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SHIVA Aspects et légendes du dieu A. Daniélou
- LE SACRIFICE DE DAKSHA - PASHUPATI, SEIGNEUR DES ANIMAUX - LE GÉNIE DES FORÊTS, LE DIEU LUBRIQUE ET NU - LE "LINGA ", PRINCIPE DE VIE - L'HERMAPHRODITE (ARDHANARÎSHVARA) - LE SOUVERAIN DES DIRECTIONS DE L'ESPACE - LES CENDRES ET LE VÈTEMENT COULEUR SAFRAN
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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
Alain Daniélou, éd. Fayard
SHIVA : Aspects et légendes du dieu
LE SACRIFICE DE DAKSHA Quel qu'ait été originellement le caractère du
Védisme, la religion aryenne une fois établie dans l'Inde,
comme d'ailleurs en Iran et en Grèce, devint la religion d'une
classe dirigeante citadine guerrière et bourgeoise qui réduisait
en esclavage les anciennes populations et méprisait leurs dieux,
leurs rites et leurs coutumes. Le sacrifice de Daksha évoque le conflit de la religion de la cité, représentée par le Brahmanisme et les rites aryens, avec l'antique Shivaïsme, religion du peuple et de la nature. Daksha, souverain et sage védique, organise un grand sacrifice
en honneur de tous les dieux, mais il en exclut Shiva, considéré
comme une divinité non védique et impure, bien qu'il lui
ait autrefois accordé, pour des raisons politiques, la main de
sa fille Sati (Fidélité), union qui symbolise l'acceptation
contestée de l'ancien dieu dravidien parmi les dieux aryens. Mais, d'après le Shiva Purâna (Rudra Sambitâ, Sati khanda, chap. ler, 22-23), Daksha est à son tour maudit par Nandi (joyeux), le taureau qui est le compagnon et la personnification de Shiva dans le règne animal. " Cet ignorant mortel hait le seul dieu qui ne réciproque
pas la haine et il refuse de reconnaître la vérité.
Il ne s'occupe que de sa vie domestique, avec tous les compromis quelle
implique. Pour satisfaire ses intérêts, il pratique d'interminables
rites avec une mentalité avilie par les prescriptions védiques.
Il oublie la nature de l'âme, car il s'occupe de bien autre chose.
Le brutal Daksha, qui ne pense qu'à ses femmes, aura désormais
la tête d'un bouc. Que cet être stupide, gonflé de
la vanité qu'il tire de son savoir ainsi que tous ceux qui, avec
lui, s'opposent au Grand Archer Shiva continuent a vivre dans leur ignorant
ritualisme. " Que ces ennemis de " Celui qui calme la douleur ",
dont l'esprit est troublé par l'odeur des sacrifices et les paroles
fleuries des Védas, continuent à vivre dans leurs illusions.
Puissent tous ces prêtres qui ne songent qu'à manger, qui
ne font cas du savoir que par intérêt, ne pratiquent les
austérités et les cérémonies que pour gagner
leur subsistance, qui ne cherchent que la richesse et les honneurs,
finir comme des mendiants. " Le sage védique Bhrigu, qui présidait au sacrifice,
réplique : " Tous ceux qui pratiquent les rites de Shiva et le suivent ne sont que des hérétiques qui s'opposent à la vraie foi. Ils ont renoncé à la pureté rituelle. Ils vivent dans l'erreur. Ils portent leurs cheveux emmêlés, des colliers d'ossements, et s'enduisent de cendre. Ils pratiquent les rites d'initiation de Shiva dans lesquels les liqueurs intoxicantes sont considérées comme des boissons sacrées. Puisqu'ils méprisent les Védas et les brahmanes, supports de l'ordre social, ils sont des hérétiques. Les Védas sont la seule voie de la vertu. Qu'ils suivent donc leur dieu, le roi des esprits malins. " Le roi-prêtre, l'orgueilleux Daksha qui avait invité Vishnou et les autres dieux à participer aux rites du sacrifice, n'invita ni Shiva ni sa propre fille Sati. Bien que n'ayant pas été convoquée par son père, Sati se rendit à sa demeure. Voyant qu'a n'y avait pas de part des offrandes réservée pour son époux, et insultée par son père, elle se donna la mort. " Shiva alors dans son affliction créa un génie terrifiant appelé Virabhadra qui, à la tête des compagnons de Shiva, les Ganas, détruisit tout autour du sacrifice, n'épargnant personne. Ayant tranché la tête de Daksha, il la jeta dans le feu." (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, Sati Khanda, chap. 1er, 23.) Shiva lui-même arracha la barbe du sage Bhrigu qui versait des
oblations dans le feu sacré, il fit sauter les yeux de Bhaga
(dieu aryen des biens hérités) et brisa les dents de Pushân
(dieu des richesses acquises). Nous retrouvons le même ostracisme du dieu dans la tradition
dionysiaque. Dionysos est insulté et expulsé par Lycurgue,
roi des Édones (Apollodore, III, V, I - 3)- Par ailleurs, d'après
un fragment des Crétois d'Euripide, c'est par suite de l'impiété
de Minos, qui avait refusé de sacrifier au dieu un taureau, que
celui-ci rendit folle son épouse Pasiphaé et qu'elle s'éprit
d'un taureau. C'est ainsi que fut conçu le Minotaure. Dans la forêt, on ne prononce pas le nom du tigre ; de même,
on ne prononce jamais ouvertement le nom d'un dieu. On ne révoque
qu'indirectement par des adjectifs. Le mot " dieu " vient
lui-même de la racine div qui veut dire "rayonnant".
Le Gott germanique et le God anglais viendraient d'une racine indo européenne,
Go signifiant le "taureau ". "L'Aitarbya Brâbmana (II, chap- 34, 7) prescrit que les formules sacrées doivent être altérées pour éviter de prononcer directement le nom d'un dieu. Les références au dieu doivent toujours être indirectes, suggérées par la mention d'une de ses qualités, d'un de ses attributs. " (P. Banerjee, Early Indian Religions, P- 49-) C'est pourquoi dans toutes les mythologies les différents aspects du divin ont des noms multiples. Il apparaît que, dans la préhistoire indienne, Shiva (le
Bienveillant) était appelé " Ann ", nom attribué
aussi à la déesse et dont nous ignorons le sens, mais
que l'on peut rapprocher du Ann hittite, de l'Anat cananéenne,
de l'Ana celtique (qui devient sainte Anne en Bretagne). Dans le panthéon
védique, Rudra, "Celui qui cause des larmes" (D'après
une autre étymologie retenue dans le Shiva Puràna (Vâyavàa
Samhità, Chap. I 2, 3o), Rudra signifie " le Hurleur ".),
se réfère à son aspect terrible. Un texte du Shiva
Purâna commenté dans un traité sanskrit, le Shiva
Sahasra Nâma, explique le sens d'un millier de noms du dieu. C'est
suivant l'aspect du dieu préféré du fidèle
que sera établie la formule secrète et magique qui sera
communiquée à l'apprenti lors de son initiation et qui
sera son constant compagnon et recours tout au long de sa vie. Il n'est point de mot qui puisse exprimer la majesté divine.
On évoque les dieux par leurs attributs, leurs qualités
telles qu'elles se manifestent dans la création. La divinité
ne saurait être cernée ou définie par la forme ou
la parole. Les mille noms de Shiva ne sont que des épithètes
se référant aux divers aspects de sa manifestation. Dionysos lui aussi apparaît sous des aspects multiples : c'est
un dieu-taureau, un dieu mourant, un dieu-enfant, un dieu abandonné
par sa mère, ayant une double naissance. En Crète, des
monnaies de Kydonia nous montrent un Dionysos jeune d'autres, de Polyrhenia,
un Dionysos cornu ; celles de Sybrita, un Dionysos barbu tenant un thyrse.
Ailleurs, c'est un Dionysos jeune chevauchant une panthère galopante,
etc. Le dieu apparaît dans chaque région avec un nom et
sous des aspects différents. Les parallèles entre les noms et les légendes de Shiva,
d'Orisis et de Dionysos sont si nombreux qu'il y a peu de doute sur
leur identité originelle. Skanda, le " fils " de Shiva, assimilé au second
Dionysos, est appelé Agnibhû (Né du feu), comme
Dionysos est Pyrigènes (Né du feu). Il est Karttikeya
(Fils des Pléiades) alors que Dionysos est Briseus (Fils des
Nymphes). Skanda est Sarajamna (Né dans les roseaux), Dionysos
est Limnaios ("du marais "). Dionysos est le Prôtogonos
(le Premier-né) comme Shiva est Prathamajâ (Premier-né),
le "plus ancien des dieux ", aussi appelé Bhâskara
(Lumineux) ou Phanès (Celui qui illumine) dans la tradition orphique.
Ce dieu qui enseigne l'unité fondamentale des choses est appelé
Shiva (Bienveillant) ou Medichios (le Bienveillant). Il est Nisah (la
Béatitude), le dieu de Naxos ou de Nysa. Le nom même de
Dionysos signifie vraisemblablement le " dieu de Nysa " (la
montagne sacrée de Shiva) comme Zagréus est le dieu du
mont Zagron. Shiva-Dionysos est aussi Bhairava (le Terrible) ou Bromios
(le Bruyant), Rudra ou Eriboas (le Hurleur). Son aspect féminin
est la "Dame des montagnes " (Pârvatî, ou Rhéa,
ou Cybèle), appelée aussi la "Dame blanche "
(Gaurî ou Leucothéa). Shiva est Shankara (le Pacificateur),
il est Isha (Jésus)- (le Seigneur), Pashupati (le protecteur
des bêtes), Kâla ou Kronos (le Temps qui détruit
toutes choses, le seigneur de la mort). Il est Skanda (le jet de Sperme),
le dieu de la Beauté et des Mystères, Murugan ou Kumâra
(PAdolescent) équivalent du Kouros (Garçon) crétois,
aussi appelé Guha (le Mystérieux) que les Grecs appelaient
Hermès. Le Zeus crétois est entouré des Korybantes, serviteurs
de la déesse. Le chef des compagnons (Ganas) de Shiva est Ganapati,
créé pour être le gardien de la porte de la déesse.
Il est le dieu des Portes et en ce sens correspond à Apulunas,
dieu des Portes en Anatolie. Ganapati est appelé Mushaka-vâhana,
" Chevaucheur de souris") comme Apollon est Smintheus ("
des souris "). En tant que seigneur des montagnes, Shiva est appelé
Kolônatas ou Girisha (seigneur des montagnes). Il est Bhava (le
Roi), Agrionos (le Chasseur) ou Sharva (l'Archer), Mahâdeva (le
Dieu suprême). Errant comme un fou, il est appelé Unmatta
ou Mainomenos (le Fou). Comme principe universel, il est l'Hermaphrodite
(Ardhanarîshvara), correspondant à l'Erikepaios grec. Comme
principe de toute vie, son symbole est le phallus (Linga ou priape).
Représenté comme un pilier, une pierre dressée,
il est appelé Sthanu (Pilier) ou Perikionos ("à la
colonne"). Comme seigneur du Yoga, Shiva est appelé Yogéndra,
Yogéshvara, Mahâyogi, car c'est lui qui enseigna au monde
la méthode du Yoga par l'homme peut se connaître lui-même,
se réaliser et communiquer avec les êtres subtils, les
bêtes, les plantes et les dieux. Il aussi la danse et la musique
qui mènent à l'extase, l'ivresse permet de sortir de soi-même.
Il est Melpomenos (le Chanteur) ou Natarâja, le " roi de
la danse et du théâtre ". C'est par la danse extatique
et sacrée que les fidèles de dieu, les bhaktas, ou baccchants,
prennent contact avec lui et reçoivent le message de la sagesse.
Ses fêtes sont celles du Printemps, du Renouveau de la vie, de
l'Érotisme créateur. Il est Bhûpati (seigneur de
la terre), Phlios (Verdoyant), Setaneios, le dieu de la Nouvelle Récolte.
Liber est le nom usuel de Dionysos chez les Romains. Certains textes
mentionnent le vagabondage incessant de Dionysos par monts et par vaux.
Son véhicule est le taureau. Il est le dieu-taureau. Le taureau
est sa manifestation dans le règne animal. Il s'incarne dans
le plus mâle et le plus noble des animaux par lequel, sur l'autel
du sacrifice, il apporte au monde la rédemption. L'image du taureau
est souvent substituée à son image anthropomorphique.
Il se manifeste aussi dans le figuier sacré et dans les pierres
précieuses. Son collier est le serpent. Il est appelé
Vyâlin (Ceint de serpents). Il est nu, lubrique, il prêche
l'ivresse, l'amour et le détachement, l'amitié avec la
nature. Dieu de la Volupté et de la Mort, il est présent
dans la forêt et auprès des bûchers funèbres.
Shiva est à la fois bienveillant (Shambhu) et terrible (Bhîma).
Dionysos lui aussi est doux pour ceux qui le vénèrent
et terrible pour ses ennemis. Il est le charmant éphèbe
qui entraîne dans la montagne le jeune roi de Thèbes et
le fait déchirer vivant par ses bacchantes. Celui qui ne vénère
pas le phallus divin, source de toute vie, est voué à
la destruction, à Ferreur, à la folie, à la mort
physique et spirituelle. De même qu'on ne doit pas prononcer le nom d'un dieu, on ne doit pas non plus le regarder. La crainte de regarder les dieux en Grèce provient de l'héritage minoen. Selon Callimaque, Tirésias avait perdu la vue pour avoir aperçu Pallas prenant un bain. Pour permettre à Héradès de le contempler, Zeus avait dû s'envelopper dans une peau de bélier. En Inde, une puissance foudroyante est attribuée au regard des dieux. Kâma, le dieu de l'Amour, est réduit en cendres par un seul regard de Shiva. Ganésha est décapité par le regard de Saturne. On ne doit pas regarder le dieu Soleil à son lever ni à son coucher.
Il n'existe d'autre morale que le respect du pàsha, du lien,
c'est-à-dire de l'interdépendance de l'animal et du divin
en nous-mêmes et de la réalisation de la place que nous
occupons dans l'ensemble de l'oeuvre divine, des affinités qui
nous fient aux espèces animales et végétales et
des responsabilités que ces rapports impliquent. Pâsha
peut être défini comme la loi naturelle, C'est-à-dire
la loi divine. Toute autre loi morale n'est que convention sociale qui
ne peut avoir de valeur sur un plan universel. Toute véritable
morale doit se conformer à ces lois fondamentales sur lesquelles
est fondée la création. Les conventions sociales établies
par des lois humaines n'ont rien à voir avec la religion. Partout
où s'étend l'influence du culte de Shiva-Dionysos, nous
retrouvons l'importance attribuée au monde animal et végétale
Cet aspect de l'histoire religieuse semble avoir souvent échappé
aux spécialistes modernes du monde antique. " Shiva regarda les dieux et leur dit : je suis le seigneur des
animaux... Les courageux Titans, les Asuras, ne pourront être
détruits que si chacun des dieux et des autres êtres assume
sa nature d'anirnal. Les dieux hésitaient à reconnaître
leur aspect animal. Shiva leur dit : Ce n'est pas une déchéance
de reconnaître son animal [l'espèce qui correspond dans
le règne animal au principe que chaque dieu incarne sur le plan
universel]. Seuls ceux qui pratiquent les rites des frères des
bêtes, des Pashupâtas, peuvent dépasser leur animalité.
C'est ainsi que tous les dieux et les Titans reconnurent qu'ils étaient
le bétail du Seigneur et que celui-ci est connu sous le nom de
Pashupati, le seigneur des animaux. " (Shiva Purâna, Rudra
Samhitâ, V, chap. 9, p. I 3 - 2 I.) Le caractère de Shiva en tant que protecteur et charmeur des
animaux a été souvent ultérieurement transféré
à d'autres divinités telles que Gopâla-Krishna,
Pan, Orphée et même Jésus le Bon Pasteur. "Toutes les divinités sont appelées Pashupâtas
(frères des bêtes), car elles font partie du troupeau de
Pashupati. Tous ceux qui considèrent le seigneur des animaux
comme leur divinité deviennent frères des bêtes.
" (Linga Purâna, chap. 8o, i6- i 7-) Ils sont alors intégrés
dans le troupeau du dieu et peuvent recevoir ses enseignements. " Shiva dit : le très sacré Pashupâta Yoga,
le Yoga des frères des bêtes [par lequel peut être
réalisée l'unité des êtres vivants], et le
Sânkhya (Cosmologie) [qui explique la structure du monde] ont
été enseignes par moi... Sachant que les choses du monde
sont éphémères, il faut toujours pratiquer le Yoga
du seigneur des animaux. " (Linga Purâna, chap- 3 4, I I
- 2 3 La conception moderne de l'écologie peut apparaître comme une tentative de retour à une véritable morale, bien qu'elle soit le plus souvent anthropocentriste. Il ne s'agit pas seulement de préserver la nature au service de l'homme, mais bien de retrouver le rôle de l'homme dans la nature, comme coopérant à l'oeuvre des dieux. Une religion qui ne respecte pas la création dans son ensemble indissoluble, qui n'est pas fondamentalement écologique, n'est qu'une tromperie, une excuse aux déprédations humaines, ne peut en aucun cas clamer une origine divine. L'homme n'est qu'un élément dans un ensemble, et c'est cet ensemble qui est l'oeuvre de Dieu.
L'identification du dieu et de l'homme avec la nature implique la nudité.
L'homme vrai est nu. C'est la religion hypocrite et pharisienne de la
cité qui exige le vêtement. Shiva est nu. Le sage et le
moine shivaïte errent par le monde nus et sans attaches. La nudité
est le synonyme de liberté, de vertu, de vérité,
de sainteté dans l'Inde. L'antique religion athée de l'Inde,
le jaïnisme, rivale par ailleurs du Shivaïsme, exige également
que ses fidèles soient nus. Le monde grec a bien connu ces gymnosophistes,
ascètes nus qui venaient de l'Inde, et les soldats d'Alexandre
qui voulurent, dans l'Inde, suivre les enseignements des philosophes
durent se mettre nus. La nudité a une valeur magique et sacrée.
"Sème nu, laboure nu, moissonne nu si tu veux en leur temps
achever tous les travaux de Déméter, afin que, pour toi,
chacun de ses fruits croisse aussi en son temps. ", (Hésiode,
Les Travaux et les Jours, P- 39039 5.) "La nudité rituelle est bien connue et très répandue
dans les anciennes religions, et nous en trouvons de nombreux exemples
dans les littératures celtiques... Dans le récit mythologique
irlandais The Destruction of Da Derga's Hostel... l'oiseau-père
du roi lui dit : " Un homme complètement nu qui ira au bout
de la nuit le long d'une des routes de Tara, portant une pierre et un
lance-pierres, c'est lui qui sera roi. " (A. Ross, Primitive Erotic
Art, p. 81) Dionysos lui aussi est représenté nu avec de longs cheveux
quand il n'est pas vêtu de la robe monastique couleur safran.
"Les dieux et les sages ont été créés
nus. Les autres êtres humains ont aussi été créés
nus. " (Linga Puràna, 1, chap- 34, I 3,) Les légendes
des Purânas nous montrent Shiva comme un adolescent lubrique qui
vagabonde nu dans la forêt, charme les femmes des orgueilleux
ascètes qui voulaient conquérir le ciel par la force de
leur volonté. Shiva humilie les ascètes, séduit
leurs épouses et, répandant çà et là
sa semence, fait apparaître sur la terre les pierres précieuses
et les lieux saints. " Il existe dans la montagne une excellente forêt appelée
la forêt de Dâru où résidaient de nombreux
sages... Shiva lui-même, assumant une forme étrange, y
vint pour mettre leur foi à l'épreuve. Il était
magnifique, complètement nu avec pour seul ornement la cendre
dont était enduit tout son corps. Se promenant çà
et là, tenant son sexe dans sa main, il se mit à s'exhiber
dans les jeux les plus pervers. " (Shiva Purâna, Koti Rudra
Samhità, chap. 12, 6-10.) "Le seigneur avait l'apparence d'un homme de basse condition.
Ses mains agitaient un tison enflammé. Ses yeux étaient
rouges et bruns. Parfois il riait violemment, parfois il chantait de
manière surprenante. Parfois il dansait lascivement, parfois
il poussait des cris. Il errait autour des ermitages comme un mendiant...
Malgré sa peau de couleur sombre, i1 était d'une surprenante
beauté. Il riait et chantait, lançait des clins d'oeil
qui séduisaient les femmes. Lui, qui avait vaincu le dieu de
l'Amour, inspirait le désir par sa seule beauté. Malgré
son étrange apparence et sa couleur bronzée, les femmes
les plus chastes étaient attirées par lui. ", (Linga
Purâna, I,chap. 29, 7, IO, 12 et chap. 31, 28-32.) "C'était pour se jouer des résidents de la forêt
que Shiva était venu de son propre chef dans ces bois. Certaines
des épouses des sages furent effrayées à sa vue,
d'autres femmes, étonnées et excitées, s'approchèrent
du seigneur. Les unes l'embrassèrent, d'autres lui prirent les
mains. Elles se disputaient entre elles pour le toucher. ", (Shiva
Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap. I 2. 9.) "Sur un sourire de lui, celles qui se trouvaient devant leurs
huttes dans la forêt ou celles qui logeaient en haut des arbres
quittèrent leurs occupations. Elles arrachèrent leurs
vêtements, laissèrent leurs cheveux se dénouer.
Certaines se roulaient par terre. Elles s'étreignaient les unes
les autres et, barrant le chemin à Rudra, lui faisaient des gestes
lubriques en la présence même de leurs époux. Le
seigneur Rudra ne leur dit rien, ni en bien ni en mal. " (Linga
Purâna 1 chap. 29, 7-9.) Nous retrouvons ici la conduite des ménades,
et le nom donné à Dionysos de Gynaimanes (Celui qui met
les femmes en folie). "Entre-temps, les grands sages arrivèrent.
Ils furent choqués en voyant le dieu s'adonner à des actes
obscènes. Scandalisés, ils disaient : Qui est-ce donc
? Qui est-ce donc ? Mais le personnage nu ne leur répondit pas.
" (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap - I 2. I
4 .) " Les prêtres et les sages prononcèrent des paroles indignées, mais le pouvoir de leurs vertus ne pouvait rien contre Rudra, de même que la clarté des étoiles ne peut rien contre la lumière du soleil. " (Linga Purâna, I, 2 9. 9. 2 4.) " Les sages s'écrièrent : Ce Shiva qui porte un trident a un corps de mauvais augure. Il n'a aucune pudeur. Il n'a ni demeure ni ancêtres connus. Il est nu et mal fait. Il vit en compagnie d'esprits malins et de méchants génies... S'il avait de l'argent, il n'irait pas tout nu. Il se promène sur un taureau, il n'a pas d'autre équipage. On ne connaît pas sa caste, il n'est ni lettré ni sage. Il n'a que des esprits malins comme suite. Il a du poison jusque dans son cou. Comparez vos colliers à la guirlande de crânes qu'il porte, vos produits de beauté à la cendre des bûchers funèbres dont a enduit son corps. , (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, chap. 24, 45-47, et chap- 27, 36.) Le symbole de Shiva est le Linga ou phallus. Le sexe est en effet l'organe
mystérieux par lequel le principe créateur se manifeste
en donnant naissance à un être nouveau. C'est donc l'organe
par lequel le principe créateur est représenté
visiblement dans une espèce particulière. Le sperme qui
contient en puissance tout l'héritage des ancêtres, la
race et les caractéristiques génétiques de l'être
à venir, est appelé bindu (point limite). Il est en effet
le passage infime et mystérieux entre non-être et être.
Le sexe est donc l'organe à travers lequel s'établit une
communication entre l'homme (ou l'animal, ou la fleur) et la force créatrice
qui est la nature du divin. C'est le type même du symbole. "Shiva dit : je ne suis pas distinct du phallus. Le phallus est identique à moi. Il rapproche de moi mes fidèles, il faut donc le vénérer. Mes bien-aimés ! Partout où se trouve un sexe dressé, je suis moi-même présent, même s'il n'y a pas d'autre représentation de moi. " (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhitâ, I, chap. 9, 4344-) " Le monde entier a pour base le phallus. Tout est issu du Linga, Celui qui désire la perfection de l'âme doit vénérer le Linga. (Linga Purâna I, chap. 3, 7 -) "C'est le seigneur qui est la source de toute jouissance... Pour que l'existence soit une joie perpétuelle, le fidèle doit vénérer le phallus qui est le dieu Shiva lui-même, le soleil qui donne naissance au monde et le soutient. C'est le symbole de l'origine de toute chose. On doit vénérer Shiva, origine de toute chose, sous la forme du phallus. Ce par quoi le principe mâle est reconnaissable est appelé phallus. Le phallus est le symbole du dieu. - (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhitâ, chap. 16, 103 - 106.) Partout où s'est répandu le culte de Shiva, les emblèmes phalliques et le culte du phallus jouent un rôle essentiel. Nous retrouvons la vénération du phallus dans l'Occident
méditerranéen et nordique depuis la préhistoire
et dans les cultes dionysiaques jusqu'au VI°° siècle
après J. -C. Le phallus était vénéré
dans les temples égyptiens. En Grèce, il jouait un grand
rôle dans les cérémonies en l'honneur de Dionysos.
En Egypte, des honneurs spéciaux étaient rendus aux parties
sexuelles d'Osiris dépecé. La vénération
du saint prépuce encore pratiquée en Italie est peut-être
un vestige de ce culte. Tout dans les êtres vivants humains ou animaux comme dans les
végétaux est axé sur l'organe procréateur.
L'homme n'est que le porteur du phallus "(linga-dhara), le serviteur
de son sexe. La notion de dieu-père est une transposition puritaine
de la notion du Linga. Le père est celui dont le sexe déverse
la semence dans le réceptacle, dans l'arghia ou vagin. Dans la conception shivaïte, le plaisir est l'image de l'état
divin. C'est pourquoi, lorsque le divin se manifeste sous l'aspect procréateur,
a se manifeste également sous l'aspect du plaisir. L'organe sexuel
a donc un double rôle, celui inférieur de la procréation
et celui supérieur par lequel il est un moyen de contact et du
plaisir (ânanda). La jouissance est une " sensation du divin
". Alors que la paternité attache l'homme aux choses de
la terre, l'extase du plaisir peut lui révéler la réalité
divine et le mener au détachement, à la réalisation
spirituelle. "Le phallus est la source du plaisir. Il est le seul
moyen d'obtenir le plaisir terrestre et le salut. Le regardant, le touchant
et méditant sur lui les êtres vivants peuvent se libérer
du cycle des vies futures. ", (Shiva Purâna, Vidyeshvara
Sambitâ, I, chap. 9, 2o.) Du point de vue de la mystique shivaïte, comme c'est le cas aussi pour l'orgiasme dionysiaque, l'extase érotique n'est pas un moyen de reproduction, mais une pure recherche du plaisir. "Pour plaire au Seigneur, on doit vénérer son symbole, indépendamment de sa fonction physique. La fonction étant de donner naissance, donner naissance est exclu. " (Shiva Purâna, Vidyeshvara Samhità, I, chap. 16, 108.) L'union de Shiva et de son amante, Shakti, ou Pârvatî, ou Sati, n'est pas procréatrice. Les enfants de l'un et de l'autre sont engendrés séparément. Skanda, dieu de la Beauté et chef de l'armée des dieux, est né du sperme de Shiva tombé dans la bouche du feu sacrificiel, puis de là dans les eaux du Gange. Ganapati, le dieu à tête d'éléphant que l'on vénère avant toute entreprise et qui protège l'entrée de la maison, est le fils de la déesse formé des raclures de sa peau alors qu'elle prenait son bain. " Le Linga est un signe extérieur, un symbole. Toutefois a faut considérer que le Linga est de deux sortes, extérieur ou intérieur. L'organe grossier est extérieur, l'organe subtil intérieur. Les gens simples vénèrent le Linga extérieur et s'intéressent aux rites et aux sacrifices. L'image du phallus a pour but d'éveiller les fidèles à la connaissance. Le Linga immatériel n'est pas perceptible à ceux qui ne voient que l'extérieur des choses, le Linga subtil et éternel n'est perceptible qu'à ceux qui ont atteint la connaissance. ", (Linga Purâna, I, chap- 7 5, 19- 22.) " Ceux qui pratiquent les sacrifices rituels et vénèrent habituellement le Linga physique ne sont pas capables de contrôler leurs activités mentales en méditant sur l'aspect subtil... Ceux qui n'ont pas encore pris conscience du sexe mental, du sexe subtil, doivent vénérer le sexe physique, et pas le contraire. ", (Shiva Purâna, Rudra Samhitâ, 1, chap. I2, 5I -42.) Le Linga est vénéré sous la forme d'une pierre dressée (sailaja) ou bien sur l'image anthropomorphique du dieu. On le représente aussi enserré dans le Yoni, l'organe féminin. C'est sous cette,forme qu'il apparaît dans le sanctuaire du temple shivaïte. Le mot Linga veut simplement dire " signe distinctif ". On ressent parfois la présence du dieu dans des objets, apparemment informes, qui sont alors considérés comme des Lingas. C'est le cas de la pierre brute, adorée sous le nom d'Eros, que Pausanias (IX, chap. 27, P- 1) vit à Thespies. C'est aussi le cas de la pierre noire de la Mecque, le Makheshvara des anciens Hindous. Dans la grotte d'Amarnâtha, au Cachemire, c'est une colonne de glace qui est vénérée comme un Linga né-de-lui-même (sva yambhu), une manifestation directe du dieu. Le Linga a parfois simplement la forme d'un pilier, comme on en rencontre
un peu partout dans le monde. A Cnossos comme à Thèbes
ou à Malte, le dieu était honoré sous la forme
d'une colonne. Orthos, le " Dressé ", représente
Dionysos-pilier ou Dionysos-priape. Shiva est urdhva-linga, ("u
sexe dressé ". Il est appelé Sthanu (Colonne), comme
Dionysos est appelé Perikionios ("de la colonne ").
L'antique Xoanon était l'idole-pilier de la maîtresse de
l'Héraion. -Les piliers minoens sont, selon Evans, des images
non figuratives de la divinité. "Agyieus signifie un pilier pointu -ou conique. Selon Hesychios, c'était un autel en forme de pilier dressé devant les portes... Le culte d'Agyieus, principalement mais pas exclusivement associé avec Apollon, provenait du culte d'Agyieus-pilier lié à la vénération minoenne du pilier. L'Omphalos persiste dans les monnaies crétoises, associe à Apollon. Il apparaît que le culte de la pierre sacrée à côté de celui du gardien des portes et des voies qui était l'aspect essentiel d'Agyieus en Grèce ancienne se retrouve antérieurement en Anatolie, ce qui confirme l'origine orientale d'Apollon... L'épithète d'Agyieus, considérée comme se référant habituellement à Apollon, était aussi attribuée à Zeus et à Dionysos. Cela indique que le culte de la pierre dressée était antérieur à son association avec Apollon. " (R.F. WiRets, Cretan Cults and Festivals, P. 2 5 9- 2 6o.) Dans les tombes étrusques, le phallus est le symbole de l'homme, la maison celui de la femme. L'installation d'un phallus de pierre est un acte méritoire. On le dresse de préférence dans des lieux isolés ou sur les montagnes. Les anciens sanctuaires de Shiva comme ceux de Dionysos se trouvent de préférence en dehors des cités. Il en est de même pour les mégalithes qui se trouvent
en Angleterre, Bretagne, en Corse et dans tout le monde allant de l'Inde
à L'Extrême-Occident. Nous possédons très
peu d'informations sur les monuments mégalithiques en Occident,
par contre dans les textes hindous nous trouvons tout le rituel de leur
installation, de l'orientation des sanctuaires, etc. Toute étude
sur les religions préhistoriques de l'Europe devrait s'appuyer
sur les documents indiens. " La signification sexuelle des menhirs est universellement attestée...
La croyance dans les vertus fertilisantes des menhirs était encore
partagée par les paysans européen au début du siècle
Le complexe mégalithique aurait été diffusé
à partir d'un seul centre, très probablement la Méditerranée
orientale.... lié au Tantrisme... Shonehenge (avant environ 2000)
est prémycénien. " (Mircea Eliade, Hùtoire
des croyances et des idées religieuses, p. 130 et 135 -) Nous rencontrons des phallus dressés avec un visage dans tout
le monde occidental comme en Grèce et en Inde. Les Celtes dressaient
des pierres de forme phallique surmontées d'une tête humaine
ou avec un visage gravé sur le gland. Le "visage de gloire
" (Kîrti-mukba) qui se trouve au-dessus du sanctuaire du
temple shivaïte est une forme élaborée du même
symbole. De la bouche du "visage de gloire", au sommet de
la tour phallique, sort tout l'uni-vers. Sur certaines images, c'est un personnage entier qui apparaît
encastré dans la colonne phallique. Dans le sud de l'Inde, le
gundimallam-linga d'où sort un personnage et qui date du lIe
siècle av. J.-C. est toujours vénéré. Des
images similaires se retrouvent jusque dans l'Europe médiévale. " Jusqu'à une époque récente des gâteaux
de forme phallique étaient cuits par les paysans allemands, français,
italiens pour Pâques et promenés solennellement en procession
jusqu'à l'église)," (Phihp Rawson, Piimitive Erotk
Art, P - 5 3 -) " A Trani, près de Naples, un grand phallus
de bois appelé le Santo Membm était porté en procession
chaque année jusqu'au XVIII siècle. " (Ibid, , P
- 7 5 .) Une signification phallique a souvent été attribuée
à certains objets ou animaux permettant de mentionner le sexe
allégoriquement, selon le principe similaire à celui par
lequel on ne prononce pas le nom du dieu. , De 6 5 00 à 2 000 av. J. -C., en Europe occidentale, le sexe
mâle est identifié à la charrue, la hache, le poignard,
l'épée, la semence, le sperme, la pluie, le soleil, le
serpent, le poisson et J'eau. , (P. Rawson, ibid., P. 4 5) " Sur certains vases grecs, on voit des fêtes dans lesquelles
on transporte de larges phallus qui ont la forme de poissons... Une
relation entre le sexe mâle et le poisson établie très
tôt... est devenue universelle... Les phallus ailés de
la Grèce ancienne existent encore dans le sanctuaire de Delos...
Ces oiseaux phalliques, représentés comme des oies ou
des coqs (d'où le mot cock pour le sexe mâle en anglais)
jouent un rôle important dans l'art populaire de l'Europe. "
(P. Rawson, ibid, P21, 5 3, 7 I -) Dans le langage populaire italien,
le sexe mâle est toujours appelé uccel (oiseau) ou pesce
(poisson). Il s'agit, en réalité, de survivances d'une terminologie
rituelle. De la longue évolution des êtres vivants, l'homme
conserve certains souvenirs dans son propre corps. Il est poisson, puis
oiseau, puis mammifère. Cela est évoqué dans certains
rites tantriques. Dans les offrandes de sperme par pratiques masturbatoires,
l'homme est poisson. Dans les rites initiatiques avec pénétration
anale, a est oiseau (l'oiseau est toujours le symbole d'une signification
ésotérique). Dans les rites de fécondation et d'union
sexuelle, il est taureau. Nous revenons certains de ces aspects à
propos des rites initiatiques. Le phallus porte chance, il éloigne le danger, les forces malfaisantes.
Il joue un rôle important dans les rites d'initiation. "
Dans l'Antiquité, en Égypte, dans le monde gréco-ro
main, on Iui attribuait dans les temples le pouvoir de paralyser ou
d'éloigner les forces obscures ou démoniaques. ",
Julius Evola, Le Yoga tanrique, P. 112.) " Ceux qui vénèrent toujours le Grand Dieu sous
la forme physique du Linga sont libérés de la peur, de
la naissance et de la mort" (Linga Purâna, 47, chap. 6, 40).
Dans l'Inde, l'image du Linga et les représentations d'accouplements
sexuels protègent le temple et L maison contre la foudre et autres
calamités. " Des figures servant à conjurer la réussite, la
force, le pouvoir sexuel ou autre se rencontrent fréquemment
dans les pays celtiques de l'Europe. Ils consistent en hommes aux sexes
emphatiques, s'occupant de différentes activités telles
que la chasse, les combats, la magie, les sports, etc. La célèbre
sculpture géante taillée dans la craie de la colline au-dessus
de Cerne-Abbas, dans le Dorset (en Angleterre), et qui est connue sous
le nom du Géant de Cerne Abbas, est une sorte d'Hercule celtique
porteur d'une puissante massue. Il est semblable au dieu irlandais Dagda.
Il a survécu à travers les siècles avec son sexe
et ses testicules énormes, dominant tout le paysage environnant,
en dépit de l'Église. Les jeunes couples, avant de se
marier, ont recours à lui, et l'on croit dans la région
que d'avoir des rapports sexuels dans le creux du vaste phallus porte
bonheur. ).) (A. Ross, dans Piimitive Erotic Art, p. 8o-82.) "Il existe de nombreuses références dans la littérature
européenne qui suggèrent que les organes sexuels de l'homme
possèdent un pouvoir magique particulièrement pour éviter
toutes sortes de dangers ou malheurs. " (P. Rawson, Ptimitive Erotic
Ail, p.76 .) Dans la conception populaire encore vivante dans les pays méditerranéens,
les hommes touchent leur sexe pour éloigner le mauvais oeil.
"Des emblèmes du sexe mâle réalistes ou symboliques
ont été souvent plantés dans les champs des peuples
agricoles... Dans le sud de l'Italie, des bornes de forme phallique
servant de limites ont survécu jusqu'aux Temps modernes... Certains
étaient des blocs de pierre d'où sortait un phallus, parfois
aussi avec une tête humaine. Ils étaient appelés
Priape, Hermès, Liber, Tutunus ou Mutunus. " (P. Rawson,
Ptimitive Erotic Art, p 52 et 72.) Dans les textes shivaïtes, la voûte du ciel est considérée
comme un immence phallus (âkâsha linge) reposant sur la
terre qui est l'organe féminin, la matrice du monde. La pluie
est la semence qui féconde la terre, l'éclair l'orgasme.
Nous retrouvons ce symbolisme dans la religion celtique : "La semence
liquide étant considérée comme la cause de la fertilité...,
le ciel est considéré comme le mâle qui humidifie
et fertilise la terre femelle. " (P.Rawson, Ptimitive Erotic Art,
p. 5 O-) D'après l'histoire de l'Italie de Prometheus en langue étrusque,
citée par Plutarque, un phallus serait apparu dans la cheminée
du roi des Alba' s. Il ordonna à sa fille de s'accoupler à
ce phallus, mais elle refusa et envoya sa servante. C'est de cette dernière
que naquirent Romulus et Remus, abandonnés dans la forêt
et nourris par une louve. "Dans la mythologie celtique, le puissant
Fergus mac Roich, " Fergus fils du Grand Cheval", représente
le principe mâle. Son sexe a une longueur de sept doigts. Il s'accouple
avec la divine souveraine Mebd "l'Ivrogne " dont la sexualité
est sans bornes. " (Anne Ross, Piimitive Erotic Art, p. 83-) Dans le Skanda Puràna (Kédara Khanda) et le Shiva Purâna,
les sages maudissent Shiva et, sous l'effet de la malédiction,
son sexe tombe à terre. Mais aussitôt le sexe du dieu devient
un immense palier qui transperce et remplit les mondes. " Choqués
par l'apparence de Shiva et par sa conduite, les sages de la forêt
lui dirent : "Tu as agi avec perversité. Cela est contraire
aux Écritures. Ton sexe va tomber par terre." Quand ils
eurent ainsi parlé, le sexe de ce messager du ciel, qui n'était
autre que Shiva aux formes merveilleuses, tomba immédiatement
à terre. Le phallus brûla tout devant lui ; où que
allât tout était consumé. "Il se déplaçait dans les enfers, dans le ciel, sur la terre. Jamais à ne restait en place. Tous les mondes et leurs habitants vivaient dans l'angoisse. Les sages étaient consternés. Les dieux et les sages ne connaissaient plus ni la paix ni le plaisir. " (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhità chap. 12, I 7 - 22). L'émasculation du ciel phallique évoqué par Hésiode (La Théogonie, p. 180) se rapporte au même symbolisme. " Rudra disparut et les sages se rendirent auprès du dieu
Brahmâ qui leur dit : Stupides que vous êtes ! Vous avez
détruit en un instant tous les mérites acquis par vos
austérités. L'homme au sexe dressé que vous avez
vu, impotents que vous êtes, est le Seigneur Suprême en
personne. "(Linga Puràna, 1, chap. 29, 9-25-) " Brahmâ dit encore : Aussi longtemps que ce phallus ne
sera pas stabilisé, rien de bien ne peut arriver dans aucun des
trois mondes. Pour calmer sa fureur, il vous faut arroser ce sexe divin
avec de l'eau sainte, construire un piédestal en forme de vagin
et de flèche [symbole de la déesse] et l'installer avec
des prières, des offrandes, des prostrations, des hymnes et des
chants accompagnés par des instruments de musique. Ensuite vous
invoquerez le dieu en disant : " Tu es la source de l'univers,
l'origine de l'univers. Tu es présent dans tout ce qui est. L'univers
n'est que la forme de toi-même. 0 Bienveillant ! calme-toi et
protège le monde. " Les sages s'approchèrent alors
avec piété de Shiva qui leur dit : "Le monde ne retrouvera
la paix que lorsque mon sexe aura trouvé un réceptacle.
Aucun être autre que la Dame de la montagne ne peut se saisir
de mon sexe. Si elle s'en saisit, il se calmera immédiatement.
" (Shiva Purâna, Kothi Rudra Samhitâ, chap. I2, 22-46.) L'HERMAPHRODITE (ARDHANARÎSHVARA) L'un des principaux aspects de Shiva est l'Ardhanarîshvara, l'hermaphrodite.
Dans le processus de la création, "le pouvoir de concevoir
(timarsha) et le pouvoir de réaliser (prakâshâ),
lorsqu'ils sont réunis, se manifestent d'abord dans un point
limite (bindu), une action qui est le point de départ de l'espace-temps.
C'est de là qu'est issu la vibration ou son (nâda)) qui
est la substance de l'univers. L'espace est un principe femelle, un
réceptacle, le temps est un principe actif mâle. Leur unité
symbolisée par l'hermaphrodite divin représente l'Éros
(Kâma), 1'impulsion créatrice. " (Karpâtrî,
Shri Shiva tattva, cité par Alain Daniélou, Le Polythéisme
hindou, P. 3I2.) La divinité primordiale est essentiellement bissexuelle. La
division du principe en deux pôles opposés qui donnent
naissance au monde n'est qu'apparente. Le divin est défini dans
les Upanishads comme "ce en quoi les contraires coexistent ".
Lorsque Shiva et Shakti sont unis, leur unité est volupté.
La volupté est leur réalité ; leur existence séparée
n'est qu'une fiction. , (KarPâtrÎ, pasanâ rahasya,
cité dans hindou, P. 3I2.) La réalité du monde est donc essentiellement la volupté,
l'étincelle produite par l'union des contraires. L'hermaphrodite,
image de la non-division des contraires, représente la volupté
pure, permanente, absolue, qui est la nature divine. " La bissexualité
divine est une des multiples formules de la totalité-unité
signifiée par l'union des couples d'opposés : masculin-féminin,
visible-invisible, ciel-terre, lumière-obscurité, mais
aussi bonté-méchanceté, création-destruction,
etc. , (M. Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses,
p 178-) " La première création consistait en esprits, génies,
démons, issus de la bouche de l'être incréé
comme une matérialisation de son souffle vital (prâna).
Rudra apparut d'abord, lumineux comme le soleil levant. Il était
androgyne... L'immensité, voyant cet hermaphrodite divin, lui
dit : "Divise-toi." C'est ainsi qu'avec le côté
gauche du dieu fut créée une déesse qui devint
sa compagne. C'est elle qui devait plus tard s'incarner en la fille
du roi-prêtre Daksha. Prenant le nom de Sati (Fidélité),
elle devint l'amante de Rudra." (Linga Puràna, chap. 4I,
41-42, et chap. 99, 15-I9-) Pour procréer un monde extérieur à elle-même,
la divinité se divise, les deux pôles s'écartent.
L'état de bonheur absolu disparaît et ne se recrée
que par l'union des contraires, par l'amour. L'hermaphrodite divin "divisa
son corps en deux moitiés, l'une était mâle, l'autre
femelle, le mâle dans cette femelle procréa l'univers "
(Manu Smiiti, I, 3 2). On peut concevoir le principe initial comme masculin ou féminin, comme un dieu ou une déesse, mais dans un cas comme dans l'autre a s'agit d'un être androgyne ou transsexuel. Selon la tradition phrygienne rapportée par Pausanias (VII, chap, 1 7, IO-I2), Papas (Zeus) fertilisa un phallus de pierre nommé Agdos, et celui-ci engendra un être hermaphrodite, Agditis. Les dieux, ayant châtré Agditis, le transformèrent en la déesse Cybèle. Cybèle est l'équivalent de Pârvatî, la Dame des montagnes, la contrepartie féminine de Shiva. Chez les Cananéens à Ugarit, Anat, comme les autres déesses de l'amour et de la guerre, est pourvue d'attributs masculins et est considérée comme bissexuelle. C'est aussi le cas de la déesse étrusque. Le dieu hourrite Kuniarbi est bissexuel, comme les dieux akkadiens Tiamat et Zarvan. Le Teshub hittite est le fils du dieu céleste Anu et d'une divinité androgyne. Les images de divinités hermaphrodites et ithyphalliques se rencontrent partout à partir du néolithique. Celle en bois sculpté trouvée dans le Somerset, en Angleterre, est un exemple typique. Tous les degrés de la bissexualité apparaissent dans
les aspects du dieu, viril dans ses formes terribles, efféminé
dans ses aspect heureux et bienveillants. De même, la déesse
apparaîtra virile et agressive comme Bhairavî ou Kâlî,
la puissance destructrice. Elle joue dans ce cas le rôle actif
dans sa relation avec Shiva avec qui elle pratique le Vipaiita maithuna,
la copulation inversée. Par contre, la déesse est féminine,
modeste et douce en tant que Dame de la montagne (Pârvatî)
ou Sati (Fidélité). Il en est de même pour Dionysos, représente tantôt comme un mâle barbu dans la force de l'âge, tantôt comme un adolescent efféminé. "Au moment opportun, Zeus défit la couture de sa cuisse et donna naissance à Dionysos, qu'il confia à Hermès, et il l'envoya auprès d'Ino et d'Athanase leur recommandant de l'élever comme une fille. ) :, (Apollodore, Bibliothèque, Ill, IV, 3 -) Capturé par un roi barbare, Dionysos est raillé par lui pour son aspect féminin. D'après Nicandre, c'est sous l'apparence d'une jeune fille que Dionysos avertit les Minyades, absurdement travailleuses et vertueuses, de ne pas négliger ses rites d'initiation. Dans un texte d'Eschyle (fragment 61), le roi s'écrie à
sa vue : " D'où viens-tu, homme-femme' et quelle est ta
patrie ? Quel est ce vêtement ? Il lui enlève les vêtements
qui étaient le symbole de sa double nature : le voile safran,
la ceinture, le mitré d'or. Il le met nu, non point dépouillé
de sa virilité, mais trop fragile pour la faire valoir. "
Héraclès, le plus viril des héros, échange
ses vêtements avec ceux d'Omphale. Arjuna, le valeureux prince
du Mahâbhârata, durant son exil, se déguise en eunuque
et enseigne la musique et la danse à la fille du roi Virata. Dans le mythe mentionné par Aristophane et repris par Platon
dans Le Banquet, les premiers hommes étaient androgynes. Pour
les punir de s'être révoltés, Zeus les divisa, en
deux. De même, d'après les Purânas, les premiers
hommes étaient des sages encore proches du divin qui engendraient
des fils par une sorte de projection mentale. C'est pour détruire
leur pouvoir qui menaçait celui des êtres célestes
que Dieu créa la femme et la reproduction par l'union des sexes.
Dans la Genèse, la création de la femme à partir
d'une côte retirée à Adam implique l'androgynie
de l'homme originel, créé à l'image de l'hermaphrodite
divin. Comme Shiva, le premier homme (Adam) était homme du côté
droit et femme du côté gauche. Tous les rites tantriques
dans lesquels la femme participe sont appelés rites de la main
gauche. Le côté gauche est le côté faible
de 1'homme, réservé aux besognes humbles ou impures. C'est
pourquoi on ne tend jamais la main gauche. Offrir un objet de la main
gauche est considéré comme un signe de mépris.
La circumambulation de l'image d'un dieu doit se faire en le tenant
à sa droite, c'est-à-dire dans le sens des aiguilles d'une
montre. Dans la magie tantrique où l'aspect féminin de
la divinité est elle se fait en sens inverse. Tout être
bissexuel peut être considéré comme une émanation
de l'aspect transcendant du dieu. L'androgyne, l'homosexuel, le travesti
ont une valeur de symbole et on les considère comme des êtres
privilégiés, images de l'Ardhanarîshvara, Ils jouent
à ce titre un rôle spécial dans les rites magiques
et tantriques, comme dans le Shamanisme. "Le but du Tantrisme est
de réunir les deux principes polaires Shiva et Shakti dans son
propre corps... L'androgynie initiatique n'est pas toujours signifiée
par une opération, comme chez les Australiens. Dans beaucoup
de cas, elle est suggérée par le travestissement des garçons
en jeunes filles, et vice versa des filles en garçons... Les
Pratiques homosexuelles, attestées dans diverses initiations,
s'expliquent probablement par une croyance similaire, à savoir
que les néophytes, pendant leur instruction initiatique, cumulent
les deux sexes. " (M. Eliade, Méphisstophélès
et l'Androgyne, pp. 139 et 149.) Le pouvoir divinatoire est lié, chez les shamans, à
la bissexualité. Dans le geste rituel de l'Anasyrma, le magicien,
travesti en femme, relève ses robes pour exposer son sexe, apparaissant
ainsi comme un androgyne. La prophétesse étrusque portait
un phallus attaché à sa ceinture. Dans les mystères
d'Hercules Victor, en Italie, le dieu ainsi que les initiés étaient
habillés en femmes. Le transvestisme dans le culte romain était
censé promouvoir la santé, la jeunesse, la vigueur, la
durée de la vie. " Dans le shamanisme sibérien, le shaman cumule symboliquement
les deux sexes... le shaman se conduit comme une femme, s'habille de
vêtements féminins, parfois même prend un mari. Cette
bissexualité - ou asexualité - rituelle est censée
être à la fois un signe de spiritualité, de commerce
avec les dieux et les esprits, et une source de puissance sacrée...
Le shaman restaure symboliquement l'unité du ciel et de la terre,
et assure par conséquent la communication entre les dieux et
les hommes. Cette bissexualité est vécue rituellement
et extatiquement ; elle est assumée en tant que condition indispensable
au dépassement de la condition de l'homme profane... Les shamans
sibériens et indonésiens renversent leur comportement
sexuel afin de vivre in concreto l'androgynie rituelle. " (M. Eliade,
Mé.phisto .phélès et l'Androgyne, p. 144-I45-) En Grèce, dans un rite extrême, les serviteurs d'Attis
et de Rhéa se mutilaient et déposaient leurs organes virils
devant l'autel des dieux. "On ne peut devenir un mâle sexuellement
adulte sans avoir connu la coexistence des deux sexes, l'androgynie
; autrement dit, on ne peut accéder à un mode d'être
particulier et bien déterminé avant d'avoir connu un mode
d'être total. " (M. Eliade, ibid., p. I38.) humaine est la réintégration progressive des sexes jusqu'à l'obtention de l'androgynie. L'être évolué tend vers la bissexualité. Selon des travaux récents sur le cerveau, il apparaît que l'élément intuitif, sensible, réceptif, est lié dans l'homme avec le côté gauche (le côté féminin, correspondant à la moitié droite du cerveau) ; l'élément logique, actif, agressif, mâle, est hé au côté droit (côté gauche du cerveau). Dans l'être bissexuel, la communication entre les deux côtés du cerveau est particulièrement développée. C'est pourquoi l'artiste créatif est souvent bissexuel, mais aussi le mage, le médium, d'où le rôle de ce qu'on appelle les "invertis " dans les rites magiques et l'importance attachée aux rites " de la Main gauche " dans les pratiques tantriques. Le mythe de l'androgyne divin est représenté symboliquement par le Phénix qui s'engendre lui-même et représente donc l''Immortahté. Lorsque le Christianisme s'implante à Rome, le Phénix est associé à l'image du Christ. Lorsque l'Univers sera résorbé, les deux principes opposés ne feront de nouveau plus qu'un ; l'hermaphrodite se reconstituera, d'abord dans les créatures, puis dans la divinité elle-même. Dans la cosmologie indienne, la force centrifuge d'explosion dont l'univers
est issu est appelée Shiva ; la force contraire de cohésion,
force centripète qui permet la formation des systèmes
solaires et des astres, est appelée Shakti (Énergie).
Nous retrouverons cette opposition dans tous les aspects de l'existence,
de la matière ou de la vie. Dans le Shivaïsme aryanisé
indien ou mycénien, Vishnou-Apollon se substitue graduellement
à la déesse à une époque relativement ancienne.
Il est une représentation masculine du principe que la cosmologie
shivaïte considère comme féminin. Souvent représenté
sous une forme gracieuse et juvénile, il se transforme parfois
en femme ; mais il peut aussi, comme la déesse, avoir des aspects
terribles, tels que celui de l'homme-lion. C'est lui qui s'incarne pour
protéger de la destruction le monde et la cité. Il est
le principe conservateur, inséparable et pourtant opposé
à Shiva. Son culte convient aisément à la conception
religieuse de la cité qui cherche à dissimuler ses malversations
sous le couvert d'une piété sentimentale. C'est le culte
préféré des femmes et des marchands attachés
aux biens matériels. Dans le monde grec, Apollon apparaît comme le frère et
la contrepartie de Dionysos. " Dionysos qui concentre en lui-même
toutes les contradictions est la même chose qu'Apollon qui est
son contraire. " (Giorgio Colli, La Sapienza grecs, p. 25-) Les
contrastes et les rapports d'Apollon et de Dionysos rappellent les relations
de Vishnou et de Shiva. Apollon se substitue à la déesse
dans les rites. Le serpent Python, qui veillait sur le sanctuaire de
Delphes, fut tué par Apollon qui s'approprie l'oracle de la déesse
terre liée à la déesse minoenne. Ce mythe symbolise
le passage d'une représentation féminine à une
représentation masculine du principe de protection et de cohésion
dans la religion mycénienne où prédominent les
dieux mâles. L'opposition et la complémentarité des cultes de Shiva
et de Vishnou ainsi que l'interchangeabilité de la déesse
et de Vishnou apparaît très tôt dans le Shivaïsme
aryanisé comme dans la religion créto-mycénienne.
Le temple d'Apollon Pythien à Gortyna en Crète est extrêmement
ancien. Le culte d'Apollon serait venu en Crète de l'Asie Mineure.
Dans le monde grec, on attribuait au dieu une origine lydienne. En l'absence de Dionysos, c'est Apollon qui régnera sur Delphes
en tant que maître de l'oracle. Nous voyons en Grèce le
dieu mâle Apollon se substituer à la déesse dans
de nombreux sanctuaires. Orphée est le ministre d'Apollon, on dit même son fils.
Il participe de l'ambiguïté apollinienne. Il est parfois
considéré comme homosexuel. Dans un texte néoplatonicien
cité par Colli Sapienza gréca, p. 2 3 3) : " Orphée
mourut dépecé par les femmes de Thrace et de Macédoine
parce qu'il leur avait interdit de participer aux rites secrets, mais
aussi pour une autre raison. On dit ... qu'il avait pris en horreur
tout le genre féminin... Les femmes, poussées par leur
colère à cause du mépris que montrait envers elles
tuèrent tous ceux qui cherchèrent à les tenir à
distance et taillèrent Orphée en pièces jetant
dans la mer les morceaux de son corps. " Phanès, invention
de la poésie orphique, est lui aussi un dieu à la fois
mâle et femelle. Selon Nonno Abate (cité par Colli, ibid.
P. 257), Phanès avait ses organes sexuels du côté
de l'anus. Sous la forme de l'Enchanteresse (Mohini), Vishnou reprend son aspect féminin pour séduire Shiva. "Un jour, Shiva, aux jeux merveilleux, aperçut Vishnou qui avait pris la forme de Mohini l'enchanteresse, éblouissante de beauté. Frappé par les flèches d'Eros, Shiva laissa jaillir son sperme... Les sept sages recueillirent cette semence sur une feuille et la versèrent dans l'oreille d'Aniani, la fjlle de Gautama. Elle devint enceinte, et c'est ainsi que Shiva s'incarna sous la forme du singe Hanuman, célèbre pour sa force et ses exploits." (Shiva Purâna, Shatarudra Samhità, chapitre 2 0, 3-7) C'est aussi sous une forme féminine que Vishnou séduit les titans, les Asuras, et leur vole le nectar, dont ils s'étaient saisis, les privant ainsi de l'immortalité. D'après le Kanda purânam tamoul : Les ermites lancèrent des malédictions contre Shiva.
Aucune ne fut efficace. Muyalakan, écrasé par les pieds
du maître, se débattait et tournait la tête de part
et d'autre. Le dieu se mit à danser sur lui. Tout l'univers trembla.
Quand la danse cessa, les ermites de Târuka se prosternèrent
aux pieds du dieu et chantèrent ses louanges. Il leur ordonna
d'observer désormais les rites de son culte et de continuer leur
vie austère. Après quoi, il repartit sur sa montagne blanche
couverte de neige. " (Kanda purânam tamoul, II, chap. 13,
3 0- I 2 7 Dans un autre passage (II, chap- 32) du Kanda purânam, "Vishnou, sous la forme de l'Enchanteresse (Mohini), était allé se reposer auprès de l'océan de lait. Shiva voulut montrer au monde que Vishnou n'était qu'une de ses quatre épouses. Il s'approche et manifesta son désir de s'unir à lui. Cette femme illusoire tenta de se refuser, disant qu'une union entre personnes du même sexe était inféconde. Le seigneur lui fit remarquer qu'il n'était que l'incarnation d'un de ses pouvoirs, et que c'est pour cette raison qu'il avait pu déjà donner naissance à Brahmâ (le dieu de l'Espace) et prendre la forme d'une femme dans la forêt de Târuka. Comme Vishnou s'obstinait, le seigneur le prit clans ses bras et le conduisit à l'ombre d'un arbre de chàlam au bord de la mer, au nord du continent du Pommier rose. Là, I1 s'unit à lui qui avait toujours la forme de l'Enchanteresse. La sève qu'ils répandirent se transforma en un fleuve qui prit le nom de Gange... De l'union du seigneur et du dieu à la peau sombre, naquit un enfant au corps noir, aux cheveux roux, portant un bouquet à la main. Le dieu aux trois yeux lui donna le nom de Fils de Shiva-Vishnou (Arikaraputtiran). Il lui accorda plusieurs dons... Il lui accorda aussi la souveraineté de l'un des mondes... larsque Arikaputtiran apparut devant le roi du ciel (Indra), monté sur un éléphant blanc et entouré des Garnements de Shiva, Indra se prosterna devant lui. " (Kanda purânam, II, chap- 32, 27 -6o.) A la fin du monde, Vishnou s'endort. La force de cohésion cesse
d'agir, et l'univers, de l'atome aux galaxies, se dissout. Shiva, dieu des populations préaryennes, restera la divinité
préférée de celles-ci, même après
leur asservissement et leur abaissement au statut de castes artisanales
dans un monde dominé par les envahisseurs aryens. L'Hymne aux
Cent Rudras de la Vâjaseneyî Samhitâ (Yajur -Véda,
chap.16,I) l'invoque comme patron des artisans, des charretiers, des
charpentiers, des forgerons, des potiers, des chasseurs, des porteurs
d'eau, des forestiers. Il est le dieu des soldats, des mercenaires et
des intrépides conducteurs de chars. Il est le chef des voleurs,
des pillards. Skanda, le fils de Shiva, est lui aussi dieu des voleurs,
mentionné dans Le Petit Chariot de terre cuite du poète
Shudraka. Un traité sur l'art de voler, le Sanmukhakalpa (",
Manuel du dieu aux six visages"), est attribué à
Skanda. Shiva est aussi le dieu des vrâtyas, les ascètes
mendiants et errants (voir P. Banerjee, Èarly Indian Religions,
p- 41). Dans le Shivaïsme, la transcendance par rapport aux normes de
la vie ordinaire est traduite sur le plan populaire par le fait que
Shiva, entre autres, est représenté comme le dieu ou "
patron " de ceux qui ne mènent pas une vie normale et même
des hors-la loi." (Julius Evola, Le Yoga tantrique, p. 91). Shiva étant le dieu des humbles, ses enseignements s'adressent
à tous les hommes. Les textes brahmaniques lui reprochent d'avoir
enseigné aux classes populaires les secrets de la mythologie,
les rites, les connaissances les plus hautes, et de leur avoir ouvert
les voies de l'initiation. Le Shatapatha Bràhmana (V, chap. 3,
2.) mentionne les shudras, les artisans, comme participant aux sacrifices
de Shiva et à ceux du soma, la liqueur sacrée assimilée
au sperme du dieu. De nos jours encore, dans les plus importants sanctuaires
shivaïtes, le culte est pratiqué alternativement par des
prêtres aryens brahmanes et des prêtres-ouvriers shudras.
Une Prêtrise non aryenne a donc survécu à travers
les siècles malgré quatre millénaires de domination
aryenne. "Dans le pays mahratte, où les Shivaïtes prédominent,
les brahmanes n'officient pas dans les temples. Cette fonction est réservée
à une caste spéciale, appelée Gurava, qui est d'origine
shudra, non aryenne. " (P. Banerjee, Early Indian Religions, P.
4I.) Les traditions de ces prêtres non aryens sont mal connues
dans un monde hindou dominé par les hautes castes aryennes ou
aryanisées. Il n'existe aucune étude moderne les concernant. Les fêtes de Shiva sont toujours les fêtes des humbles. Lors du Holi, la fête du printemps qui correspond aux Dionysies et dont les carnavals sont une survivance, les artisans, les serviteurs ont le droit d'insulter et de maltraiter les patrons, les nobles, les prêtres, ce qu'ils font à grand renfort d'injures et d'obscénités, comme le font les Ganas, les garnements de Shiva, à l'égard des dieux, des sages et des brahmanes. Nous reverrons plus loin cet aspect à propos des fêtes shivaïtes. Rudra-Shiva, dieu du monde végétal, connaît tous
les remèdes. il est décrit comme le plus grand des médecins
(Rig Véda, 1, 43, 4 ; I, 114.5 ; II, 33,2, 4, 7 12, 13., etc.)
Il dispose des poisons, mais ne les craint pas lui-même. Lorsque
dieux et Titans donnèrent naissance au monde par le barattement
de l'océan cosmique, i1 en sortit le nectar, mais aussi le poison.
Shiva but ce le poison pour en protéger le monde. Le poison resta
bloqué dans cou du dieu, qui devint bleu. C'est pourquoi Shiva
est aussi appelé le dieu au cou bleu (nîlakanta). La médecine
guérit par l'usage prudent des poisons. Le serpent est le porteur
des plus violents poisons, il forme le collier de Shiva toujours associé
aux serpents. Cet aspect du dieu se retrouve dans Asclépios.
" Le culte d'Asclépios est important parmi les cultes historiques
de la Crète. Le serpent est le compagnon constant d'Asclépios
et représente un élément familier de continuité,
avec une phase beaucoup plus ancienne de la religion crétoise
si nous nous rappelons l'importance du culte minoen des serpents...
Le respect pour le culte d'Asclépios et pour ses guérisons
miraculeuses et médicales... firent que, dans la dernière
période païenne, a était considéré
comme le principal adversaire du Christ. " (R.F. Willetts, Cretan
Cults and Nous verrons plus loin le culte de la déesse-serpent.
Shiva est le souverain de l'univers. Ses différents aspects
sont fiés aux divinités qui règnent sur les directions
de l'espace et auxquelles est attribués un symbolisme important
et une action directe sur la vie. Nous retrouvons le symbolisme des
directions de l'espace en Crète, en Égypte, dans les cultures
mégalithiques, les religions grecque et romaine, et jusqu'au
Moyen Âge chrétien. Il joue un rôle essentiel dans
l'orientation des sanctuaires, les postures de Yoga, la position des
participants dans les cérémonies rituelles. L'Atharva Véda et les Bràhmnas mentionnent les aspects du dieu qui règnent sur les directions de l'espace (voir P. Banerjee, Early Indian Religions, P- 30)- En tant que Bhava (I'Origine des choses), Shiva règne sur l'Est, la voie de la beauté et du soleil. Il protège les vrâtyas (les humbles, les errants, les excommuniés, les exclus). Comme Sharva (1'Archer), il règne sur le Sud, la voie de la mort et des ancêtres. Il est le souverain des fantômes, le roi des mondes infernaux. Comme Pashupati (seigneur des animaux), il règne sur l'Ouest, direction de la nuit, de la magie, des eaux célestes. Il est le dieu des Forêts. Comme Ugra (le Terrible), il règne sur le Nord, la voie lunaire où se trouve la coupe énivrante du soma, Il est le dieu de l'Ivresse et du Vin. Comme Rudra (seigneur des larmes) ou Agni le Feu, il règne sur le monde inférieur, le monde des Titans et des démons. Comme lshâna (le souverain suprême), il règne sur la voûte du ciel et des dieux. Il est le dieu de l'Amour. Rudra (le Hurleur), Sharva (I'Archer), Ugra (le Terrible) et Asani (la Foudre) sont les aspects destructeurs de Shiva. Bhava (le Principe), Pashupati (le seigneur des animaux), Mahâdeva (le Grand Dieu) et Ishana (le souverain) ses aspects bienveillants. Nous verrons, à propos des rites, l'importance du respect de l'orientation des participants. Dans toute architecture, qu'il s'agisse de sanctuaires, de temples ou de maisons particulières ainsi que pour le plan des villes, l'orientation doit être strictement observée. Les temples dédiés aux aspects bénéfiques des dieux s'ouvrent toujours vers l'est. La voie de l'Ouest est celle des rites magiques. La voie du Sud est la voie des morts, des tombeaux (la voie Appia à Rome). Même à l'intérieur des maisons, la destination des pièces est déterminée par leur orientation : pièces convenant pour la cuisine, les repas, les assemblées, le sommeil, les bains. La chambre d'amourr, sous le signe d'Ishâna (le Zénith), est construite au-dessus de la maison sur les terrasses (1)Pour une explication plus détaillés de la signification des directions de l'espace, voir : Le Temple hindou, par A. Daniélou. Pour la pratique du Yoga et les rites bénéfiques, il faut toujours faire face à l'est. Les règles d'orientation furent observées pour les sanctuaires chrétiens jusqu'à la fin du Moyen Âge. L'inversion récente de la position du prêtre durant la messe devrait, en principe, rendre le rite maléfique. Tout ce qui naît doit mourir. Le principe de la vie est donc
associé au temps, c'est-à-dire au principe de la mort.
Le dieu créateur est aussi le dieu destructeur. La vie se nourrit
de la mort. Rien ne vit, qu'en détruisant, en dévorant
d'autres vies. Shiva a donc aussi un aspect terrifiant (Bhairava). Il
est appelé Kâla ou Kronos (le Temps), ou Rudra, le seigneur
des larmes. Pour l'amadouer, on l'appel par euphémisme Aghora
(Non-Terrible). Sous cet aspect "Il a trois yeux. Sa couronne est
formée d'un serpent. Il est couvert de riches joyaux. Son visage
est enduit de la cendre des bûchers funèbres. Il est entouré
de fantômes, de gnomes, d'esprits malins, de sorcières
et de démons. Il est revêtu d'une peau d'éléphant.
Des serpents et des scorpions lui servent d'ornements. Sa voix résonne
comme le tonnerre un jour d'orage. Il ressemble à une montagne
de collyre bleu. Il a une peau de lion sur l'épaule. Il est terrifiant.
On installe son image près des bûchers funèbres
ou dans les cimetières. (Linga Purâna, II, chap. 5 0, 2
3 26. ) Les membres de certaines sectes de moines errants shivaïtes,
imitant le dieu, vivent nus, le corps enduit de cendre, les cheveux
hirsutes décolorés à la chaux. Ils pratiquent la
méditation sur les lieux de crémation. "Shiva est
un destructeur, a aime les lieux de crémation, mais que détruit-il
? Non seulement les cieux et la terre à la fin du cycle, mais
les chaînes qui fient chaque âme individuelle. Qu'est le
lieu de crémation ? Ce n'est pas l'endroit où sont brûlées
les dépouilles mortelles, mais le coeur de ses fidèles,
réduits en un désert. Le lieu où l'ego est détruit
représente l'état où l'illusion et les actions
sont réduites en cendres. C'est là que danse le Natarâja.
" (A. Coomaraswany, The Dance Of Shiva, P- 7 5) Shiva est appelé Mahâkâla, le Temps du temps, le
Grand Destructeur. On le vénère surtout sous l'aspect
de son énergie manifestée, Kâlî, la "Puissance
du temps ", la déesse terrible. Shiva est toujours présent
près des bûchers funèbres. Il règne sur le
monde souterrain des morts. Comme lui, "Dionysos est une divinité
chthonienne..., dieu souterrain qui se manifeste dans la période
hivernale ou peut-être au moment où reviennent les âmes
des morts... C'est à ce dieu que convenait le sépulcre
dont nous constatons la présence dans les sanctuaires d'un dieu
qui a horreur du contact avec la mort... Il règne sur la nuit,
car, pendant le jour, le soleil est appelé Apollon, pendant la
nuit Dionysos. " (H. Jeanmaire, Dionysos p. 195-196.) Osiris, de
même règne sur le monde des morts. Dionysos est nyktipolos, " rôdeur de nuit ". Shiva
est de même appelé Nishichâra (Rôdeur de nuit).
Il tient à la main une tête tranchées. Il porte
un collier de crânes. LES CENDRES ET LE VÈTEMENT COULEUR SAFRAN La cendre représente ce qui subsiste d'un monde détruit,
particulièrement la cendre des bûchers funèbres.
Seul, Shiva existe au-delà de la mort. Il est "vêtu
de cendres", son corps est enduit de cendres. C'est de la cendre
que renaîtra un monde nouveau. Toute vie nouvelle naît d'une
vie détruite. Shiva dit : "Ma semence, ma force créatrice
est nourrie de cendres [de mort]. C'est pourquoi la cendre protège.
Dans les heures de danger, mais même lorsque l'on dort, à
l'abri, dans une maison, la cendre vous protège. Celui qui s'est
purifié en se frottant de cendres, qui a dominé sa violence
et les impulsions de ses sens, ne revient plus en arrière après
s'être approché de moi. " (Linga Purâna, chap-
34, 8-Io.) Les fidèles du dieu s'enduisent le corps de cendres, signe
de détachement, car pour eux le monde illusoire des apparences
est déjà détruit. Parfois ils utilisent un enduit
blanc symbole de la cendre. " La purification, Catharmos, consistait
à frictionner le corps du récipiendaire avec un enduit
d'argile et de farine, substances auxquelles on attribuait, peut-être
à cause de leur blancheur, une certaine valeur symbolique. La
période d'initiation, qu'est, chez Aristophane, la réception
par Socrate d'un nouveau disciple, confirme ce genre d'ablution. , (H.
Jeanmaire, Dionysos, p. 96.) Dans l'Inde, les acteurs représentant
le dieu dans les processions shivaïtes ont le corps enduit de plâtre
ou de cendres. Seules des sectes extrémistes, d'origine relativement
récente, utilisent la cendre des bûchers funèbres.
Anciennement, les Shivaïtes ne brûlaient pas leurs morts. Dans l'Inde, la couleur du deuil est le safran, comme d'ailleurs dans
le monde celtique. Lorsqu'ils ne sont pas nus, le vêtement des
moines shivaïtes est couleur safran. Cette pratique sera reprise
par les moines bouddhistes. C'est aussi une robe couleur safran qu'on
attribue à Dionysos. Lorsque le noir devint la couleur du deuil
chez les Chrétiens, les prêtres revêtirent la robe
noire, car ils sont, du point de vue du monde, des morts-vivants. La couleur safran ou ocre est la couleur sacrée de Shiva. " La pratique très répandue d'enduire des adeptes ou des personnes avec de l'ocre rouge est un symbole de renouveau de la vie. Les ossements des morts sont enduits d'ocre rouge dans les tombes du haut paléolithique. " (F.C. Hawkes, The Prehistoric Foundations Of Europe, p 38) |