Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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Les Lingam de Bénarès

Jean Rivière

SHIVA

LE LINGAM

LES RITES JOURNALIERS D'ADORATION DU LINGAM

BENARES, LA VILLE DIVINISEE

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)





Lettres de Bénarès

Jean Rivière ; Albin Michel

 

Les Lingam de Bénarès

 

La cité sainte est consacrée à Shiva ; les adorateurs de cette Puissance Divine se trouvent, certes, dans l'Inde tout entière et les temples shivaïtes se rencontrent partout : depuis Kédàrnàth et Amarnàth dans l'Himàlaya, Pashupatinàth dans le Népal, Avantikà, Ujjayinî, Somanàth, Kànchî, Chidambaram et combien d'autres jusqu'au grand temple de Ràmeshvaram dans le sud, face à Ceylan. Mais Bénarès est la capitale religieuse par excellence du Shivaïsme.

SHIVA

Cette forme divine est considérée en Inde comme un aspect de l'Etre, une forme intelligible du mystère de l'Absolu ; c'est le Seigneur, le Maître, la Puissance spirituelle qui dirige l'activité de la màyà divine dans la manifestation, la conservation et la dissolution des formes. Vishnou et Brahmà représentent davantage les premiers aspects de cet aspect trine de l'Etre et Shiva symbolise plus particulièrement la Force des renouvellements et des transformations. Mais la mythologie hindoue ne cherche pas à être rationnelle ni classificatoire ; souvent Vishnou prend l'aspect de Shiva et réciproquement. Shiva est le Maître des yogins, le Destructeur qui renouvelle la Vie, samhàra mùrti, et qui tue le Temps, celui qui initie les humains aux mystères spirituels, qui protège et qui est bénéfique ; les forces hostiles, titaniques ont en lui un ennemi implacable. Pour ses adorateurs, Il est l'Inconcevable, l'Absolu, la Réalité Suprême.

Selon la doctrine des Âgama, les textes traditionnels shivaïtes, Shiva est pati, l'Un sans second, éternel, Origine unique des mondes, inconcevable; en lui tout se résorbe et tout naît. Il produit, Il maintient, Il renouvelle, Il voile, Il accorde Sa gràce ; toute une hiérarchie de Formes divines réalisent Ses divers aspects. Apparaît ensuite le monde des pashu, les êtres humains, dont l'essence est l'àtman, nature véritable de l'homme qui est divine, mais souillée par une impureté, mala, née du processus même de la manifestation cosmique, qui la lie et la rend impuissante, ignorante, isolée. L'effort de Libération consiste à détruire ce voile qui empêche l'être humain de réaliser sa vraie nature divine. Ces liens originels forment les entraves, pàsha, qui enserrent l'homme en le situant dans le temps, la causalité, le karma ; elles constituent les cinq " cuirasses ", kanchuka, de la théologie shivaïte ; l'homme Possède lors des corps subtils, un corps grossier et jouit aveuglément des expériences qu'il expérimente. L'initiation et les rites délivreront l'homme, le Purusha, des jeux trompeurs de la màyà.

Les représentations esthétiques de Shiva traduisent les divers aspects métaphysiques de cette Puissance divine : dans le sud de l'Inde, c'est surtout le concept de Roi de la Danse cosmique, Nataràja, qui domine; c'est alors l'asp- ect du Seigneur de création, de l'Eveilleur divin des énergies latentes de la màyà dans l'ivresse de Sa manifestation, des forces tourbillonnantes de l'univers, de la danse atomique qui détruit et renouvelle tout à tous moments. C'est également l'aspect de la Trimùrti, à Elephanta par exemple, admirable sculpture de Shiva Mahàdéva, qui représente les trois manifestations dont je vous ai parlé plus haut: l'harmonie impassible de l'aspect transcendantal de l'Absolu non manifesté, la douceur féminine de l'aspect créateur et générateur, et la férocité destructrice de l'aspect des renouvellements incessants de l'univers, de la mort des êtres et des choses, germes des vies futures. C'est encore l'aspect masculin- féminin, Shiva-Shakti, de l'Etre dans ses manifestations dont les modulations actives et passives forment le chant permanent du cosmos ; tout est binaire dans cette activité et la représentation du couple du Dieu et de la Déesse, de Shiva et de Parvatî, côte à côte dans un éternel ravissement, symbolise le jeu éternel des énergies complémentaires qui génèrent l'univers. Parfois la représentation formelle montre un Shiva dont la moitié du corps est màle et l'autre rnoitié, femelle ; c'est le divin androgyne créateur, Araha-narîshvara.

LE LINGAM

Mais la représentation habituelle de Shiva est le lingam et l'on peut dire que les 1 500 temples environ de Bénarès contiennent tous un lingam dans leur sanctuaire. Cette simple colonne de pierre arrondie au sommet est un symbole austère et dépouillé de l'Absolu ineffable ; il est, dans les Âgama, identifié à l'éclair et au vide métaphysique, shùnya. Les " étages " mystiques qu'il comporte sont les divers niveaux de l'Etre et représentent l'unité profonde du macrocosme et du microcosme.

Bien des erreurs ont été écrites sur le symbolisme du lingam ; l'occident n'a jamais compris son sens profond et sa pureté métaphysique, aveuglé qu'il est par son concept judéo-chrétien du péché de la chair et de l'impureté foncière de l'énergie créatrice humaine. Les récents changements de mentalité sur ce sujet ne peuvent effacer vingt siècles de condamnation de l'acte sexuel, ni l'hypocrisie qui en a découlé, et dont les effets se font toujours sentir de nos jours. Heureusement, l'Inde ne connaît pas ce traumatisme spirituel ; dès les origines pré-aryennes, elle a vénéré le symbole admirable de l'Energie divine créatrice sous la forme du lingam se dressant sur la yoni. Elle a rejoint ici toutes les traditions qui ont respecté, redouté et adoré la Force primordiale qui génère la Vie, la Puissance formidable qui produit l'univers. Le lingam, né des Eaux Primordiales, est, pour la pensée hindoue, une fixation du sacré, un lien entre le visible et l'invisible, la pierre du seuil des mondes subtils ; les prêtres qui accomplissent les pùjà rituelles, rappellent les antiques shamanes, initiés aux secrets de la descente de l'invisible dans les êtres humains. Chez le prêtre et par lui, le sacré se manifeste aux hommes; il est l'intermédiaire près du lingam entre les fidèles et la Puissance divine qui est " descendue " dans la forme adorée. il faut voir les brahmanes qui conduisent les rites dans certains temples de Bénarès, leur exaltation, leurs tremblements ; possédés par le Pouvoir sacré, ils deviennent vraiment habités pendant un temps par les Puissances.

Cette importance primordiale des forces génératrices de vie se retrouve partout, dans toutes les traditions, dans les cultures de Rome, de Chine, d'Afrique et du reste du monde. Ecoutez Marcel Griaule dépeindre la demeure des Dogons: "Le vestibule de la maison, Pièce du aître, représente le màle du couple. Son sexe est la porte extérieure. La grande Pièce centrale est le domaine et le symbole de la femme ; les resserres latérales sont ses bras, la Porte de communication son sexe. Pièce et resserres exhibent la femme, couchée sur le dos, bras étendus, porte ouverte prête pour l'union ".

En Inde, le lingam n'est pas l'objet du culte car il n'est que le support de Shiva qui y "descend" pendant les rites de la pùjà ; la colonne repose sur un socle, Pîtha, octogonal, symbolisant la yoni, la Shakti ; c'est le trône où réside le Dieu. Le lingam visible, rudra bhàga, est le corps du Dieu qui sera imaginé et projeté sur son support par les rites précis de la pùià. Le socle représente une fleur de 1otus à huit pétales sur lesquels se posent les huit mères, les huit énergies de Shiva, auxquelles on rend hommage; leurs noms sont évocateurs : la " Très-belle ", la " Très-bonne ", la " Hurleuse ", la " Noire ", la " Qui-n'a-pas-demembres ", la " Qui-accroît-la-force ,, la " Qui-réduitla-force ", la " Qui-dompte-tous-les-êtres ".

Les lingam sont dans le saint des saints du temple, dans la petite chambre sacrée, garbha-griha, la " matrice " pièce étroite, obscure et fraîche, devant laquelle est le mandapa, la salle où se tiennent les fidèles, indiquée souvent sur le toit par un dôme étroit et élevé, le shikhara ; à gauche est l'étendard sacré, dhvaia, fixé sur un haut bambou. La chambre du lingam doit être à l'abri de la chaleur et de la lumière car le symbole est une chose fraîche qui doit toujours demeurer humide pour favoriser la procréation et protéger le sexe ; sinon, c'est la stérilité, la sécheresse.Dans certains temples, entre autres celui de 1'université de Bénarès, le temple de Vishvanàth, au-dessus du beau lingam noir taillé dans un rocher de la rivière sainte Narmadà du centre de l'Inde, de l'eau tombe goutte à goutte perpétuellement pour que le siège du Dieu reste humide.

Ne croyez pas surtout que le lingam crée quelque association mentale obscène chez les fidèles ; il est entouré d'une telle puissance sacrée, d'une telle auréole de tremendum, qu'aucune pensée profane ne surgit parmi les adorateurs. Le Comte von Keyserling notait déjà que l'attitude de l'hindou devant le lingam est comme celle d'une nonne en prière devant l'Imma-culée Conception. Cette pieuse croyance que rejetait Bellarmin - vu que la Révélation chrétienne écrite ne fournit rien à ce sujet - veut que la Mère de Jésus ait été préservée au premier instant de sa conception de toute tache du péché originel ; les théologiens discutèrent pour savoir si cela eut lieu pendant l'acte générateur de Joachim et Anne ou lors de la conce- tion passive, quand l'àme est unie au corps. La nonne ne songe guère à l'acte générateur des parents de Marie; elle adore la sainteté, l'innocence et la pureté de la Mère de Jésus. Affirmons bien nettement qu'il en est de même du lingam des temples de Shiva.

LES RITES JOURNALIERS D'ADORATION DU LINGAM

Je vais vous décrire maintenant les rites journaliers d'adoration du lingam dans l'Inde. Le brahmane s'approche du lingam en lui rendant hommage par la récitation de la Shiva-gàvatri, long mantra formé sur le célèbre mantra védique. Il asperge d'eau lustrale la forme de pierre, dépose une fleur sur son sommet en récitant le mùlamantra, l'évocation au Dieu, et purifie la colonne et son socle. Il adore le Trône de Shiva sur lequel repose le lingam ; les quatre pieds du Trône représentent les quatre àges du monde dont les symboles sont l'Ordre, la Connaissance, le Renoncement et le Pouvoir. Il visualise ensuite les huit Mères, les huit Shakti sur les huit pétales gravés sur la yoni sur le sol.

Ces rites préliminaires réalisés, le prêtre installe mentalement le Dieu sur le trône la partie verticale inférieure du lingam, par une série de mantras ; il doit "le faire avec amour", dit le texte du rituel. On arrose ensuite le symbole de pierre avec de l'eau du Gange, du beurre fondu, du miel, du lait et l'on offre de l'encens : la colonne est essuyée, mais il faut toujours que le sommet en soit recouvert de fleurs. De nouveaux mantras purificateurs sont chantés pendant que des offrandes de lumières, dîpa, sont faites en balançant devant le lingam des lampes aux mèches multiples et de formes variées. C'est le moment le plus émouvant pour les dévots : pendant ce service, appelé àràtrika, la lampe est tenue à deux mains et on lui fait décrire trois cercles à la hauteur du sommet, du milieu et du bas du lingam. Des offrandes de nourriture, d'eau, d'épices, d'herbe sacrée (dùrvà), de fleurs et de grains de riz sont ensuite déposées sur lui.

C'est alors que commence le japa, la répétition du mantra de Shiva ; celui-ci est prononcé cent huit fois avec l'aide d'un chapelet fait de baies de rudràksha, à la surface rugueuse dont les petites facettes sont symboliques : ce sont les " visages " du chapelet. On le tient dans la main droite et il est caché par un linge 1 est purifié par un mantra avant d'être utilisé. Cette itation est offerte au Seigneur. La fin du rituel siste pour les fidèles à entrer dans la chambre crée et à tourner autour du lingam, c'est la Pradakina, pour l'honorer ; on le quitte en se prosternant sur le sol en faisant la grande salutation des huit membres.

Le rituel dit ici que le culte de Shiva peut également se réaliser par l'extase, l'ascèse, la méditation ou le japa , il peut s'effectuer sur son propre corps, sur le gourou, sur un livre, sur l'eau d'un vase (kumbha), dans le feu, sur un dessin rituel (yantra) ; mais le culte le meilleur est celui qui est accompli sur le lingam. La cérémonie du culte se termine ; quelquefois on y ajoute l'adoration du Feu, agnipùjà, cérémonie complexe où l'on utilise une fosse, kunda, creusée dans le soi, ou un site spécialement préparé à cet effet, sthandila.

Ce rituel s'accomplit plusieurs fois par jour selon l'importance du temple ; il est également réalisé par l'initié dans sa demeure, chaque jour sans exception. Son but principal est d'aider la Libération de l'homme, la destruction des liens qui enserrent les corps subtils et l'union avec Shiva. Pendant les rites, l'adorateur devient Shiva, "est" Shiva dans une pureté totale ; tout shivaïte a ainsi la possibilité d'atteindre peu à peu l'union divine. Le rituel exige une attention concentrée, un coeur ouvert, une foi profonde; tout le corps de l'initié y participe : sa langue, sa voix, ses gestes, son mental. Les mantras agissent sur lui par leurs vibrations puissantes et favorisent l'union de ses ces corps subtiles avec la puissance Divine. Les actes rituéliques précis évitent les écarts de l'imagination, la fausse sensibilité, les égarements de l'émotion. L'initiation, la dîkshà, que tout shivaïte a reçue, lui donne le droit et le devoir d'accomplir les rites. Elle comporte habituellement trois degrés : d'abord le droit d'accomplir le rituel, ce sont les samayin ; ensuite d'y ajouter le rituel du Feu, ce sont les putra , enfin le dernier degré, celui des sàdhak, permet l'union avec Shiva.

Le rituel quotidien a lieu trois fois par jour, matin midi et soir, pour tous les fidèles ; c'est la samdhyà : Ces rites évoquent les mêmes rites védiques des brahmanes mais en diffèrent totalement. Quant à la pùià, elle est réalisée de une à six fois dans les temples, chaque jour, selon l'importance du sanctuaire. Les fidèles la font habituellement le matin. A midi, ils prennent souvent un bain de purification et offrent simplement huit fleurs au lingam qu'ils ont dans leur demeure ; les fleurs sont lancées avec le mantra correspondant vers le trône où réside le Dieu.

Voilà l'atmosphère dans laquelle vivent les fidèles de Bénarès ; ne croyez pas que leur vie redevient profane après le culte. Toute la vie de l'hindou est imprégnée par les rites ; les Âgama sont d'une précision extrême sur ces points. Chaque heure, pour le fidèle, est consacrée au Seigneur et est marquée par une purification ; être impur, pour l'hindou, c'est être séparé du monde divin, c'est avoir une essence incompatible avec la vie céleste, c'est être revêtu d'une cuirasse qui étouffe le psychisme et ferme l'ouverture par laquelle pénètrent les courants spirituels du cosmos. C'est être sale, obscur, difforme, psychiquement parlant.

Dès son lever, le shivaïte doit méditer sur Shiva " dans le lotus de son coeur ", se purifier le corps et la bouche dans l'eau du Gange. Ces ablutions que les touristes contemplent de leur barque, consistent pour l'hindou à pénétrer dans l'eau sainte par le ghàt, à se laver tout le corps en prononçant le mantra ASTRA puis, en se bouchant les yeux, les oreilles et le nez avec les doigts des deux mains en retenant le souffle, à entrer dans l'eau entièrement en contemplant le mantra dans le lotus du coeur. Le fidèle sort de l'eau, s'asperge la tête en récitant six mantras et lance dans les huit directions de l'espace de l'eau consacrée par un mantra pour assurer sa protection. En sortant du bain, il doit désacraliser l'eau de la place où il a accompli sa purification par un autre mantra.

Rentré chez lui, le fidèle purifie le feu du foyer, kullîhoma, par les rites nirîkshana, et fait les offrandes aux divinités qui habitent sa demeure, chacune résidant à une place déterminée : la droite et la gauche du foyer, les récipients de cuisine, l'eau, le seuil de la porte d'entrée, la pierre à moudre les épices, le rnortier, le pilon, le balai, la tête du lit, le pilier central. Alors seulement il pourra s'asseoir et prendre son repas ; il mangera en récitant un mantra sur son riz et offrira quelques grains autour de lui aux êtres affamés qui errent dans les mondes subtils qui l'entourent. Il prendra le soir un bain de purification, accomplira les rites de la samdhyà, rendra son culte à Shiva et se couchera. il fera alors le rite du sakalîkarana, c'est-à-dire il se revêtira d'un corps de mantras en posant sa main sur diverses parties du corps et en les prononçant; puis, dit le texte, " en méditant sur Celui dont la nature est d'être immuable, qui réside dans le lotus du coeur, il s'endormira du sommeil du yogin ".

Ne croyez point, cher ami, qu'il s'agit de quelques ascètes isolés, assujettis à ce rituel contraignant par des voeux spéciaux ; c'est la vie des hindous shivaïtes pieux et fidèles comme il en existe encore beaucoup en Inde et qui peuplent les rues de Bénarès. J'ai eu des témoignages personnels sur l'accomplissement rigide de cet horaire sacré.

BENARES, LA VILLE DIVINISEE

Comprenez-vous mieux maintenant pourquoi l'atmosphère de cette ville est divinisée ? Elle forme un grand sanctuaire, car non seulement les multiples temples, grands et petits, de Shiva qui peuplent les rues sont des centres vivants, mais de nombreuses demeures contiennent des Présences saintes, de vieux lingam trouvés dans le sol ou provenant de maisons démolies. A Bénarès, on ne jette jamais un lingam...

N'oubliez pas que la cité est un Centre sacré traditionnel, orienté dans les huit directions de l'es pace, immense mandala, territoire divin dont les limites extérieures sont tracées par la grande route circulaire de pèlerinage, la Panchkroshi, que suit le pèlerin pendant cinq ou six jours. Le rayon de ce cercle mesure environ 32 km et son centre, dans la ville, est le temple de Madhyaméshvar. Le long de la route sont les petits temples des gana, des serviteurs de- Shiva, les anciens yaksha, qui gardent les limites sacrées de Bénarès ; Ganésha, le Dieu à tête d'éléphant, protège la cité. Il y a 56 Ganésha dans Kàshî placés aux huit directions de l'espace et sur sept cercles concentriques, ce sont les Vinàyaka que commande Ganésha dhundhiràja situé près du Temple d'Or, au centre de Bénarès. Les pèlerins suivent les cercles concentriques autour de la ville, symbole du Centre traditionnel, et Passent par les " seuils " sacrés placés sur les cercles concentriques. L'ensemble forme un immense mandala qui protège la Ville sainte.

Symboliquement, tous les sites de pèlerinage de l'Inde, les tîrtha, sont présents dans Bénarès et la visite de la ville équivaut aux multiples pèlerinages que l'on pourrait effectuer ailleurs. Bénarès est donc un symbole cosmique, humain et divin à la fois ; " ce n'est pas seulement une cité terrestre, mais aussi une demeure céleste ", écrit le Kàshî khanda du SlçandaPuràna. Kàshî est sainte, rayonnante de la lumière subtile du Divin comme l'est le lingam du temple d'Or; Kàshî est ce lingam lui-même ; elle est un immense lingam de lumière, lumineuse et illuminante, symbole de la Sagesse suprême, place où l'Etre est réalisé. Kàshî est Brahman.

Vivre à Bénarès est transposer les activités humaines sur un plan sacramentel ; tout ce qui y est fait, dit, touché a une valeur sacrée. Les gestes de la vie y prennent une autre dimension : dormir, manger, se promener dans la ville, rester sur les ghàts, contempler le Gange couler sur les rives acquièrent une valeur particulière ; la vie spirituelle y est grandement facilitée car tout y est orienté, tout y est béni, tout y est saint : la prière devient yoga, la mort est une libération spirituelle. Cette mort qui est source d'impureté y est transformée, sainte, illuminante ; combien de pèlerins venus pour quelques jours à Kàshî, y terminent leur vie ! Bénarès est la Cité mystique par excellence, le seuil des mondes divins.

Croyez-moi, o n sent ici cette puissance divine permanente, les vibrations psychiques sont fortes à certaines heures et il semble que le sacré, le fascinans s'accumule parfois au point de le sentir vibrer. L'invisible devient le fait fondamental, plus réel que le monde physique. J'ai remarqué souvent les yeux de rêve des pèlerins, des fidèles, des prêtres ; la ville sombre parfois dans un monde qui n'est plus matériel, dans une lumière étrange de rêve.

La réalité de cette Présence subtile est particulièrement sensible quand le soleil se couche sur Bénarès, qui se transforme alors en un palais enchanté. Dans un dernier flamboiement qui incendie le ciel tropical, le soleil s'enfonce à l'horizon ; l'ombre gagne les ghàts et les derniers fidèles se hàtent de terminer leurs rites. Une fine poussière d'or descend alors sur la ville ; les conques, les sonneries des cloches, les tambours des temples soulignent les gestes des pùjà qui s'accomplissent dans les centaines de temples de Bénarès. Dans 1a paix du soir, les bêtes rentrent le long du fleuve. Une odeur de bois brùlé, d'encens, de chaleur animale monte du sol. Tout prend la couleur et l'apparence d'un songe, tout devient incertain ; une sensation d mystère s'empare des ghàts et des temples car c'est l'heure des Dieux qui viennent recevoir l'adoration des hommes. Il faut que les rites soient exacts car 1a tradition affirme que les Dieux sont troublés quand leur parvient l'odeur des vivants ; les chants de mantras et les hymnes qui remplissent l'air sont les barques que les hommes utilisent pour traverser 1e fleuve de la frontière entre le visible et l'invisible. Mais cette navigation est périlleuse car le contact du sacré est dangereux ; les prêtres et les pandits le savent bien quand ils redoublent les précautions rituelles, les interdits, les ablutions, les purifications.

Cela n'empêche pas cependant que quelque gandharva prenne possession parfois d'un fidèle dans le temple ; il tombe à la renverse et les pùiàri viennent alors le purifier de la souillure dangereuse de son contact avec les mondes intermédiaires. Cette heure crépusculaire est le moment de l'ouverture du Seuil ; autour des offrandes,'parmi les fidèles, dans l'ambiance exaltante de la musique, des gongs, des tambours, de la récitation scandée des mantras, errent les enveloppes subtiles encore lourdes des morts, des coques, et les larves du monde inférieur, proches des hommes, toujours envieuses des possibilités humaines de vie spirituelle et toujours pleines des désirs des choses de ce monde. Il faut être pur pour se préserver et se défendre de leurs approches ; toute faute rituelle, tout péché, comme dirait l'Occident, perturbe l'équilibre psychique et est une impureté qui met en danger. Les interdits rituels sont justement les règles qui assurent cette harmonie entre l'homme et le monde intermédiaire.

Voilà, entre parenthèses, qui explique le sens profond de -la caste hindoue, source de la profonde indignation des Occidentaux (comme s'il n'existait pas de castes chez eux ...). La caste est un groupe d'hommes, liés par la naissance, et qui est délimitée par une série d'interdits rituels. Les castes sont issues du corps de l'Ancêtre ; elles sont nées de l'Archétype parfait qui se retrouve d'ailleurs en tout homme. En Inde, l'individu ne s'oppose jamais à la société, car la famille, la parenté et la caste forment la base qui donne à l'individu le sens profond, permanent et rassurant d'appartenir à un groupe sacré commun et protecteur sur tous les plans. L'inégalité apparente des castes est née des potentialités diverses du sacré et n'a aucun rapport avec la dignité humaine ou la richesse temporelle. Il y a des brahmanes pauvres et des shùdras grands hommes d'affaires ; l'un d'entre eux fut président de la République de l'Inde.

L'homme lui-même n'est rien en Inde ; enveloppé par le sacré, par les forces du monde invisible depuis sa naissance jusqu'à sa mort, il suit les règles traditionnelles qui lui permettent de manier ce sacré et les objets qui le renferment. C'est pourquoi l'impureté de la caste est liée à l'impureté des objets de la profession ; les interdits, les heures inauspicieuses, les sites prohibés, les saints des saints invisibles, les nourritures défendues forment autant de barrières, de garde-fous au-dessus des abîmes de l'au-delà. Ils garantissent l'équilibre psychique si instable souvent de l'être humain qui se sent protégé, défendu par tous ces interdits. Cela explique peut-être le nombre très réduit des suicides dans l'Inde, qualifiée pourtant de misérable, alors que l'Europe, si riche et gorgée de richesses et de bien-être, présente un nombre impressionnant de suicidaires qui ne peuvent résister à la tension de leurs angoisses et de leur solitude. Quand un hindou tombe en transe pendant une cérémonie, il doit ensuite être purifié par des rites précis et souvent porté dans un sanctuaire, car il a pénétré un plan interdit ; il redevient normal d'ailleurs rapidement. En Europe, c'est l'asile psychiatrique qui est sa destination et bien souvent sa fin.

Car le sacré n'est pas créé par l'homme ; il n'est pas le produit psychologique d'une situation sociale déterminée, ni déclenché par une heureuse combinaison de lumière, de sons et de gestes impressionnants. Le sacré enveloppe l'homme et s'impose à lui. Ce n'est pas un concept sociologique, mais une Réalité vivante, présente dans l'homme, " dans le lotus de son coeur " et dans les chakra, affirment les textes ; l'être humain peut l'atteindre par la prière, la méditation ou des moyens corporels plus actifs. Elle est douce ou violente, amicale ou hostile, car, dit la Bhagavad-Gîtà, l'àtman est l'ami du moi humain mais Il peut aussi être son ennemi. Shiva représente cette ambivalence puissante et dangereuse de la condition humaine.

Dans la nuit tombante, les habitants de Bénarès rentrent dans leurs pauvres demeures ; certains dorment, enveloppés de haillons, sur les pierres froides des ghàts, bercés par les clapotis du Gange. Beaucoup d'entre eux n'ont pas dîné car un grand nombre d'hindous ne mangent qu'une fois par jour; c'est un peuple pauvre. Les rues deviennent désertes, livrées aux chiens efflanqués qui se disputent de misérables restes. Sur les ghàts, les bùchers funéraires rutilent toujours ; ils illuminent les marches, les arbres proches, les façades sombres des temples voisins, les lingam dressés comme des choses vivantes qui veillent. Des hommes armés de longs bambous s'agitent autour des flammes et en attisent les masses rougeoyantes. Ce sont les dom, caste spécialisée dans cette tàche ; ils sont avarna, en dehors des castes traditionnelles et appartiennent au groupe des antyaia; ils vivent dans les demeures qui dominent le ghàt où ils travaillent. Ils sont impurs car ils manipulent les forces psychiques qui émanent des morts et leur contact est donc redouté. Le décès de l'être humain est une explosion qui disperse les forces vitales qui l'animent et dont les mouvements constituent la vie de l'être humain. Pendant sa vie, elles sont équilibrées, ordonnées ; ce sont les pràna. La mort fait tomber brusquement les barrières de chair et ces forces retournent dans le cosmos. Ce moment est dangereux pour les vivants qui manient les cadavres car ces forces sont en équilibre instable et peuvent les affecter. C'est pourquoi des hommes rituellement impurs, donc sacrés, peuvent seuls et sans danger s'occuper de la dernière métamorphose des humains. La caste des dom est d'ailleurs redoutée des hindous à cause de ses pouvoirs magiques.

On n'entend que le glissement sourd de l'eau du Gange avec, de temps en temps, le clapotis d'un poisson qui saute hors de l'eau. Le grand fleuve purificateur ne se voit plus dans l'ombre de la nuit. Il n'est pas rare d'apercevoir alors des ombres s'approcher des rives et y accomplir certains rites dans l'obscurité ; il s'agit souvent d'initiation de sannyàsi Le futur ascète doit mourir au monde ; vers le milieu de la nuit, dans l'ombre et le silence, face à ses initiateur, il s'étend nu sur une des tables de pierre chaude encore du dernier bùcher funéraire. Son gourou récite les mantras qui rappellent symboliquement qu'il meurt au monde. Désormais il n'a plus famille, de caste, de nom ; la cérémonie terminée, il se purifiera dans le Gange et, faisant les sept pas rituéliques, il revêt alors son nouveau costume d'une étoffe de couleur ocre, la couleur traditionnel des morts. Il portera dorénavant le nom symbolique que lui a donné son gourou et commencera sa dure existence ; il ne peut résider plus de trois jours au même endroit et doit éviter le plus possible les villes et même les villages. Il dort sous les arbres et vit mendiant silencieusement sa nourriture. Si les chefs du village qu'il traverse lui demandent une instruction religieuse pour le peuple, il doit alors prêcher 1es grands enseignements traditionnels et aider de s conseils les villageois qui les lui demandent.

Mais parfois, dans la nuit, il s'agit de sectes secrètes qui viennent accomplir des rites obscurs sur les bords du Gange. Des yogins étranges, le corps revêtu de cendres provenant des bûchers funéraires, souvent nus armés de leurs symboles tantriques, adeptes " de main gauche ", viennent s'unir dans des cérémonies de magie noire. C'est l'aspect nécromantique, magique et obscur de l'Hindouisme, qui utilise pour nuire le maniement des forces sacrées.

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