâma, le dieu de l'Amour, est réduit en cendres par un seul regard de Shiva. Ganésha est décapité par le regard de Saturne. On ne doit pas regarder le dieu Soleil à son lever ni à son coucher.


PASHUPATI, SEIGNEUR DES ANIMAUX


"Rudra séjourne dans les forêts et les jungles. Il est appelé Pashupati, seigneur des bêtes sauvages. " (Shatapatha Bràhmana, XII, 7, 3, 20.) Le troupeau de Shiva comprend tous les êtres vivants, y compris l'homme. Entre bêtes, hommes et dieux, la différence n'est que de rôle et de niveau dans une hiérarchie continue. Dans toute forme d'existence sont présents à des degrés divers les différents aspects de l'être. Il n'y a pas de dieu sans animalité, pas d'animal sans humanité, pas d'homme sans une part de divinité. Dans tout homme, on distingue trois composantes appelées pati, pashu et pâsha. Ceux en qui l'élément pati (maître) domine sont les sages proches des dieux qui comprennent les règles jeu divin, de la création et y participent. L'ensemble des hommes en qui l'élément animal prédomine est appelé pashu (bétail). Un élément abstrait pâsha (le lien, le piège) exprime l'unité et l'interdépendance de toutes les formes de vie. Pâsha, le piège, st l'ensemble des lois qui tiennent assemblés les différents éléments de la matière et de l'être vivant piégé dans la création.

Il n'existe d'autre morale que le respect du pàsha, du lien, c'est-à-dire de l'interdépendance de l'animal et du divin en nous-mêmes et de la réalisation de la place que nous occupons dans l'ensemble de l'oeuvre divine, des affinités qui nous fient aux espèces animales et végétales et des responsabilités que ces rapports impliquent. Pâsha peut être défini comme la loi naturelle, C'est-à-dire la loi divine. Toute autre loi morale n'est que convention sociale qui ne peut avoir de valeur sur un plan universel. Toute véritable morale doit se conformer à ces lois fondamentales sur lesquelles est fondée la création. Les conventions sociales établies par des lois humaines n'ont rien à voir avec la religion. Partout où s'étend l'influence du culte de Shiva-Dionysos, nous retrouvons l'importance attribuée au monde animal et végétale Cet aspect de l'histoire religieuse semble avoir souvent échappé aux spécialistes modernes du monde antique.
" Un des aspects les plus évidents de la culture grecque - le rôle joué dans les mythes et le rituel par les plantes et les animaux - reste inexpliqué. " (R.F. Willetts, Cretan Cults and Festivals, P. 60.)

" Shiva regarda les dieux et leur dit : je suis le seigneur des animaux... Les courageux Titans, les Asuras, ne pourront être détruits que si chacun des dieux et des autres êtres assume sa nature d'anirnal. Les dieux hésitaient à reconnaître leur aspect animal. Shiva leur dit : Ce n'est pas une déchéance de reconnaître son animal [l'espèce qui correspond dans le règne animal au principe que chaque dieu incarne sur le plan universel]. Seuls ceux qui pratiquent les rites des frères des bêtes, des Pashupâtas, peuvent dépasser leur animalité. C'est ainsi que tous les dieux et les Titans reconnurent qu'ils étaient le bétail du Seigneur et que celui-ci est connu sous le nom de Pashupati, le seigneur des animaux. " (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, V, chap. 9, p. I 3 - 2 I.)
Pour veiller sur les bêtes, les plantes et aussi les hommes, Shiva créa les Vidyeshvaras (maîtres du savoir) qui apparaissent comme des génies des forêts, des satyres, des nymphes, des fées, des anges gardiens. Ce sont les génies protecteurs de la création. Pashupati est le chef de ces génies et à travers eux a se manifeste dans tous les aspects du monde naturel. Shiva réside dans les montagnes et les forêts ; c'est là que sa mystérieuse présence est pressentie et c'est là dans des cavernes ou des lieux isolés qu'on lui construit des sanctuaires et lui apporte des offrandes.
" Dans le monde celtique, le dieu protecteur des animaux et des troupeaux est un dieu cornu... Il apparaît comme un Sylvanus indigène, dieu des Forêts, nu, sans autre attribut que son large phallus... Dans le nord de l'Angleterre, il apparaît nu, ithyphallique mais sans cornes, comme le géant de Cerne... Une image similaire du dieu a été trouvée près de Maastricht, en Hollande... Dans le monde romain, on l'a assimilé à Mercure... Le serpent qui entoure le caducée rappelle la tradition celtique... La combinaison d'animaux à cornes, d'hommes ithyphalliques et d'autres symboles, et leur association avec une source ou un étang se rencontre aussi au Caucase entre environ 1000 et environ 6oo. " (Anne Ross, Plimitive Erotic Art, p. 8 3 - 85.)

Le caractère de Shiva en tant que protecteur et charmeur des animaux a été souvent ultérieurement transféré à d'autres divinités telles que Gopâla-Krishna, Pan, Orphée et même Jésus le Bon Pasteur.

"Toutes les divinités sont appelées Pashupâtas (frères des bêtes), car elles font partie du troupeau de Pashupati. Tous ceux qui considèrent le seigneur des animaux comme leur divinité deviennent frères des bêtes. " (Linga Purâna, chap. 8o, i6- i 7-) Ils sont alors intégrés dans le troupeau du dieu et peuvent recevoir ses enseignements.

" Shiva dit : le très sacré Pashupâta Yoga, le Yoga des frères des bêtes [par lequel peut être réalisée l'unité des êtres vivants], et le Sânkhya (Cosmologie) [qui explique la structure du monde] ont été enseignes par moi... Sachant que les choses du monde sont éphémères, il faut toujours pratiquer le Yoga du seigneur des animaux. " (Linga Purâna, chap- 3 4, I I - 2 3

La conception moderne de l'écologie peut apparaître comme une tentative de retour à une véritable morale, bien qu'elle soit le plus souvent anthropocentriste. Il ne s'agit pas seulement de préserver la nature au service de l'homme, mais bien de retrouver le rôle de l'homme dans la nature, comme coopérant à l'oeuvre des dieux. Une religion qui ne respecte pas la création dans son ensemble indissoluble, qui n'est pas fondamentalement écologique, n'est qu'une tromperie, une excuse aux déprédations humaines, ne peut en aucun cas clamer une origine divine. L'homme n'est qu'un élément dans un ensemble, et c'est cet ensemble qui est l'oeuvre de Dieu.


LE GÉNIE DES FORÊTS, LE DIEU LUBRIQUE ET NU

L'identification du dieu et de l'homme avec la nature implique la nudité. L'homme vrai est nu. C'est la religion hypocrite et pharisienne de la cité qui exige le vêtement. Shiva est nu. Le sage et le moine shivaïte errent par le monde nus et sans attaches. La nudité est le synonyme de liberté, de vertu, de vérité, de sainteté dans l'Inde. L'antique religion athée de l'Inde, le jaïnisme, rivale par ailleurs du Shivaïsme, exige également que ses fidèles soient nus. Le monde grec a bien connu ces gymnosophistes, ascètes nus qui venaient de l'Inde, et les soldats d'Alexandre qui voulurent, dans l'Inde, suivre les enseignements des philosophes durent se mettre nus. La nudité a une valeur magique et sacrée. "Sème nu, laboure nu, moissonne nu si tu veux en leur temps achever tous les travaux de Déméter, afin que, pour toi, chacun de ses fruits croisse aussi en son temps. ", (Hésiode, Les Travaux et les Jours, P- 39039 5.)

"La nudité rituelle est bien connue et très répandue dans les anciennes religions, et nous en trouvons de nombreux exemples dans les littératures celtiques... Dans le récit mythologique irlandais The Destruction of Da Derga's Hostel... l'oiseau-père du roi lui dit : " Un homme complètement nu qui ira au bout de la nuit le long d'une des routes de Tara, portant une pierre et un lance-pierres, c'est lui qui sera roi. " (A. Ross, Primitive Erotic Art, p. 81)

Dionysos lui aussi est représenté nu avec de longs cheveux quand il n'est pas vêtu de la robe monastique couleur safran. "Les dieux et les sages ont été créés nus. Les autres êtres humains ont aussi été créés nus. " (Linga Puràna, 1, chap- 34, I 3,) Les légendes des Purânas nous montrent Shiva comme un adolescent lubrique qui vagabonde nu dans la forêt, charme les femmes des orgueilleux ascètes qui voulaient conquérir le ciel par la force de leur volonté. Shiva humilie les ascètes, séduit leurs épouses et, répandant çà et là sa semence, fait apparaître sur la terre les pierres précieuses et les lieux saints.

" Il existe dans la montagne une excellente forêt appelée la forêt de Dâru où résidaient de nombreux sages... Shiva lui-même, assumant une forme étrange, y vint pour mettre leur foi à l'épreuve. Il était magnifique, complètement nu avec pour seul ornement la cendre dont était enduit tout son corps. Se promenant çà et là, tenant son sexe dans sa main, il se mit à s'exhiber dans les jeux les plus pervers. " (Shiva Purâna, Koti Rudra Samhità, chap. 12, 6-10.)

"Le seigneur avait l'apparence d'un homme de basse condition. Ses mains agitaient un tison enflammé. Ses yeux étaient rouges et bruns. Parfois il riait violemment, parfois il chantait de manière surprenante. Parfois il dansait lascivement, parfois il poussait des cris. Il errait autour des ermitages comme un mendiant... Malgré sa peau de couleur sombre, i1 était d'une surprenante beauté. Il riait et chantait, lançait des clins d'oeil qui séduisaient les femmes. Lui, qui avait vaincu le dieu de l'Amour, inspirait le désir par sa seule beauté. Malgré son étrange apparence et sa couleur bronzée, les femmes les plus chastes étaient attirées par lui. ", (Linga Purâna, I,chap. 29, 7, IO, 12 et chap. 31, 28-32.)

"C'était pour se jouer des résidents de la forêt que Shiva était venu de son propre chef dans ces bois. Certaines des épouses des sages furent effrayées à sa vue, d'autres femmes, étonnées et excitées, s'approchèrent du seigneur. Les unes l'embrassèrent, d'autres lui prirent les mains. Elles se disputaient entre elles pour le toucher. ", (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap. I 2. 9.)

"Sur un sourire de lui, celles qui se trouvaient devant leurs huttes dans la forêt ou celles qui logeaient en haut des arbres quittèrent leurs occupations. Elles arrachèrent leurs vêtements, laissèrent leurs cheveux se dénouer. Certaines se roulaient par terre. Elles s'étreignaient les unes les autres et, barrant le chemin à Rudra, lui faisaient des gestes lubriques en la présence même de leurs époux. Le seigneur Rudra ne leur dit rien, ni en bien ni en mal. " (Linga Purâna 1 chap. 29, 7-9.) Nous retrouvons ici la conduite des ménades, et le nom donné à Dionysos de Gynaimanes (Celui qui met les femmes en folie). "Entre-temps, les grands sages arrivèrent. Ils furent choqués en voyant le dieu s'adonner à des actes obscènes. Scandalisés, ils disaient : Qui est-ce donc ? Qui est-ce donc ? Mais le personnage nu ne leur répondit pas. " (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap - I 2. I 4 .)

" Les prêtres et les sages prononcèrent des paroles indignées, mais le pouvoir de leurs vertus ne pouvait rien contre Rudra, de même que la clarté des étoiles ne peut rien contre la lumière du soleil. " (Linga Purâna, I, 2 9. 9. 2 4.) " Les sages s'écrièrent : Ce Shiva qui porte un trident a un corps de mauvais augure. Il n'a aucune pudeur. Il n'a ni demeure ni ancêtres connus. Il est nu et mal fait. Il vit en compagnie d'esprits malins et de méchants génies... S'il avait de l'argent, il n'irait pas tout nu. Il se promène sur un taureau, il n'a pas d'autre équipage. On ne connaît pas sa caste, il n'est ni lettré ni sage. Il n'a que des esprits malins comme suite. Il a du poison jusque dans son cou. Comparez vos colliers à la guirlande de crânes qu'il porte, vos produits de beauté à la cendre des bûchers funèbres dont a enduit son corps. , (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, chap. 24, 45-47, et chap- 27, 36.)


LE "LINGA ", PRINCIPE DE VIE

Le symbole de Shiva est le Linga ou phallus. Le sexe est en effet l'organe mystérieux par lequel le principe créateur se manifeste en donnant naissance à un être nouveau. C'est donc l'organe par lequel le principe créateur est représenté visiblement dans une espèce particulière. Le sperme qui contient en puissance tout l'héritage des ancêtres, la race et les caractéristiques génétiques de l'être à venir, est appelé bindu (point limite). Il est en effet le passage infime et mystérieux entre non-être et être. Le sexe est donc l'organe à travers lequel s'établit une communication entre l'homme (ou l'animal, ou la fleur) et la force créatrice qui est la nature du divin. C'est le type même du symbole.

"Shiva dit : je ne suis pas distinct du phallus. Le phallus est identique à moi. Il rapproche de moi mes fidèles, il faut donc le vénérer. Mes bien-aimés ! Partout où se trouve un sexe dressé, je suis moi-même présent, même s'il n'y a pas d'autre représentation de moi. " (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhitâ, I, chap. 9, 4344-) " Le monde entier a pour base le phallus. Tout est issu du Linga, Celui qui désire la perfection de l'âme doit vénérer le Linga. (Linga Purâna I, chap. 3, 7 -) "C'est le seigneur qui est la source de toute jouissance... Pour que l'existence soit une joie perpétuelle, le fidèle doit vénérer le phallus qui est le dieu Shiva lui-même, le soleil qui donne naissance au monde et le soutient. C'est le symbole de l'origine de toute chose. On doit vénérer Shiva, origine de toute chose, sous la forme du phallus. Ce par quoi le principe mâle est reconnaissable est appelé phallus. Le phallus est le symbole du dieu. - (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhitâ, chap. 16, 103 - 106.) Partout où s'est répandu le culte de Shiva, les emblèmes phalliques et le culte du phallus jouent un rôle essentiel.

Nous retrouvons la vénération du phallus dans l'Occident méditerranéen et nordique depuis la préhistoire et dans les cultes dionysiaques jusqu'au VI°° siècle après J. -C. Le phallus était vénéré dans les temples égyptiens. En Grèce, il jouait un grand rôle dans les cérémonies en l'honneur de Dionysos. En Egypte, des honneurs spéciaux étaient rendus aux parties sexuelles d'Osiris dépecé. La vénération du saint prépuce encore pratiquée en Italie est peut-être un vestige de ce culte.

Tout dans les êtres vivants humains ou animaux comme dans les végétaux est axé sur l'organe procréateur. L'homme n'est que le porteur du phallus "(linga-dhara), le serviteur de son sexe. La notion de dieu-père est une transposition puritaine de la notion du Linga. Le père est celui dont le sexe déverse la semence dans le réceptacle, dans l'arghia ou vagin.

Dans la conception shivaïte, le plaisir est l'image de l'état divin. C'est pourquoi, lorsque le divin se manifeste sous l'aspect procréateur, a se manifeste également sous l'aspect du plaisir. L'organe sexuel a donc un double rôle, celui inférieur de la procréation et celui supérieur par lequel il est un moyen de contact et du plaisir (ânanda). La jouissance est une " sensation du divin ". Alors que la paternité attache l'homme aux choses de la terre, l'extase du plaisir peut lui révéler la réalité divine et le mener au détachement, à la réalisation spirituelle. "Le phallus est la source du plaisir. Il est le seul moyen d'obtenir le plaisir terrestre et le salut. Le regardant, le touchant et méditant sur lui les êtres vivants peuvent se libérer du cycle des vies futures. ", (Shiva Purâna, Vidyeshvara Sambitâ, I, chap. 9, 2o.)

Du point de vue de la mystique shivaïte, comme c'est le cas aussi pour l'orgiasme dionysiaque, l'extase érotique n'est pas un moyen de reproduction, mais une pure recherche du plaisir. "Pour plaire au Seigneur, on doit vénérer son symbole, indépendamment de sa fonction physique. La fonction étant de donner naissance, donner naissance est exclu. " (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhità, I, chap. 16, 108.)

L'union de Shiva et de son amante, Shakti, ou Pârvatî, ou Sati, n'est pas procréatrice. Les enfants de l'un et de l'autre sont engendrés séparément. Skanda, dieu de la Beauté et chef de l'armée des dieux, est né du sperme de Shiva tombé dans la bouche du feu sacrificiel, puis de là dans les eaux du Gange. Ganapati, le dieu à tête d'éléphant que l'on vénère avant toute entreprise et qui protège l'entrée de la maison, est le fils de la déesse formé des raclures de sa peau alors qu'elle prenait son bain.

" Le Linga est un signe extérieur, un symbole. Toutefois a faut considérer que le Linga est de deux sortes, extérieur ou intérieur. L'organe grossier est extérieur, l'organe subtil intérieur. Les gens simples vénèrent le Linga extérieur et s'intéressent aux rites et aux sacrifices. L'image du phallus a pour but d'éveiller les fidèles à la connaissance. Le Linga immatériel n'est pas perceptible à ceux qui ne voient que l'extérieur des choses, le Linga subtil et éternel n'est perceptible qu'à ceux qui ont atteint la connaissance. ", (Linga Purâna, I, chap- 7 5, 19- 22.) " Ceux qui pratiquent les sacrifices rituels et vénèrent habituellement le Linga physique ne sont pas capables de contrôler leurs activités mentales en méditant sur l'aspect subtil... Ceux qui n'ont pas encore pris conscience du sexe mental, du sexe subtil, doivent vénérer le sexe physique, et pas le contraire. ", (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, 1, chap. I2, 5I -42.)

Le Linga est vénéré sous la forme d'une pierre dressée (sailaja) ou bien sur l'image anthropomorphique du dieu. On le représente aussi enserré dans le Yoni, l'organe féminin. C'est sous cette,forme qu'il apparaît dans le sanctuaire du temple shivaïte. Le mot Linga veut simplement dire " signe distinctif ". On ressent parfois la présence du dieu dans des objets, apparemment informes, qui sont alors considérés comme des Lingas. C'est le cas de la pierre brute, adorée sous le nom d'Eros, que Pausanias (IX, chap. 27, P- 1) vit à Thespies. C'est aussi le cas de la pierre noire de la Mecque, le Makheshvara des anciens Hindous. Dans la grotte d'Amarnâtha, au Cachemire, c'est une colonne de glace qui est vénérée comme un Linga né-de-lui-même (sva yambhu), une manifestation directe du dieu.

Le Linga a parfois simplement la forme d'un pilier, comme on en rencontre un peu partout dans le monde. A Cnossos comme à Thèbes ou à Malte, le dieu était honoré sous la forme d'une colonne. Orthos, le " Dressé ", représente Dionysos-pilier ou Dionysos-priape. Shiva est urdhva-linga, ("u sexe dressé ". Il est appelé Sthanu (Colonne), comme Dionysos est appelé Perikionios ("de la colonne "). L'antique Xoanon était l'idole-pilier de la maîtresse de l'Héraion. -Les piliers minoens sont, selon Evans, des images non figuratives de la divinité.

"Agyieus signifie un pilier pointu -ou conique. Selon Hesychios, c'était un autel en forme de pilier dressé devant les portes... Le culte d'Agyieus, principalement mais pas exclusivement associé avec Apollon, provenait du culte d'Agyieus-pilier lié à la vénération minoenne du pilier. L'Omphalos persiste dans les monnaies crétoises, associe à Apollon. Il apparaît que le culte de la pierre sacrée à côté de celui du gardien des portes et des voies qui était l'aspect essentiel d'Agyieus en Grèce ancienne se retrouve antérieurement en Anatolie, ce qui confirme l'origine orientale d'Apollon... L'épithète d'Agyieus, considérée comme se référant habituellement à Apollon, était aussi attribuée à Zeus et à Dionysos. Cela indique que le culte de la pierre dressée était antérieur à son association avec Apollon. " (R.F. WiRets, Cretan Cults and Festivals, P. 2 5 9- 2 6o.) Dans les tombes étrusques, le phallus est le symbole de l'homme, la maison celui de la femme.

L'installation d'un phallus de pierre est un acte méritoire. On le dresse de préférence dans des lieux isolés ou sur les montagnes. Les anciens sanctuaires de Shiva comme ceux de Dionysos se trouvent de préférence en dehors des cités.

Il en est de même pour les mégalithes qui se trouvent en Angleterre, Bretagne, en Corse et dans tout le monde allant de l'Inde à L'Extrême-Occident. Nous possédons très peu d'informations sur les monuments mégalithiques en Occident, par contre dans les textes hindous nous trouvons tout le rituel de leur installation, de l'orientation des sanctuaires, etc. Toute étude sur les religions préhistoriques de l'Europe devrait s'appuyer sur les documents indiens.

" La signification sexuelle des menhirs est universellement attestée... La croyance dans les vertus fertilisantes des menhirs était encore partagée par les paysans européen au début du siècle… Le complexe mégalithique aurait été diffusé à partir d'un seul centre, très probablement la Méditerranée orientale.... lié au Tantrisme... Shonehenge (avant environ 2000) est prémycénien. " (Mircea Eliade, Hùtoire des croyances et des idées religieuses, p. 130 et 135 -)

Nous rencontrons des phallus dressés avec un visage dans tout le monde occidental comme en Grèce et en Inde. Les Celtes dressaient des pierres de forme phallique surmontées d'une tête humaine ou avec un visage gravé sur le gland. Le "visage de gloire " (Kîrti-mukba) qui se trouve au-dessus du sanctuaire du temple shivaïte est une forme élaborée du même symbole. De la bouche du "visage de gloire", au sommet de la tour phallique, sort tout l'uni-vers.

Sur certaines images, c'est un personnage entier qui apparaît encastré dans la colonne phallique. Dans le sud de l'Inde, le gundimallam-linga d'où sort un personnage et qui date du lIe siècle av. J.-C. est toujours vénéré. Des images similaires se retrouvent jusque dans l'Europe médiévale.
Les Shivaïtes portent à leur cou un petit Linga comme le faisaient les anciens Romains. On peut en voir de nombreux exemplaires à Pompéi. Dans l'inde, on vénère un Unga de pierre dans chaque maison. On porte des phallus en bois de grande taille aux processions du dieu. Hérodote, parlant de l'identité de Dionysos et d'Osiris, mentionne le port d'emblèmes phalliques aux processions de l'une ou Fautre divinité. Le dieu Priape règne sur les phallophories de l'un et l'autre dieu. Femmes et hommes participaient aux chants érotiques et aux orgies. Dans le cycle agraire d'Athènes, on cuisait des gâteaux en forme de phallus ou de serpent dont des morceaux étaient mêlés aux semailles.

" Jusqu'à une époque récente des gâteaux de forme phallique étaient cuits par les paysans allemands, français, italiens pour Pâques et promenés solennellement en procession jusqu'à l'église)," (Phihp Rawson, Piimitive Erotk Art, P - 5 3 -) " A Trani, près de Naples, un grand phallus de bois appelé le Santo Membm était porté en procession chaque année jusqu'au XVIII siècle. " (Ibid, , P - 7 5 .)

Une signification phallique a souvent été attribuée à certains objets ou animaux permettant de mentionner le sexe allégoriquement, selon le principe similaire à celui par lequel on ne prononce pas le nom du dieu.

, De 6 5 00 à 2 000 av. J. -C., en Europe occidentale, le sexe mâle est identifié à la charrue, la hache, le poignard, l'épée, la semence, le sperme, la pluie, le soleil, le serpent, le poisson et J'eau. , (P. Rawson, ibid., P. 4 5)

" Sur certains vases grecs, on voit des fêtes dans lesquelles on transporte de larges phallus qui ont la forme de poissons... Une relation entre le sexe mâle et le poisson établie très tôt... est devenue universelle... Les phallus ailés de la Grèce ancienne existent encore dans le sanctuaire de Delos... Ces oiseaux phalliques, représentés comme des oies ou des coqs (d'où le mot cock pour le sexe mâle en anglais) jouent un rôle important dans l'art populaire de l'Europe. " (P. Rawson, ibid, P21, 5 3, 7 I -) Dans le langage populaire italien, le sexe mâle est toujours appelé uccel (oiseau) ou pesce (poisson).

Il s'agit, en réalité, de survivances d'une terminologie rituelle. De la longue évolution des êtres vivants, l'homme conserve certains souvenirs dans son propre corps. Il est poisson, puis oiseau, puis mammifère. Cela est évoqué dans certains rites tantriques. Dans les offrandes de sperme par pratiques masturbatoires, l'homme est poisson. Dans les rites initiatiques avec pénétration anale, a est oiseau (l'oiseau est toujours le symbole d'une signification ésotérique). Dans les rites de fécondation et d'union sexuelle, il est taureau. Nous revenons certains de ces aspects à propos des rites initiatiques.

Le phallus porte chance, il éloigne le danger, les forces malfaisantes. Il joue un rôle important dans les rites d'initiation. " Dans l'Antiquité, en Égypte, dans le monde gréco-ro main, on Iui attribuait dans les temples le pouvoir de paralyser ou d'éloigner les forces obscures ou démoniaques. ", Julius Evola, Le Yoga tanrique, P. 112.)

" Ceux qui vénèrent toujours le Grand Dieu sous la forme physique du Linga sont libérés de la peur, de la naissance et de la mort" (Linga Purâna, 47, chap. 6, 40). Dans l'Inde, l'image du Linga et les représentations d'accouplements sexuels protègent le temple et L maison contre la foudre et autres calamités.

" Des figures servant à conjurer la réussite, la force, le pouvoir sexuel ou autre se rencontrent fréquemment dans les pays celtiques de l'Europe. Ils consistent en hommes aux sexes emphatiques, s'occupant de différentes activités telles que la chasse, les combats, la magie, les sports, etc. La célèbre sculpture géante taillée dans la craie de la colline au-dessus de Cerne-Abbas, dans le Dorset (en Angleterre), et qui est connue sous le nom du Géant de Cerne Abbas, est une sorte d'Hercule celtique porteur d'une puissante massue. Il est semblable au dieu irlandais Dagda. Il a survécu à travers les siècles avec son sexe et ses testicules énormes, dominant tout le paysage environnant, en dépit de l'Église. Les jeunes couples, avant de se marier, ont recours à lui, et l'on croit dans la région que d'avoir des rapports sexuels dans le creux du vaste phallus porte bonheur. ).) (A. Ross, dans Piimitive Erotic Art, p. 8o-82.)

"Il existe de nombreuses références dans la littérature européenne qui suggèrent que les organes sexuels de l'homme possèdent un pouvoir magique particulièrement pour éviter toutes sortes de dangers ou malheurs. " (P. Rawson, Ptimitive Erotic Ail, p.76 .)

Dans la conception populaire encore vivante dans les pays méditerranéens, les hommes touchent leur sexe pour éloigner le mauvais oeil. "Des emblèmes du sexe mâle réalistes ou symboliques ont été souvent plantés dans les champs des peuples agricoles... Dans le sud de l'Italie, des bornes de forme phallique servant de limites ont survécu jusqu'aux Temps modernes... Certains étaient des blocs de pierre d'où sortait un phallus, parfois aussi avec une tête humaine. Ils étaient appelés Priape, Hermès, Liber, Tutunus ou Mutunus. " (P. Rawson, Ptimitive Erotic Art, p 52 et 72.)

Dans les textes shivaïtes, la voûte du ciel est considérée comme un immence phallus (âkâsha linge) reposant sur la terre qui est l'organe féminin, la matrice du monde. La pluie est la semence qui féconde la terre, l'éclair l'orgasme. Nous retrouvons ce symbolisme dans la religion celtique : "La semence liquide étant considérée comme la cause de la fertilité..., le ciel est considéré comme le mâle qui humidifie et fertilise la terre femelle. " (P.Rawson, Ptimitive Erotic Art, p. 5 O-)

D'après l'histoire de l'Italie de Prometheus en langue étrusque, citée par Plutarque, un phallus serait apparu dans la cheminée du roi des Alba' s. Il ordonna à sa fille de s'accoupler à ce phallus, mais elle refusa et envoya sa servante. C'est de cette dernière que naquirent Romulus et Remus, abandonnés dans la forêt et nourris par une louve. "Dans la mythologie celtique, le puissant Fergus mac Roich, " Fergus fils du Grand Cheval", représente le principe mâle. Son sexe a une longueur de sept doigts. Il s'accouple avec la divine souveraine Mebd "l'Ivrogne " dont la sexualité est sans bornes. " (Anne Ross, Piimitive Erotic Art, p. 83-)

Dans le Skanda Puràna (Kédara Khanda) et le Shiva Purâna, les sages maudissent Shiva et, sous l'effet de la malédiction, son sexe tombe à terre. Mais aussitôt le sexe du dieu devient un immense palier qui transperce et remplit les mondes. " Choqués par l'apparence de Shiva et par sa conduite, les sages de la forêt lui dirent : "Tu as agi avec perversité. Cela est contraire aux Écritures. Ton sexe va tomber par terre." Quand ils eurent ainsi parlé, le sexe de ce messager du ciel, qui n'était autre que Shiva aux formes merveilleuses, tomba immédiatement à terre. Le phallus brûla tout devant lui ; où que allât tout était consumé.

"Il se déplaçait dans les enfers, dans le ciel, sur la terre. Jamais à ne restait en place. Tous les mondes et leurs habitants vivaient dans l'angoisse. Les sages étaient consternés. Les dieux et les sages ne connaissaient plus ni la paix ni le plaisir. " (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhità chap. 12, I 7 - 22). L'émasculation du ciel phallique évoqué par Hésiode (La Théogonie, p. 180) se rapporte au même symbolisme.

" Rudra disparut et les sages se rendirent auprès du dieu Brahmâ qui leur dit : Stupides que vous êtes ! Vous avez détruit en un instant tous les mérites acquis par vos austérités. L'homme au sexe dressé que vous avez vu, impotents que vous êtes, est le Seigneur Suprême en personne. "(Linga Puràna, 1, chap. 29, 9-25-)

" Brahmâ dit encore : Aussi longtemps que ce phallus ne sera pas stabilisé, rien de bien ne peut arriver dans aucun des trois mondes. Pour calmer sa fureur, il vous faut arroser ce sexe divin avec de l'eau sainte, construire un piédestal en forme de vagin et de flèche [symbole de la déesse] et l'installer avec des prières, des offrandes, des prostrations, des hymnes et des chants accompagnés par des instruments de musique. Ensuite vous invoquerez le dieu en disant : " Tu es la source de l'univers, l'origine de l'univers. Tu es présent dans tout ce qui est. L'univers n'est que la forme de toi-même. 0 Bienveillant ! calme-toi et protège le monde. " Les sages s'approchèrent alors avec piété de Shiva qui leur dit : "Le monde ne retrouvera la paix que lorsque mon sexe aura trouvé un réceptacle. Aucun être autre que la Dame de la montagne ne peut se saisir de mon sexe. Si elle s'en saisit, il se calmera immédiatement. " (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap. I2, 22-46.)

L'HERMAPHRODITE (ARDHANARÎSHVARA)

L'un des principaux aspects de Shiva est l'Ardhanarîshvara, l'hermaphrodite. Dans le processus de la création, "le pouvoir de concevoir (timarsha) et le pouvoir de réaliser (prakâshâ), lorsqu'ils sont réunis, se manifestent d'abord dans un point limite (bindu), une action qui est le point de départ de l'espace-temps. C'est de là qu'est issu la vibration ou son (nâda)) qui est la substance de l'univers. L'espace est un principe femelle, un réceptacle, le temps est un principe actif mâle. Leur unité symbolisée par l'hermaphrodite divin représente l'Éros (Kâma), 1'impulsion créatrice. " (Karpâtrî, Shri Shiva tattva, cité par Alain Daniélou, Le Polythéisme hindou, P. 3I2.)

La divinité primordiale est essentiellement bissexuelle. La division du principe en deux pôles opposés qui donnent naissance au monde n'est qu'apparente. Le divin est défini dans les Upanishads comme "ce en quoi les contraires coexistent ". Lorsque Shiva et Shakti sont unis, leur unité est volupté. La volupté est leur réalité ; leur existence séparée n'est qu'une fiction. , (KarPâtrÎ, pasanâ rahasya, cité dans hindou, P. 3I2.)

La réalité du monde est donc essentiellement la volupté, l'étincelle produite par l'union des contraires. L'hermaphrodite, image de la non-division des contraires, représente la volupté pure, permanente, absolue, qui est la nature divine. " La bissexualité divine est une des multiples formules de la totalité-unité signifiée par l'union des couples d'opposés : masculin-féminin, visible-invisible, ciel-terre, lumière-obscurité, mais aussi bonté-méchanceté, création-destruction, etc. , (M. Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, p 178-)

" La première création consistait en esprits, génies, démons, issus de la bouche de l'être incréé comme une matérialisation de son souffle vital (prâna). Rudra apparut d'abord, lumineux comme le soleil levant. Il était androgyne... L'immensité, voyant cet hermaphrodite divin, lui dit : "Divise-toi." C'est ainsi qu'avec le côté gauche du dieu fut créée une déesse qui devint sa compagne. C'est elle qui devait plus tard s'incarner en la fille du roi-prêtre Daksha. Prenant le nom de Sati (Fidélité), elle devint l'amante de Rudra." (Linga Puràna, chap. 4I, 41-42, et chap. 99, 15-I9-)

Pour procréer un monde extérieur à elle-même, la divinité se divise, les deux pôles s'écartent. L'état de bonheur absolu disparaît et ne se recrée que par l'union des contraires, par l'amour. L'hermaphrodite divin "divisa son corps en deux moitiés, l'une était mâle, l'autre femelle, le mâle dans cette femelle procréa l'univers " (Manu Smiiti, I, 3 2).

On peut concevoir le principe initial comme masculin ou féminin, comme un dieu ou une déesse, mais dans un cas comme dans l'autre a s'agit d'un être androgyne ou transsexuel.

Selon la tradition phrygienne rapportée par Pausanias (VII, chap, 1 7, IO-I2), Papas (Zeus) fertilisa un phallus de pierre nommé Agdos, et celui-ci engendra un être hermaphrodite, Agditis. Les dieux, ayant châtré Agditis, le transformèrent en la déesse Cybèle. Cybèle est l'équivalent de Pârvatî, la Dame des montagnes, la contrepartie féminine de Shiva. Chez les Cananéens à Ugarit, Anat, comme les autres déesses de l'amour et de la guerre, est pourvue d'attributs masculins et est considérée comme bissexuelle. C'est aussi le cas de la déesse étrusque. Le dieu hourrite Kuniarbi est bissexuel, comme les dieux akkadiens Tiamat et Zarvan. Le Teshub hittite est le fils du dieu céleste Anu et d'une divinité androgyne. Les images de divinités hermaphrodites et ithyphalliques se rencontrent partout à partir du néolithique. Celle en bois sculpté trouvée dans le Somerset, en Angleterre, est un exemple typique.

Tous les degrés de la bissexualité apparaissent dans les aspects du dieu, viril dans ses formes terribles, efféminé dans ses aspect heureux et bienveillants. De même, la déesse apparaîtra virile et agressive comme Bhairavî ou Kâlî, la puissance destructrice. Elle joue dans ce cas le rôle actif dans sa relation avec Shiva avec qui elle pratique le Vipaiita maithuna, la copulation inversée. Par contre, la déesse est féminine, modeste et douce en tant que Dame de la montagne (Pârvatî) ou Sati (Fidélité).

Il en est de même pour Dionysos, représente tantôt comme un mâle barbu dans la force de l'âge, tantôt comme un adolescent efféminé. "Au moment opportun, Zeus défit la couture de sa cuisse et donna naissance à Dionysos, qu'il confia à Hermès, et il l'envoya auprès d'Ino et d'Athanase leur recommandant de l'élever comme une fille. ) :, (Apollodore, Bibliothèque, Ill, IV, 3 -) Capturé par un roi barbare, Dionysos est raillé par lui pour son aspect féminin. D'après Nicandre, c'est sous l'apparence d'une jeune fille que Dionysos avertit les Minyades, absurdement travailleuses et vertueuses, de ne pas négliger ses rites d'initiation.

Dans un texte d'Eschyle (fragment 61), le roi s'écrie à sa vue : " D'où viens-tu, homme-femme' et quelle est ta patrie ? Quel est ce vêtement ? Il lui enlève les vêtements qui étaient le symbole de sa double nature : le voile safran, la ceinture, le mitré d'or. Il le met nu, non point dépouillé de sa virilité, mais trop fragile pour la faire valoir. " Héraclès, le plus viril des héros, échange ses vêtements avec ceux d'Omphale. Arjuna, le valeureux prince du Mahâbhârata, durant son exil, se déguise en eunuque et enseigne la musique et la danse à la fille du roi Virata.

Dans le mythe mentionné par Aristophane et repris par Platon dans Le Banquet, les premiers hommes étaient androgynes. Pour les punir de s'être révoltés, Zeus les divisa, en deux. De même, d'après les Purânas, les premiers hommes étaient des sages encore proches du divin qui engendraient des fils par une sorte de projection mentale. C'est pour détruire leur pouvoir qui menaçait celui des êtres célestes que Dieu créa la femme et la reproduction par l'union des sexes. Dans la Genèse, la création de la femme à partir d'une côte retirée à Adam implique l'androgynie de l'homme originel, créé à l'image de l'hermaphrodite divin.

Comme Shiva, le premier homme (Adam) était homme du côté droit et femme du côté gauche. Tous les rites tantriques dans lesquels la femme participe sont appelés rites de la main gauche. Le côté gauche est le côté faible de 1'homme, réservé aux besognes humbles ou impures. C'est pourquoi on ne tend jamais la main gauche. Offrir un objet de la main gauche est considéré comme un signe de mépris. La circumambulation de l'image d'un dieu doit se faire en le tenant à sa droite, c'est-à-dire dans le sens des aiguilles d'une montre. Dans la magie tantrique où l'aspect féminin de la divinité est elle se fait en sens inverse. Tout être bissexuel peut être considéré comme une émanation de l'aspect transcendant du dieu. L'androgyne, l'homosexuel, le travesti ont une valeur de symbole et on les considère comme des êtres privilégiés, images de l'Ardhanarîshvara, Ils jouent à ce titre un rôle spécial dans les rites magiques et tantriques, comme dans le Shamanisme. "Le but du Tantrisme est de réunir les deux principes polaires Shiva et Shakti dans son propre corps... L'androgynie initiatique n'est pas toujours signifiée par une opération, comme chez les Australiens. Dans beaucoup de cas, elle est suggérée par le travestissement des garçons en jeunes filles, et vice versa des filles en garçons... Les Pratiques homosexuelles, attestées dans diverses initiations, s'expliquent probablement par une croyance similaire, à savoir que les néophytes, pendant leur instruction initiatique, cumulent les deux sexes. " (M. Eliade, Méphisstophélès et l'Androgyne, pp. 139 et 149.)

Le pouvoir divinatoire est lié, chez les shamans, à la bissexualité. Dans le geste rituel de l'Anasyrma, le magicien, travesti en femme, relève ses robes pour exposer son sexe, apparaissant ainsi comme un androgyne. La prophétesse étrusque portait un phallus attaché à sa ceinture. Dans les mystères d'Hercules Victor, en Italie, le dieu ainsi que les initiés étaient habillés en femmes. Le transvestisme dans le culte romain était censé promouvoir la santé, la jeunesse, la vigueur, la durée de la vie.

" Dans le shamanisme sibérien, le shaman cumule symboliquement les deux sexes... le shaman se conduit comme une femme, s'habille de vêtements féminins, parfois même prend un mari. Cette bissexualité - ou asexualité - rituelle est censée être à la fois un signe de spiritualité, de commerce avec les dieux et les esprits, et une source de puissance sacrée... Le shaman restaure symboliquement l'unité du ciel et de la terre, et assure par conséquent la communication entre les dieux et les hommes. Cette bissexualité est vécue rituellement et extatiquement ; elle est assumée en tant que condition indispensable au dépassement de la condition de l'homme profane... Les shamans sibériens et indonésiens renversent leur comportement sexuel afin de vivre in concreto l'androgynie rituelle. " (M. Eliade, Mé.phisto .phélès et l'Androgyne, p. 144-I45-)

En Grèce, dans un rite extrême, les serviteurs d'Attis et de Rhéa se mutilaient et déposaient leurs organes virils devant l'autel des dieux. "On ne peut devenir un mâle sexuellement adulte sans avoir connu la coexistence des deux sexes, l'androgynie ; autrement dit, on ne peut accéder à un mode d'être particulier et bien déterminé avant d'avoir connu un mode d'être total. " (M. Eliade, ibid., p. I38.)
Le but vers lequel doit tendre l'espèce

humaine est la réintégration progressive des sexes jusqu'à l'obtention de l'androgynie. L'être évolué tend vers la bissexualité. Selon des travaux récents sur le cerveau, il apparaît que l'élément intuitif, sensible, réceptif, est lié dans l'homme avec le côté gauche (le côté féminin, correspondant à la moitié droite du cerveau) ; l'élément logique, actif, agressif, mâle, est hé au côté droit (côté gauche du cerveau).

Dans l'être bissexuel, la communication entre les deux côtés du cerveau est particulièrement développée. C'est pourquoi l'artiste créatif est souvent bissexuel, mais aussi le mage, le médium, d'où le rôle de ce qu'on appelle les "invertis " dans les rites magiques et l'importance attachée aux rites " de la Main gauche " dans les pratiques tantriques.

Le mythe de l'androgyne divin est représenté symboliquement par le Phénix qui s'engendre lui-même et représente donc l''Immortahté. Lorsque le Christianisme s'implante à Rome, le Phénix est associé à l'image du Christ. Lorsque l'Univers sera résorbé, les deux principes opposés ne feront de nouveau plus qu'un ; l'hermaphrodite se reconstituera, d'abord dans les créatures, puis dans la divinité elle-même.


VISHNOU ET APOLLON

Dans la cosmologie indienne, la force centrifuge d'explosion dont l'univers est issu est appelée Shiva ; la force contraire de cohésion, force centripète qui permet la formation des systèmes solaires et des astres, est appelée Shakti (Énergie). Nous retrouverons cette opposition dans tous les aspects de l'existence, de la matière ou de la vie. Dans le Shivaïsme aryanisé indien ou mycénien, Vishnou-Apollon se substitue graduellement à la déesse à une époque relativement ancienne. Il est une représentation masculine du principe que la cosmologie shivaïte considère comme féminin. Souvent représenté sous une forme gracieuse et juvénile, il se transforme parfois en femme ; mais il peut aussi, comme la déesse, avoir des aspects terribles, tels que celui de l'homme-lion. C'est lui qui s'incarne pour protéger de la destruction le monde et la cité. Il est le principe conservateur, inséparable et pourtant opposé à Shiva. Son culte convient aisément à la conception religieuse de la cité qui cherche à dissimuler ses malversations sous le couvert d'une piété sentimentale. C'est le culte préféré des femmes et des marchands attachés aux biens matériels.

Dans le monde grec, Apollon apparaît comme le frère et la contrepartie de Dionysos. " Dionysos qui concentre en lui-même toutes les contradictions est la même chose qu'Apollon qui est son contraire. " (Giorgio Colli, La Sapienza grecs, p. 25-) Les contrastes et les rapports d'Apollon et de Dionysos rappellent les relations de Vishnou et de Shiva. Apollon se substitue à la déesse dans les rites. Le serpent Python, qui veillait sur le sanctuaire de Delphes, fut tué par Apollon qui s'approprie l'oracle de la déesse terre liée à la déesse minoenne. Ce mythe symbolise le passage d'une représentation féminine à une représentation masculine du principe de protection et de cohésion dans la religion mycénienne où prédominent les dieux mâles.

L'opposition et la complémentarité des cultes de Shiva et de Vishnou ainsi que l'interchangeabilité de la déesse et de Vishnou apparaît très tôt dans le Shivaïsme aryanisé comme dans la religion créto-mycénienne. Le temple d'Apollon Pythien à Gortyna en Crète est extrêmement ancien. Le culte d'Apollon serait venu en Crète de l'Asie Mineure. Dans le monde grec, on attribuait au dieu une origine lydienne.

En l'absence de Dionysos, c'est Apollon qui régnera sur Delphes en tant que maître de l'oracle. Nous voyons en Grèce le dieu mâle Apollon se substituer à la déesse dans de nombreux sanctuaires.

Orphée est le ministre d'Apollon, on dit même son fils. Il participe de l'ambiguïté apollinienne. Il est parfois considéré comme homosexuel. Dans un texte néoplatonicien cité par Colli Sapienza gréca, p. 2 3 3) : " Orphée mourut dépecé par les femmes de Thrace et de Macédoine parce qu'il leur avait interdit de participer aux rites secrets, mais aussi pour une autre raison. On dit ... qu'il avait pris en horreur tout le genre féminin... Les femmes, poussées par leur colère à cause du mépris que montrait envers elles tuèrent tous ceux qui cherchèrent à les tenir à distance et taillèrent Orphée en pièces jetant dans la mer les morceaux de son corps. " Phanès, invention de la poésie orphique, est lui aussi un dieu à la fois mâle et femelle. Selon Nonno Abate (cité par Colli, ibid. P. 257), Phanès avait ses organes sexuels du côté de l'anus.

Sous la forme de l'Enchanteresse (Mohini), Vishnou reprend son aspect féminin pour séduire Shiva. "Un jour, Shiva, aux jeux merveilleux, aperçut Vishnou qui avait pris la forme de Mohini l'enchanteresse, éblouissante de beauté. Frappé par les flèches d'Eros, Shiva laissa jaillir son sperme... Les sept sages recueillirent cette semence sur une feuille et la versèrent dans l'oreille d'Aniani, la fjlle de Gautama. Elle devint enceinte, et c'est ainsi que Shiva s'incarna sous la forme du singe Hanuman, célèbre pour sa force et ses exploits." (Shiva Purâna, Shatarudra Samhità, chapitre 2 0, 3-7) C'est aussi sous une forme féminine que Vishnou séduit les titans, les Asuras, et leur vole le nectar, dont ils s'étaient saisis, les privant ainsi de l'immortalité.

D'après le Kanda purânam tamoul :
" Les ermites de la forêt de Târuka, qui étaient hostiles au seigneur, pratiquaient des austérités et des sacrifices en vue de conquérir le ciel. Shiva se rendit à Târtika accompagné de Vishnou à qui a ordonna de prendre la forme d'une courtisane qu'il avait déjà prise autrefois pour le séduire. Il prit lui-même la forme d'un superbe garçon nu. Il portait dans ses mains un trident et une écuelle de mendiant. Arrivé dans la forêt, a dit à Mâl (Vishnou) de se rendre auprès des ermites pour les séduire et les détourner de leurs austérités. A la vue de la courtisane, les ermites s'éprirent d'elles. Ils abandonnèrent leurs pratiques ascétiques et la suivirent partout où elle allait. L'ardeur du désir leur fit perdre toute dignité. Pendant ce temps, Shiva, sous l'aspect d'un mendiant, se rendit devant les demeures des épouses, chantant des hymnes. Les femmes sortirent excitées à sa vue. Hors d'elles-mêmes, elles laissèrent se dénouer leurs vêtements, leurs bracelets glissaient de leurs bras. Le mendiant errait d'une maison à l'autre. Elles le Suivirent et perdirent leur chasteté... la courtisane suivie des ermites et le mendiant accompagné de leurs femmes se rencontrèrent dans la forêt. Les ermites, voyant leurs épouses demi-nues accompagner sans honte un mendiant, restèrent stupéfaits. Ils tinrent conseil et finirent par réaliser que le mendiant et la courtisane, qui avaient entre-temps disparu, n'étaient autres que Shiva et Vishnou et que Shiva était la cause de leur mésaventure. Ayant sermonné leurs femmes, ils les renvoyèrent à l'ermitage... Toutefois les ermites restaient furieux contre Shiva et ils cherchèrent un moyen de le mettre à mort. Ils offrirent un grand sacrifice. Du foyer du sacrifice, sortit un tigre furieux auquel ils donnèrent l'ordre d'aller tuer le seigneur. Le tigre, avec des rugissements féroces, s'élança sur le dieu qui le saisit et le tua, déchirant sa peau pour s'en faire un vêtement. Du feu, sortirent ensuite un trident, dont le dieu se saisit, puis une antilope qu'il prit dans sa main gauche, et des serpents dont il s'orna en guise de parure. Une horde de démons apparut ensuite. Ils s'élancèrent vers Celui qui donne la paix . (Shankara). D'un geste de la main, il calma leur fureur et leur ordonna de former une armée à son service. Ils obéirent. Ensuite, apparut une tête de mort que les ermites lancèrent contre Shiva. Il s'en saisit et la plaça dans ses cheveux. Les ascètes de la forêt de Târuka, outrés de leurs échecs, essayèrent alors leurs formules magiques. Celles-ci se groupèrent et prirent la forme d'un son terrifiant qui sortait d'une trompe. Le dieu se saisit de la trompe et la garda dans sa main. Les ascètes offrirent alors un nouveau sacrifice, duquel sortit un puissant génie appelé Muyalakan (Épilepsie). Ils lui ordonnèrent, ainsi qu'au feu, d'aller tuer le dieu. Celui-ci saisit le feu dans sa main, terrassa le génie et se tint debout sur son dos.

Les ermites lancèrent des malédictions contre Shiva. Aucune ne fut efficace. Muyalakan, écrasé par les pieds du maître, se débattait et tournait la tête de part et d'autre. Le dieu se mit à danser sur lui. Tout l'univers trembla. Quand la danse cessa, les ermites de Târuka se prosternèrent aux pieds du dieu et chantèrent ses louanges. Il leur ordonna d'observer désormais les rites de son culte et de continuer leur vie austère. Après quoi, il repartit sur sa montagne blanche couverte de neige. " (Kanda purânam tamoul, II, chap. 13, 3 0- I 2 7

Dans un autre passage (II, chap- 32) du Kanda purânam, "Vishnou, sous la forme de l'Enchanteresse (Mohini), était allé se reposer auprès de l'océan de lait. Shiva voulut montrer au monde que Vishnou n'était qu'une de ses quatre épouses. Il s'approche et manifesta son désir de s'unir à lui. Cette femme illusoire tenta de se refuser, disant qu'une union entre personnes du même sexe était inféconde. Le seigneur lui fit remarquer qu'il n'était que l'incarnation d'un de ses pouvoirs, et que c'est pour cette raison qu'il avait pu déjà donner naissance à Brahmâ (le dieu de l'Espace) et prendre la forme d'une femme dans la forêt de Târuka.

Comme Vishnou s'obstinait, le seigneur le prit clans ses bras et le conduisit à l'ombre d'un arbre de chàlam au bord de la mer, au nord du continent du Pommier rose. Là, I1 s'unit à lui qui avait toujours la forme de l'Enchanteresse. La sève qu'ils répandirent se transforma en un fleuve qui prit le nom de Gange... De l'union du seigneur et du dieu à la peau sombre, naquit un enfant au corps noir, aux cheveux roux, portant un bouquet à la main. Le dieu aux trois yeux lui donna le nom de Fils de Shiva-Vishnou (Arikaraputtiran). Il lui accorda plusieurs dons... Il lui accorda aussi la souveraineté de l'un des mondes... larsque Arikaputtiran apparut devant le roi du ciel (Indra), monté sur un éléphant blanc et entouré des Garnements de Shiva, Indra se prosterna devant lui. " (Kanda purânam, II, chap- 32, 27 -6o.)

A la fin du monde, Vishnou s'endort. La force de cohésion cesse d'agir, et l'univers, de l'atome aux galaxies, se dissout.

LE DIEU DES HUMBLES

Shiva, dieu des populations préaryennes, restera la divinité préférée de celles-ci, même après leur asservissement et leur abaissement au statut de castes artisanales dans un monde dominé par les envahisseurs aryens. L'Hymne aux Cent Rudras de la Vâjaseneyî Samhitâ (Yajur -Véda, chap.16,I) l'invoque comme patron des artisans, des charretiers, des charpentiers, des forgerons, des potiers, des chasseurs, des porteurs d'eau, des forestiers. Il est le dieu des soldats, des mercenaires et des intrépides conducteurs de chars. Il est le chef des voleurs, des pillards. Skanda, le fils de Shiva, est lui aussi dieu des voleurs, mentionné dans Le Petit Chariot de terre cuite du poète Shudraka. Un traité sur l'art de voler, le Sanmukhakalpa (", Manuel du dieu aux six visages"), est attribué à Skanda. Shiva est aussi le dieu des vrâtyas, les ascètes mendiants et errants (voir P. Banerjee, Èarly Indian Religions, p- 41).

Dans le Shivaïsme, la transcendance par rapport aux normes de la vie ordinaire est traduite sur le plan populaire par le fait que Shiva, entre autres, est représenté comme le dieu ou " patron " de ceux qui ne mènent pas une vie normale et même des hors-la loi." (Julius Evola, Le Yoga tantrique, p. 91).

Shiva étant le dieu des humbles, ses enseignements s'adressent à tous les hommes. Les textes brahmaniques lui reprochent d'avoir enseigné aux classes populaires les secrets de la mythologie, les rites, les connaissances les plus hautes, et de leur avoir ouvert les voies de l'initiation. Le Shatapatha Bràhmana (V, chap. 3, 2.) mentionne les shudras, les artisans, comme participant aux sacrifices de Shiva et à ceux du soma, la liqueur sacrée assimilée au sperme du dieu. De nos jours encore, dans les plus importants sanctuaires shivaïtes, le culte est pratiqué alternativement par des prêtres aryens brahmanes et des prêtres-ouvriers shudras. Une Prêtrise non aryenne a donc survécu à travers les siècles malgré quatre millénaires de domination aryenne. "Dans le pays mahratte, où les Shivaïtes prédominent, les brahmanes n'officient pas dans les temples. Cette fonction est réservée à une caste spéciale, appelée Gurava, qui est d'origine shudra, non aryenne. " (P. Banerjee, Early Indian Religions, P. 4I.) Les traditions de ces prêtres non aryens sont mal connues dans un monde hindou dominé par les hautes castes aryennes ou aryanisées. Il n'existe aucune étude moderne les concernant.

Les fêtes de Shiva sont toujours les fêtes des humbles. Lors du Holi, la fête du printemps qui correspond aux Dionysies et dont les carnavals sont une survivance, les artisans, les serviteurs ont le droit d'insulter et de maltraiter les patrons, les nobles, les prêtres, ce qu'ils font à grand renfort d'injures et d'obscénités, comme le font les Ganas, les garnements de Shiva, à l'égard des dieux, des sages et des brahmanes. Nous reverrons plus loin cet aspect à propos des fêtes shivaïtes.


LE GUÉRISSEUR

Rudra-Shiva, dieu du monde végétal, connaît tous les remèdes. il est décrit comme le plus grand des médecins (Rig Véda, 1, 43, 4 ; I, 114.5 ; II, 33,2, 4, 7 12, 13., etc.) Il dispose des poisons, mais ne les craint pas lui-même. Lorsque dieux et Titans donnèrent naissance au monde par le barattement de l'océan cosmique, i1 en sortit le nectar, mais aussi le poison. Shiva but ce le poison pour en protéger le monde. Le poison resta bloqué dans cou du dieu, qui devint bleu. C'est pourquoi Shiva est aussi appelé le dieu au cou bleu (nîlakanta). La médecine guérit par l'usage prudent des poisons. Le serpent est le porteur des plus violents poisons, il forme le collier de Shiva toujours associé aux serpents. Cet aspect du dieu se retrouve dans Asclépios. " Le culte d'Asclépios est important parmi les cultes historiques de la Crète. Le serpent est le compagnon constant d'Asclépios et représente un élément familier de continuité, avec une phase beaucoup plus ancienne de la religion crétoise si nous nous rappelons l'importance du culte minoen des serpents... Le respect pour le culte d'Asclépios et pour ses guérisons miraculeuses et médicales... firent que, dans la dernière période païenne, a était considéré comme le principal adversaire du Christ. " (R.F. Willetts, Cretan Cults and
Festivals, P. 224-)

Nous verrons plus loin le culte de la déesse-serpent.
Le caducée de Mercure, entouré de deux serpents, est l'attribut du corps de santé.


LE SOUVERAIN DES DIRECTIONS DE L'ESPACE

Shiva est le souverain de l'univers. Ses différents aspects sont fiés aux divinités qui règnent sur les directions de l'espace et auxquelles est attribués un symbolisme important et une action directe sur la vie. Nous retrouvons le symbolisme des directions de l'espace en Crète, en Égypte, dans les cultures mégalithiques, les religions grecque et romaine, et jusqu'au Moyen Âge chrétien. Il joue un rôle essentiel dans l'orientation des sanctuaires, les postures de Yoga, la position des participants dans les cérémonies rituelles.

L'Atharva Véda et les Bràhmnas mentionnent les aspects du dieu qui règnent sur les directions de l'espace (voir P. Banerjee, Early Indian Religions, P- 30)-

En tant que Bhava (I'Origine des choses), Shiva règne sur l'Est, la voie de la beauté et du soleil. Il protège les vrâtyas (les humbles, les errants, les excommuniés, les exclus).

Comme Sharva (1'Archer), il règne sur le Sud, la voie de la mort et des ancêtres. Il est le souverain des fantômes, le roi des mondes infernaux.

Comme Pashupati (seigneur des animaux), il règne sur l'Ouest, direction de la nuit, de la magie, des eaux célestes. Il est le dieu des Forêts.

Comme Ugra (le Terrible), il règne sur le Nord, la voie lunaire où se trouve la coupe énivrante du soma, Il est le dieu de l'Ivresse et du Vin.

Comme Rudra (seigneur des larmes) ou Agni le Feu, il règne sur le monde inférieur, le monde des Titans et des démons.

Comme lshâna (le souverain suprême), il règne sur la voûte du ciel et des dieux. Il est le dieu de l'Amour.

Rudra (le Hurleur), Sharva (I'Archer), Ugra (le Terrible) et Asani (la Foudre) sont les aspects destructeurs de Shiva. Bhava (le Principe), Pashupati (le seigneur des animaux), Mahâdeva (le Grand Dieu) et Ishana (le souverain) ses aspects bienveillants.

Nous verrons, à propos des rites, l'importance du respect de l'orientation des participants. Dans toute architecture, qu'il s'agisse de sanctuaires, de temples ou de maisons particulières ainsi que pour le plan des villes, l'orientation doit être strictement observée. Les temples dédiés aux aspects bénéfiques des dieux s'ouvrent toujours vers l'est. La voie de l'Ouest est celle des rites magiques. La voie du Sud est la voie des morts, des tombeaux (la voie Appia à Rome). Même à l'intérieur des maisons, la destination des pièces est déterminée par leur orientation : pièces convenant pour la cuisine, les repas, les assemblées, le sommeil, les bains. La chambre d'amourr, sous le signe d'Ishâna (le Zénith), est construite au-dessus de la maison sur les terrasses (1)Pour une explication plus détaillés de la signification des directions de l'espace, voir : Le Temple hindou, par A. Daniélou.

Pour la pratique du Yoga et les rites bénéfiques, il faut toujours faire face à l'est. Les règles d'orientation furent observées pour les sanctuaires chrétiens jusqu'à la fin du Moyen Âge. L'inversion récente de la position du prêtre durant la messe devrait, en principe, rendre le rite maléfique.


LE DIEU DE LA MORT

Tout ce qui naît doit mourir. Le principe de la vie est donc associé au temps, c'est-à-dire au principe de la mort. Le dieu créateur est aussi le dieu destructeur. La vie se nourrit de la mort. Rien ne vit, qu'en détruisant, en dévorant d'autres vies. Shiva a donc aussi un aspect terrifiant (Bhairava). Il est appelé Kâla ou Kronos (le Temps), ou Rudra, le seigneur des larmes. Pour l'amadouer, on l'appel par euphémisme Aghora (Non-Terrible). Sous cet aspect "Il a trois yeux. Sa couronne est formée d'un serpent. Il est couvert de riches joyaux. Son visage est enduit de la cendre des bûchers funèbres. Il est entouré de fantômes, de gnomes, d'esprits malins, de sorcières et de démons. Il est revêtu d'une peau d'éléphant. Des serpents et des scorpions lui servent d'ornements. Sa voix résonne comme le tonnerre un jour d'orage. Il ressemble à une montagne de collyre bleu. Il a une peau de lion sur l'épaule. Il est terrifiant. On installe son image près des bûchers funèbres ou dans les cimetières. (Linga Purâna, II, chap. 5 0, 2 3 26. )

Les membres de certaines sectes de moines errants shivaïtes, imitant le dieu, vivent nus, le corps enduit de cendre, les cheveux hirsutes décolorés à la chaux. Ils pratiquent la méditation sur les lieux de crémation. "Shiva est un destructeur, a aime les lieux de crémation, mais que détruit-il ? Non seulement les cieux et la terre à la fin du cycle, mais les chaînes qui fient chaque âme individuelle. Qu'est le lieu de crémation ? Ce n'est pas l'endroit où sont brûlées les dépouilles mortelles, mais le coeur de ses fidèles, réduits en un désert. Le lieu où l'ego est détruit représente l'état où l'illusion et les actions sont réduites en cendres. C'est là que danse le Natarâja. " (A. Coomaraswany, The Dance Of Shiva, P- 7 5)

Shiva est appelé Mahâkâla, le Temps du temps, le Grand Destructeur. On le vénère surtout sous l'aspect de son énergie manifestée, Kâlî, la "Puissance du temps ", la déesse terrible. Shiva est toujours présent près des bûchers funèbres. Il règne sur le monde souterrain des morts. Comme lui, "Dionysos est une divinité chthonienne..., dieu souterrain qui se manifeste dans la période hivernale ou peut-être au moment où reviennent les âmes des morts... C'est à ce dieu que convenait le sépulcre dont nous constatons la présence dans les sanctuaires d'un dieu qui a horreur du contact avec la mort... Il règne sur la nuit, car, pendant le jour, le soleil est appelé Apollon, pendant la nuit Dionysos. " (H. Jeanmaire, Dionysos p. 195-196.) Osiris, de même règne sur le monde des morts.

Dionysos est nyktipolos, " rôdeur de nuit ". Shiva est de même appelé Nishichâra (Rôdeur de nuit). Il tient à la main une tête tranchées. Il porte un collier de crânes.

LES CENDRES ET LE VÈTEMENT COULEUR SAFRAN

La cendre représente ce qui subsiste d'un monde détruit, particulièrement la cendre des bûchers funèbres. Seul, Shiva existe au-delà de la mort. Il est "vêtu de cendres", son corps est enduit de cendres. C'est de la cendre que renaîtra un monde nouveau. Toute vie nouvelle naît d'une vie détruite. Shiva dit : "Ma semence, ma force créatrice est nourrie de cendres [de mort]. C'est pourquoi la cendre protège. Dans les heures de danger, mais même lorsque l'on dort, à l'abri, dans une maison, la cendre vous protège. Celui qui s'est purifié en se frottant de cendres, qui a dominé sa violence et les impulsions de ses sens, ne revient plus en arrière après s'être approché de moi. " (Linga Purâna, chap- 34, 8-Io.)

Les fidèles du dieu s'enduisent le corps de cendres, signe de détachement, car pour eux le monde illusoire des apparences est déjà détruit. Parfois ils utilisent un enduit blanc symbole de la cendre. " La purification, Catharmos, consistait à frictionner le corps du récipiendaire avec un enduit d'argile et de farine, substances auxquelles on attribuait, peut-être à cause de leur blancheur, une certaine valeur symbolique. La période d'initiation, qu'est, chez Aristophane, la réception par Socrate d'un nouveau disciple, confirme ce genre d'ablution. , (H. Jeanmaire, Dionysos, p. 96.) Dans l'Inde, les acteurs représentant le dieu dans les processions shivaïtes ont le corps enduit de plâtre ou de cendres. Seules des sectes extrémistes, d'origine relativement récente, utilisent la cendre des bûchers funèbres. Anciennement, les Shivaïtes ne brûlaient pas leurs morts.

Dans l'Inde, la couleur du deuil est le safran, comme d'ailleurs dans le monde celtique. Lorsqu'ils ne sont pas nus, le vêtement des moines shivaïtes est couleur safran. Cette pratique sera reprise par les moines bouddhistes. C'est aussi une robe couleur safran qu'on attribue à Dionysos. Lorsque le noir devint la couleur du deuil chez les Chrétiens, les prêtres revêtirent la robe noire, car ils sont, du point de vue du monde, des morts-vivants.

La couleur safran ou ocre est la couleur sacrée de Shiva. " La pratique très répandue d'enduire des adeptes ou des personnes avec de l'ocre rouge est un symbole de renouveau de la vie. Les ossements des morts sont enduits d'ocre rouge dans les tombes du haut paléolithique. " (F.C. Hawkes, The Prehistoric Foundations Of Europe, p 38)

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