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Jean Rivière
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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
Lettres de Bénarès Jean Rivière ; Albin Michel
Les Lingam de Bénarès
La cité sainte est consacrée à Shiva ; les adorateurs
de cette Puissance Divine se trouvent, certes, dans l'Inde tout entière
et les temples shivaïtes se rencontrent partout : depuis Kédàrnàth
et Amarnàth dans l'Himàlaya, Pashupatinàth dans
le Népal, Avantikà, Ujjayinî, Somanàth, Kànchî,
Chidambaram et combien d'autres jusqu'au grand temple de Ràmeshvaram
dans le sud, face à Ceylan. Mais Bénarès est la
capitale religieuse par excellence du Shivaïsme. Cette forme divine est considérée en Inde comme un aspect
de l'Etre, une forme intelligible du mystère de l'Absolu ; c'est
le Seigneur, le Maître, la Puissance spirituelle qui dirige l'activité
de la màyà divine dans la manifestation, la conservation
et la dissolution des formes. Vishnou et Brahmà représentent
davantage les premiers aspects de cet aspect trine de l'Etre et Shiva
symbolise plus particulièrement la Force des renouvellements
et des transformations. Mais la mythologie hindoue ne cherche pas à
être rationnelle ni classificatoire ; souvent Vishnou prend l'aspect
de Shiva et réciproquement. Shiva est le Maître des yogins,
le Destructeur qui renouvelle la Vie, samhàra mùrti, et
qui tue le Temps, celui qui initie les humains aux mystères spirituels,
qui protège et qui est bénéfique ; les forces hostiles,
titaniques ont en lui un ennemi implacable. Pour ses adorateurs, Il
est l'Inconcevable, l'Absolu, la Réalité Suprême. Selon la doctrine des Âgama, les textes traditionnels shivaïtes,
Shiva est pati, l'Un sans second, éternel, Origine unique des
mondes, inconcevable; en lui tout se résorbe et tout naît.
Il produit, Il maintient, Il renouvelle, Il voile, Il accorde Sa gràce
; toute une hiérarchie de Formes divines réalisent Ses
divers aspects. Apparaît ensuite le monde des pashu, les êtres
humains, dont l'essence est l'àtman, nature véritable de
l'homme qui est divine, mais souillée par une impureté,
mala, née du processus même de la manifestation cosmique,
qui la lie et la rend impuissante, ignorante, isolée. L'effort
de Libération consiste à détruire ce voile qui
empêche l'être humain de réaliser sa vraie nature
divine. Ces liens originels forment les entraves, pàsha, qui enserrent
l'homme en le situant dans le temps, la causalité, le karma ;
elles constituent les cinq " cuirasses ", kanchuka, de la
théologie shivaïte ; l'homme Possède lors des corps
subtils, un corps grossier et jouit aveuglément des expériences
qu'il expérimente. L'initiation et les rites délivreront
l'homme, le Purusha, des jeux trompeurs de la màyà. Les représentations esthétiques de Shiva traduisent
les divers aspects métaphysiques de cette Puissance divine :
dans le sud de l'Inde, c'est surtout le concept de Roi de la Danse cosmique,
Nataràja, qui domine; c'est alors l'asp- ect du Seigneur de création,
de l'Eveilleur divin des énergies latentes de la màyà
dans l'ivresse de Sa manifestation, des forces tourbillonnantes de l'univers,
de la danse atomique qui détruit et renouvelle tout à
tous moments. C'est également l'aspect de la Trimùrti,
à Elephanta par exemple, admirable sculpture de Shiva Mahàdéva,
qui représente les trois manifestations dont je vous ai parlé
plus haut: l'harmonie impassible de l'aspect transcendantal de l'Absolu
non manifesté, la douceur féminine de l'aspect créateur
et générateur, et la férocité destructrice
de l'aspect des renouvellements incessants de l'univers, de la mort
des êtres et des choses, germes des vies futures. C'est encore
l'aspect masculin- féminin, Shiva-Shakti, de l'Etre dans ses
manifestations dont les modulations actives et passives forment le chant
permanent du cosmos ; tout est binaire dans cette activité et
la représentation du couple du Dieu et de la Déesse, de
Shiva et de Parvatî, côte à côte dans un éternel
ravissement, symbolise le jeu éternel des énergies complémentaires
qui génèrent l'univers. Parfois la représentation
formelle montre un Shiva dont la moitié du corps est màle
et l'autre rnoitié, femelle ; c'est le divin androgyne créateur,
Araha-narîshvara. Mais la représentation habituelle de Shiva est le lingam et
l'on peut dire que les 1 500 temples environ de Bénarès
contiennent tous un lingam dans leur sanctuaire. Cette simple colonne
de pierre arrondie au sommet est un symbole austère et dépouillé
de l'Absolu ineffable ; il est, dans les Âgama, identifié
à l'éclair et au vide métaphysique, shùnya.
Les " étages " mystiques qu'il comporte sont les divers
niveaux de l'Etre et représentent l'unité profonde du
macrocosme et du microcosme. Bien des erreurs ont été écrites sur le symbolisme
du lingam ; l'occident n'a jamais compris son sens profond et sa pureté
métaphysique, aveuglé qu'il est par son concept judéo-chrétien
du péché de la chair et de l'impureté foncière
de l'énergie créatrice humaine. Les récents changements
de mentalité sur ce sujet ne peuvent effacer vingt siècles
de condamnation de l'acte sexuel, ni l'hypocrisie qui en a découlé,
et dont les effets se font toujours sentir de nos jours. Heureusement,
l'Inde ne connaît pas ce traumatisme spirituel ; dès les
origines pré-aryennes, elle a vénéré le
symbole admirable de l'Energie divine créatrice sous la forme
du lingam se dressant sur la yoni. Elle a rejoint ici toutes les traditions
qui ont respecté, redouté et adoré la Force primordiale
qui génère la Vie, la Puissance formidable qui produit
l'univers. Le lingam, né des Eaux Primordiales, est, pour la
pensée hindoue, une fixation du sacré, un lien entre le
visible et l'invisible, la pierre du seuil des mondes subtils ; les
prêtres qui accomplissent les pùjà rituelles, rappellent
les antiques shamanes, initiés aux secrets de la descente de
l'invisible dans les êtres humains. Chez le prêtre et par
lui, le sacré se manifeste aux hommes; il est l'intermédiaire
près du lingam entre les fidèles et la Puissance divine
qui est " descendue " dans la forme adorée. il faut
voir les brahmanes qui conduisent les rites dans certains temples de
Bénarès, leur exaltation, leurs tremblements ; possédés
par le Pouvoir sacré, ils deviennent vraiment habités
pendant un temps par les Puissances. Cette importance primordiale des forces génératrices
de vie se retrouve partout, dans toutes les traditions, dans les cultures
de Rome, de Chine, d'Afrique et du reste du monde. Ecoutez Marcel Griaule
dépeindre la demeure des Dogons: "Le vestibule de la maison,
Pièce du aître, représente le màle du couple.
Son sexe est la porte extérieure. La grande Pièce centrale
est le domaine et le symbole de la femme ; les resserres latérales
sont ses bras, la Porte de communication son sexe. Pièce et resserres
exhibent la femme, couchée sur le dos, bras étendus, porte
ouverte prête pour l'union ". En Inde, le lingam n'est pas l'objet du culte car il n'est que le
support de Shiva qui y "descend" pendant les rites de la pùjà
; la colonne repose sur un socle, Pîtha, octogonal, symbolisant
la yoni, la Shakti ; c'est le trône où réside le
Dieu. Le lingam visible, rudra bhàga, est le corps du Dieu qui
sera imaginé et projeté sur son support par les rites
précis de la pùià. Le socle représente une
fleur de 1otus à huit pétales sur lesquels se posent les
huit mères, les huit énergies de Shiva, auxquelles on
rend hommage; leurs noms sont évocateurs : la " Très-belle
", la " Très-bonne ", la " Hurleuse ",
la " Noire ", la " Qui-n'a-pas-demembres ", la "
Qui-accroît-la-force ,, la " Qui-réduitla-force ",
la " Qui-dompte-tous-les-êtres ". Les lingam sont dans le saint des saints du temple, dans la petite
chambre sacrée, garbha-griha, la " matrice " pièce
étroite, obscure et fraîche, devant laquelle est le mandapa,
la salle où se tiennent les fidèles, indiquée souvent
sur le toit par un dôme étroit et élevé,
le shikhara ; à gauche est l'étendard sacré, dhvaia,
fixé sur un haut bambou. La chambre du lingam doit être
à l'abri de la chaleur et de la lumière car le symbole
est une chose fraîche qui doit toujours demeurer humide pour favoriser
la procréation et protéger le sexe ; sinon, c'est la stérilité,
la sécheresse.Dans certains temples, entre autres celui de 1'université
de Bénarès, le temple de Vishvanàth, au-dessus
du beau lingam noir taillé dans un rocher de la rivière
sainte Narmadà du centre de l'Inde, de l'eau tombe goutte à
goutte perpétuellement pour que le siège du Dieu reste
humide. Ne croyez pas surtout que le lingam crée quelque association
mentale obscène chez les fidèles ; il est entouré
d'une telle puissance sacrée, d'une telle auréole de tremendum,
qu'aucune pensée profane ne surgit parmi les adorateurs. Le Comte
von Keyserling notait déjà que l'attitude de l'hindou
devant le lingam est comme celle d'une nonne en prière devant
l'Imma-culée Conception. Cette pieuse croyance que rejetait Bellarmin
- vu que la Révélation chrétienne écrite
ne fournit rien à ce sujet - veut que la Mère de Jésus
ait été préservée au premier instant de
sa conception de toute tache du péché originel ; les théologiens
discutèrent pour savoir si cela eut lieu pendant l'acte générateur
de Joachim et Anne ou lors de la conce- tion passive, quand l'àme
est unie au corps. La nonne ne songe guère à l'acte générateur
des parents de Marie; elle adore la sainteté, l'innocence et
la pureté de la Mère de Jésus. Affirmons bien nettement
qu'il en est de même du lingam des temples de Shiva. LES RITES JOURNALIERS D'ADORATION DU LINGAM Je vais vous décrire maintenant les rites journaliers d'adoration
du lingam dans l'Inde. Le brahmane s'approche du lingam en lui rendant
hommage par la récitation de la Shiva-gàvatri, long mantra
formé sur le célèbre mantra védique. Il
asperge d'eau lustrale la forme de pierre, dépose une fleur sur
son sommet en récitant le mùlamantra, l'évocation
au Dieu, et purifie la colonne et son socle. Il adore le Trône
de Shiva sur lequel repose le lingam ; les quatre pieds du Trône
représentent les quatre àges du monde dont les symboles
sont l'Ordre, la Connaissance, le Renoncement et le Pouvoir. Il visualise
ensuite les huit Mères, les huit Shakti sur les huit pétales
gravés sur la yoni sur le sol. Ces rites préliminaires réalisés, le prêtre
installe mentalement le Dieu sur le trône la partie verticale
inférieure du lingam, par une série de mantras ; il doit
"le faire avec amour", dit le texte du rituel. On arrose ensuite
le symbole de pierre avec de l'eau du Gange, du beurre fondu, du miel,
du lait et l'on offre de l'encens : la colonne est essuyée, mais
il faut toujours que le sommet en soit recouvert de fleurs. De nouveaux
mantras purificateurs sont chantés pendant que des offrandes
de lumières, dîpa, sont faites en balançant devant
le lingam des lampes aux mèches multiples et de formes variées.
C'est le moment le plus émouvant pour les dévots : pendant
ce service, appelé àràtrika, la lampe est tenue
à deux mains et on lui fait décrire trois cercles à
la hauteur du sommet, du milieu et du bas du lingam. Des offrandes de
nourriture, d'eau, d'épices, d'herbe sacrée (dùrvà),
de fleurs et de grains de riz sont ensuite déposées sur
lui. C'est alors que commence le japa, la répétition du mantra
de Shiva ; celui-ci est prononcé cent huit fois avec l'aide d'un
chapelet fait de baies de rudràksha, à la surface rugueuse
dont les petites facettes sont symboliques : ce sont les " visages
" du chapelet. On le tient dans la main droite et il est caché
par un linge 1 est purifié par un mantra avant d'être utilisé.
Cette itation est offerte au Seigneur. La fin du rituel siste pour les
fidèles à entrer dans la chambre crée et à
tourner autour du lingam, c'est la Pradakina, pour l'honorer ; on le
quitte en se prosternant sur le sol en faisant la grande salutation
des huit membres. Le rituel dit ici que le culte de Shiva peut également se réaliser
par l'extase, l'ascèse, la méditation ou le japa , il
peut s'effectuer sur son propre corps, sur le gourou, sur un livre,
sur l'eau d'un vase (kumbha), dans le feu, sur un dessin rituel (yantra)
; mais le culte le meilleur est celui qui est accompli sur le lingam.
La cérémonie du culte se termine ; quelquefois on y ajoute
l'adoration du Feu, agnipùjà, cérémonie
complexe où l'on utilise une fosse, kunda, creusée dans
le soi, ou un site spécialement préparé à
cet effet, sthandila. Ce rituel s'accomplit plusieurs fois par jour selon l'importance du
temple ; il est également réalisé par l'initié
dans sa demeure, chaque jour sans exception. Son but principal est d'aider
la Libération de l'homme, la destruction des liens qui enserrent
les corps subtils et l'union avec Shiva. Pendant les rites, l'adorateur
devient Shiva, "est" Shiva dans une pureté totale ;
tout shivaïte a ainsi la possibilité d'atteindre peu à
peu l'union divine. Le rituel exige une attention concentrée,
un coeur ouvert, une foi profonde; tout le corps de l'initié
y participe : sa langue, sa voix, ses gestes, son mental. Les mantras
agissent sur lui par leurs vibrations puissantes et favorisent l'union
de ses ces corps subtiles avec la puissance Divine. Les actes rituéliques
précis évitent les écarts de l'imagination, la
fausse sensibilité, les égarements de l'émotion.
L'initiation, la dîkshà, que tout shivaïte a reçue,
lui donne le droit et le devoir d'accomplir les rites. Elle comporte
habituellement trois degrés : d'abord le droit d'accomplir le
rituel, ce sont les samayin ; ensuite d'y ajouter le rituel du Feu,
ce sont les putra , enfin le dernier degré, celui des sàdhak,
permet l'union avec Shiva. Le rituel quotidien a lieu trois fois par jour, matin midi et soir,
pour tous les fidèles ; c'est la samdhyà : Ces rites évoquent
les mêmes rites védiques des brahmanes mais en diffèrent
totalement. Quant à la pùià, elle est réalisée
de une à six fois dans les temples, chaque jour, selon l'importance
du sanctuaire. Les fidèles la font habituellement le matin. A
midi, ils prennent souvent un bain de purification et offrent simplement
huit fleurs au lingam qu'ils ont dans leur demeure ; les fleurs sont
lancées avec le mantra correspondant vers le trône où
réside le Dieu. Voilà l'atmosphère dans laquelle vivent les fidèles
de Bénarès ; ne croyez pas que leur vie redevient profane
après le culte. Toute la vie de l'hindou est imprégnée
par les rites ; les Âgama sont d'une précision extrême
sur ces points. Chaque heure, pour le fidèle, est consacrée
au Seigneur et est marquée par une purification ; être
impur, pour l'hindou, c'est être séparé du monde
divin, c'est avoir une essence incompatible avec la vie céleste,
c'est être revêtu d'une cuirasse qui étouffe le psychisme
et ferme l'ouverture par laquelle pénètrent les courants
spirituels du cosmos. C'est être sale, obscur, difforme, psychiquement
parlant. Dès son lever, le shivaïte doit méditer sur Shiva
" dans le lotus de son coeur ", se purifier le corps et la
bouche dans l'eau du Gange. Ces ablutions que les touristes contemplent
de leur barque, consistent pour l'hindou à pénétrer
dans l'eau sainte par le ghàt, à se laver tout le corps
en prononçant le mantra ASTRA puis, en se bouchant les yeux,
les oreilles et le nez avec les doigts des deux mains en retenant le
souffle, à entrer dans l'eau entièrement en contemplant
le mantra dans le lotus du coeur. Le fidèle sort de l'eau, s'asperge
la tête en récitant six mantras et lance dans les huit
directions de l'espace de l'eau consacrée par un mantra pour
assurer sa protection. En sortant du bain, il doit désacraliser
l'eau de la place où il a accompli sa purification par un autre
mantra. Rentré chez lui, le fidèle purifie le feu du foyer,
kullîhoma, par les rites nirîkshana, et fait les offrandes
aux divinités qui habitent sa demeure, chacune résidant
à une place déterminée : la droite et la gauche
du foyer, les récipients de cuisine, l'eau, le seuil de la porte
d'entrée, la pierre à moudre les épices, le rnortier,
le pilon, le balai, la tête du lit, le pilier central. Alors seulement
il pourra s'asseoir et prendre son repas ; il mangera en récitant
un mantra sur son riz et offrira quelques grains autour de lui aux êtres
affamés qui errent dans les mondes subtils qui l'entourent. Il
prendra le soir un bain de purification, accomplira les rites de la
samdhyà, rendra son culte à Shiva et se couchera. il fera
alors le rite du sakalîkarana, c'est-à-dire il se revêtira
d'un corps de mantras en posant sa main sur diverses parties du corps
et en les prononçant; puis, dit le texte, " en méditant
sur Celui dont la nature est d'être immuable, qui réside
dans le lotus du coeur, il s'endormira du sommeil du yogin ". Ne croyez point, cher ami, qu'il s'agit de quelques ascètes
isolés, assujettis à ce rituel contraignant par des voeux
spéciaux ; c'est la vie des hindous shivaïtes pieux et fidèles
comme il en existe encore beaucoup en Inde et qui peuplent les rues
de Bénarès. J'ai eu des témoignages personnels
sur l'accomplissement rigide de cet horaire sacré. Comprenez-vous mieux maintenant pourquoi l'atmosphère de cette
ville est divinisée ? Elle forme un grand sanctuaire, car non
seulement les multiples temples, grands et petits, de Shiva qui peuplent
les rues sont des centres vivants, mais de nombreuses demeures contiennent
des Présences saintes, de vieux lingam trouvés dans le
sol ou provenant de maisons démolies. A Bénarès,
on ne jette jamais un lingam... N'oubliez pas que la cité est un Centre sacré traditionnel,
orienté dans les huit directions de l'es pace, immense mandala,
territoire divin dont les limites extérieures sont tracées
par la grande route circulaire de pèlerinage, la Panchkroshi,
que suit le pèlerin pendant cinq ou six jours. Le rayon de ce
cercle mesure environ 32 km et son centre, dans la ville, est le temple
de Madhyaméshvar. Le long de la route sont les petits temples
des gana, des serviteurs de- Shiva, les anciens yaksha, qui gardent
les limites sacrées de Bénarès ; Ganésha,
le Dieu à tête d'éléphant, protège
la cité. Il y a 56 Ganésha dans Kàshî placés
aux huit directions de l'espace et sur sept cercles concentriques, ce
sont les Vinàyaka que commande Ganésha dhundhiràja
situé près du Temple d'Or, au centre de Bénarès.
Les pèlerins suivent les cercles concentriques autour de la ville,
symbole du Centre traditionnel, et Passent par les " seuils "
sacrés placés sur les cercles concentriques. L'ensemble
forme un immense mandala qui protège la Ville sainte. Symboliquement, tous les sites de pèlerinage de l'Inde, les
tîrtha, sont présents dans Bénarès et la
visite de la ville équivaut aux multiples pèlerinages
que l'on pourrait effectuer ailleurs. Bénarès est donc
un symbole cosmique, humain et divin à la fois ; " ce n'est
pas seulement une cité terrestre, mais aussi une demeure céleste
", écrit le Kàshî khanda du SlçandaPuràna.
Kàshî est sainte, rayonnante de la lumière subtile
du Divin comme l'est le lingam du temple d'Or; Kàshî est
ce lingam lui-même ; elle est un immense lingam de lumière,
lumineuse et illuminante, symbole de la Sagesse suprême, place
où l'Etre est réalisé. Kàshî est Brahman. Vivre à Bénarès est transposer les activités
humaines sur un plan sacramentel ; tout ce qui y est fait, dit, touché
a une valeur sacrée. Les gestes de la vie y prennent une autre
dimension : dormir, manger, se promener dans la ville, rester sur les
ghàts, contempler le Gange couler sur les rives acquièrent
une valeur particulière ; la vie spirituelle y est grandement
facilitée car tout y est orienté, tout y est béni,
tout y est saint : la prière devient yoga, la mort est une libération
spirituelle. Cette mort qui est source d'impureté y est transformée,
sainte, illuminante ; combien de pèlerins venus pour quelques
jours à Kàshî, y terminent leur vie ! Bénarès
est la Cité mystique par excellence, le seuil des mondes divins. Croyez-moi, o n sent ici cette puissance divine permanente, les vibrations
psychiques sont fortes à certaines heures et il semble que le
sacré, le fascinans s'accumule parfois au point de le sentir
vibrer. L'invisible devient le fait fondamental, plus réel que
le monde physique. J'ai remarqué souvent les yeux de rêve
des pèlerins, des fidèles, des prêtres ; la ville
sombre parfois dans un monde qui n'est plus matériel, dans une
lumière étrange de rêve. La réalité de cette Présence subtile est particulièrement
sensible quand le soleil se couche sur Bénarès, qui se
transforme alors en un palais enchanté. Dans un dernier flamboiement
qui incendie le ciel tropical, le soleil s'enfonce à l'horizon
; l'ombre gagne les ghàts et les derniers fidèles se hàtent
de terminer leurs rites. Une fine poussière d'or descend alors
sur la ville ; les conques, les sonneries des cloches, les tambours
des temples soulignent les gestes des pùjà qui s'accomplissent
dans les centaines de temples de Bénarès. Dans 1a paix
du soir, les bêtes rentrent le long du fleuve. Une odeur de bois
brùlé, d'encens, de chaleur animale monte du sol. Tout
prend la couleur et l'apparence d'un songe, tout devient incertain ;
une sensation d mystère s'empare des ghàts et des temples
car c'est l'heure des Dieux qui viennent recevoir l'adoration des hommes.
Il faut que les rites soient exacts car 1a tradition affirme que les
Dieux sont troublés quand leur parvient l'odeur des vivants ;
les chants de mantras et les hymnes qui remplissent l'air sont les barques
que les hommes utilisent pour traverser 1e fleuve de la frontière
entre le visible et l'invisible. Mais cette navigation est périlleuse
car le contact du sacré est dangereux ; les prêtres et
les pandits le savent bien quand ils redoublent les précautions
rituelles, les interdits, les ablutions, les purifications. Cela n'empêche pas cependant que quelque gandharva prenne possession
parfois d'un fidèle dans le temple ; il tombe à la renverse
et les pùiàri viennent alors le purifier de la souillure
dangereuse de son contact avec les mondes intermédiaires. Cette
heure crépusculaire est le moment de l'ouverture du Seuil ; autour
des offrandes,'parmi les fidèles, dans l'ambiance exaltante de
la musique, des gongs, des tambours, de la récitation scandée
des mantras, errent les enveloppes subtiles encore lourdes des morts,
des coques, et les larves du monde inférieur, proches des hommes,
toujours envieuses des possibilités humaines de vie spirituelle
et toujours pleines des désirs des choses de ce monde. Il faut
être pur pour se préserver et se défendre de leurs
approches ; toute faute rituelle, tout péché, comme dirait
l'Occident, perturbe l'équilibre psychique et est une impureté
qui met en danger. Les interdits rituels sont justement les règles
qui assurent cette harmonie entre l'homme et le monde intermédiaire. Voilà, entre parenthèses, qui explique le sens profond
de -la caste hindoue, source de la profonde indignation des Occidentaux
(comme s'il n'existait pas de castes chez eux ...). La caste est un
groupe d'hommes, liés par la naissance, et qui est délimitée
par une série d'interdits rituels. Les castes sont issues du
corps de l'Ancêtre ; elles sont nées de l'Archétype
parfait qui se retrouve d'ailleurs en tout homme. En Inde, l'individu
ne s'oppose jamais à la société, car la famille,
la parenté et la caste forment la base qui donne à l'individu
le sens profond, permanent et rassurant d'appartenir à un groupe
sacré commun et protecteur sur tous les plans. L'inégalité
apparente des castes est née des potentialités diverses
du sacré et n'a aucun rapport avec la dignité humaine
ou la richesse temporelle. Il y a des brahmanes pauvres et des shùdras
grands hommes d'affaires ; l'un d'entre eux fut président de
la République de l'Inde. L'homme lui-même n'est rien en Inde ; enveloppé par le
sacré, par les forces du monde invisible depuis sa naissance
jusqu'à sa mort, il suit les règles traditionnelles qui
lui permettent de manier ce sacré et les objets qui le renferment.
C'est pourquoi l'impureté de la caste est liée à
l'impureté des objets de la profession ; les interdits, les heures
inauspicieuses, les sites prohibés, les saints des saints invisibles,
les nourritures défendues forment autant de barrières,
de garde-fous au-dessus des abîmes de l'au-delà. Ils garantissent
l'équilibre psychique si instable souvent de l'être humain
qui se sent protégé, défendu par tous ces interdits.
Cela explique peut-être le nombre très réduit des
suicides dans l'Inde, qualifiée pourtant de misérable,
alors que l'Europe, si riche et gorgée de richesses et de bien-être,
présente un nombre impressionnant de suicidaires qui ne peuvent
résister à la tension de leurs angoisses et de leur solitude.
Quand un hindou tombe en transe pendant une cérémonie,
il doit ensuite être purifié par des rites précis
et souvent porté dans un sanctuaire, car il a pénétré
un plan interdit ; il redevient normal d'ailleurs rapidement. En Europe,
c'est l'asile psychiatrique qui est sa destination et bien souvent sa
fin. Car le sacré n'est pas créé par l'homme ; il
n'est pas le produit psychologique d'une situation sociale déterminée,
ni déclenché par une heureuse combinaison de lumière,
de sons et de gestes impressionnants. Le sacré enveloppe l'homme
et s'impose à lui. Ce n'est pas un concept sociologique, mais
une Réalité vivante, présente dans l'homme, "
dans le lotus de son coeur " et dans les chakra, affirment les
textes ; l'être humain peut l'atteindre par la prière,
la méditation ou des moyens corporels plus actifs. Elle est douce
ou violente, amicale ou hostile, car, dit la Bhagavad-Gîtà,
l'àtman est l'ami du moi humain mais Il peut aussi être
son ennemi. Shiva représente cette ambivalence puissante et dangereuse
de la condition humaine. Dans la nuit tombante, les habitants de Bénarès rentrent
dans leurs pauvres demeures ; certains dorment, enveloppés de
haillons, sur les pierres froides des ghàts, bercés par
les clapotis du Gange. Beaucoup d'entre eux n'ont pas dîné
car un grand nombre d'hindous ne mangent qu'une fois par jour; c'est
un peuple pauvre. Les rues deviennent désertes, livrées
aux chiens efflanqués qui se disputent de misérables restes.
Sur les ghàts, les bùchers funéraires rutilent
toujours ; ils illuminent les marches, les arbres proches, les façades
sombres des temples voisins, les lingam dressés comme des choses
vivantes qui veillent. Des hommes armés de longs bambous s'agitent
autour des flammes et en attisent les masses rougeoyantes. Ce sont les
dom, caste spécialisée dans cette tàche ; ils sont
avarna, en dehors des castes traditionnelles et appartiennent au groupe
des antyaia; ils vivent dans les demeures qui dominent le ghàt
où ils travaillent. Ils sont impurs car ils manipulent les forces
psychiques qui émanent des morts et leur contact est donc redouté.
Le décès de l'être humain est une explosion qui
disperse les forces vitales qui l'animent et dont les mouvements constituent
la vie de l'être humain. Pendant sa vie, elles sont équilibrées,
ordonnées ; ce sont les pràna. La mort fait tomber brusquement
les barrières de chair et ces forces retournent dans le cosmos.
Ce moment est dangereux pour les vivants qui manient les cadavres car
ces forces sont en équilibre instable et peuvent les affecter.
C'est pourquoi des hommes rituellement impurs, donc sacrés, peuvent
seuls et sans danger s'occuper de la dernière métamorphose
des humains. La caste des dom est d'ailleurs redoutée des hindous
à cause de ses pouvoirs magiques. On n'entend que le glissement sourd de l'eau du Gange avec, de temps
en temps, le clapotis d'un poisson qui saute hors de l'eau. Le grand
fleuve purificateur ne se voit plus dans l'ombre de la nuit. Il n'est
pas rare d'apercevoir alors des ombres s'approcher des rives et y accomplir
certains rites dans l'obscurité ; il s'agit souvent d'initiation
de sannyàsi Le futur ascète doit mourir au monde ; vers
le milieu de la nuit, dans l'ombre et le silence, face à ses
initiateur, il s'étend nu sur une des tables de pierre chaude
encore du dernier bùcher funéraire. Son gourou récite
les mantras qui rappellent symboliquement qu'il meurt au monde. Désormais
il n'a plus famille, de caste, de nom ; la cérémonie terminée,
il se purifiera dans le Gange et, faisant les sept pas rituéliques,
il revêt alors son nouveau costume d'une étoffe de couleur
ocre, la couleur traditionnel des morts. Il portera dorénavant
le nom symbolique que lui a donné son gourou et commencera sa
dure existence ; il ne peut résider plus de trois jours au même
endroit et doit éviter le plus possible les villes et même
les villages. Il dort sous les arbres et vit mendiant silencieusement
sa nourriture. Si les chefs du village qu'il traverse lui demandent
une instruction religieuse pour le peuple, il doit alors prêcher
1es grands enseignements traditionnels et aider de s conseils les villageois
qui les lui demandent. Mais parfois, dans la nuit, il s'agit de sectes secrètes qui viennent accomplir des rites obscurs sur les bords du Gange. Des yogins étranges, le corps revêtu de cendres provenant des bûchers funéraires, souvent nus armés de leurs symboles tantriques, adeptes " de main gauche ", viennent s'unir dans des cérémonies de magie noire. C'est l'aspect nécromantique, magique et obscur de l'Hindouisme, qui utilise pour nuire le maniement des forces sacrées. |