Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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Le RAMA LEELA
de Tulsi Das
à Bénarès

Alexendra David Néel

 

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)





Le RAMA LEELA de Tulsi Das à Bénarès

Alexendra David Néel



 

Le Râmayâna de Tulsidas, plus accessible au grand nombre


Le Râmayâna n'est pas seulement un poème et un livre de dévotion qui, dans certaines maisons pieuses, est récité quotidiennement chapitre par chapitre, tout au long de l'année, les épisodes qu'il décrit sont aussi joués en représentations théâtrales qui ont lieu généralement en automne, sous le nom de la geste de Rama, dans le centre et le nord de l'Inde. La pièce comprend, en plus des acteurs, un choeur de récitants qui chantent, en suivant le texte du poème, tout ce qui se rapporte à la description des lieux ou à des épisodes, en relation avec ceux joués par les acteurs, mais qui ne sont pas représentés. Le choeur chante également, d'après le poème, les réflexions que les héros du drame font à part eux, dépeignant leurs divers états d'esprit et émettant de hautes théories philosophiques que nul n'entend dans le brouhaha qui accompagne la représentation.

A des intervalles de plusieurs années, une représentation extraordinaire comprenant tout le Râmayâna a lieu à Bénarès, sur la rive du Gange opposée à la ville. Les revenus d'un fonds constitué par l'un des anciens maharajahs de Bénarès couvrent les frais du spectacle. Celui-ci dure pendant un mois, les divers épisodes de l'histoire du héros étant joués successivement.
( La pénurie de fonds et les changements que le nouveau régime de l'Inde a amenés, ont rendu précaire la continuation de ces représentations.).
La particularité la plus marquante de la mise en scène est qu'il n'y a point de " théâtre ". Les décors représentant les lieux où l'action se déroule sont disséminés à plusieurs kilomètres les uns des autres, dans une immense plaine. Ces décors ne consistent pas en toiles peintes, en effets de trompe l'oeil, comme ceux de nos scènes occidentales, ce sont de véritables constructions légères, du genre de celles que l'on érige chez nous pour les expositions.

Tel endroit figure la cité d'Ayodha où s'élève le palais du rajah Dasratha, père de Râma. A une bonne distance de là, se trouve la ville de Mithila avec la somptueuse résidence de son roi Janaka, le beau-père de Râma. Très à l'écart se dresse la forteresse de l'ogre à dix têtes : Râvana, où l'on pourra le voir, au moment voulu, entouré de sa cour démoniaque, -et ainsi de suite; il y a des ermitages, en chacune des montagnes qui sont de vraies buttes de terres, et des forêts, figurées par des bosquets de vrais arbres plantés là pour la circonstance.

Au lieu de voir les épisodes du drame représentés successivement sur une scène devant eux, les spectateurs ont donc à se déplacer pour suivre les acteurs aux lieux où l'action se déroule. Aux jours où les scènes jouées offrent un intérêt particulier, le nombre des assistants se chiffre par dizaines de milliers et cette multitude, voyageant d'étape en étape à la suite de Râma, constitue elle-même un spectacle.

L'attitude de la foule n'est pas celle de gens venus pour se divertir, mais celle de dévots célébrant un culte, ce qui dans l'Inde n'implique nullement le silence, au contraire.

Le rôle de Râma est toujours dévolu à un jeune garçon de caste brahmanique ; son costume comporte la très haute tiare qui est la coiffure distinctive de Vishnou et, tant qu'il la garde sur la tête, il est considéré comme étant le dieu lui-même. Sur son passage, les fidèles se prosternent, se bousculent pour l'approcher, s'efforcent de toucher le bas de son vêtement ou de " prendre la poussière de ses pieds ".

Toucher légèrement la plante des pieds de quelqu'un ou en faire le simulacre, si la personne est chaussée, et porter ensuite ses doigts à son front pour y déposer symboliquement la poussière ainsi recueillie est la marque d'un profond respect confinant à l'adoration ou exprimant l'adoration elle même...

Les exclamations Râm! Rârn!... jaillissent de toutes parts. Sîtâ, l'épouse de Râma et personnalité divine elle aussi, est associée au culte. Râml Râm!. Sîtâ Râm!... crient les fidèles.

Toutefois, bien qu'une intense ferveur anime ceux-ci, ils ne se livrent point aux manifestations outrancières auxquelles s'abandonnent certains adorateurs de Krishna. Le culte de Râma demeure généralement sobre.

Je vivais à Bénarès au moment où eut lieu une de ces grandes représentations du Râmayâna. Le maharajah par l'ordre de qui elle était donnée m'y invita. Me rendre au spectacle constituait chaque soir pour moi un véritable petit voyage. D'abord, il me fallait près d'une bonne heure pour gagner de chez moi l'endroit où m'attendait une barque pour traverser le Gange. Sur l'autre rive, je montais un éléphant et m'en allais aux diverses places où Râma accomplissait ses exploits. Ceux-ci m'amenèrent à rencontrer de curieux personnages, telle cette dame infortunée qui depuis plusieurs siècles demeurait scellée à, un rocher, ne se nourrissant que d'air. L'origine de son étrange situation rappelle l'histoire d'Amphitryon. La dame était l'épouse d'un ermite. Un jour, le roi des dieux, Indra, ayant pris la forme de l'ermite, s'en vint trouver la dame en l'absence de ce dernier et celle-ci, trompée par les apparences, lui accorda des faveurs auxquelles seul un époux a droit. Cependant l'ermite vint à apprendre ce qui s'était passé et, ne pouvant atteindre le divin imposteur, le vilain homme s'en prit à son innocente épouse et la scella à un rocher. Je ne doute pas qu'il ait subi, dans une autre de ses vies, le châtiment que méritait son injustice et. j'ai eu le plaisir de voir sa victime descendre de son rocher sur l'ordre de Râma qui venait, précédemment, d'occire plusieurs démons fort laids qui, de leur état habituel, étaient des soldats de la garde du mahârajah.

Un détail à noter est que tous les rôles, y compris ceux de femmes, sont tenus par des jeunes garçons. Aux hommes adultes ne sont dévolus que quelques rôles de vieux sages, ceux de démons et ceux des singes formant l'armée de Râma conduite par le singe divin Hanouman. Tous les acteurs sont brahmines, à l'exception de certains démons et des simples soldats " de l'armée des singes. ….

Toutes les soirées du Râmlila ne comportaient pas la grande mise en scène qui servait de cadre aux noces de Râma, mais toutes étaient intéressantes, et cela, parfois, à cause de tableaux imprévus n'appartenant pas au scénario. Pour représenter Sîtâ demeurée dans le palais de son beau-père tandis que Râma poursuivait ailleurs le cours de ses aventures, le gamin qui la représentait restait seul assis dans un fauteuil.

Profitant de l'absence d'autres acteurs, de nombreuses spectatrices formaient autour de lui un cercle d'adoratrices. Les paumes des mains jointes, répétant inlassablement le nom de Sîtâ, elles passaient là des heures, savourant une sorte d'extase.

Aucune d'elles ne s'avisait de remarquer que devant elle n'était qu'une figure de carnaval, un gosse déguisé et fardé à qui son immobilité devait peser et à qui il tardait certainement de sauter à bas de son fauteuil pour aller souper avec ses petits camarades.

Sitâ! Sîtâ!... Ces Indiennes en adoration constituaient un spectacle par lui-même, en marge du programme officiel des représentations. De tels " à-côtés " étaient nombreux pendant le Râmlila.

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